‹ Les Alpes suissesChapitre 1 sur 15 · BALE ET GENEVE · texte numérisé non relu

BALE ET GENEVE

H. GEOKG, Libraire-Éditeur

GENÈVE, IMPRIMERIE RAMBOZ ET SCHTJCHARDT, PÉLISSERIE, 18

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UNE COURSE MAXQUÊE

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La montagne passe pour inaborda bh^ en hiver, et il est vrai que Thiver n'est pas une saison favorable pour y faire de longues excursions. De simples promenades pourraient être dangereuses, et dans la i)lui)art des cas la moindre ascension ne réussirait qu'au prix d'extrêmes fatigues. On ne va pas loin lorsqu'à chaque pas on enfonce dans la neige jusqu'aux hanches ou seulement jusqu'à mi-jambe. Passe encore si c'est de la neige en poussière, légère, sèche, maniable, comme celle qu'on trouve en ;été à trois mille mètres et jdus; mais si c'est de la neige de plaine ou de demimontagne, et si le soleil a eu le temps de l'imbiber d'eau jusqu'à une certaine profondeur, la marche devient très pénible : elle le devient i)lus encore si c'est de la neige pourné, connue disent les montagnards, c'est-à-dire de la neige en pleine fonte, tendre et pesante, qui ne se laisse point balayer, où le pied fait un trou comme dans une i)àt(' molle, et reste pris et serré.

Cependant il n'est pas imimssible de faire à la montagne de fort belles courses d'hiver. Le tout est de prendre son moment. Les cols deviennent bientôt malaisés à franchir ; mais les cimes restent plus longtenii)s abordables, de sorte

(lu'au coininencement de l'hiver l'ascension du Titlis, par exenii)le, est souvent moins difficile que le passage des Surènes. Mon ami, M. Piccard, en a fait l'expérience l'année dernière, vers la fin de décembre. Cette anomalie s'explique. Les premières neiges ont de la peine à se fixer sur les arêtes troi) exposées ; le vent les balaie dans les bas-fonds, et il est pendant quelque temps plus facile de cheminer près des sommets que dans les creux des vallons. Cependant l'hiver continue à sévh' ; la neige tombe sans interruption pendant des jours et des semaines; elle prend pied partout; elle remi)lit les moindres anfractuosités des murailles les plus ardues ; elle dissimule les coupures des arêtes ; elle forme au l)ord des précipices des entassements qui suii)londjent ; il semble même parfois qu'elle réussisse à se coller contre les parois verticales ; on ne peut ni s'y fier ni l'éviter ; partout oii la pente dépasse un certain degi'é, elle menace de rouler en avalanches, et la plupart des cimes, même la plupart de celles qui sont aisées à gravir en été. deviennent à peu près inaccessibles. Plus tard la scène change, et quoique le chemin des cimes doive rester encore assez longtemps fermé, le moment arrive où l'on peut de nouveau s'aventurer jusqu'au cœur des hautes Alpes. Il est rare qu'à la fin de février le soleil du printemps n'ait pas déjà brillé quelquefois. Il s'est fait sentir à la montagne comme à la plaine ; il a fondu légèrement la surface des champs de neige, et une nuit claire suffit i)our y former une croûte gelée, cristalline et solide, sur laquelle on chemine comme sur un tapis. Rien alors de plus facile que de franchir

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certains cols élevés, à pentes relativement douces, tels que le Pra^el. le Klausen. les Surènes, le Grinisel, et le col dWnzeindaz. dans les Ali)es vaudoises. Mais il faut être matineux. Tout dépend de cette mince croûte durcie, et jiour peu ([ue le soleil soit ardent, elle commence à s'amollir vers dix ou onze heures sur les versants tournés au sud.

Comprend-on quel charme il doit y avoir à franchir ainsi les hauts plateaux des Alpes V Se tiuure-t-on l)ien. par exeml)le. ce que serait une promenade au clair de lune, par une l)elle nuit de février ou de mars, sur les pâturages d'Anzeindaz 'i Pas une pierre, pas une bosse, pas un creux ; tout a disparu sous un vaste tapis aux molles ondulations. Les blocs épars sont ensevelis; les chalets ne montrent pas même le faite de leur toit : rien ne resserre la vue. le i)ied ne se heurte à rien : la neige crie, mais ne cède point, et Ion chemine d'un pas alerte, coupant au court, passant de plainpied sur les vallécules comblées, et tout suri)ris de voyager plus vite et plus allégi*ement (pie dans les beaux jours de juillet. A main droite s'élèvent des sommets arrondis; à main gauche, au-dessus de longues rampes, se dressent les pics des Diablerets, noirs, en hiver connue en été, et dans la zone du ciel ouverte au-dessus du col, la lune passe tran- ([uille. versant sa lumière sur les cimes et dans les gorges: les pentes neigeuses en réfléchissent les rayons et se les renvoient de Tune à l'autre : ceux qui tombent sur le plateau se répercutent dans l'espace et remontent vers leur source; partout la neige scintille, et de tant de rayonnements il se forme dans le bassin du col une lueur éthérée, connue si l'air lui-même était d<'vi'nu lumineux.

11 faudrait s'accorder le temps de jouir d'une scène pareille, puis il faudrait encore s'arranger pour arriver à l'aube au point le plus élevé du plateau, à l'endroit où la vue s'ouvre sur le Valais, et oii le large entonnoir de la Derborenza se creuse soudain devant les pas du voyageur. Il n'y a rien de plus beau qu'un beau lever de soleil à la montagne en plein hiver. Si l'on n'en a point vu, on n a pas encore l'idée de ce que c'est que la lumière, et de ce qu'il peut y avoir dans ses jeux de glorieuses féeries et de magiques splendeurs. Puis, quand le soleil aurait fait son apparition, et que l'air du matin commencerait à vous piquer au visage, on s'appuierait en arrière sur le bâton ferré, et d'un trait, d'une haleine, d'une seule et phénoménale glissade, on plongerait jusque tout au fond de l'entonnoir, pour s'échapper ensuite par les gorges de la Luzerne et tomber brusquement en Valais.

Tout n'est pas fantaisie dans la course que je viens d'esquisser, et si j'essaie d'en deviner la beauté, j'ai pour le faire d'autres secours que l'imagination. Les montagnards profitent de ces belles matinées de février ou de mars, les uns pour la chasse, d'autres pour aller chercher du foin dans les chalets, où ils ne pénètrent souvent qu'en se creusant un chemin dans la neige. En général ils ne pèchent pas par un excès de sensibilité esthétique ; ils regardent la nature d'un œil positif, et ne se préoccupent pas plus qu'il ne faut du clair de lune et de ses reflets. Néanmoins ils ne résistent pas à la tentation de courir sur ces paniuets brillants, et tous sont d'accord pour dire ([ue jamais la montagne n'est plus.

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belle. Le peu que j'en ai vu dans plusieurs excursions m'a convaincu cprils disaient vrai, et si (juelque véritable amateur des scènes alpestres passait le col d'Anzeindaz, ou tel autre également favorable, par une belle nuit de fin d'hiver, il s'enrichirait (rinerta(;ables souvenirs.

J'ai cru que ce bonheur me serait accordé. C'était par une des rares journées de mars qui, cette année (1867j ont pu taire croire au printemps. J'anivais aux Plans, au-dessus de Bex, et tout annonçait une nuit claire, comme il en faut pour exécuter un i)areil dessein. ^lon fidèle compagnon, Pliilil)pe le jeune, que je n'ai plus besoin de présenter au lecteur, était tout heureux de ce qu'enfin nous pouvions réaliser un projet caressé depuis longtemps. Notre plan fut bientôt arrêté. Nous devions partir à minuit, une demiheure avant le lever de la lune. En cheminant tout à notre aise, nous devions arriver entre quatre et cinq heures sur les plateaiLX d'Anzeindaz, ce qui nous donnait plus que le temps de jouir du clair de lune et de gagner le haut du col avant l'aube, après quoi rien n'était plus simple que d'aller j^rendre le chemin de fer à Sion. Déjà nos sacs étaient prêts, et il ne nous restait qu'à attendre l'heure convenue. Philippe, qui avait été la veille chercher du foin à la montagne, me promettait le plus beau voyage que j'eusse fait de ma vie. Mais il en est des projets de course connue de tous les autres ; le sort se plaît à déjouer ceux auxquels on tient davantage, et s'il n'y avait pas, en déi)it de tout, du l)laisir à les combiner, qui donc voudrait en faire encore ? La nuit tombée, des nuages envahirent le ciel et bientôt un

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dais grisâtre eut couvert toutes les cimes. En même temps la température, au lieu de fraîchir, devenait déplus en plus douce, et un vent chaud soufflait des gorges de la montagne. Comment par ce ciel voilé, sans rayonnement possible, avec cet air tiède et mou, les neiges pourraient-elles durcir ? Longtemps nous espérâmes contre toute espérance ; mais dès avant minuit il fallut nous résigner. Il faisait toujours plus sombre et toujours moins froid ; les chemins de la montagne se fermaient devant nous.

Ma philosophie de touriste (malheur au touriste qui n'en a pas une forte dose !) a rarement été mise à plus cruelle épreuve. Pour nous, habitants de la plaine, qui ne sommes pas sur les lieux, i)rêts c\ saisir le bon moment, qui avons d'ailleurs nos occupations, nos devoirs et nos entraves de toute nature, un voyage pareil est de ceux dont l'occasion se présente rarement, et quand une fois on l'a manquée, on ne peut pas dire : « Ce sera pour l'an qui vient. « Cependant sur le matin le ciel se rasséréna, et un peu avant que le soleil fût levé pour le vallon, il y eut sur les prés une apparence de blanche gelée. Aussitôt nous partîmes. Notre intention n'était plus de passer le col et de pousser jusqu'à Sion, il était trop tard, mais de prendre une revanche quelconque, de gagner au moins les alpages supérieurs, et de voir le plus possible la montagne en hiver. Nous espérions pousser jusqu'aux chalets de la Vare, à deux petites heures des Plans.

Nous eûmes bientôt l'occasion de constater les effets de l'hiver. Il n'a pas été très-froid ; mais il a été très-humide.

rXK C'OIKSE MAXQUEE. 9

et il s'est tellement prolongé qu'il n y a, pour ainsi dire, point eu de printemps, et cpfon a passé de plein saut de riiiver dans Tété, pour retomber en hiver à la tin du mois de mai. Sur le plateau suisse il a neigé rarement, mais quelques chutes de neige ont été exceptionnellement abondantes. Dans les basses Alpes, Thiver a été de même long et rigoureux sans être froid. Aux Plans, par exemple (1120 m.), la neige est tombée parfois en abondance ; mais elle n'a pas pu s'entasser autant qu'elle le fait à l'ordinaire, parce qu'il survenait aussitôt des jours de pluie qui en fondaient la moitié. On y a souvent plus d'un mètre de neige à demeure ; cette année, c'est à peine si le demi-mètre a été dépassé, et les entants du \illage. n'ont pas eu le plaisir de filer en traîneau sur les barrières qui bordent les chemins et qui séparent les champs. Au milieu de mars il ne restait dans le vallon que quelques taches blanches çà et Là, et tous les prés étaient émaillés de safrans. Plus haut les choses se sont passées ditleremment. A partir d'un certain niveau, au lieu de pluies interminables, on n'a eu que de la neige, toujours de la neige, et elle s'est entassée à des hauteurs fabuleuses ; les vieillards ne se souviennent pas d'en avoir jamais vu des masses plus énormes. Aussi, dès que nous eûmes atteint la limite où elle commen(;ait, en trouvâmes-nous tout de suite beaucoup. Il n'y avait pas de zone intermédiaire. Entre les pentes qui étaient dégarnies, et celles où l'on enfonçait jusqu'aux genoux, la différence de niveau était de cimiuante mètres au plus, et de cinquante en cinquante mètres chaque sondage donnait un

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chiffre presque double du précédent. C'était une véritable progression géométrique qui, si elle se fût continuée seulement jusqu'à la hauteur du col d'Anzeindaz, eût donné des résultats impossibles. Je ne sais trop jusqu'où elle se continuait ; mais nous avons pu constater que deux cent cinquante mètres au-dessus des prés où fleurissaient les safrans, il y avait en moyenne trois et quatre mètres de neige.

Notre espoir était donc de gagner les chalets de la Vare. Nous dûmes bientôt en rabattre. En même temps que les effets de l'hiver, nous constations ceux de la gelée de la nuit. Ils étaient nuls ou peu s'en faut. A peine devait-il avoir gelé un instant le matin. La croûte solide à la surface était justement assez forte pour porter le chien de chasse d'un voisin, que de longs jeûnes semblaient avoir amaigri, et qui s'était mis de la partie, sans doute dans l'espoir de quelque bonne fortune; mais quant à des masses aussi pesantes que celles de deux êtres humains, qui n'avaient guère jeûné, c'était une autre affaire, et pour exécuter les premiers sondages nous n'eûmes qu'à voir de combien nous enfoncions.

De moment en moment la marche devint plus pénible. Ah î qu'on a de longues jambes quand il faut à chaque pas les sortir d'un trou où elles disparaissent aux deux tiers ! Quelquefois nous arrivions sur un bloc caché, autour duquel commenc^ait à se former un vide, où nous plongions jusqu'à la ceinture. D'autres fois nous rencontrions une traînée de débris, restes d'une avalanche récente, et c'était pis en-

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core. Quand nous eûmes tâté de la première, nous fîmes notre i)Ossible ])Our éviter les suivantes ; mais il y en avait une. plus lar.2[e et plus forte que les autres, qui nous barrait absolument le passage. Force nous fut de l'attaquer de fi'ont. Quand cette neige imbibée d'eau tombe en avalanche, elle se roule en pelotes, s'agglomère en blocs irréguliers, qui vont bondissant péle-méle et s'accunuilent au bas de la pente. Si le soleil donne quelque temps sur ces entassements informes, ils deviennent plus irréguliers encore. L'eau suinte le long des pelotes, la masse se désagrège toujours plus, et bientôt elle imite en petit le désordre de certains glaciers hachés de crevasses et hérissés d'aiguilles. Les pelotes se transforment en pyramides ébauchées, séparées par des trous, des fissures et des espaces vides. C'est ce qui était anivé aux entassements que nous devions traverser; mais depuis qu'ils avaient senti le soleil, il était retombé de la neige par-dessus, et quoiqu'il eût fait chaud la veille, il en restait encore assez pour masquer les vides de cette masse poreuse. On ne savait jamais où l'on posait le pied, et à chaque instant nous disparaissions l'un et l'autre, sinon complètement, au moins jusque sous les bras. On ne se tirait d'un trou que pour retomber dans un autre. Il n'y avait aucun danticr : la neige est Ixmne jx'rsonne, et Ton ne se casse pas les jambes pour s'y heurter; d'ailleurs les trous où nous plongions n'étaient pas des abîmes. Sujjposez un liomme mi('roscoi)ique, haut d'un doigt tout au jilus, cheminant sur une éponge grossière dont une mince couche de farine lui cacherait les accidents, et vous aurez la juste

iiiui<'C' (lu K^nre (l'exercice aïKiuel nous devions nous livrer.

Quand l'avalanche fut traversée, nous fîmes halte, et il fut un instant ([uestion de rebrousser chemin; mais y a-t-il rien de i)lus sot que de s'arrêter au milieu d'une rampe ? En toute chose il faut gagner un dessus quelconque, un point qui permette à l'imagination de se fixer et à l'amourpropre de se persuader qu'un ])ut a été atteint. Heureusement qu'à la montagne les dessus abondent ; il y en a pour toutes les ambitions, grandes et petites. Si l'on ne pousse pas jusqu'à une cime, on peut gagner un des éi)aulements (\m la soutiennent ; et si cet épaulement lui-même est trop élevé, il est facile de se rabattre sur quelque point saillant des arêtes qui y conduisent. Ainsi fîmes-nous. La vallée (lu'il faut remonter pour aller des Plans à la Vare est disposée en étages séparés par des rampes assez ardues. Le premier est formé par le pâturage de Pont de Nant, où nous avions abordé la neige ; le second i)ar l'alpe du Richard ; la Vare ne vient qu'ensuite. A défaut du troisième étage, nous pouvions nous contenter du second. Nous étions déjà trèshaut sur la rampe qui y conduit. Encore un etïort, et nous finirions bien par y arriver. Sans neige, c'eût été l'attaire de dix minutes ; mettons-en vingt de plus pour la neige, et ne nous laissons pas arrêter pour si peu.

Vers le haut de la montée on arrive à des rochers ; le chemin s'arrête respectueusement à quelques pas en dessous, tourne à gauche, et file à plat jusqu'à ce qu'il trouve un moyen de les escalader par une espèce de corniche. Nous fîmes connne lui, et nous eûmes bientôt le plaisir de

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pouvoir mesurer exacteinont la quantité de neige sur laquelle nous marchions. Le clunnin. en cet endroit, est large et bien tracé : il forme un rebord plat qui retient à la fois la neige qu'il porte et celle qui s'amasse plus haut jusqu'au pied du rocher : mais au-dessous la pente est continue, et une avalanche de V)elle taille avait roulé dans la profondeur. La cassure était franche sur une longueur d'au moins deux cents pas. et la tranche i)ei*i)endiculaire. mise à nu, mesurait environ trois mètres. On y distinguait assez bien les diverses couches fonnées par les chutes de neige successives. Des lignes parallèles, fines et grisâtres, les séparaient. Philipi)e prétend que partout où Ton i)eut observer ainsi de fi'aiches cassures, on trouve des lignes semblables. Il y a toujours des débris quelconques, poussière, brins de feuilles, aiguilles de sai)in. que le vent promène par la montagne, en sorte qu'une couche de neige qui reste quelque temps à découvert se souille plus ou moins. Il n'en faut pas davantage pour dessiner des lignes de démarcation analogues à celles que nous avions sous les yeux. Les unes étaient plus fortes, les autres moins, quoique toutes fussent très-lines. et Philippe soutenait encore que les HgTies les plus fortes con-espondaient à de plus longs intervalles de beau temps. C'est ainsi f|ue l'hiver tient registre de son histoire dans les entassements de neige qu il accunuile sur les hauteurs.

Arrivés à l'entrée de l'alpe du Richard, il nous i)arut que le but atteint n'était i)as assez visible et saillant, et nous nous mîmes à grimper encore contre une colline isolée, (jui

nous dominait de vingt à trente mètres. Des sapins sortaient de la neige à quelques pas du sommet, et nous comptions sur leurs branches pour nous faire des sièges commodes. A notre grande surprise, nous trouvâmes beaucoup mieux que nous n'espérions. A côté des sapins, il y avait un assez gros bloc, que la neige entourait de toute part, mais dont le dessus était libre. Le printemps venait de s'en emi)arer. La bruyère rose (Erica carnea) y était en i)leine floraison. Nous l'avions vue déjà briller au soleil sur les rochers, le long du chemin ; mais sur toute l'étendue de la montagne, des Plans à la Vare, il n'y en avait sûrement aucune touffe plus aventurée dans les neiges, plus hardie à fleurir au cœur des frimas. Au-dessus de nous, il n'était plus question de blocs découverts, et ce devait être la pointe extrême de cette floraison précoce qui, d'ilot en îlot, empiétait sur l'hiver. Cette bruyère est charmante. Elle s'y prend très-adroitement pour devancer toutes les autres fleurettes de la montagne. D'abord elle aime à croître dans les lieux où la neige a le moins de prise, sur les saillies des rocs ou sur les blocs qui ressortent. Elle les tapisse de sa verdure touffue et branchue, qui donne l'idée d'une forêt en miniature. Ainsi perchée, elle est à l'affût des beaux jours. Et puis, elle ruse avec l'hiver. Elle se prépare en automne, et s'arrange de façon que, la neige fondue, elle n'ait plus qu'à achever de s'épanouir. En septembre, en octobre, ses petites branches, chargées de fines aiguilles, se couronnent d'une multitude de boutons verts. Le cahce, comi)osé de quatre paillettes, se développe presque complé-

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tement ; à l'intérieur s'arrondit le tube étroit de la corolle, et il n'y a qu'à l'ouvrir pour y trouver huit étaniines déjà bien formées et prêtes à sortir. C'est dans cet état que rhiver surprend la bruyère rose, et elle simule si bien une véritable floraison que des botanistes ont pu s'y tromper, et lui donner un nom spécial tiré de la couleur verte de ses fleurs naissantes (herbacea), comme s'il s'agissait d'une espèce à part. Aussi, dès que la neige a disparu, a-t-elle de l'avance sur ses sœurs; elle est prête quand les autres commencent à se préparer. Quelques rayons suffisent pour que la corolle se gonfle et se teigne de carmin, pendant que les étamines sortent de leur prison et développent à l'air libre de jolies anthères d'un noir violet. Quand le temps est beau, c'est l'affaire d'un jour, et il n'y a rien de plus brillant qu'une toufte de bruyère fleurie de la veille. Chaque branche est pourvue d'une grappe de fleurs ; chaque fleur est couronnée de son bouquet d'étamines, et toutes les branches, toutes les fleurs, toutes les étamines regardent ensemble du côté du soleil.

La touffe que nous avions sous les yeux était bien l'une des plus grandes que j'aie jamais rencontrées; elle avait buissonné longuement et de proche en proche couvert la moitié du bloc. Du côté où il s'api)uyait contre la pente, elle était encore en partie cachée sous la neige, et en cherchant dessous on trouvait les grappes vertes dans l'état où l'hiver les avait surprises ; d'autres grappes, à peine dégagées, commençaient à se teindre de rose, et l'on passait de transition en transition jusqu'aux branches (pii. libres

depuis quelques jours, brillaient, à l'autre bord, de tout l'éclat de leurs fleurs. Mais nous n'étions pas seuls à en jouir. A deux i)as, moins que cela, et toujours sur le bloc, s'élevait une sui)orbo fourmilière. Elle était peuplée de cette espèce de grandes fourmis brunes qu'on rencontre plus souvent à la montagne qu'ailleurs, et qui semblent ne pouvoir exister que dans le voisinage des sapins, dont les aiguilles leur servent de matériaux à bâtir. Ces fourmis construisent des édifices qui mesurent parfois plus d un mètre de hauteur. Sans être d'une taille aussi exceptionnelle, la fourmilière de notre îlot n'en était pas moins considérable. J'ai rarement vu pareil renuiement de foule. Les portes de la cité, quoique bien ouvertes, étaient encombrées, et le peuple en sortait à flots. La fourmilière avait subi quelques avaries du côté du soleil. La neige, en fondant, devait avoir entraîné une assez grande quantité de débris et les avait réi)an(lus à quelque distance. Des myriades d'ouvriers travaillaient à réparer le désordre. Une fourmi seule était plus qu'assez forte pour traîner les aiguilles de bruyère et les hisser sur la pente du cône ; mais les aiguilles et surtout les petites branches de sapin étaient bien pesantes ; elles les tiraient à deux ou à trois, et c'étaient des attelages sans nombre, qui se croisaient, se pressaient, se heurtaient, et passaient les uns par-dessus les autres. Soit que le soleil les aiguillonnât à l'ouvi-age, soit qu'elles eussent l'instinct de la situation et des retours possibles de l'hiver, elles mettaient au travail non-seulement leur ardeur habituelle, mais une fièvre étrange. Dans leur impatience, elles se gênaient

UNE COlK'Si: MAN(,>rÉi:. 17

niutuellemont. et (mî voulant toutes agir à la fois, elles paralysaient une partie de leurs forces. Evidennnent le garde-manger de la réi)uldique était encore bien pourvu, et dans la i)erspective d'un retour de froid, il leur i)araissait plus urgent de réparer la maison que d'en remplir de nouveau les greniers. Quelques-unes néanmoins avaient été envoyées en reconnaissance. On les voyait rôder autour de la fourmilière, curieuses et empressées. Aucune ne se hasardait sur la neige — les fourmis sont frileuses — elles eiTaient sur les bords de lllot, ou montaient aux branches de la bniyère, et quand elles se rencontraient en chemin, elles engageaient de vives conversations au moyen de leurs antennes mobiles. Sans doute elles se donnaient des nouvelles du printemps.

Il est bien probable que si notre bloc était découvert, la fouiTiiilière y avait contribué. Une maison si i)euplée doit être un poêle sous la neige. Ce serait donc à ce voisinage que la bmyère devait sa floraison hâtive. Peut-être est-ce un mauvais service qu'on lui a rendu. Que de fois dès lors, en voyant les hivers successifs que nous ont apportés les mois d a\Til et de mai, — hier encore, au milieu de juin, il neigeait presque jusqu'à la plaine, — que de fois j'ai songé aux fourmis et à la bruyère du mont Richard ! Les fouiinis ont dû s'en tirer vaillanunent. Elles avaient de quoi vivre ; il leur a été facile de fermer les i)ortes de la maison ré- ])arée et d'attench-e à l'abri que le soleil reparût. Mais la bruyère î Qu'aura-t-elle fait, ensevelie sous de nouvelles masses de neige V Dans quel état aura-t-elle revu le jour V

Pâle, tlétric, incapable de relever la tête, sans espoir de fécondité , obligée d'attendre une longue année pour courir de nouveau les hasards de son impatience et pour porter des fleurs, qui, peut-être, ne donneront i)as plus de semence. Il en coûte de se hâter ainsi. Mais en coûte-t-il trop cher V Ne lui reste-t-il pas Thonneur d'avoir répondu la première au premier appel du printemps? Ne faut-il pas qu'il y ait des fleurs pour saluer tous les rayons du soleil, et rendre aussitôt en profusion de vie ce qu'ils prêtent à la terre de lumière et de chaleur ?

Nous nous arrangeâmes dans cette étroite oasis pour faire le moins de tort possible à la bruyère et aux fourmis. Mais à peine étions-nous assis que nous entendîmes derrière nous un fracas prolongé. Il n'y avait i)as à s'y méprendre, c'était une avalanche. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, nous fûmes sur le point culminant de la colline, et nous vîmes en effet rouler sur les flancs de la montagne, en quartiers de neige compacte, une lourde et bruyante avalanche, qui tombait à sauts irréguliers d'escarpement en escarpement. On éprouve toujours une certaine émotion en voyant une avalanche de près, même quand on est à l'abri. Il est peu de spectacles qui donnent au même degré l'idée d'une puissance irrésistible, puissance de renversement et d'écrasement, devant laquelle l'imagination s'arrête saisie et soudain convaincue du peu qu'est l'homme et de l'inanité de ses moyens. A l'ordinaire la nature suit son cours avec une régularité tramiuille, qui nous laisse le temps d'oublier les forces titanesques qu'elle recèle dans

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son sein; aussi quand vWv leur permet de se déchaîner, nous voit-on ouvrir des yeux hébétés, comme si la fou(h'e. échitant sur nos têtes, nous réveiUait en sursaut d'un rêve paisible. Qu'on y soit habitué ou non. qu'on sache ou «lu'on ne sache pas que ces forces sont aussi bien (jue les autres réi^lées et sujettes à des lois précises, il y a un moment où citadins et montagnards, ignorants et savants, s'aiTêtent. cloués au sol, lorsque passe devant eux une véritable avalanche. Ce n'est que de loin qu'elles peuvent tigurer de gracieuses cascades, des mbans argentés qui tlottent sur la pente des monts ; de près ces apparences séduisantes font place au tracas des blocs qui se brisent et à la fureur de leurs bonds.

Pour nous, cette émotion fut prolongée. Qu'était-ce que cette avalanche? Un épisode insignifiant d'un drame formidable. Oh! le pnntenq)s ! Les habitants de la plaine se le figurent sous les plus douces images ; ils ne révent à ce nom <iue bourgeons qui se gontient. tieurs qui s'é])anouissent, tièdes brises et chants d'oiseaux. A la montagne, il a aussi ses brises, ses bourgeons, ses oiseaux et ses fleurs : mais au prix de quelles secousses et de quels ébranlements sauvages ! A la plaine, il n'est que fécondité ; à la montagne, il commence par être destruction. Il mine tous les flancs où l'herbe peut croître, il jonche les bas-fonds de débris, et il y a bien peu de pelouses qu'il ne menace d'un renversement total, au moment même où il va en rajeunir les gazons desséchés. Que de ruines il entasse avant de faire fleurir la plus précoce des flem*ettes alpines ! Quelle lutte

(le géant que sa lutte contre l'hiver, et de quelle terrible

fa(;on celui-ci se venge de sa défaite ! C'est de cette

lutte que le spectacle nous était donné, et nous n'avions qu'à pivoter sur nous-mêmes pour en voir tous les moments successifs, depuis le premier assaut jusqu'à la victoire complète.

L'aspect des montagnes qui nous dominaient au sud, est très-sauvage. Les précipices en sont partout compliqués d'arêtes entre-croisées, de corniches, de bastions. Les sommets en sont déchirés, et le plus élevé de tous, le Muveran, au lieu de se rejeter en arrière, comme il arrive aux sommets rois, se dresse carrément sur la vallée. En parcourant du regard cette moitié du cercle de la vue, nous pouvions contempler l'hiver dans sa tranquillité. La hauteur que nous avions atteinte nous donnait une ligne de niveau au-dessus de laquelle rien encore n'avait bougé. De jeunes sapins, assez élancés, ne montraient que leurs plus hautes branches, et la couche de neige suffisait pour changer, nonseulement la couleur, mais le reUef du massif. Toutes les aspérités secondaires avaient disparu ; de vastes surfaces étaient arrondies ; les moraines d'un petit glacier caché dans une niche, moraines considérables et où règne en été un superbe désordre de blocs, n'offraient plus qu'une longue pente blanche et régulière, et jusque très-près des sommets, la neige dessinait une perspective montante de ligues flexibles et lumineuses. Cependant, à quelque cents pas de nous, dans l'anse même que forme le pâturage du Kichard, on distinguait les traces d'un premier remuement ;

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il n\v avait pas eu (ravalancho. ou plutôt il n'y eu avait eu qu'une tentative avortée: un i)eu de nt'iize avait glissé: mais sur les i)entes que nous avions j^ravies le matin, on en conq)tait cinq ou six bien distinctes. Leur i)oint de départ à toutes était à peu près à notre hauteur, et elles s'étaient précipitées avec plus ou moins de puissance, selon les accidents du terrain. Cependant aucune n'avait atteint le sol et fonné ce que Ton ai)pelle une avalanche de fond: il n'y avait eu de rui)ture que dans les couches supérieures : c'était de la neige qui avait roulé en pelotes sur de la neige, et î\ voir ces sillons isolés, au milieu de champs encore tranquilles, on devinait que pour les produire il avait fallu des circonstances particulières et des amoncellements plus hasardés.

Mais la scène changeait lorsque nous faisions un demitour, et que nous considérions les montagnes opposées, celles qui regardent le soleil. Elles sont simples et réguhères. C'est une chaîne sans ramifications, dont l'arête court en ligne droite, s'élevant par des croupes verdoyantes jusqu'à une tête de rochers, qui se dresse d'un mouvement soudain, et que suit une série de dents aiguës iudéhniment prolongée. Il n'y a qu'un nom pour le tout, \ Argentine. Entre elle et nous coulait au fond d'un ravin le torrent de la vallée, et nous avions la distance voulue pour que le flanc de la monta^me se développât largement à nos yeux. La bataille y était engagée partout. Pour trouver des pentes où il n'y eût eu encore que quelques avalanches accidentelles, il nous fallait regarder aussi haut

et aussi on arrière que possible, chercher les pointes les plus reculées. Mais sur les flancs plus rapprochés de nous elles étaient tombées déjà par centaines. Des hauteurs (rArgentinc jusqu'à Talpe du Richard, il n'y a qu'une seule i)ente, en forme d'escalier, i)artout abrupte, coui)ée de rochers aux surfaces polies, qui alternent avec de larges bandes de gazon, et sillonnée de couloirs étroits, bien marqués sur les paHies gazonnées, mais interrompus par les bancs rocheux. La neige s'était amassée en plus grande quantité dans ces couloirs. S'appuyant sur leurs parois à droite et à gauche, elle avait formé au-dessus de leurs coupures verticales des murailles à pic, même surplombantes. Le soleil et le fœhn n'avaient pas eu besoin de travailler longtemps pour faire craquer sous leur propre poids de si frêles édifices, et pour ébranler des masses énormes. Certains couloirs, hauts et reculés, en étaient encore à ces premiers commencements. Dans d'autres, mieux exposés, le mouvement s'était continué de j)roche en proche ; de nouvelles masses avaient suivi ; la neige, enlevée jusqu'au roc, avait formé des avalanches de fond, et le sol lui-même en avait été labouré. C'était une avalanche pareille que nous avions vue tomber. Neige, boue, menus débris et gros blocs avaient roulé pêle-mêle. Le désordre était grand dans les couloirs où se poursuivait ce travail de déblaiement, ainsi que sur les pentes qui s'y déversaient. On voyait des avalanches prises dans quelque étranglement, attendant d'être dégagées et entraînées. Les neiges ([ui restaient encore ne formaient pas des taches

ITXE rOUKSK MA\(^rKi:. 23

arrondies, coiumo sur les pentes douces où la fonte se fait réixulièrenient, mais des niasses disloquées et bizarres; leur couleur jaunâtre témoignait assez que tout ce renversement n'avait i)as v\i lieu sans soulever des tiots de poussière terreuse, et de franches cassures indiijuaient exactement les points (Foù étaient parties les dernières avalanches, et d'où il allait sans doute s'en détacher de nouvelles. Les montaiinards disent ([ue la neige casse. Le mot est juste. Il y a toujours une rui)ture nette, qui laisse à nu une tranche de neige i)erpendiculaire. qu'on dirait coupée au couteau. Quelques-unes de ces tranches mesuraient certainement de dix à quinze mètres, peut-être davantage. Elles étaient surtout fortes en face de nous, au point où le désordre atteignait son maxinuim. Plus bas, vers l'issue de la vallée, elles diminuaient gTaduellement, de même que la quantité de neiges encore en place, et en continuant à liivoter ainsi sur nous-mêmes, nous arrivions à des couloirs l)resque entièrement vides, le long desquels, sur de vastes étendues, le jsol se montrait nu et comme écorché de la veille. Enfin, sur les dernières pentes, à quelques pas du vallon des Plans, le soleil avait fini son œuvre, et les gazons semblaient prêts à verdoyer.

Pour se faire une idée juste du travail accomi)li. il suffisait de considérer les cônes de déblais au bas de chaciue couloir. Etait-ce de la neige, de la terre, des cailloux V C'était tout a la fois, amas confus, jaunâtres, entassements de matériaux divers, avec des sapins broyés et triturés, et des i)elouses aiTachées par touffes et plates-bandes. Ces

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cônes se terminaient au sonnnet en une pointe allongée, qui remontait plus ou moins haut dans leurs couloirs respectifs, mais ils s'élargissaient par le bas, empiétant les uns sur les autres, les plus gros s'étalant sur leurs voisins. Cependant le ruisseau de la vallée, dont ils obstruaient le cours et qu'ils obligeaient à former des lacs en arrière, avait aussi commencé son travail à leurs dépens; déjà il les rongeait par les bords. Mais quelle besogne pour ce filet d'eau! Si le soleil et le fœhn ne lui viennent en aide, il en aura pour de longs étés.

Voilà ce qui se passait sur les flancs d'Argentine et se préparait, dans des proportions bien plus vastes, sur ceux du Muveran. Mais avant tout, l'hiver devait une seconde fois prendre possession de la montagne; plus d'un mètre de neige a couvert de nouveau les pentes dégarnies: les vents l'ont entassée dans les couloirs, et le jeu des avalanches y a reconnnencé de plus belle. Trois fois au moins, en mars, en avril, en mai, le trop plein des hauteurs s'est ainsi déversé dans la vallée, avec le même tumulte et les mêmes fureurs. Et à l'heure qu'il est, qui sait si le soleil de juin, tombant sur les neiges fraîches qui pendant de longs jours viennent de s'accumuler sur les Alpes, n'y produit pas un dernier remue-ménage, et si les pâtres du Richard, chassés par les frimas vers le bas de la vallée? n'entendent pas encore quelque avalanche attardée gronder autour de leurs chalets. C^est ainsi que le printemps fait son entrée à la montagne. Il lui faut, pour demeurer le maître, toute une série de campagnes et de victoires

UNE COUKSi: MANQl-ÉE. 2')

successives, marquées chacune \ydv quelque ruine nouvell(^ Lutte iiiiiantesque, bien digne de cette âpre et grande natui'e, où la vie apparaît comme une conquête sur le chaos.

Nous passâmes deux grandes heures, peut-être davantage, sur la colline du Richard, tantôt au sommet, tantôt sur notre bloc, à dix pas en dessous. Nous étions fort bien sur ce bloc, quoiqu'un peu éblouis par l'éclat des neiges; mais bientôt quelque craquement se faisait entendre et nous courions au sonmiet. Pendant un intervalle de tran- (luiUité. connue nous devisions et nous rafraîchissions à loisir, nous entendîmes le gloussement d'un oiseau.

— C est un faisan, dit Philippe.

Les montagnards appellent faisan le petit tétras ou coq de bruyère à queue fourchue, qui n'est pas rare dans les Alpes en général, et qui est assez commun dans celles de Bex et des Plans.

— Voulez-vous que je rappelle, reprit Philippe à voix basse?

— Comment?

— Oui. que j'imite le cri de sa femelle ?

C'est par cette ruse qu'à certaines époques de l'année les chasseurs l'attirent à eux. Philippe avait déjà porté les doigts à sa bouche et se mettait en devoir d'apprlcr, lorsqu'une espèce de faux sifflet nasillard se fit entendre d'un autre côté.

— Ohl dit Phihppe, en voilà une qui rapi)elle mieux (jue moil

26 LKS ALPES SUISSES.

C'était, en effet, une femelle, et les deux oiseaux s'entreréi)on(lir('nt pendant ])lus (run (luart d'heure. Le coq était à deux cents pas de nous, dans un bouquet de sapins et de mélèzes ; nous fîmes tous nos efforts pour le voir, mais sans succès; le soleil dardait ses rayons sur la neige et l'on était trop ébloui pour rien pouvoir distinguer. La femelle était dans un autre bouquet de sapins, à notre gauche, masqué par ceux qui nous entouraient. Il fallut également renoncer à la voir; nous n'osions bouger de peur de nous trahir. Ils n'avaient point l'air pressés de voler l'un à l'autre, ou peut-être avaient-ils auparavant beaucoup de choses à se dire. Si l'on devait en juger au point de vue de la musique humaine, il faudrait convenir qu'il n'y avait rien dans ce duo de très-poétique, ni de très-passionné. D'instant en instant le coq répétait son gloussement monotone; la femelle le laissait faire deux ou trois fois, puis elle répondait par le même sifflet nasillard. Peut-il y avoir de la passion dans un sifflet ou dans un chant nasillard ? Mais les faisans ont sans doute leurs principes à eux, et il se pourrait que la musique humaine, avec ses roulades, ses variations, ses grands effets compliqués, ne leur i)arût pas un chef-d'œuvre de sentiment. Qui sait si nos deux faisans, après une ouverture de Verdi, voire même de Mozart, ne se diraient pas l'un à l'autre :

Non ce n'est point ainsi que chante la nature?

J'ignore ce que i)ense Philippe des ouvertures de Verdi ou de Mozart; il est capable de n'en rien penser du tout;

ITNK rorii'SK MAXQUEE. 27

mais la musique dos faisans no parut i)as lui faire une bien vive impression.

— Bah! (lit-il. ces faisans. (;a na jH)iut d'intelligence; nous allons joliment Vcmhrouiîler.

Il se mit à imiter la femelle, et il le fit en montagnard expert dans ces petites ruses de chasse, quoiqu'il ne fût pas lui-même grand chasseur. 11 y eut un silence i)lus long qu'à l'ordinaire, ce qui nous parut de fâcheux augure, puis le coq gloussa. Cette fois la femelle répondit. Le co(| ne se fit point attendre ; ce fut alors le tour de Philippe, et ainsi de suite. Nous étions fort intrigués et impatients de savoir ce qui en adviendrait. Il en advint qu'à un moment donné nous entendîmes im grand mouvement d'ailes, et (jue nous vîmes passer devant nous un bel oiseau noir, au vol bas et bruyant. C'était monsieur le coq. qui n'eut pas l'air le moins du monde ruihrouiUr: il alla droit aux bou- «luets de sapins où il était attendu, et ne parut i)as même honorer d'un regard ceux d'où Philippe l'appelait.

— Pauvre Philii>pe. voilà de jolis (lél)Uts ! Tâchez de mieux vous y prendre (]uand vous chanterez pour votre compte.

Pendant quelque tenq»s nous n'entendîmes iilus rien, l»uis tout à coup retentit un al)oiement aigu, ral)()ienient ministre d'un chien de chasse qui a trouvé soudain une l)roie. C'était le chien du voisin, qui nous avait quittés en chemin pour rôder et braconner seul. Il avait surpris les faisans. Mais un second et double battement d'ailes nous apprit qu'ils échai)i>aient sains et saufs. Le chien l(»s suivit

quelque temps en donnant de la voix avec fureur. Etrange musique, et où la passion ne manque pas! Mais que pouvait-il faire V Si pesantes qu'elles soient, les ailes de faisan sont des ailes. D'ailleurs la neige était devenue de i)lus en plus molle, et malgré sa légèreté il enfon(;ait jusqu'au ventre. Nous eûmes, je l'avoue, un singulier plaisir à l'y voir patauger lourdement, tandis que les deux oiseaux fugitife allaient dans des régions plus inaccessibles renouer l'idylle interronq)ue.

Cependant l'heure vint de songer au retour. Il pouvait être midi, et Philippe commençait à craindre que si nous tardions davantage il n'y eût quelque danger à courii*. Avant midi les avalanches ne tombent guère que sur les versants exposés au soleil ; mais après midi elles commencent bientôt à se détacher sur ceux qui regardent le nord. Nous fîmes donc nos adieux à la bruyère et aux fourmis. La première partie de la descente fut pénible. La neige avait la consistance d'une gelée plus ou moins épaisse, moitié liquide, moitié solide. C'était une bonne fortune bien rare de n'enfoncer que jusqu'au-dessus du genou.

Arrivés au haut de la longue rampe qui tombe sur Pont de Nant, nous prîmes un grand parti, celui de construire des traîneaux. C'est très-simple : on coupe une demi-douzaine de fortes branches de sapin, bien chargées de feuilles: on les place les unes sur les autres, et on les lie par le gros bout. Puis on établit le traîneau sur la neige à l'endroit doù Ton v(Hit i)artir, le gros bout en avant; on s'assied sur le plus épais du feuillage, jambe de ç à, jambe de là;

on enii)oi^nie dos doux mains le faisceau des branclu's lices, iiprès (luoi on se rejette en arrière tant (ju'on })eut, et on se lance, les pieds en Tair 1 11 faut seulement avoir soin de choisir un endroit où Ton puisse tiler en ligne directe sans se heurter à quelque obstacle.

Avec ce procédé de locomotion, nous arrivâmes d'un trait au ruisseau, mais non sans avoir i)u juger de la facihté avec laquelle sur les pentes ardues se produisent les avalanches. De grandes i)la(jues de neige se mirent en mouvement sur le i)assage de chacun des deux traîneaux. Elles semblaient couler plutôt que glisser. Elles grossissaient (Tinstant en instant, et pour peu qu'elles eussent rencontré une pente plus forte, capable de leur donner de l'élan, elles s'y seraient précipitées, ébranlant des masses nouvelles, et une avalanche eût été lancée. Il n'en faut pas davantage, il en faut souvent beaucoup moins.

Une fois que nous fûmes au ruisseau, le plus difficile était fait. Nous en suivîmes le lit quelque temps; puis nous jetant sur les pentes de droite, de plus en plus dégarnies de neige à mesure que nous descendions, nous fûmes bientôt sur terre ferme.

Les montagnards disent que le faisan, comme ils l'appellent, est un tin connaisseur du temps qu'il fera, et le plus infaillible des animaux qui le prédisent. Malheureusement il ne le prédit guère que deux mois sur douze. On veut qu'au printemi)S, quand il lui aiTive de chanter tard dans la matinée, ce soit un signe de pluie et de retoui* d'hiver. 11 chante à double pour se dédommager d'avance

30 LKS ALPES SUISSES.

des mauvais jours qu'il pressent. Je ne sais ce que peut valoir ce présage; mais dans le cas particulier il se réalisa l)leinenient. Le ciel se couvrit de nouveau dans la soirée ; il plut déjà pendant la nuit, et le lendemain de lourds nuages remontaient la vallée et assiégeaient les sommités. Il fallut reprendre le chemin de la plaine pour y passer tout un second liiver.

C'était donc une course manquée, la centième, peut-être ; et pourtant, n'était-ce pas aussi une course bien payée de jouissances et qui, à sa manière, valait celle que nous avions rêvée ? Touristes, mes amis, munissons-nous de bonne philosophie pratique, faite de patience sans doute, mais aussi de quelque adresse à se plier aux circonstances, et rappelons-nous que le plus sûr moyen d'être malheureux en ce monde est de négliger les petites fortunes qui s'offrent d'elles-mêmes, pour courir obstinément après les grandes fortunes que nous arrangeons dans notre cabinet, et que la réalité dérange quand nous en venons à l'exécution. On dit que la vie est une longue suite de déceptions; mais c'est qu'au lieu de la prendre comme elle vient, nous voulons toujours qu'elle vienne comme il nous plaît de la combiner. Combinons, si l'on veut ; mais ne nous raidissons pas dans nos volontés impuissantes ; souffrons que le ciel nous donne à son gré pluie ou soleil, et ne négligeons pas les petites compensations qui se rencontrent sur le chemin. 11 y en a toujours pour qui veut les voir et sait les goûter. AppUcable à la vie, qui passe pour un grand voyage, cette simple politique ne l'est pas moins aux petits voyages dont nous

UNE COrK'Si: MANc^UÉH. 31

l'égayons chaque été. Si le tenii)s nous eût servi selon nos souhaits, nous aurions assisté sans doute à des scènes grandioses sur les plateaux d'Anzeindaz, au pied des noirs Diablerets : nous aurions eu le clair de lune et la magie du soleil levant; mais nous aurions cheminé d'un pas alerte, couru de nuit par la montagne, et à côté de combien de choses dignes d'intérêt aurions-nous passé sans rien voir'. Aurions-nous vu la bruyère du mont Richard et les fourmis ses voisines V Aurions-nous entendu l'appel des faisans et leur long entretien? N'était-ce donc rien que cette idylle de printemps, et que pouvions-nous trouver sur les hauteurs qui valût mieux que ces simples tableaux? Poésie et travail, amour et guerre, n'était-ce pas la vie tout entière qui nous était apparue sur ce bloc de quelques mètres carrés, la vie avec ses labeurs, ses joies et ses tragédies, la vie aventurée dans le désert, au plus fort de la bataille que se livraient sur ces pentes les neiges de l'hiver et le soleil du printemps ?

Le 18 juin 1867.

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