‹ Les Alpes suissesChapitre 2 sur 15 · A LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

A LA MONTAGNE

Un baiiieau (•omi)léteincnt ignoré des voyageui-s s'abrite dans un pli de terrain sur le penchant des Alpes vaudoises. Aucune route n'y conduit, et on ne le voit presque de nulle l)art. La rue en est étroite, tortueuse, montante. Les maisons se touchent et s'appuient mutuellement ; elles élèvent leurs toits les unes par-dessus les autres, et celle qui est située le plus bas semble soutenir tout le i)oids du village. Des noyers séculaires ombragent les vergers. Par intervalles on devine à travers les branches, d'un côté, la perspective ascendante de la montagne, de l'autre, celle du vignoble, dont la longue rampe va mourir au bord du lac. Ce hameau fait i)artie d'une conmiune jjopuleuse, (pii en compte bien douze, dont il est le plus hund)]e. Il n a. i)our sa part, que cinq ou six ménages. Aucun clocher ne Tannonce, et si ce n'était la fumée bleue qui, à certaines heures du jour, s'élève au-dessus des noyers, on pourrait pas- .ser tout auprès sans se douter de son existence. Quand

on le traverse, on s'étonne de voir que toutes les maisons sont également vieilles, et que les granges ont l'âge des maisons. On n'y a pas bâti depuis cent ou deux cents ans; il est tel qu'il a toujours été, et le seul édifice public élevé à frais connnuns par cette petite famille humaine est le four banal, à l'extrémité de la ruelle la plus obscure.

Au milieu de ce groupe de maisons, il en est une qui n'est ni la plus riche, ni la plus pauvre, et que rien maintenant ne distingue des autres ; mais on l'aurait bien reconnue il y a vingt ou trente ans, grâce à un rosier blanc qui montait en espalier contre le mur noirci. Elle est bâtie à l'ancienne mode. Au niveau du sol, la grande cave voûtée et le pressoir, de rigueur dans les pays de vignoble ; au premier, une cuisine qui ne reçoit le jour que par l'ouverture d'une grande cheminée pyi'amidale, et qui communique, par deux portes opposées, avec deux longues chambres, dont l'une regarde l'orient et l'autre le couchant ; au second, de vastes greniers, oii l'on fait sécher les noix en autonnie, et où rôdent les chats.

Dans le temps où existait le rosier, une assez nombreuse famille, comptant trois générations, emplissait la maison. Les deux chambres étaient utilisées ; toutefois pendant le jour on n'occupait guère que celle d'orient. Elle avait dû, jadis, être blanchie à la chaux, et l'on pouvait encore s'en assurer en grattant la muraille. En entrant, on trouvait à main droite un poêle de grès, sur lequel une sorte d'escalier ]»enu(^ttait d'aller s'asseoir; à main gauche un lit. qui aurait eu grand besoin d'avoir aussi son escalier, car il était

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si haut qu'il fallait être gynnia.ste ou grenadier pour réussir à s'y hisser. Sous ce lit s'en cachait un autre, plus petit <'t très-bas. ])orté seulement sur des rouU'ttes. On le tirait le soir, pour Taïeul. (pii n'était ])lus uvnniaste et qui n'avait jamais été grenadier. Le couloir était étroit entre le lit et le poêle: mais quand on avait francln cette esi)èce de défilé, la chambre, moins encombrée, paraissait s'élar.uir. On n'avait })lus d'un côté que des chaises, de l'autre une viedle table de noyer, solidement i)Osée. et derrière, adossé à la muraille, un long l)ahut, lequel servait à la fois de banc et de coffre, ou d'arche, connue on disait. Dans Tembrasure dune fenêtre, vers le haut bout de la table, s'étalait un large fauteuil. C'était le seul meuble de la chandjre qui ne datât pas du siècle passé, son âge incUquait celui des infirmités de l'aïeul. Point de rideaux aux fenêtres, mais sur lune un pot de réséda, et sur l'autre deux longues perches (pli s'en allaient reposer sur le toit d'une autre maison et formaient une espèce de i)ont volant, pour exi)0ser au soleil les planches chargées de fruits à sécher.

Cette i)ièce était fort animée aux heures des repas. Toute une rangée d'enfants s'alignait sur le ])ahut, l'aîné à côté <lu grand-père, les autres après, suivant leur âge. En face et sans ordre précis se plaçaient Taïeule, le père, la mère, une servante et souvent quelque ouvrier. Tout ce monde nuingeait de bon api)étit, et sans jx^rdre le tem])s à de longues causeries. A peine ra'ieul avait-il nuuinuré la i)riere finale, que les enfants retournaient à leurs jeux et les grandes personnes à leur besogne. La servante allait et

vcîiJiit (j Uniques instants encore, puis la porte se fermait, et il ne restait que les mouches, pour ])our(lonner à la fenêtre.

Une chambre ainsi meublée, (Uailleurs vide le plus souvent, indiquait assez une famille d'honnêtes campagnards, simples et laborieux, vivant aux champs beaucoup plus qu'à la maison. Sauf le pot de réséda, rien n'y était donné au luxe. Cependant on n'y fût pas resté longtemps, sans aviser d'autres meul)les moins en vue, un surtout, caché dans le coin le plus obscur de la chambre, et si haut perché qu'il fallait lever les bras pour y atteindre. On avait pris deux planches de sapin, on les avait assemblées au moyen de deux montants, et il en était résulté une étagère capable de porter toute la littérature de la maison et de bien d'autres encore. Quant à la passer en couleur, on s'en était remis au temps, à la fumée du tabac et à celle de la lampe à huile. L'étagère avait tourné au brun, un brun douteux, qui s'harmonisait avec le gris des murailles. L'idée de s'en servir pour décorer la chambre ne paraissait être venue à personne. On avait des hvres, et il avait bien fallu leur faire une place. Ne faut-il pas que chaque chose ait la sienne? Le cornet de tabac de l'aïeul n'était-il pas soigneusement logé, bien au sec, sur une planchette fixée au-dessus du poêle? Les corbeilles des femmes, avec leurs pelotons, leurs ciseaux, leurs tricots,, n'avaient-elles pas l'usage exclusif d'une autre i)lanchette^ au-dessus de la file des chaises? Un antique baromètre, qui comnien(;ait à radoter, à force d'avoir embrouillé le

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variable et le beau fixe, ne jouissait-il })as d'un eoin à son usaire dans une embrasure de fenêtre V Les livres avaient aussi le leur, et c'était justiee; mais à quoi pouvaient-ils prétendre de plus V

On avait donc des imprimés dans la vieille chambre noire. Celui qui frappait les yeux le premier était susjiendu contre le montant de Tétauère le plus en vue. C'était moins un livre (pi"un cahier, mais un cahier de urand usage, car on le tenait à ])ortée. cahier de prix, car on s'était donné hi peine de planter un clou pour lui seul. A qui donc cette place d'honneur? Au Vérltuhle Messar/rr hoifeux de Bcrve rf Veveij, qui. depuis le temps qu'il boite, n'est jamais arrivé tro}) tard, dont la marche est régulière comme le cours des saisons, et qui annonce au peuple des campagnes le renouvellement de Tannée, aussi siirement que le chant du coucou annonce le retour du mois de mai.

Digne ahnanach. comm de chacun dans tout le pays roman, des Alpes au Jura, et jusque dans le Chablais, le Faucigny et h'S déi)artements français limitro])lies. un de ces livres vraiment populaires que les littérateurs ignorent, un puits de sagesse î Rien (lu'à voir la couverture, <»n devine les richesses de l'intérieur. Dans le lointain se pressent les gi'ands événements tragiciues: des vaisseaux se canonnent. une forteresse ])rtlle, des soldats font une sortie victorieuse, et les assiégeants s'enfuient de toute la vitesse de leurs chevaux. Peut-être (piel<|u"un demanderat-il pourquoi ils sont a ciieval. Cehn (pii ferait c<'tte ([uesrion ne serait pas à la hauteur du vêiitable Messager

boiteux. La belle chose qu'un assaut à pied ! cela se voit tous les jours. Le Messager boiteux aime les assauts à cheval, où il y a plus de gloire à vaincre et plus de facilité à s'enfuir. Au premier plan règne un paysage tranquille : une rivière au cours paresseux, des roseaux, un saule, des ombrages, et sur le devant, un chemin où stationnent de graves personnages. Ils s'entretiennent d'un pauvre enfant débraillé, dont le pantalon toml)e, dont les pieds sont nus. et qui pleure à chaudes larmes, le visage dans les deux mains. Il paraît qu'on l'a suii)ris en flagrant délit de maraude. Son sort s'agite entre trois personnages, dont l'un, en grande tenue, doit être un officier de la maréchaussée, quelque garde champêtre d'un ordre supérieur. Il montre le marmot et parle avec vivacité; sans doute il raconte le délit. A côté de lui, un honnne en habit civil, ])ien cravaté, le régent du heu, à moins que ce n'en soit le juge d'instruction, écoute avec une grimace de suffisance et de gravité. Le troisième est un guerrier dans le costume des anciens Suisses. A en juger par la majesté de sa pose et par l'abondance de plumes qui ornent sa toque, ce doit être pour le moins un lieutenant de Leurs Excellences de Berne. Pauvre gars, entre quelles maiiis il est tombé ! Heureusement qu'il va courir les chances d'une diversion. Un messager, en assez triste équipage, avec tricorne et jambe de bois, s'approche du groupe et tend un pli cacheté. Quelle nouvelle apporte-t-il V On ne sait. Demandez à cet escargot qui passe au bord du chemin, portant sa maison, et qui allonge ses deux cornes en signe d'attention Pendant

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que cette scène déroule sur la teire ses péripéties mystérieuses, les astres suivent leur cours au ciel. Tout au liant de la page, au coin à gauche, se lève un soleil hérissé de mille rayons; à droite, dans l'autre coin, se couche une lune mélancoUque, accompagnée d'une comète et de plusieurs étoiles, d'ailleurs moins échpsée par le soleil que par la marque de fabrique du libraire éditeur, qui brille entre les deux astres, dans un grand écusson.

Que ne peut-on attendre d"un almanach qui s'annonce par une si riche couverture V Le rédacteur dit s'appeler Antoine Souci, nom de bonne augure, car il signifie sans doute que ce digne homme se donne du mal pour ses lecteurs. Il s'intitule astronome et historiographe. En sa qualité d'astronome, Antoine Souci calcule la marche des astres et prédit le temps qu'il fera. Il y a telle pleine lune qui douïie à espérer quelque lueur ^ telle autre dont il ne faut attendi'e que du rechignant, tel quartier qui cidtive du jyacifique, tel autre qui montrera bien du trouble, sans compter les nouvelles lunes dont Ventrée ne sera 2^cis propre, et celles qui font craindre des moments critiques en de coiaines contrées. Toutes ces prédictions sont accompagnées de signes cabalistiques, rouges ou noirs, dont l'autorité est d'autant plus incontestable qu'il est plus difficile de les entendre. Entre ces signes et ces i)roi)héties se faufilent des mots épars imprimés en caractères italiques. A quoi servent-ils V Au premier abord on serait tenté de croire que M. Souci a des absences ; mais il est phis fin qu'il ne semble, et c'est une surprise qu'il réserve à ceux

(le SOS loctcnirs qui ont l'esprit curieux et patient. Si l'on j)r(Mi(l la peine d'ajouter bout à bout ces mots isolés, on trouvera des sentences morales pleines d'agrément. Parfois elles sont en prose : « Cavaliers ne vous fiez pas aux dames de qualité. » Parfois elles sont en vers, voire môme en vers de Molière, que M. Souci fait légèrement boiter pour les approprier à son almanach :

Les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes et des filles.

Il faut bien égayer un peu la science, et c'est un art où excelle M. Souci.

Mais M. Souci n'est pas seulement astronome, il est encore historiographe. A ce titre il offre à ses lecteurs de la chronologie, des éphémérides, des nouvelles, de l'histoire, et un recueil d'anecdotes curieuses et de tours d'esprit tirés du grand livre du Monde dans Vannée précédente. Il y a de tout dans son almanach. même de la grande histoire classique, un écho de Jean de Millier, sinon de Tite-Live. Audessous de la vignette qui représente les divers mois de l'année, en face du tableau des foires, M. Souci raconte l'histoire suisse depuis les temps anciens jusqu'cà nos jours, une année une période, l'année suivante une autre, et il ne s'arrêtera que lorsqu'il aura fini. Mais si on veut le prendre cà ses beaux moments, il faut lire son recueil d'anecdotes curieuses et de tours d'esprit. C'est là son fort. Il fait collection de bons mots, de traits piquants, de sinistres et de

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crimes. Comme il les tMitriMiiêle agréablement, et les belles surprises qu'il ménage à ses lecteurs! Voici Taventui-e de cette mère infortunée qui, sans le vouloir, tua Tainé de ses entants, lequel, sans le vouloir, venait tout justement de tuer le second, pendant (jue le troisième se noyait i)ar hasard dans une fontaine, moyennant quoi cette Niobé désespérée se pendit elle-même, pour achever, dit M. Souci, la destruction de toute la famille; puis voici le bon mot de cet aide de canq), ipii se disait au service d'un tambour, parce que son général, un fort mauvais mari, battait chaque jour la générale. Ne riez pas trop, car il se pourrait qu'au revers de la page se trouvât le récit des crimes de Jean Bruleman, destiné à iirouver (pril y a en Amérique des monstres dans Tordre moral aussi l)ien que dans l'ordre physique; après quoi viendra peut-être la délicieuse histoire <le ce bon pape, qui allait dans la campagne déguisé en vieillard, et poussait devant lui un âne chargé de vin mêlé d'opium, afin de prendre les brigands en se faisant prendre par eux. Mais on n'en finirait pas si l'on entreprenait d'énumérer tout ce que trouve M. Souci dans le grand livre du monde. Rapporteur inépuisable, il dit l'anecdote de manière à dérider les fronts les plus moroses, et (piand il raconte les aventures tragiques, c'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Il les sait toutes, cet excellent M. Souci. Et puis, il a les planches pour illustrer les scènes dramaticiues et rendre les histoires i)arlantes. Si vous voulez frissonner, voyez celle (pii r(q)résente le duel d'un matelot avec un requin. Un n^piin avait mangé un matelot. Un autre mate-

lot jura de tirer vengeance de la mort de son camarade, et avant qu'on eût le temps de Ten empêcher il se précipita dans les flots, armé d'un grand couteau. Ce fut un bien étonnant spectacle. L'homme était immobile, et l'on voyait briller le couteau dans les flots pendant que le monstre s'approchait, s'approchait toujours. « Grandis tous deux « par loptique causée par le volume d'eau qui les sépare de « la surface, cette terri])le lutte qui se prépare entre les « deux adversaires a quelque chose de surnaturel et de force midable qui jette dans l'âme une émotion pleine de ter-

« reur )> Mais le matelot est un rusé gaillard ; il plonge

avant d'être avalé ; il fatigue le monstre qui a peine à se retourner, et fait si bien qu'il finit par lui plonger le couteau dans la gorge. Alors le sang rougit les vagues, et l'on ne voit plus rien. « L'anxiété était à son comble quand enfin, « reprenant la surface pour nager vers son navire, l'hé- « roïque matelot parut en trouant l'eau avec sa tête ensan- « glantée. Mais peu à peu la mer, en frappant le nageur, u lava son front du sang de son formidable adversaire, et « mille acclamations accueillirent le long du bord le vaincs queur du requin, dont la carcasse expirante battait ence core au loin la surface rougie de l'eau. »

On a souvent eu l'idée d'éduquer le peuple au moyen des almanachs, et l'on en a publié plusieurs dans ce but, très-moraux, très-religieux et passablement prêcheurs. Le véritable Messager boiteux n'a rien de commun avec ces sermons tournés en almanachs. Il n'est pas irréligieux, moins encore immoral, mais par-dessus tout il n'est pas

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prOchour. M. Souci a beau se guiuder sur sou double titn» (rhistorioiiraphe et d'astrouoiue, je le tieus pour uu i)aysau tiu uuitois et qui eonuait sou uioude. Le paysau est uaïf couuue un enfant, madré comme un vieux diplomate. Il se plaît aux histoires et se déplaît aux sermons. M. Souci s'est réglé là-dessus. Ce n'est pas qu il sinterdise toute réflexion morale ; mais il fait justement celles que feraient ses lecteurs ; il les voit venir, et il leur décroche le mot des lèvres. Il est dur aux larrons et aux malfaiteurs. S'il raconte leurs exploits, il n'oublie pas de se réjouir de la juste peine qu'ils ont subie. Une de ses thèses favorites est qu'il est bon de faire des exemples. C'est un excellent homme que M. Souci, mais ce n'est point un philanthrope. Il est propriétaire, ce qui nuit à la philanthropie. Il a sa vigne au soleil, entourée de bons murs de clôture, et sa grasse métairie, avec un dogue qui flaire les passants cà demi-lieue ta la ronde. Il n'a point de pitié pour les rôdeurs, qui épient le bien d'autrui ; en revanche il chérit les gendarmes, et il pense que la peine de mort fait aussi bien dans un code que les épouvantails qu'on dresse contre les oiseaux pillards dans les champs ensemencés. Voihà la morale de M. Souci, véritable morale populaire, née des entrailles mêmes du peuple des campagnes. M. Souci ne la cache pas, mais il Tafflche moins encore, et son almanach est bien d'un conteur; c'est le miroir du monde, c'est Tample comédie aux cent actes divers dont parlait le bonhomme la Fontaine, et je crois, en vérité, que M. Souci i)Ourrait rendre des jioints au fabuliste, son conq)ère et son ami.

Mais Talmanach pendu au clou n'est que celui de Tannée courante. Sur le plus haut rayon de l'étagère on en voit toute une pile, qui s'élève d'un étage par an. Elle s'élèverait indéfiniment si de temps à autre on ne condamnait pas le plus ancien. On ne le fait qu'à la dernière extrémité, parce qu'on a trop de respect pour ces vieux imprimés. Mais il arrive des moments où la ménagère a un besoin urgent de cornets, et puis il ne faut pourtant pas que la pile s'élève si haut qu'un nouveau meuble soit nécessaire. Le plafond marque la limite. Il y en a trente, quarante, peut-être plus. A en juger par la couleur ceux du fond ne doivent pas être beaucoup moins anciens que le meuble qui les supporte, ils semblent faire corps avec lui ; mais à mesure qu'on s'élève, les teintes s'éclaircissent, et tout au-dessus de vagues blancheurs annoncent les derniers nés des veilles de M. Souci.

C'est une belle chose qu'un almanach octogénaire, comme l'était déjà à l'époque dont nous parlons le véritable Messager boiteux de Berne et Vevey. Que dis-je, octogénaire ? S'il n'avait pas cent ans il n'était pas loin de les avoir ; il approchait de ce terme fatal que les plus ambitieux n'espèrent pas atteindre, et par delà lequel il semble qu'il n'y ait plus de raisons pour mourir. Les journaux quotidiens n'ont point d'âge. Ce sont des bavards. Eussent-ils leurs cent ans révolus, ils n'en seraient pas plus vénérables. Feuilles volantes, chaque jour les voit naître et cliaque jour les voit mourir. Mais l'almanach est un contemplateur, qui regarde passer les années, souhaitant la bien-venue à

celle qui s'approche et faisant Toraison funèbre de celle qui s'en va. D'un autonmt^ à l'autre il a le temi)s de la réflexion, et chaque fois que riioninie à la jambe de bois revient heurter à notre porte, son front, connue le nôtre, a une ride de plus. Le paysan ne fait guère collection de journaux ; mais il fait volontiers collection d'almanachs, et il n'y manquait pas autrefois. Chacun de ces vieux cahiers noircis lui représente une période de sa vie, période pendant la- (luelle il a semé, labouré, récolté, et il n'est point rare d'y trouver des notes au crayon indiquant certains jours ménioral)les. ceux où la ^réle a détruit l'espoir de sa récolte, ceux où la gelée a dévoré les jeunes pousses des arbres, l)arfois aussi le i)remier jour de la moisson ou de la vendange, celui de l'achat d'une vache ou de la naissance d'un veau qu'il comptait élever, de sorte qu'en feuilletant ses vieux almanachs, il retrouve l'histoire de ses champs et de son étable et se remet en mémoire les diverses fortunes de sa vie.

On voit combien il imi)orte à un almanach de n'être pas un nouveau venu dans le monde. Le Messager boiteux avait cet avantage. Nul ne se souvenait de l'avoir vu naître. Aussi regardait-il de haut les concurrents imbi>rbcs dont il excitait l'envie et la cupidité. Chaque année il paraissait avec un avis solennel, dénonçant l'insigne frii)onnerie d'un imprimeur d'un pays voisin, lequel faisait vendre sous le titre de Messager boiteux de Berne « un almanach, qui <( serait la j)lus insipide des productions de ce genre, disait V M. Souci, sans les morceaux empruntés et les gravures

« grossièrement copiées du véritable Messager boiteux de « Berne et Vevey. » Cet avis paraît avoir eu un plein succès, car il cessa de paraître vers le temps dont nous parlons. Le monde était devenu méfiant; on n'achetait plus que les Messagers boiteux qui portaient sur la couverture la marque authentique de l'éditeur, entre le soleil et la lune, et le falsificateur avait dû renoncer à une spéculation ruineuse, nouvelle preuve que le méchant fait une œuvre qui le trompe.

Malgré ces tribulations passagères, le véritable Messager boiteux était resté fidèle à son rôle, et c'était plaisir que d'en parcourir la collection. En remontant quelques années en arrière, on passait de la Restauration à TEmpire, puis de l'Empire au Consulat, et sous tous les régimes on trouvait M. Souci à son poste, considérant les honmies et les choses. Il ne prend point parti ; il se préoccupe fort peu de cet équilibre européen, qui ne cesse de se déranger pour se rétablir et de se rétablir pour se déranger. Son affaire est d'assister aux événements et de n'en retenir que la fleur, les scènes touchantes, les traits heureux, les étonnants désastres. Il a l'impartialité de la candeur, et il prend ses héros où il les trouve. Ce n'est pas qu'il soit absolument neutre et indifférent. Si on le lit avec attention, on finit par découvrir que certaines sympathies le guident en secret, et de plus que ces sympathies sont sujettes à quelques variations. Il ne dit point de mal des souverains alliés ; il en parle avec respect, et peut-être dans le fond de son cœur fait-il des vœux pour eux. Les souverains ne sont-ils pas

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aussi (les propriétaires V N'ont-ils i)as des royauiucs au soleil comme M. Souci y a des vignes et des champs V Or les proi)riétaires sont enclins à faire cause connnune contre les aventuriers et les usurpateurs. Néanmoins il est évident que M. Souci a rimauination fascinée i)ar les exploits du ffnutd Jiomnic. Il le suit comme les enfants suivent des yeux la lumière. D'ailleurs les ennemis du conquérant ne sont pas tous des souverains. Il en est qui viennent de loin, et que le Messager boiteux ne distingue d'abord qu'au travers d'un nuage. Que sont ces Cosaques qu'on ameute du fond de l'Orient contre des soldats français V Des êtres fabuleux, des tils de la Nuit, (luelque chose comme les sauterelles qui envahirent le pays d'Egypte. Cependant le nuage se rapproche : de véritables Cosaques passent sous les yeux de M. Souci, et il est obligé de reconnaître que ce sont aus.^i des hommes. Il le fait avec bonne grâce. Le héros du Messager boiteux de 1817 est un sensible Cosaque. Ce brave homme était cantonné aux environs de Strasbourg, et logeait dans une chaumière, chez de pauvres gens. Il fut touché de la misère de ses hôtes, et au lieu de leur être à charge, il entreprit de venir à leur secours. Chaque soir il sortait à cheval, muni d'un sac vide, et revenait au bout de quelque temps avec un sac plein de provisions. On ne voit j)as l)ien ini il se les procurait. M. Souci se borne à dire (ju'il se les procurait facilement, (jmœ à son adresse. Ah î M. Souci, je crains (jue ce ne soit un eui)hémisme, et que vous n'ayez des ménagements pour vos héros ! Mais aussi que ne i>ardonnerait-on pas à un Cosaque si généreux V Un

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nouveau-né était venu aggraver la misère de ses hôtes. Cet événement lui inspira une pitié encore i)lus affectueuse. Il épia un moment oii la mère dormait, |et il em})orta l'enfant. « On peut aisément se représenter, dit M. Souci, le trouble « atterrant du père, mais surtout les cruelles anxiétés, les « accents douloureux de cette mère, quand elle se vit privée « de celui sur lequel étaient alors concentrées toutes ses

« affections Mais son désespoir ne lut pas de longue

« durée ; bientôt elle vit arriver le bon Cosaque pressant le « petit nourrisson contre sa barbe noire et avec une bourse « contenant cent écus, qu'il lui remit. Elle était le produit « de la collecte qu'il avait été solliciter auprès des soldats

« et des officiers de son détachement )> Toute la scène se

voit à l'œil sur une belle gravure, qui occupe une page du cahier, et pour qu'on ne puisse pas s'y tromper il y a audessus des personnages des chiffres qui correspondent à des notes au bas de la planche : ce soldat barbu, c'est le Cosaque ; cette femme au lit, c'est la mère qui bénit le ciel ; cet homme assis à côté et qui lève les bras, c'est, dit la note, le phrc extasié des beaux inocédés du Cosaque. — Voilà la sagesse de M. Souci, une sagesse qui n'a rien de raide, qui se laisse instruire par les événements, et dont les Cosaques eux-mêmes peuvent désarmer la sévérité, à condition toutefois que la victoire les fasse passer près de lui, et qu'ils lui fournissent au moins un trait pour son recueil d'anecdoctes. C'est ainsi que le véritable Messager boiteux reproduit les impressions populaires et la scène mobile du monde, tableau changeant, qui fait de Thistoire une suite de belles

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histoires, et qui sVnrichit d'annéi* en année, sans jamais empiéter sur la place réservée à un tonds d'utile savoir, indépendant de la fortune des empires. Quels cpie soient les revirements de la politique, c'est en mars ([uon plante les fèves, en avril qu'on sème le cerfeuil, et il faut bien le rappeler aux ménagères. Sous tous les régimes, dailleurs. le campagnard veut avoir sa table de réduction pour l'échange des monnaies, sa table de nuiltiplication pour savoir combien font deux fois deux, autant de choses que M. Souci n'oublie pas. non plus que la liste des souverains de l'Kurojx'. i)our le cas où ses lecteui's auraient correspondance avec eux.

La grande collection du Messager boiteux n'occupe pas seule le rayon supérieur de Tétagère. Il y a place à côté pour un petit volume, assez épais, une Bible illustrée, où figurent les récits les plus touchants des saints Uvres, les histoires de la création, du déluge, d'Abraham, de Joseph, de David, et enfin de Jésus-Christ lui-même. C'est le volume de luxe, à l'usage des enfants, car il y a une autre l)ible. un énorme in-folio, qui i)èse de tout son poids sur la tablette inférieure, et l'occupe exclusivement. Celle-ci, c'est la Bible de famille. Elle doit avoir aussi ses cent ans, peutêtre jdus. Peu s'en faut qu elle ne date des temps de la Réformation. La reliure en est vénérable, surtout cossue, d'un cuir plus épais que celui dont sont faits les souliers montagnards des habitants de la maison. Le papier a jauni; mais l'impression n'a pas changé, belle inqjression, comme on n'en voit i)lus guère. Elle vaut la reliure. Les caractères

sont à Vusa^^o de tout le iiionde, même des yeux fatigués ou peu accoutumés à lire. Le texte se déroule sur deux colonnes. Les chapitres conuuencent par une majuscule enluminée d'arabesciues, et Ion a eu grand soin de ne pas oublier les apocryphes, les histoires de Tobie et des Machabées, toujours chères au peuple des campagnes, même dans les pays protestants.

Les savants modernes, qui ont entrepris de tout expliquer au risque de commencer par brouiller beaucoup de choses, ont fait de la Bible un recueil inextricable. Autrefois on pouvait la lire couramment et passer, sans trop s'en douter, d'un livre à un autre. A présent on raisonne sur tout, sur les auteurs, sur les dates ; on sent ou Ton croit sentir toute sorte de différences de temps et d'esprit entre Moïse. David, Esaïe, Daniel, et même entre les Evangéhstes : on mesure des abîmes là où jadis on discernait à peine des nuances et des transitions. Jamais les lecteurs de l'in-folio qui reposait sur l'étagère au coin de la chambre noire, ne soupçonnèrent, même de bien loin, ces imaginations compliquées. Ils n'y mettaient pas tant de finesse : la Bible était pour eux la Bible. A vrai dire, ils savaient bien qu'elle n'a pas été écrite par un seul homme, ce qui ne les étonnait nullement, car c'est un bien gros livre, et ils n'avaient pas coutume de voir tant écrire. Ils savaient encore que les apôtres sont d'un autre temps que David, lequel est postérieur à Moïse ; mais ils le savaient sans en avoir cduscicuce.et (Vailleurs que leur importaient quelques siècles

' plus ou moins jx'nlus dans un ])assé si lointainVIls n"au-

raient pas plus songé à s'occuper des clitiérences (l'ancienneté entre les écrivains sacrés, qu'à mesurer des ditlérences d'éloignenient entre les étoiles du ciel. C'était une taniille de frères, leur parlant tous de Dieu et au nom de Dieu. Aussi le contraste était-il complet à leurs yeux entre Falmanach. {\m grandissait d'année en année, et la Bible, livre fermé une fois pour toutes, dont il n"y avait rien à retrancher et où il n'y avait rien à ajouter, connue le prouvait cette grosse reliure numie de deux puissantes agi-afes. Ils la lisaient moins que ralmanacli, dont ils se servaient chaque jour. rapi)ort aux foires et aux signes du temps ; mais tandis qu'ils étaient familiers avec les cahiers de M. Souci, ils étaient respectueux avec le gros livre. Les marges de l'almanach leur servaient de mémorial pour les événements de rétable et les accidents des saisons; ils réservaient la Bible pour les événements de la famille. Sur le revers de la couverture et sur le feuillet ])lanc qui vient ensuite, étaient notées les naissances et les morts. Quelque bisaïeul avait ouvert ce registre, qui se continuait fidèlement de génération en génération. Tous les membres de la famille avaient là leurs noms réunis, en tête du livre sacré. Que si (luelque enfant étourdi, aux mouvements troj) l)rus(iues. déchirait l'almanach. on le grondait, mais sans tro}) insister. Si le même accident fût arrivé à Tin-folio. Fémoi eût été grand dans la maison. 11 s'y serait attaché des idées confuses de sacrilège et de malheur prochain. C'est que la Bible était l)()ur eux vraiment sacrée. Toutes les choses anciennes leur inspiraient du respect, mais la Bible particulièrement,

H LKS AI.PKS SUISSES.

parce (iircllc leur apparaissait comme la plus ancienne des choses anciennes. Les aïeux Tavaient lue, et elle les avait consolés. S'ils eussent été capables d'exprimer ce qu'ils sentaient pour elle, ils en auraient fait la même apologie ([ue Bossuet; ils auraient coHii)té les siècles, et se seraient découverts à la pensée d'un si grand âge.

Va toutefois, si ancienne qu'elle fût, contemporaine du conniieiiceinent des temps, ils y trouvaient une saveur actuelle, je ne sais quoi de toujours vivant, qui nous échappe en partie, «^ nous autres, habitants de la plaine et des villes. Accoutumés à une vie à demi patriarcale, ils se sentaient, presque chez eux sous les tentes d'Abraham, et avec leur imagination candide ils voyaient distinctement les grandes scènes primitives, Noë bâtissant l'arche, Isaac conduit à l'autel, Jacob bénissant ses fils, et Dieu lui-même dictant le Décalogue sur le mont Sinaï. Il y avait quelque correspondance entre leur tour d'esprit et ce style antique, à la fois grave et familier, qui, au lieu de sautiller et de courir éternellement, accentue les détails, insiste sur les circonstances, et n'abandonne un fait ou une image qu'après l'avoir gravé dans la mémoire. Et puis, c'étaient de vrais paysans, qui ne connaissaient pas le mal dont nous soutirons. Nous usons, nous abusons de resi)rit, nous l'excitons à produire, et à chaque instant les nuages, les aperçus flottent dans notre pensée, innombrables et fugitifs connue les moucherons dans Tair du soir. Pour eux, toujours attachés au dur travail de la terre, ils uavaient pas le temps de penser ainsi pour le plaisir de penser. Les moments où leur esprit réussissait à

se déjïa.^er et à sVlev(M\ ('oiui)tai(Mit dans Unir vie, et les idées qui les préoccupaient alors, moins nombreuses et moins subtiles, nVn étaient (pie i)lus grandes dans leur simplicité. Une voix confuse leur ])arlait d'autre chose cpie des chances de la prochaine récolte, du i)rix des vins ou des fourrages, et cette voix était la même évidennnent (pii avait dicté tout ce qui était écrit dans le gros livre. Ainsi la r)iblo réunissait à leurs yeux les deux choses dont l'impression est la plus profonde sur Tesprit de Thonnue des champs, elle avait ce double caractère d'être anti(iue et de n'avoir pas vieilli.

Telle était la bibliothèque cachée à l'angle de la muraille noircie. Nous en avons dressé la catalogue complet, la Bible et ralmanach; rien de plus. lien de moins. On ne voit pas ce qu'on en pourrait retrancher, et il semble également difficile d'y rien ajouter, car si on y ajoute un seul volume, il n'y a plus de raisons pour ne i)as en ajouter deux, dix, cent. Comment avoir à moins de frais une bibliothèque plus comidèteV A sa manière elle comprend tout : sagesse ])i-ofane. sagesse divine ; le temps et l'éternité. Or cette bibliotlièipie, on Taurait retrouvée dans toutes les maisons du hameau, même dans les plus pauvres, sauf peut-être la Bible illustrée, et dans tous les hameaux voisins, à bien des lieues à la ronde. Je ne sais si je me trompe, mais je tiens Vexistence de cette bibliothèque dans la demeure du ])aysan comme mar(iuant une époque dans l'histoire du monde. Elle n'était pas jjossible avant (|ue la Réforme eût créé des lecteurs juscpie dans les i)lus humbles chaumières, et v eût introduit la Iiible

50 LKS ALISES SUISSES.

coiniiic tonds premier et iiidispcnsahlc. Aujounriiui encore, dans les imys catlioliciues. la l)il)li()thèque du paysan consiste le plus souvent en iniaj^es de saints suspendues aux murailles. Quant à l'alnianach. il est venu ensuite et de lui-nienie. C'était le complément indispensable. Si Ton voulait calculer le nombre des campagnards qui depuis deux ou trois siècles n'ont pas connu d'autres imprimés, et ont vécu sur ce fondslà, on trouverait qu'il s'élève à des centaines de millions.

Cei)en(lant depuis une ou deux générations, plus ou moins, selon les lieux, une foule d'influences diverses tendent à moditier la bibliothèque du paysan. Elles ont agi d'abord dans le voisinage des villes, puis sur les routes de grand passage, et de proche en proche elles ne tarderont ])as à se faire sentir partout. Sur plus d'un point elles ont pénétré déjà jusque dans les retraites de la montagne, et le village des noyers, sur le flanc des Alpes vaudoises, à mi-hauteur, n'en a pas été à l'abri. Pas i)lus tard que l'année dernière, j'ai revu la vieille chambre noire et ne m'y suis plus retrouvé. On Tavait blanchie. L'antique table de noyer avait cédé la place à une table ronde, couverte d'un tapis. Au lieu du bahut, un canapé. Le vieux fauteuil manquait; il est vrai que l'aïeul manquait aussi. Six chaises neuves étaient correctement alignées contre la paroi. Plus de pot de réséda à la fenêtre. i)lus de i)ont-volant ; en revanche des rideaux assortis à ceux qui t(md)aient autour du lit. L'air de la chambre était cru; on sentait en y entrant qu'elle nétait plus habitée. La famille avait émigré dans l'autre pièce, et l'on réservait la chambre blanchie pour les visites

rXE RIBLlbTHKQrK A LA MONTACNK. 57

et les firaïuls joui*s. Je (leinandiii des nouvelles de la bibliothè(|ue. Elle avait suivi la famille, non (jue Ton tînt absolument à ravoir sous la main ; mais 1 etaj^ère. connue le vieux fauteuil, n'avait pas été jujïée diixne des honneurs d'un salon. J'allai la voir. Quantum nuit at us ! C'était un entassement. Trente ou «juarante vohnnes reposaient les uns sur les autres. On y voyait des livres d'école, catéchismes, grannnaires, traités d'arithmétique, précis dliistoire: ailleurs le code civil, un traité sur l'art de cultiver la vigne, des abécédaiies pour les enfants, des livres de lecture également à leur usage, liosc de TcDnirnhourf/, les Œufs de PâqfU's, et autres contes du chanoine Schmidt; on y voyait même de véritables romans. Je cherchai mes vieilles connaissances et eus de la peine à les trouver. La i)ile d'almanachs s'en était allée en cornets. Il ne restait (jue celui de l'année courante. Mais était-ce bien le véritable Messager boiteux de Berne et Vevey? Je ciiis un moment à une nouvelle contrefaçon, et il ne me fallut rien moins que la marque de l'éditeur, hnnmable, authentique. i)Our reconnaître dans ce cahier l'œuvre de M. Souci. La couverture a étrangement perdu. On a restauré la forteresse à contresens de toutes les règles de la fortification. La sortie des assiégés n'est plus qu'une cohue, œuvre d'écolier, non d'artiste ni de soldat. Plus de persi)ective dans le groupe du premier plan. Tous les personnages sont sur la même ligne, et c'est à peine si on les reconnaît, tant la prose des temps modeiTies a pesé sur eux. Le guerrier suisse ne sait plus porter le costume de ses ancêtres: le gars d'autrefois, ro-

buste sous ses ^'uenilles, n'est qu'un marmot pleurnicheur, et le colimaron lui-môme a (lésai)i)ris à dresser les oreilles. Seul le messager a une démarche plus alerte et plus vive. Jadis il n'était point pressé; il cheminait comme il pouvait, tirant après lui sa jambe de bois, songeant a toutes les nouvelles bonnes ou mauvaises que recelait son sac, à ceux (qu'elles feraient rire et à ceux qu'elles feraient pleurer. Il tendait ses lettres avec un air de malice et d'intelligence, qui lui allait à merveille. Aujourd'hui, il court la poste. C'est sa jambe de bois qui tire l'autre, il s'en sert pour des enjambées fabuleuses, et l'on dirait une botte à sept lieues. Il passe promptement et tend ses lettres de loin, comme si le sifflet (Fune locomotive l'avertissait de se hâter. Il a tout juste le temi)s de faire sa tournée entre deux trains. Entre ses jambes se glisse un animal ailé. C'est le seul personnage nouveau de la gravure; mais il est si mal dessiné qu'il est quasi impossible d'en définir l'espèce. Tout considéré, je le tiens pour un canard, et c'est un emblème, sans doute:

Les changements survenus à l'intérieur ne correspondent que trop à ceux de la couverture. La belle histoire suisse a cédé le pas à un tableau de foires qui n'en finit pas. Jadis les foires se serraient pour ne pas empiéter; maintenant elles accaparent, et s'il reste du blanc, on le remplit par une anecdote ou par une bluette quelconque. Quant aux prédictions, c'est de la prose à la portée du premier venu. Plus d'airs turbulents, plus de lueurs ; il fera beau, humide, nuageux : voilà tout ce (pi'on sait nous dire. Pâles aussi sont les histoires. On peut hre dix pages de suite du véri-

. ITNE BIBLIOTIIKQrE A LA MONTAI JXE. 59

table Messaiïer ]M)it(nix sans scMitir passer dans ses veines le moindre petit frisson. Ali ! Monsitnir Souci, vous avez perdu la note; vous n'avez plus le secret de la grande inia- ^nnation! Et la nioraU^! connue vous saviez l'amener à propos, et avec quelle sûreté de conscience vous nous montriez la peine poursuivant le crime î Que nous contezvous à présent V Qu'une jeune fille de dix ans est morte pour avoir avalé par le nez des œufs de chenille en sentant un bouquet de roses, et vous en tirez cette conclusion « que

< ce sera une grave leçon sur le danuer qu'il y a à aspirer

< des fleurs où des insectes se seront rejjosés. > Et quoi ? voulez-vous nous interdire de jouir des fleurs des champs, et n'avez-vous d'yeux que pour les fruits ? Je vous soupçonne d'être la cause qu'il n'y a plus de réséda sur la fenêtre, et que je n'ai pas revu le rosier blanc qui montait en espalier contre la muraille. On aura craint d'avaler des œufs de chenille en aspirant la senteur des roses. Si vous n'en êtes pas la cause directe, du moins n'en êtes-vous pas innocent. Vous travaillez dans le même esprit: vous conspirez contre le i)eu de poésie qui ré,Linait encore dans nos campagnes, et le grand livre du Monde n'est plus pour vous qu'un recueil d'arides gentillesses.

Dites-moi ce que devient l'almanach que lit le paysan, et je vous dirai ce que devient le paysan, car il n'y en a pas (le plus sûr indice. M. Souci perd sa candeur, soyez sûr que le paysan ne garde pas la sienne: M. Souci devient prosaïque, tenez pour certain que le i)aysan ne gagne pas en poésie : M. Souci court après les gentillesses de société, ne

mettez pas on doute que le paysan ne se meuble des salons pour les débiter; M. Souci est de moins en moins paysan, faites votre compte que, quand il aura complètement cessé de l'être, c'est que l'espèce s'en sera perdue dans les pays où l)oite son Messager. Elle s'en va, et M. Souci, qui a du Hair, s'en est ai)erçu le premier. Le cahier de 1867 débute ])ar une revue des travaux de la campagne intitulée VAlnnuimh de riujyononie. Agronome, c'est le mot : le paysan devient agronome. Mais quand il le sera devenu tout à fait, le véritable Messager boiteux de Berne et Vevey aura fini son temps, et M. Souci ne fera plus que des agendas.

Il y a du scepticisme dans le fait de M. Souci. Est-ce que le jiaysan se ferait sceptique, lui aussi V Pourquoi pas ? On s'imagine (lu'il est naturellement respectueux; mais si on y prend garde, on verra que c'est devant l'inconnu qu'il est plein de révérence. Il est au contraire méfiant et soupçonneux avec les gens dont il a l'habitude ; dans ses affaires de tous les jours il voit partout anguille sous roche. Son respect n'est que provisoire, en attendant qu'il se soit familiarisé. Ceux qui ont voyagé à pied en ont pu faire l'expérience. Il y a vingt ans, quand on pénétrait dans un village bien reculé, les enfants se sauvaient, les femmes et les hommes restaient interdits et bouche béante, et ceux-là même qui étaient assez courageux pour affronter la présence de l'étranger, saluaient néanmoins tout bas, et se tiraient de côté pour laisser le passage libre. Aujourd'hui, dans le môme village, les enfants vous font des niches, et les hommes et les femmes glosent sans façon

ITNE BIBLIOTHEQUE A LA MONTAGNE. (Il

sur \o compte du passant. Ils so sont familiarisés. Or le paysan peut se familiariser avec ])ien autre chose (ju'avec l'étranger. Si une fois son esprit soup(;onneux a mordu sur le livre sacré, s'il a vu anguille sous roche, ne fût-ce que dans un coin perdu du gros in-folio, le prestige aura bientôt disparu. Il y a une ai)ologie i)our le paysan ; il y a aussi une critique pour lui. Bossuet a fait Fapologie, Voltaire la critique, et Ton ne peut assez s'étonner de voir combien ces beaux génies, qui faisaient en leur temps les délices des hommes de goût, étaient paysans sans le savoir. C'est Voltaire, le dernier venu, qui gagne aujourd'hui du terrain. Sa raillerie s'est insinuée par des voies détournées et des canaux obscurs, et après un siècle on la voit s'infiltrer goutte à goutte daiLs les couches profondes du sol et les recoins écartés. Il y a peu de villages où n'ait fini par s'égarer quelque volume de Voltau'e, qui, naturellement, a dû tomber entre les mains du plus bel esprit de l'endroit, volontiers disposé à en être l'esprit le plus fort. Le soir, au cabaret, il a fait montre de sa science nouvelle. Le prêche de M. le pasteur lui a foui'ni l'occasion de demander connnent Moïse s'y est pris pour raconter lui-même sa mort, ou bien si les poissons se noyèrent dans ce déluge qui noya tout. On a ri, et il n'en a pas fallu davantage pour faire germer l'esprit dirrévérence.Et puis Voltaire a vu juste quand il api)elait à son aide le luxe, le bien-être et les aises de la vie. L'antique foi était celle d'hommes robustes et laborieux, qui n'avaient pas de temps à donner aux voluptés élégantes. C'est avec elles, c'est par elles qu'il a pénétré, et s'il arrive si tard

02 LE8 AT.ri:S SUISSES.

dans les retraites ix'rdues sur le eheinin de la montaj^me, c'est que le luxe inutile vient à i)eine d'y arriver avec lui. Il y a vini^'t ou trente ans le hameau des noyers coini)tait déjà (les iii()])iiétaires fort à leui- ai<e, mais on y eût vainement cherché, en allant de ménage en ménage, canapé et table ronde. Aujourd'hui chaque maison, ou peu s'en faut, a sa (!hambre de parade, son faux salon. Le paysan veut jouir, il veut être à la mode, et Taustère Bible de famille trouve un ennemi secret dans chacun de ces meubles autrefois inconnus qui s'introduisent dans la maison.

N'est-elle i)as visible, cette influence nouvelle, dans la bibliothèque aux trente ou quarante volumes qui a remplacé celle de la chambre noire V La vieille Bible est encore là, couchée tout de son Ion» ; mais il y a vingt volumes entassés sur elle, et il est clair qu'elle y repose aussi tranquille que les morts au cimetière. Les araignées ont beau jeu pour tendre leur toile d'une agrafe à l'autre, et les gerces creusent à l'intérieur des chemins tortueux, qui vont du Pentateuque à rAi)Ocalyi)se. Il est vrai qu'il y a une autre Bible dans la bibliothèque. Elle a été donnée à l'aîné des fils le jour de son mariage; mais elle est perdue au milieu de vingt volumes voisins, dont rien ne la distingue, sinon une blancheur immaculée et un grand air de virginité. Mais aussi est-ce bien une Bible que cet in-octavo qui ressemble à tant d'autres, relié en carton, sans cuir, ni parchemin, ni agrafes, imprimé en caractères courants, sans enluminures, et avec aussi peu de cérémonie que s'il s'agissait du véiitable Messager boiteux de Berne et VeveyV — Voltaire

UNE BIBLIOTHlXa'K A LA MONTAlîN?:. 03

écrivait des i)iiiiii)hlets, et les répandait à milliers ; il avait la plume léirère et il se multipliait. On a voulu eontormer la défense à l'attaque, et l'on a riposté par de ix'tites Bibles l)ortatives, dont le monde a été inondé. Kst-ee un bien, estce un mal .-' Il faut croire que c'est un bien, puisque c'était une nécessité. Mais le jour où ces petites Bibles, qui ne l)èsent pas plus qu'un livre ordinaire, ont i)énétré dans les liameaux. un autre âge a commencé pour la vie intellectuelle et morale de l'habitant des campagnes. Ne demandez pas pour ces volumes qui courent le monde le respect instinctif qui s'attachait jadis au vénérable in-folio. L'imagination n'en est plus fra})i)ée, elle n'y voit i)lus les soixante siècles : ce n'est pas le livre devant lequel se sont découverts les aïeux, et la foi ne se transmet plus de génération en génération couime une partie de l'héritage paternel.

Une bibliothèque sans lecteurs est une mine sans ou- \Tiers. Lisait-on réellement dans le village des noyers, où chaque famille avait la sienne? Je ne sais pas au juste si on utilise beaucoup les quarante volumes de la bibliothèque moderne. Je crains que nous ne soyons entrés dans une phase où tout le monde apprend à lire, sans que tout le monde apprenne à aimer à lire. Ceci, toutefois, n'est qu'une supposition. Mais ce que je sais mieux, c'est comment et

(•onil)ion on lisait dans la vieille chambre où trônait l'aïeul. On y lisait rarement, je le confesse; mais il faudrait pour s'en étonner se faire une bien fausse idée de ce qu'était la vie pour l'humble famille qui s'y réunissait chaque soir. Dans les villages de la haute montagne le travail des (•hanii)s est complètement interrompu pendant un long hiver. Le paysan pauvre tâche de s'y créer une industrie l)0ur n)ettre à profit ces loisirs forcés; celui qui est riche cherche aussi des occupations ou des distractions, et il n'est point rare que la lecture soit un de ses passe-temps favoris. Il y a dans ces hautes régions une saison pour lire. Mais il n'en est pas de même dans cette zone intermédiaire qui confine d'un côté au vignoble, de l'autre aux pâturages montagneux. Ici il n'y a point de saison pour lire, parce que toutes les saisons sont également laborieuses. En été on y est vigneron et laboureur ; en hiver, bticheron et vacher. C'est en hiver qu'on travaille le bois, en liiver aussi qu'on transporte les foins récoltés à la montagne, si on n'y monte pas avec le troupeau pour les manger sur place. Dans les plaines où la culture ^st moins variée, il peut arriver qu'il y ait, sinon des saisons, au moins des jours pour la lectm-e. Quand il a plu quarante-huit heures durant et que la grange est en ordre, il ne reste qu'à se croiser les bras. Mais au village des noyers on avait trop de cultures diverses pour qu'une chance pareille ftit possible. La cave aux fromages et surtout la cave aux vins ne donnaient pas moins de besogne que la grange, et puis on réservait soigneusement pom- les jours de pluie tout ce qui peut se

faire h couvert, les cliâtaignes à dépouiller, les outils à réparer, Teau de cerises à distiller, etc.. etc. Y avait-il au moins des heures, les heures du soir, par exemple V Mais qu'ils connaissent mal la vie des campagnes ceux qui reprochent au paysan de ne pas lire le soir î Quand il s'est levé avant Taube et qu'il a travaillé de ses bras jusqu'à la nuit, il a sans doute quelque droit au repos. Que ne lit-il donc pour se reposer ? Il le fera peut-être quand il y aura dans chaque métairie de bonnes lampes à pétrole, voire même du gaz ; mais dans le village des noyers on ne connaissait il y a vingt ans que cette petite lampe à huile, qu'on porte suspendue à une chaînette ou qu'on pose sur un pied de bois, et qui ne répand qu'une lumière douteuse, enfumée, rougeâtre et vacillante, le crésu, comme on l'appelle au pays roman. C'en était bien assez pour les tiavaux faciles auxquels on réservait encore les heures de la soirée, la laine à carder, le lin à filer, le maïs à égrener, les noix à casser, mais comment des yeux mal habitués à lire se seraient-ils accommodés d'une si pâle lueur pour se fixer sur les pages d'un livre y Le paysan ne devine pas les mots, il faut qu'il les voie distinctement et qu'il en considère chaque syllabe. Donc pas d'heures pour la lecture, i)as plus que de jours ni de saisons. Que restait-il V Le dimanche, qui pour les habitants de la chambre noire était moins un jour qu'une institution. Le dhnanche tout travail était suspendu, et plutôt que d'en violer le repos on eût laissé pourrir sur place le foin coupé. Mais encore y avait-il dimanche et dimanche. Le paysan n'est pas promeneur, comme le citadin ;

néanmoins on avait de nombreux parents dans les villages d'alentour, et il fallait bien les aller voir de temps en temps. On avait aussi des champs écartés, dont on manquait de nouvelles depuis des semaines,' peut-être des mois. On ne savait pas si les orges étaient belles, si le froment avait bien noué, et il devenait indispensable d'y aller jeter un coup d'œil, ce qui entraînait tant de comparaisons avec le champ du voisin que ^souvent on ne rentrait qu'à la nuit. Puis quand le temps était favorable, les enfants étaient pris d'une irrésistible envie de s'ébattre au grand air. N'avaient -ils pas leurs beaux habits à montrer? Ils entraînaient mère ou grand'mère, souvent les deux à la fois, sinon toute la famille. Bref, il n'y avait de propices à la lecture que les dimanches où il pleuvait, et encore fallait-il qu'il n'y eût point de parade militaire sur la place d'armes de la commune, ni de noce ou de baptême chez les parents et les voisins.

Malgré la pluie on se rendait le matin à l'église paroissiale. Au retour, on dînait. Après quoi, les enfants n'avaient d'autre ressource que de jouer dans la chambre ; mais les joujoux n'étaient pas nombreux, et bientôt ils ne savaient à quoi dépenser leur vie entre ces quatre murs. L'ennui les prenait, cet ennui des enfants, qui les rend méchants entre eux et insupportables aux grandes personnes. L'aïeule glissait alors un mot des belles images de Talmanach ou de la bible illustrée. C'était un trait de lumière. Aussitôt toute la petite famille se rangeait sur le bahut. Une fillette plus grande, qui savait lire, faisait ménage à part, et se

délectait aux histoires de M. Souci. Les autres avaient la Bible illustrée, et s'entassaient i)our mieux voir. Bientôt ceux des extrémités se trouvaient juchés sur la table, et tous les yeux surveillaient attentivement le doigt chargé de tourner les feuillets. Aloi-s l'aïeul s'enfoncjait dans son fauteuil, et ses yeux ne tardaient pas à se fermer. L'aïeule, de son côté, descendait i)rudemment la grosse bible et s'établissait sur une chaise, l'in-folio sur ses genoux. Quant à la génération intermédiaire, père, mère, servante, ouvrier, elle <iuittait la chambre un peu plus tôt ou un i)eu plus tard.

Mais la tranquillité n'était pas de longue durée. Il y avait mille sujets de guerre entre ces têtes blondes qui se pressaient pour mieux voir. Les plus forts empiétaient toujours et accaparaient : les autres se plaignaient. La grand'mère avait beau reconnnander le silence et faire de son mieux pour apaiser les querelles, l'aïeul ne tardait pas à être réveillé, et il le faisait savoir en frappant de sa crossettc un coup sec sur la ta])le. Cette crossette était un vieux bâton de cormier dont il s'aidait pour marcher, et qu'il avait toujours sous la main à côté du fauteuil. Les enfants la connaissaient. Au bruit du coup, tous les doigts se retiraient comme par enchantement, et toutes les têtes se retournaient vers \e père-grand. Les uns, se sentant forts de leur âge plus tendre et de sa faiblesse à les gâter, le regardaient, en riant, faire de gros yeux bien irrités et bien bénévoles. Les autres, les plus coui)ables, riaient aussi, mais d'un rire provocateur, et en ayant bien soin de cacher leurs mains. Puis l'aïeul se laissait retomber contre

lo dossier do son fîiiiteuil, et la paix était rétablie jusqu'au renouvellement prochain des hostilités. Malheur pourtant à ceux qui avançaient les doigts imprudemment, avant qu'il eût fermé au moins un (til : il était sournois quelquefois, et la crossette avait des retours.

Certaines images avaient le don de saisir vivement ces imaginations enfantines. L'une des plus goûtées représentait Absalon pendu par les cheveux. C'était une chose à voir que le galop de son cheval au milieu des arbres de la foret. Lancé à toute vitesse, il se dérobait sous le fils de David, qui vainement le serrait encore des talons. L'artiste, en habile homme, avait bien senti la difficulté du sujet et s'était tiré d'affaire ingénieusement. Il en avait usé avec la chevelure d'Absalon comme les géologues avec le temps, il l'avait indéfiniment allongée. De plus, une horrible tempête agitait les airs; les arbres se tordaient; le casque du héros vaincu voltigeait au loin dans l'espace, emi)orté avec les feuilles mortes, et au miheu de ce déchaînement des ouragans, rien ne semblait plus naturel que cette chevelure qui, soulevée de toute sa longueur, faisait trois fois le tour d'une grosse branche noueuse, si haut placée que les bras d'Absalon s'agitaient au-dessous dans le vide. La plus parfaite harmonie régnait dans cette singuUère composition. La crinière du cheval n'était pas moins surabondante et ne s'agitait pas moins que la chevelure du cavaher; sa queue fouettait les airs, et l'on voyait le moment où, lui aussi, il allait se trouver pris et suspendu comme son maître. L'histoire d'Absalon

UNE HlBLTOTin:c,>rE A LA MONTAGNE. 69

11 est pas celle des histoires de lu Bible que les enfants l»rélereut; mais ainsi représentée elle les remplissait de terreur et de pitié. Pauvre Absalon. comme il va être balancé i)ar le vent 1 II faut qu'il ait été bien désobéissant !

— < Qu'est-ce qu'il a fait, grand'mère V

Et aussitôt l'aïeule d'interrompre sa lecture et de raconter comment Absalon avait fait la liuerre à son père, le grand roi David. Alors l'étonnemeut était au comble, et l'aînée elle-même oubliait les histoires de M. Souci pour écouter celles de la grand'mère. Puis, au plus beau du récit, une idée subite traversait l'esprit de l'un des garerons, tondu de la veille.

— < Mère-grand, pourquoi Absalon avait-il les cheveux si longs*:' Est-ce qu'on ne les lui avait jamais coupés V

— < Non, mon garçon.

— < Mère-gi'and. si on ne me coupait jamais les cheveux, est-ce qu'ils deviendraient longs comme çà *? >

L'aïeule montrait l'aînée des fillettes, dont les tresses tombaient déjà jusqu'à la taille. Mais celle-ci avait son idée.

— « Mère-grand, les cheveux des garçons ne viennent pas si longs que ceux des filles. >

A cela le grand-père avait une réponse qui coupait court à la réplique, et qu'il ne manquait pas de placer pour peu qu'il eût un œil ouvert.

— < Les cheveux d' Absalon, disait-il avec autorité, croissaient comme ceux des filles. >

Puis on tournait les feuillets, parfois en avant, parfois

70 LKS alpp:s suisses.

en arrière, et l'on tombait tôt ou tard sur le combat du petit David avec le grand Goliath. Belle image, impatiemment attendue! Qu'il était joli, le petit David, au coin de la page, avec ses cheveux bouclés, son bâton de berger et sa fronde en mouvement ! Quant à Gohath, ses pieds touchaient à la marge d'en bas, sa tête à la marge d'en haut, et il chancelait de tout son long. Il tombait en arrière, une jambe en l'air. Un de ses bras était embarrassé d'un énorme boucher rond ; de l'autre il brandissait un glaive, dont un seul coup eût pourfendu de la tête aux pieds le pauvre berger d'Israël. Mais il n'avait pas pris garde à la fronde, l'orgueilleux géant. Une arme pareille était bonne tout au plus contre les louveteaux de la forêt, et cependant sur son front rébarbatif s'ouvrait une large blessure avec la pierre fichée au beau milieu. Image parlante : l'action était là tout entière, claire, authentique, visible. Mais si belle que fût l'image, l'histoire était bien plus belle encore.

— « Mère-grand, contez-nous l'histoire du petit David et du géant Goliath. >

L'aïeule s'interrompait de nouveau, et racontait pour la centième fois cette merveilleuse histoire, qui ne lassait jamais. On l'eût entendue deux ou trois fois de suite avec le même intérêt pali)itant et le même ravissement d'imagination. Le petit David est l'ami des enfants, surtout des enfants montagnards. Eux aussi, ils gardent les troupeaux aux champs, c'est leur occupation d'automne ; eux aussi, ils ont une fronde, et ils s'en servent non pour tuer des géants, mais pour abattre les fruits au bout des hautes

UNP: HIBLIOTHKgUE A LA MONTAGNE. 71

branches. Ils font leur ména^'e tout seuls, au milieu des prés jaunis; ils ont leurs feux de ramée verte, qui. avant de flamber allègrement, emplissent de fumée le i)âturage. et ils se figurent que le petit David les imitait dans tous leurs jeux. Il est un des leurs, et ils s'attribuent la gloire de sa victoire.

— < Mère-grand, n'est-ce pas que le petit David abattait aussi les châtaignes avec sa fronde?

— < Oui, mon enfant, mais jamais celles du voisin, et c'est pourquoi Dieu Ta béni. >

Les feuillets tournaient encore, et voici les mui'ailles de Jéricho, terribles murailles, avec des portes d'airain, |murailles si hautes que les guerriers debout entre les créneaux ne paraissaient pas plus gi'ands que des sauterelles. Toute une foule s'y pressait : femmes, enfants, soldats, et Ton s'y moquait des Israéhtes. Evidemment l'artiste était en veine de réalisme quand il avait illustré cette scène. Paraii les gamins de Jéricho, il y avait de francs pohssons, et leurs démonstrations étaient de celles qu'il n'y a pas besoin d'expliquer aux enfants. Cependant les Israélites continuaient leur marche solennelle, et la trompette sonnait à tous les vents des cieux. Ils avaient cors de chasse, flûtes, clarinettes, et ils soufflaient de tous leurs i)Oumons. A leur tète marchait Josué; demère.la foule du peuple. Ce qui plaisait surtout aux enfants dans cette gravure, c'étaient les gestes des gamins de Jéricho sur la nmraille, et cette musique qui était la juste image de celle qu'ils voyaient parader dans les joui-s de revue, en tête du contigent de la localité. Mais

72 LES ALPES SULSSES.

rhistoiiT (le Jéricho ne valait pas à leurs yeux celle de David et (\v ( loliath. Néanmoins il y avait toujours des curieux, et la grandinère s'en serait bien passée, car c'était une histoire qui ne ressemblait à aucune autre et de laborieuse explication. Aussi quand elle entendait parler de la trompette de Jéricho, avait-elle coutume de s'absorber dans sa lecture.

— € Mère-grand, qu'est-ce qu'ils font là, avec leurs trompettes ? »

Point de réponse. Mais les enfants ne se tenaient pas pour battus ; ils répétaient la question avec l'insistance qui leur est propre, et si la grand'mère s'obstinait dans son silence, ils se tournaient vers l'aïeul, et qu'il dormît ou non l'interpellaient impitoyal)lement.

— « Père-grand, qu'est-ce qu'ils font là, avec leurs trompettes ?

— « Ils sonnent de la trompette, répondait-il quand il avait reprit ses sens.

— « Mais pourquoi est-ce qu'ils sonnent de la trompette?

— « Pour faire tomber les murailles de Jéricho. »

Les enfants ouvraient de grands yeux, et il était clair que cette idée entrait difficilement dans leur esprit. Est-ce qu'on fait tomber des murs en sonnant de la trompette? Alors la grand'mère intervenait; elle racontait que c'était le bon Dieu qui avait ordonné aux enfants dlsraël de se promener ainsi autour de Jéricho et que c'était lui qui en ferait tomber les murailles. Le bon Dieu !

uni: lUHLU>rHEC,>UE A LA MONTAGNE. 7P»

les enfants le connaissaitMit. Non-seulonuMit ils voyaient chaque jour laïeul prendre son bonnet entre ses deux mains pour lui adresser la i)rière avant et après le rei)as: mais ils l'avaient vu lui-même maintes fois, et ils venaient de le voir encore, représenté au naturel dans une autre gravure. Vite, on le cherchait, et il n;v avait pas besoin d'aller loin pour le trouver : c'était Tatiaire de quelques feuillets. Moïse était à genoux sur une haute montagne. Au-dessus flottait un nuage entr'ouvert. d'où sortait jusqu'à la taille un homme extraordinah"e. i)lus grand que Moïse, plus grand même que Goliath, C'était le bon Dieu. De ses cheveux rayonnaient des éclairs, et de ses deux bras il tendait à Moïse un livre plus gi'os que la grosse bible oïi hsait ra'ïeule. Pour le coup, les enfants ne doutaient plus de la chute des murs de Jéricho, car à cette seule image toutes sortes d'idées confuses de grandeur et de puissance se pressaient dans leur esprit, et ils entendaient gronder au loin les tonnerres du

Sinaï Cependant le plus jeune se souvenait de la belle

musique des enfants d'Israël ; il se laissait glisser de la table, et venait en câlinant se fi'Otter à l'aïeule :

— < Mère-grand, quand est-ce que c'est la foire V

— <: Bientôt, si tu es sage.

— < N'est-ce pas, mère-grand, que tu veux macheter une trompette à la foire ? >

Les heures se passaient ainsi; puis un rayon de soleil brillait entre les nuages, et le joyeux essaim, las de sa prison, était pronq^t à s'envoler. L'aînée des fillettes faisait attendre parfois : elle avait une histoire à finir, — puis elle s'é-

chappait. elle aussi, donnant la main au cadet, lequel rêvait de la foire prochaine et trompettait déjà dans ses doigts.

On ne leur demandait pas où ils allaient, on le savait bien; ils allaient chercher un livre plus vivant, celui de la société, celui du coterd. La langue française ne sait pas ce que c'est que le coterd. Grave ignorance ! Le coterd n'est pas moins indis[>ensable à la vie des chaumières que le salon à celle des villes et des palais. Aux heures de loisir, le soir ou le dimanche, les paysans se cherchent les uns les autres, et il y a des places dans le village qui, de temps immémorial, ont servi de rendez-vous. Le premier qui s'y asseoit m; tarde pas à être suivi d'un second, et bientôt un groupe se forme. Ces réunions, qui se forment d'ellesmêmes, sans convocation ni invitation, c'est le coterd.

Une petite ruelle vient à un certain endroit déboucher dans la grandYue du hameau des noyers.|Il y a là non pas une place, mais un élargissement. On en a profité pour installer la fontaine, qui, avec deux bâtiments situés en face l'un de l'autre, donne à cette partie du village un certain air d'importance. L'un de ces bâtiments est une grange, celle de l'aïeul ; elle n'aurait rien de remarquable sans une petite galerie, où l'on monte par un escalier extérieur, et sous laquelle s'abrite un banc ; cette galerie elle-même ressemble à beaucoup d'autres, sauf que l'une des colonnes qui la supportent a reçu l'insigne lionneur de devenir le pilier public. Avis officiels, lois, décrets, signalements de malfaiteurs y sont affichés en nombre, et c'est un événement quand

passe riuiissier iniinicii)al ot qu'il y ajoiito quelque i)larar(l nouveau. L'autre bâtiuieut est une maison (riiabitation, la plus belle du hameau. Quatre ou cinq marches de pierre conduisent à la porte d'entrée; le long du-mur s'allonge un banc de construction grossière, et un énorme avant-toit abrite ceux qui viennent s'y asseoir. C'était là que l'on cotergcait. Les hommes formaient un groupe du côté de la grange de l'aïeul ; les femmes en formaient un autre sur les marches de la maison. Quant aux enfants, ils jouaient à leur manière, et volontiers faisaient des niches aux grandes personnes. Tout le village y était réuni, maîtres et valets, riches et pauvres, et Ton aurait eu de la peine à distinguer entre eux, car ils portaient tous même costume. Ce n'était qu'à l'attitude qu'on pouvait reconnaître les rangs. Quelques-uns se tenaient à l'écart, appuyés aux murailles ; ils écoutaient de loin et parlaient discrètement ; d'autres occupaient largement les bonnes places et discouraient avec assurance. Dans le groupe des femmes on s'entretenait des choses du ménage, de la petite culture, celles des légumes et du jardin, des soins à donner au menu bétail, la chèvre, le mouton, le porc aussi. Au banc des hommes il s'agissait d'intérêts plus graves, du gros bétail et de la grande culture, celle des vignes et des prés. On y discutait minutieusement non le cours des actions et des obligations, choses alors inconnues du cami)agnard, mais celui de ces bonnes valeurs solides et réelles, le vin serré dans la cave, le foin qui remplissait la grange, la génisse qui ruminait à retable. On y tenait registre des accroissements de fortune et

(ies conjonctions (riiéritages. On y racontait longuement l'histoire des dernières ventes publiques, où Jean-Louis avait enchéri sur Jean-Pierre, mémorable bataille disputée franc par franc, et qui était l'événement de la semaine pour tous les villages de la paroisse. On i)arlait plus discrètement des ventes prochaines ; toutefois, si l'on avait lieu de soup- (jonner que Fun des assistants eût l'intention d'acheter, il se trouvait bien quelque mauvais plaisant pour amener sur le tapis ce sujet déhcat, et le mauvais plaisant n'était peutêtre qu'un rusé compère, qui voulait épier et voir venir. On faisait aussi de la politique au coterd, rarement de cette politique transcendante qui assemble des congrès pour faire et détaire des traités de paix, souvent au contraire de cette bonne politique locale, qui s'en tient aux réaUtés prochaines, sans courir après la gloire ni se payer de cliimères. On passait à la filière d'une critique serrée tous les actes, toutes les paroles des employés de la commune, depuis le syndic jusqu'au taupier, et malheur à celui qui se permettait des abus de pouvoir, ou qui n'était pas poli avec le monde ! Le hameau voisin demandait un subside pour une fontaine, on allait faire cause commune avec lui à condition qu'il aidât à en obtenir un pour telle réparation au moins équivalente. On avait fait une route à ceux du bas. on allait en demander deux pour ceux du haut. A quoi bon les deniers publics sinon pour les tirer à soi? Les grandes puissances n'entendent pas autrement l'équihbre européen; il consiste pour chacune à peser dans la balance un peu plus que les autres. C'est tout justement ce que Ton vou-

uni: HIHLIOTHKQrE A LA MOXTAGXK. 77

Lait au hameau dos noyers. Il est petit: mais ce n'était pas une raison pour qu'il ne tirât pas de gros bénéfices de Téquilibre communal.

Toutes ces questions et bien d'autres encore s'auitent journellement au coterd. On s'y passionne quelquefois ; quelquefois aussi on s'en donne de rire à cœur joie. Il y a des plaisants au village ; ils ont la riposte vive et le mot salé. On glose, on goguenarde, on se tâte, on escarmouche, on bataille , on fait de l'esprit aux dépens du tiers et du quart. Il se trouve ordinairement dans le gi'oupe quelque pauvre gar(j^on, lent à la réplique, qui devient le plastron de la compagnie : c'est sans doute un domestique venu de tel village mal famé dans la paroisse, et dont en toute occasion on berne de quolibets les infortunés habitants. Il n'est pas rare non plus que des interpellations comiques partent du groupe des hommes à l'adresse de celui des femmes, toujours promptes à renvoyer la balle au joueur. Elles aiment les jeiLX de langue, et ne sont pas empmntées à la riposte. D'ailleurs on se surveille réciproquement, et s'il y a d'un côté quelque belle tille de seize ans, alerte et de bonne rencontre, de l'autre quelque jeune gars dont elle ferait bien l'affaire, ce n'est pas au coterd qu'il faut songer à surprendre leurs secrètes intelligences. Ils ne s'entendront que pour donner le change et dérouter les limiers en quête de pistes. Ces choses de mariage ne se traitent pas devant le gi'and public ; on y va iirudemment et obUqueraent : on se ménage des retraites en cas de disgrâce, et Ton a peur des fâcheux qui viennent à la traverse. La défiance

78 LKS ALPES SUISSES.

est la mère de la sûreté, et nul n'est plus pénétré de ce principe que le paysan qui rumine quelque projet de mariage. Tel était le coterd du hameau des noyers, et dans toutes les campagnes vaudoises il eût été difficile d'en trouver de l)lus brillant. 11 Tétait d'autant plus que le hameau comptait moins d'habitants. On ne s'y divisait pas, comme dans les grands villages du bas, où il y en a cinq ou six à la fois, qui se nuisent réciproquement. Et puis, il n'y avait pas de cabaret pour faire concurrence. On pouvait être bien sûr que ceux qui manquaient à l'appel ne faisaient pas bande à part. Grande affaire que le coterd dans la vie du paysan, surtout du paysan montagnard, qui vit plus solitaire. Sans le coterd le village ne serait qu'une agglomération de bâtiments ; avec le coterd c'est une connnunauté, et le paysan trouve dans son hameau non-seulement un toit pour s'abriter, mais une scène pour se produire. Le coterd, c'est le théâtre où il brille, où il voit sa popularité diminuer et grandir, où il recueille tour à tour, le plus souvent à mots couverts, mais aussitôt compris, applaudissements, avertissements et sifflets. Le coterd, c'est le livre où il s'instruit quand il en a fini avec l'école ; c'est proprement ce livre du monde, qui compte autant de pages qu'il y a d'êtres humains sous la voûte des cieux, autant de tomes grands ou petits qu'on trouve de hameaux, de bourgs ou de villes semés sur la terre, et dont le véritable Messager boiteux de Berne et Vevey n'est qu'une des innombrables copies. Quand une fois l'homme des champs a mordu à ce livre, fait de chair et d'os, où se heurtent les intérêts et les passions, il

n'est pas à craindre qu'il se casse la tête aux livres sur papier, qui restent froids sous la main et qu'il faut épeler mot à mot. Qu'a-t-il atîaire d'histoires mortes? N'a-t-il pas autour de lui Thistoire actuelle et vivante, et ne Tenricliit-il pas pour sa part en faisant chaque jour œuvre d'expérience ?

Voilcà pourquoi la ixénération moyenne avait depuis loni?temps quitté la chambre noire ; voilà aussi pourquoi elle était peu ardente à la lecture, même le dimanche quand il pleuvait. Cependant, les enfants envolés, il ne restait à la maison que l'aïeul, tout de bon réveillé, qui fumait sa pipe en regardant les trouées de ciel bleu entre les nuages, tandis que la vieille grand'mère s'enfonçait dans sa lecture. Elle avait épuisé les plaisirs du coterd ; le livre vivant n'avait plus rien à lui apprendre, et elle cherchait ailleurs de plus graves entretiens. C'était non la dernière, mais la plus douce des jouissances de sa vieillesse que de se recueillir ainsi ; mais elle le pouvait rarement. Elle avait toujours travaillé, toujours agi, et l'idée ne lui fût pas venue qu'on pût vi\Te sans a^rir. Aussi, malgré son âge avancé, les devoirs se multipliaient autour d'elle. A mesure qu'elle avait dû renoncer aux rudes labeurs de la campagne, elle s'était chargée de plus de soins domestiques. L'aïeul, avec ses infirmités, donnait beaucoup à faire; elle voulait néanmoins être seule aie servir. A elle aussi la plupart des soins que réclamaient les enfants. Elle vivait pour les autres, ignorant le repos, et ne songeant pas à elle-même aussi longtemps qu'un être quelconque pouvait avoir besoin de son

80 LES ALrivS SU18SE8.

assistance, ne fût-ce que le i)ot de réséda qui verdoyait à la fenêtre. Si elle avait pensé qu'il manquât d'eau, elle eût interroni])u sa lecture })()ur l'arroser, de la même manière qu'elle l'interrompait pour répondre à la curiosité des enfants, jeunes plantes qui avaient aussi besoin qu'on les arrosât. L'œuvre d'abord, l'assistance du prochain, ensuite les plaisirs de quelque nature qu'ils soient, même les plaisirs de l'esprit, même les joies solennelles du recueillement religieux.

Elle n'avait jamais entrepris une lecture suivie du gros in-folio. Elle ne pouvait lire que trop rarement. Une lecture suivie d'ailleurs ressemble trop à une étude, et il faut pour y prendre goût une certaine force de réflexion qui peutêtre lui manquait. Et puis, elle ne faisait point de différence entre un livre et un autre; c'était partout la Bible. L'in-folio s'ouvrait de lui-même, et elle lisait à la page où il s'était ouvert. Il n'est pas même sûr qu'elle commençât toujours au commencement d'un chapitre. Cependant, soit par l'effet du hasard, soit que l'aïeule, sans en avoir conscience, eût quelque peu dirigé le hasard, le volume avait une certaine tendance à s'ouvrir au livres des Psaumes, ou à l'Evangile du péager Matthieu. C'est bien ainsi qu'elle aurait choisi, si elle avait osé. Ce qu'elle goûtait dans les Psaumes, c'était l'accent de la reconnaissance, l'émotion d'une âme pénétrée des bienfaits qu'elle a reçus ; dans l'Évangile, c'étaient ces belles paraboles et ces nombreuses histoires de malades guéris, en un mot cette vie de Jésus dépensée uniquement au service de la famille que Dieu lui

UNK HIIU.10'l'm:c,>l'K A l.A MONTAGNE. M

avait donnée, les malheureux et les petits. Elle ne s'en lassait pas plus (jue les enfants dv llnstein' de David et de Goliath.

Bonne aïeule, je la vois eneore. assise, un }tetit banc sous les pieds et le .uros in-folio ouvert sur les genoux. Il était lourd : mais elle ne sem])lait pas y prendre garde, et penchée sur les pages divines elle s'y absorbait entièrement. Malgré son âge, elle avait encore la vue assez bonne pour lire sans lunettes : mais elle suivait la ligne de son doigt maigre et tremblant, et Ton voyait à un léger mouvement de ses lèvres qu'elle pronon(;ait chaque mot.

Il y a bien des manières de lire. Les unes ont existé de tout temp>. De tout temps on a lu pour s'instruire, pour se donner occasion de rétlécliir, pour tromi)er l'ennui de la solitude. i)our gotlter à loisir de belles ])ensées et des sentiments délicats élo(iuennnent exprimés. Il y a aussi des manières de lire qui s(nit nouvelles. De nos jours, par exemple. on a ajipris à lire comme le Messager boiteux ft appris à courir. On lit des yeux; le regard embrasse à la fois toute une phrase ; en un instant c'en est fait d'une page, et peu s'en faut que les feuillets ne tournent sous les doigts avec la rapidité du pendule qui bat la seconde. Une ou deux heures suffisent pour un volume ; en deux ou trois matinées on achève le plus inachevable des romans, en mi an on épuise un cabinet de lectuie. C'est la nouveauté qu'on lit ainsi. Le monde va vite et il faut aller aussi vite que lui. Qu'importe la réflexion V L'essentiel est de s'associer à ce mouvement toujoui's accéléré tpii entraîne les généra-

tions et de vivre à la fois sur les divers théâtres où s'agitent les hommes. Il n'y a plus de distance pour la matière ; la locomotive roule sans cesse, et il faut que l'esprit se déplace avec la même facilité. La bonne aïeule ne l'entendait point ainsi. Elle avait une manière de hre autrefois fort répandue parmi le peuple des campagnes, mais qui appartient de plus en plus au passé. Outre la difficulté matérielle, résultant du défaut d'habitude, il lui fallait un certain temps pour que les mots qui passaient sous ses yeux engendrassent une image dans son esprit, et un certain temps encore pour considérer mentalement cette image avant de passer à une autre. Le mouvement plus ou moins rapide des lèvres et du doigt indiquait le temps nécessaire à cette double opération. Cependant elle allait toujours. Jamais son doigt ne fit une pause; jamais on ne la vit lever la tête pour suivre une de ces images écloses tour à tour. Elle avait besoin de réflexion pour lire, mais elle ne lisait pas pom' réfléchir. Jamais non plus on ne l'entendit faire une remarque élogieuse ou critique, jamais murmure de doute ou d'assentiment ne s'éleva de ses lèvres. Elle lisait avec soumission, et ne recherchait pas la nouveauté. Tel psaume qu'elle pouvait avoir lu cent fois n'en était point défraîchi. Il est même probable qu'elle lisait parfois sans comprendre. L'in-folio avait été ouvert sur plus d'une page de l'Epître aux Romains, qui devait contenir pour elle, outre le mystère toujours présent, d'inextricables obscurités. Néanmoins, même aux endroits les plus ardus, le doigt continuait à cheminer, et les images se succédaient à ses yeux,

claires ou confuses. Pourquoi donc lisait-elle? et quel i)rofit ou quelle jouissance en i)Ouvait-elle tirer? Un grand i)rotit et une jouissance inappréciable. Sur un fond d'obscurité qu'elle ne cherchait point à pénétrer, dont peut-être elle avait à peine conscience, se détachaient des paroles qui lui allaient au cœur . de grands modèles de confiance et de charité. En cheminant de ligne en ligne, elle rencontrait de ces mots qui ne i)assent pas sans laisser après eux une traînée de lumière, le nom de Dieu, les mots de foi. d'éternité, d'amour, et de ses lèvres tremblantes elle les nuirnuirait, toute émue. Hélas ! on a beau sauver le plus possible de la chaleur première des sentiments et des aifectious, le travail de la vieillesse amasse au fond du cœur un secret dépôt de mélancolie. On sème et Ton ne recueillera pas ; on plante pour ne pas voir grandir. L'activité que Ton dépense produit i)0ur d'autres; et de quelque affection que l'on soit entouré par des générations plus jeunes, on sent que le souffle de la vie les soutient et les emporte, et qu'elles apprendront sans peine à se passer des soins qu'on leur prodigue. Donner pour donner, aimer pour aimer : belle morale, qu'il est facile de i)rêcher à vmgt ans, quand la vie déborde et qu'on a besoin de se répandre. Mais le déclin de l'âge voit s'évanouir ces illusions ambitieuses, et la charité des vieillards a besoin d'un appui, aussi bien que leurs membres lassés. Les accuserons-nous d'égoïsme parce que, sentant que le sol leur manque, ils cherchent quelque réalité durable où se prendre et se soutenir, et qu'ils aiment à se persuader que s'ils ont donné sur

84 I-HS ALPES SUISSES.

la terre, (luehiifun, dans le ciel, s'en souviendra plus longtemps que les générations oublieuses qui prennent leur vol autour (Veux. Voilà Tespoir qui affermit les courages et qui prévient les défaillances, quand replié sur soi-même on voit la vie échapper ; voilà aussi le reconfort que l'aïeule demandait à Tin-folio vénéré. Elle apprenait à compter moins encore sur le lendemain ; mais plus elle renonçait en apparence, plus le rayon divin dorait les horizons d'au delà, et quand elle avait fermé le livre, elle recommençait son œuvre de tous les jours, sereine et restaurée.

Quelquefois il lui arrivait de i)Ouvoir hre jusqu'à ce que ses yeux fussent las de s'être fixés sur tant de mots ; mais il fallait que l'heure ne fût pas trop tardive, que le soleil continuât à dissiper les nuées et que les toits du village eussent fini de s'égoutter. Alors l'aïeul prenait sa crossette, et s'en allait en boitant siéger au coterd. Il y avait son coin marqué, sur le banc, et du plus loin qu'on le voyait venir, on se rangeait pour lui fah-e place. Il prenait rarement une part active à la conversation ; mais il écoutait, il satisfaisait un reste de curiosité mal assouvie, et de temps à autre il intervenait, avec l'autorité de l'âge, pom- tancer les jeunes gens, toujours prompts à malmener les vieilles coutumes. Si au contraire l'heure était avancée, ou que la pluie menaçât de quelque retour, il renonçait aux plaisirs du coterd et ne bougeait de son fauteuil. Mais il avait besoin de mouvement autour de lui; après le départ des enfants la chambre lui paraissait morose et vide, le silence lui pesait. D'ailleurs, depuis le temps qu'il souffrait, il avait pris l'habitude qu'on

UNE hibliothêqlt: a la M()NTA(;n'k. 85

s'occupât (le lui. Piientnt quelque accident inaccoutumé traliissait son inii)atience. La pipe ne brûlait pas, la pierre à fusil refusait son ser^^ce, la crossette tombait bruyamment. Il n'en fallait pas davantage pour que laïeule comprit, et que le livre fût fermé. Alors elle poussait sa chaise du côté du fauteuil, et faisait de son mieux ])Our distraire le vieillard. Quelquefois aussi il s'abstenait de tout geste d'impatience, et demandait qu'on lui lût un psaume du roi David. L'aïeule obéissait, et lisait d'ime voLx claire, encore qu'un peu chevrotante; de son côté, il posait sa pipe, et écoutait respectueusement, son bonnet entre les deux mains. Mais il était paiiois difficile de savoir s'il y trouvait réellement du plaisir, ou bien si ce n'était pas un stratagème pour faire cesser plus tôt la lecture solitaire de l'aïeule.

LE VOYAGE DU GLACIER

L'eau qui ost à la surface de la terre change sans cesse (le place et d'état. Les variations de la température, les coul'ants et les vents entretiennent dans la mer un mouvement perpétuel. Chaque jour d'innnenses quantités d'eau abandonnent, sous forme de vapeurs, les réservoirs de l'Océan et s'élèvent dans l'atmosphère. Emportées par les courants d'au-, ces vapeurs retombent en pluie ou en neige, tantôt à la surface de la mer. tantôt sur les continents, où elles forment des ruisseaux, puis des rivières, puis des fleuves, qui trouvent sans peine le chemin de l'Océan. Il s'étabUt ainsi une circulation incessante d'eau et de vapeur d'eau, qui est aussi nécessaire à notre globe que la circulation du sang est nécessaire à l'homme.

^Lais l'eau ne circule pas au moyen d'un système de canaux qui l'obligent à suivre toujours des chemins déterminés. Au moins n'a-t-elle de routes tracées ([ue sur terre ferme. On sait où doivent i)asser les flots de sang qui, à chaque pulsation, s'échappent du cœur; on ne sait point, dans la plupart des cas, quel voyage vont faire les flots de vapeur (^ui. à chaque instant, s'élèvent de la mer. Si la

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circulation en est réglée par des lois, ces lois sont fort coini)li( niées, et la science ne les connaît encore que trèsimparfaitement.

Un (les voyages les plus intéressants que puisse faire une goutte d'eau est celui-ci : partir des régions chaudes de l'Océan Atlantique, être transportée par le vent du sud-ouest jusqu'en })leine Europe, tomber sur les cimes des Alpes et retounier à la mer par le Rhin, le Rhône, le Pô ou le Danul)e. Chaque année des milliards de gouttes d'eau entreprennent ce voyage, et il a ceci de remarquable qu'il demande parfois beaucoup de temps et suppose toute une série de transformations. Si le vent est favorable, le trajet de Sainte-Hélène ou de tel autre point de l'Atlantique à la cime du Mont-Blanc n'exige que quelques heures. De Chamouny à la Méditerranée le retour n'est ni long ni difficile, l'Arve ei le Rhône vont bon train ; mais du sonnnet du Mont-Blanc jusqu'à la vallée de Chamouny les chances de retard sont nombreuses, et il n'est pas impossible que pour ces deux lieues un demi-siècle suffise à peine. Telle goutte d'eau, tombée dans le voisinage du sommet à l'état de paillette de neige, ne redeviendra goutte d'eau mobile qu'après avoir passé par toutes les transitions possibles entre la neige et la glace compacte, et cheminé avec une lenteur dont la nature ofl're i)eu d'exemples du haut de la montagne jusqu'à l'extrémité du glacier des Bossons. Elle aura fait l'expérience d'un voyage à l'état solide. Raconter ce voyage, c'est décrire le glacier.

LE VOYAOK DU (ÎLACIKR. 91

Toutes les gouttes d'eau qui tombent sur les pics (les Alpes, ne sont pas condamnées au voyage du glacier. Les chances sont diverses. En été les hautes montagnes reçoivent de la pluie, de la neige en flocons, du grésil et de la grêle ; mais il n'en reste rien ; tout s'évapore, coule ou fond. En autonme la pluie y devient rare, presque impossible ; en hiver elle y cesse tout à fait, de même que la grêle et la neige en flocons, et l'eau s'y condense presque toujours sous la forme d'une neige en poussière, qui ne diffère pas de celle qu'on voit tomber dans la plaine par 8 ou 10 degrés au-dessous de 0, sauf qu'elle est encore plus légère et plus sèche. Ce sont des aiguilles, des cristaux infiniment petits, dont chacun représente une de ces gouttelettes naissantes qui flottent dans les vapeurs des brouillards. 11 n'y a ni fenêtres, ni portes, ni volets qui joignent assez bien pour qu'on en soit garanti. On a beau boucher et tamponner toutes les ouvertures, cette poudre impalpable pénètre partout. Non-seulement elle remplit les chalets, à rordinaire mal couverts et mal fermés ; mais elle entre en abondance jusque dans les chambres des hôtels les mieux bâtis. L'eau des pluies, même quand elle fouette les vitres, n'est pas si prompte à s'insinuer.

Cette poudre de neige, qui, à partir du mois d'octobre ou de novembre, blanchit les pentes élevées des Alpes, a

92 iii:s ALi'Ks SUISSES.

s(Mil(^ (liu'hliic chance (rcxécuter \v voyage du glacier. Elle toiiilx' à Tordinaire chassée par un vent d'ouest ou de sud-ouest, (jui la fait volti^^cr longuement. P^lle rase le sol, monte, descend, tourbillonne, et ne s'arrêterait jamais, si elle ne rencontrait pas tôt ou tard quelque flanc de montagn(\ Klle ne réussit guère à se fixer sui' les crêtes ardues, toujouis balayées par l'ouragan; dans les enfoncements, elle s'entasse ; le long des i)arois abritées, elle glisse et ne s'arrête qu'aux saillies cajjables de la retenir; sur les l)arois que trapi)e b^ vent, elle s'accroche partout, si bien qu\)ii la dirait collée aux murailles. D'étroites corniches. (l(»s pentes de 60 ou 70 degrés, de toute part entouré(*s de précipices et où les chamois ne s'aventurent qu'en raidissant leurs jarrets d'acier, servent de base à de lourds édifices surplombants, destinés à tomber avec fi'acas sitôt qu'ils ne seront plus soutenus du côté de l'abîme. Mais cette distribution n'est que provisoire ; œuvre du vent d'ouest, il suffira pour la détruire de quelques bouffées d'un vent contraire. Il n'y a point de repos pour ce givn» lég(M' ; il (\st à la merci de tous les souffles de l'air, qui se le renvoient d'un versant à l'autre, et parfois même, le soulevant au-dessus des arêtes, l'emportent de sommet. en sonnnet.

Le vent dispense du voyage du glacier nombre de gouttelettes cristallisées , qui après avoir flotté longtemps vont tonilx^r au fond de (pielque vallée, où elles trouvent plus de rei)os. Les autres, prisonnières à la montagne, ne peuvent ni s'évaporer dans un air glacial, ni fondre sous les

Li: V()YA(iK DIT GL\(^1KR. 03

rayons du pîYlo soleil do riiiv( r. Kll(»s jittondont lo i)riiitenips, toujours prôtos à être ballottées (ruuo ravine à Tautre.

La saison s'avanee; la niontai^^ne se eliar^u' d'un poids toujours plus j^rand, et bientôt, au lieu de chutes partielles, il se produit de «grandes chutes i^énérales, connues sous le nom iïarcins ou avalanches (Hiiver. Il y a (l(*s Hancs entiers, aboutissant à des précipices, qui. [)ar une nuit de tourmente, se vident tout à coup. La i)lupart de ces avalanches d'hiver tombent inai)er(;ues dtms les solitudes reculées des Alpes ; mais quelquefois la pente est directe depuis les hauteurs où l'équilibre s'est rompu jusque dans les vallons habités, et l'arein rencontre en chemin des forets, des champs, des maisons. Malheur à tout ce qui se trouve sur son passage! Quoique le choc ne soit pas aussi brusque que celui des quartiers de rochers qui roulent des sonnnets. il produit des efifets bien plus puissants. Un bloc broie impitoyablement tout ce qu'il frappe; mais il rebondit et ne frappe qu(^ de place en place. Tout au i)lus creuse-t-il un sillon sur le tlanc de la montagne. 11 en est autrement de larcin : il tombe à la façon des cataractes ; c'est un tourbillon qui se rue d'en haut sui- la plaine, une trombe de neige qui chasse devant elle une colonne d'air. Il ne broie pas ce qui lui fait obstacle, il l'enlève. Les plus grands arbres sont secoués et arrachés comme des roseaux, des pans de forets sont fauchés à terre, les maisons sont rasées, les toits emportés, et les oiseaux eux-mêmes, une fois i)ris par la rafale, sont lancés pêle-mêle avec les bardeaux et les poutres des cha-

lots (lishxiués. — Nombre de gouttes d'eau, tombées en neige sur les cimes, et emportées ainsi dans le tourbillon de Tarein, franchissent en quelques minutes l'espace qui les séparait de la plaine, et comme leurs sœurs qu'a délivrées le vent, vont fondre sous un climat plus doux.

L'arein et le vent sont les deux agents de la distribution des neiges de l'hiver sur les pentes des Alpes. L'action de l'arein tend à dégarnir les sommets au profit ou, si l'on veut, au préjudice des vallons ; .elle est surtout puissante dans la zone où il tombe le plus de neige, entre deux et trois mille mètres d'altitude ; elle suppose en outre des pentes ardues. L'action du vent est beaucoup plus générale, elle se fait sentir partout et les effets en sont considérables. Il n'est point rare que l'on voie flotter autour des cimes un léger nuage blanc qui se meut sans se déplacer, grandissant et diminuant comme par bouffées successives. Quand cela arrive au j\Iont- Blanc, les habitants de Chamouny disent qu'il fume sa pipe. A l'œil nu, rien n'est plus gracieux que ce panache flottant. Si on l'examine au télescope, on en distingue mieux encore l'agitation perpétuelle, et l'on dirait un jet continu de poussière d'argent ; mais ceux qui ont pu voir le phénomène de près savent ce que signifient ces apparences, et ne parlent qu'avec respect des montagnes qui fument leur pipe. J'ai eu l'occasion de m'en faire une juste idée. C'était au sonnnet de la Tschierva, l'une des plus belles cimes de la Haute-Engadine. Le vent soufflait du nord; mais la montagne étant taillée à pic, il ne pouvait avoir de

LK \t>VA(;i-: i>r liLAciKK. 95

prise que sur rextrôino rehonl des neijj^es qui en eouronneiit le faîte. Ces neij»es elles-mênies étaient i)resque partout recouvertes d'une mince couche de ulace, (jui augmentait la résistance. L'ouragan trionq)hait de ces obstacles. Cliaque rafale faisait éclater le vernis de glace et le brisait en plaques irrégulières, qui étaient enlevées dans les airs avec des flots de neige en poussière. Les tourbillons suivaient une marche précise. Ils commençaient au point de laréte le plus avancé contre le vent, puis se propagaient jusqu'à la cime avec une effrayante rapidité. Quoique blottis dans une niche, entre deux grosses pierres, nous étions obligés, ({uand ils arrivaient à nous, de fermer les yeux et de nous garantir le visage. Bientôt le calme renaissait, et nous pouvions les voir suspendus dans l'espace, souvent à de grandes hauteurs. Ils retombaient en décrivant de fort belles paraboles: mais en chemin ils étaient repris par un second coup de vent, (pii lançait de la même manière un second tourbillon, et ainsi de suite. Chaque rafale était accompagnée d'un bruit étrange, celui des plaques de glace enlevées qui se heurtaient et se brisaient les unes contre les autres. Le spectacle était grandiose. Pour (piil devînt ten'ible, il suffirait de supposer un vent (pii. au lieu d'effleurer le dessus d'une nmraille déglace, balaierait tout un versant chargé de neige. Ce serait une tourmente, une confusion générales, et le voyageur assez téméraire i)Our vouloir assister à une scène pareille, courrait grand risque de rester enseveli sous ces masses mouvantes. De tels ouragans ne sont point rares sur les Alpes, sur-

96 l^lvS ALPi:S 8U1SSES.

tout (Ml hiver, et Ton peut quelquefois les observer à huit, dix et iiiêine vingt lieues. Si la bise souffle le lendemain d'un jour où il est tombé beaucoui) de neige, la ligne des montagnes qui se dessinent à Fhorizon a Tair de vaciller. Elle est partout couronnée d'une bordure vaporeuse, moins forte sur les sommets que dans les dépressions et sur les cols. A Faide d'un bon télescope, on n'a pas de peine à reconnaître que c'est encore le tourbillonnement des neiges qui donne au profil de la montagne cette bordure mobile. Parfois même on peut mesurer la hauteur à laquelle le vent les soulève. A l'orient du lac Léman, par exemple, les deux tour d'Aï se dessinent en noir sur le ciel, comme deux crénaux de trois cents mètres chacun ; la bise s'engoulfre avec un redoublement de fureur dans la gorge qui les sépare, et il arrive que les fusées de neige qui jaillissent du fond s'élancent jusqu'au-dessus des deux tours, où elles se déploient dans l'espace ouvert. C'est donc à plus de trois cents mètres que l'ouragan les emporte et les fait flotter. Ce phénomène, toujours' intéressant à observer ', produit des etfets admirables au lever et au coucher du soleil. On voit cette bordure argentée briller des teintes les plus riches, or ou rose, avec des reflets irisés, et l'on dirait une auréole au front des montagnes.

' M. le docteur F. Cérésole en a donné une description très-exacte dans le troisième Annuaire du Club Alpin suisse {Jaltrbuch des Schiocizer xilpencluhs, Berne 1866, p. 544). Il observait de Morges, et malgré la distance, environ 18 lieues, il a vu distinctement fumer le Mont-Blanc.

LK V()ya(;k i>r ci.acikiî. 97

Ainsi la poussière do iidii'e agitée i)ar le vent donne lieu sur les Alpes à des aceidents semblables à eeux (pie produit la poussière du Sahara quand souflie le simoun. Ce sont les mêmes tourbillons, avee des jets en hauteur plus hardis, parce qnv la neige est plus légère: mais, tandis (jne les violences du simoun recommencent éternellement une œu\Te stérile, le vent accomplit sur les Alpes un travail qui n'est point en pure perte. Le sable est toujours le sable, il ne peut ni changer de fonne ni se fixer, et l'ouragan le promène au hasard sur la surface du désert : la neige peut se ILxer, devenir de la glace ou se transformer en eau fertilisante, et il n'est pomt inditîérent qu'elle s'amasse en tel lieu plutôt qu'en tel autre. A force d'être transportées de versant en versant, ou de glisser avec Tarein sur les pentes trop ardues, les neiges des Alpes finissent par se loger eu plus gTande quantité dans les bas-fonds, où, quand arrivent les beaux jours, le soleil a plus de prise sur elles. Le vent et l'areiu préparent ainsi le teiTain pour un nouvel agent libérateui'. Tété, le plus puissant de tous. Si la neige était également répartie sur toutes les pentes, l'action de la tonte et de l'évaporation se ferait sentir avec une régularité méthodique ; un peu plus ou un i)eu moins prompte, selon les versants, elle gagnerait quelques mètres un jour, quelques mètres le lendemain, et il y aurait toujours une ligne de démarcation, tirée au cordeau, entre les parties uniformément revêtues de neige et les parties uniformément dégagées. Une marche aussi réguhère serait infiniment plus lente que celle que la nature suit en réalité. Il résulte sans

os LES ALPES SUI8SP:S.

doute (le liiiégalc répartition des neiges que Tété ne vient pas à l)Out de les fondre dans certains creux où elles se sont amassées, et qu'on i)cut attri])uer au vent ou à Tarein tout ce qui en persiste au-dessous de 3000 mètres ; mais il en résulte, d'un autre côté, que de vastes étendues de terrain se dégarnissent beaucoup plus promptement. Dès le printemps des îlots de terre ferme surgissent de toute part. Ce sont des tertres, des arêtes, des dessus de monticule, où le vent n'a pas permis que les neiges s'amoncelassent, et qui verdissent en quelques jours. Les animaux de la montagne, lièvres, renards, chamois, s'y donnent rendez-vous, et de ces premiers foyers se propage tout alentour la rapide action de la fonte. Ils grandissent, ils se multiplient, et bientôt de vastes pentes sont couvertes de gazons fleuris, pendant que tout à côté, dans les enfoncements, la neige s'élève encore à plusieurs mètres.

D'îlot en îlot monte le souffle de l'été, rendant à la grande circulation des eaux les neiges accumulées. Il se fait sentir jusqu'au cœur des régions glaciaires. Non loin des plus hauts sommets, quoiqu'il n'ait pas le temps d'achever son œuvre, il dispute encore la possession du sol aux frimas de l'hiver. Peut-être lui arrive-t-il souvent d'être vainqueur sans qu'on s'en doute? Il se peut que de chauds, étés dévorent sur toute l'étendue de la chaîne des Alpes toutes les neiges d'un hiver sec et froid. Mais il suffit que l'été soit battu d'un jour en moyenne, pour que l'hiver, fort de réserves séculaires, se rie de ses eff'orts. En tout cas le travail de l'été est énorme. Si la neige qui

LE VOYAGE DU ULAC'IEK. 99

tombe au St.-Beinard (2472 ni.) restait sur le sol sans se tasser, il y en aurait à la tin de l'hiver une couche de 15 mètres. Elle fond toute, sauf quehiues taches çà et là, qui disparaissent aussi dans les années exceptionnelles. A 3000 mètres, il en tombe moins, parce que la plupart des nuages pesamment chargés de vapeurs iiottent au-dessous de ce niveau ; mais les nuits y sont plus froides, la bonne saison y est plus courte, et l'équilibre s'établit à peu près entre ce que l'hiver fournit et ce que Tété dévore.

Que reste-t-il pour le voyage du glacier ? Presque rien audessous de 3000 mètres : peu de chose au-dessus : la neige de quelques jours ou de quelques semaines, qui, tombée en automne ou au commencement de l'hiver, a été bientôt plus ou moins protégée contre le vent et l'arein. Et encore faut - il en défalquer tout ce qu'ils ont eu le temps d'en emporter l'un et l'autre. Peut-être, serrée comme elle l'a été sous le poids des chutes postérieures, forme-t-elle à peine, dans les endroits les plus favorisés, une couche d'une main. Un jour, quelques heures de plus, et Tété en aurait raison. Mais de nouvelles neiges vont la couvrir, et ce sera un premier dépôt porté en compte pour un été futur, qui, laissant un aniéré sembable, rendra de plus en plus difficile la tâche du soleil d'août.

Plus ces eaux perdues s'amassent sur la montagne, moins elles ont chance de s'écouler, car si l'hiver donne la neige, l'été la fixe quand il ne réussit pas à la fondre. Les rayons du soleil en humectent la surface ; une certaine quantité d'eau filtre à l'intérieur et se congèle au premier froid.

Cette action, (luelquefuis répétée, transforme la neige mobile en une masse ferme et résistante, qui le deviendra plus encore par Teti'et de la pression ([uand dix ou vingt couches^ arriéré, de dix ou vingt années, pèseront les unes sur les autres.

L'accunmlation des neiges de l'hiver, fixées par le soleil de Tété, peut à la longue modifier le relief d'une montagne. Si elle est très-décliirée, les creux ne tarderont pas à être comblés, tandis que les arêtes se dénuderont entièrement ; si elle est massive au contraire, la neige, en s'y entassant, fera disparaître toutes les inégalités. Dans les deux cas, il y aura nivellement ; mais dans le premier la montagne n'en paraîtra que plus abrupte et plus déchirée, par suite du contraste entre l'éclat des neiges et les rochers noirs; dans le second tous les angles auront disparu, et l'on aura des dômes parfaits. L'aspect d'une cime peut être ainsi transformé. Le Galenstock en offre un exemple. Voisin des pics les plus ardus des Alpes bernoises, le Finsteraar, le Schreckhorn, il se fait remarquer, quand on passe le Grimsel, par sa forme en demi-coupole : au sud il est à pic, comme si la moitié de coupole qui manque s'était détachée, en laissant à nu un affreux précipice ; au nord, la ligne de faîte se montre arrondie, et couverte partout, ainsi que les flancs qui y conduisent, d'un magnifique manteau de neige. Si l'on gravit cette belle calotte, promenade facile (luand la neige n'est pas trop dure, on verra en certains points attieurer les rochers d'une arête ensevelie, et l'on pourra se convaincre que le Galenstock est un pic de la

LK V(>VA(;i: \)V (îLAciKir 101

même famille que le Fiiisteraar et le Schreckliorn : seulement les ravines en ont été comblées.

Toutefois, si l'on veut se faire une juste idée de ce (jue la neige peut ajouter au relief des montagnes, il vaut mieux visiter, non les Ali)es bernoises, qui sont troj) abrui)tes, mais les grandes coupoles des Alpes })ennines. celles du massif du Mont-Rose, le Mont-Blanc, surtout le Combin. Le Combin est peut-être le plus parfait des dômes des Alpes ; c'est le type du faîte neigé. Les frimas ont tout envahi. Ce ne sont que neiges sur neiges, et les angles, les brisures, les asi)érités ont disparu pour faire i)lace à des formes moulées et caressantes. Ainsi vêtue, la montagne n'a pas beaucoup moins de tierté : mais elle a pour lœil quelque chose de plus calme et de plus reposé. On a vu des arbres, des tilleuls séculaires, s'arrondir avec la même grâce hardie. La croupe d'un cheval sauvage, le port de son cou, les mouvements de sa crinière ondoyante, ont aussi quelque analogie lointaine avec la noble pose de ce géant des Alpes, immobile à Thorizon. Qui donc a fait ce chef-d'œuvre? Les voyageurs n'y songent guère: ils contemplent le tableau en oul)liant Tartiste, et plus d'un croirait à quelque mystitication , si on lui disait sans préand)ule que ce sont les jeux du vent et de la neige qui. dv ce l)loc infonne. ont fait un modèle de grâce et de radieuse majesté.

En modifiant le relief des montagnes, l'accunuilatiim des neiges en exhausse les sommets. Phisieurs chues sont chargées d une croûte glacée qui mesure de 20 à 50 mètres d'épaisseur, parfois davantage. Quand elle est coupée de ma-

102 LES ALPES SULSSES.

iiièn^ à ce que sur un point quelconque on en voie la tranche, on y distingue une stratification confuse, et l'on voudrait compter les couches, comme on fait pour les arbres. Ce n'est guère possible, soit parce que les couches ne sont pas assez nettement distinctes, soit parce que ces tranches à pic sont presque toujours d'un abord périlleux ; mais on en voit assez pour deviner dans ces entassements le travail des siècles. Cependant, si considérables qu'ils soient, on se demande pourquoi ils ne le sont pas beaucoup plus encore. Il est des sommets en forme d'esplanade, qui sembleraient, devoir s'exhausser indéfiniment. Un décimètre par an ferait dix mètres par siècle, cent mètres par mille ans. Depuis, que les Alpes sont debout, les neiges devraient s'être élevées sur certains faîtes élargis à une phénoménale hauteur. D'où vient qu'il en reste à peine de quoi rivaUser avec l'orgueil des constructions humaines ? Fondé sur le roc. au sommet du Mont-Blanc, le Panthéon percerait de son dôme les neiges qu'y ont entassées les hivers de tant de siècles. Où sont les masses disparues ?

La réponse ne semble pas facile. Tout indique que ce sont des eaux fixées sur la montagne, des eaux qui ne reverront plus l'Océan, et enlevées pour toujours à la circulation universelle. On dirait qu'elles font corps avec la cime qu'elles couronnent. Pour être rendues à la plaine, il faudrait qu'elles s'écoulassent. Mais on cherche en vain quelque trace de mouvement, ou si l'on en trouve, ce ne sont que des traces d'un mouvement tout local. Voici, par exemple, un rocher qui sort de la neige, nous

LE VOYACîK lU' GLACIEK. 103

voulons y atteindre, et il nous faut franchir (Uun saut une larize et profonde tissure. Pourquoi cette solution de continuité V ElU^ est due sans doute à la réverbération du rocher, qui a fondu la neige tout autour. Plus loin, c'est un brusque changement de pente. Prenons garde, car voici des goulfres séparés les uns des autres par <les ponts voûtés ou par de véritables chaussées, et rangés à la file de manière à former une ligne qui coïncide avec celle du changement de la pente. L'ouverture en est souvent si étroite qu'il n'y pénètre qu'une clarté vague et diffuse; mais, quand le regard peut y plonger, il a peine à se détacher des reflets qui s'y jouent. La masse, en se tassant, doit s'être brisée le long de l'angle vif formé par le changement de la pente, et les neiges fraîches, avec leur singuhère facilité à se soutenir, paillette sur paillette, auront rapproché les parois disjointes par des avant-toits surplombants.

Les bords de ces gouffres sont souvent le théâtre de singuhères formations, qui témoignent aussi, à leur manière, d'un travail des neiges, mais toujours d'un travail sur place. La plus curieuse est celle qui doit son nom de sirar à une vague ressemblance avec une espèce de fromage qu'on fabrique dans les chalets des Alpes. On voit bien que ce ne sont pas les naturalistes, mais les vachers de la montagne qui les ont baptisés. Les séracs ont l'aspect de cristaux de^glace. Il v en a de fort beaux au Goûté, de plus beaux encore au Combin. De Saussure a évalué à cinquante pieds la hauteur de ceux du Goûté. Cette mesure, calculée à distance, au moyen d'un télescope, doit être un mininmm. On

104 l^H« ALTKS «l'ISSES.

se (hMiiMiidc coiuiiu'iit se tonnent les séracs. Autant que j'en ai pu ju.uer. il n'y en a ^^uère ([ue sur les sommets très-chargés de neige et aux pentes accideutées. Il faut les chercher sur les lignes de faite ou bien dans le voisinage des excavations, lorsque la pente change brusquement. Supposez que la nuiraille de neige qui forme la lèvre inférieure d'un de ces abîmes entr'ouverts soit coui)ée de deux fissures transversales, et vous aurez le socle d'un sérac. L'air joue alentour, et les alternatives de chaud et de froid en cristallisent toutes les surfaces. Puis il tombe une brasse de neige fraîche ; si elle réussit à se maintenir sur ce piédestal, elle ne tarde i)oint à faire corps avec lui. Le sérac se trouve exhaussé d'un étage, et ainsi de suite'. Les uns représentent un cube, d'autres figurent une pyramide. On y distingue une stratification confuse, et la partie supérieure, souvent endonnnagée, semble n'avoir pas encore acquis une bien grande consistance. Au Goûté, ils forment une rangée de créneaux le long de l'arête ; au Combin, ils sont disposés en demi-cercle sur une brisure de la pente ; d'abord ils se touchent tous, connue les perles d'un collier, puis la file présente des lacunes. C'était ainsi du moins en 1858. Le chemin que Ton suivait pour atteindre la cime passait à cent pas du plus beau des séracs détachés, pyramide régulière à quatre [)ans. qui, même à prendre la face tournée en amont, mesurait au moins le double de la hau-

' Ceci est moins une explication qu'une description. Les séracs sont d'un abord difticile et n'ont pas été l'objet d'études suffisantes.

Li: \'ovA(;i: nr uLAriER. 105

teur que de Saiissuioattn])iu' à ceux du (ioûté. Il était là, solitaire au milieu des neiges, luystérieux connue les ])>Tauiides et les sphinx (lu'on voit suriiir des sables de TE^ypte. Ce n'était cependant (|u une fantaisie de la nature, dont le temps a déjà fait justice. D'autres voyageurs ont suivi la même rente et n'ont pas revu le sérac géant. Il aura glissé sur la i)ente. et se sera brisé dans sa chute, comme deux de ses compagnons le tirent sous nos yeux.

Ces phénomènes singuliers, gouffres, séracs, n'empêchent l)as que les très-hautes régions glaciaires ne paraissent, au prender coup d'œil. vouées à une éternelle immobilité. C'est un monde à i»ait. où. sauf dans les jours d'orage, régnent le silence, le repos et la lumière. Pas une goutte d'eau ne coule à la surface de ces champs glacés; on est trop loin i)Our entendre le nuirnuire des cascades de la vallée. Rien n'y trouble la pureté des neiges. Le vent n'y transporte guère la poussière de la plaine, et, s'il en trouve encore à enlever sur l'àpre surface des rochers, à peine Va-til déposée qu'elle disparaît sous une couche de neige fraîche. La même chose arrive aux petits cailloux et aux gros blocs qui tond)ent des parois escarpées, en sorte que la neige resplendit immaculée. Rien n'égale l'éclat du vernis de glace solide qui la protège souvent, surtout dans l'arrière-saison. Lorsqu'en i)lein midi et par un ciel sans nuages toutes les pentes sont également éclairées, il se produit une telle quantité de lumière réfléchie que l'œil ne la supporte i)lus. De quelque côté que Ton regarde, on ne rencontre que scintillements et éblouissements. Si. au contraire,

le ciel est voilé et que tout soit diius Tombre, les distances s'effacent : on croit toucher de la main des cimes éloignées, dont r uniforme et mate blancheur in'oduit je ne sais quelle imi)ression fantastique et lugubre; l'esprit est comme accablé par cette monotonie de teintes au milieu de formes colossales qui échappent à toute mesure. Mais le soir et le matin, quand les rayons du soleil arrivent horizontalement, les distances s'accusent, souvent même s'exagèrent, les plans successifs se dessinent, les nuances se font valoir mutuellement, et l'on compte une gamme infinie de tons entre la blancheur veloutée des neiges à l'ombre et les feux rayonnants des glaces au soleil. Les courbes de la pente, infléchies doucement, semblent se prolonger à l'infini, et les rares accidents que Ton rencontre sur la route, ces tombeaux entr'ouverts, ces séracs immobiles et toujours menaçants, n'interrompent l'imposante simpUcité du paysage que pour en rendre Timpression plus forte. L'image de la mort flotte vaguement au milieu des pensées diverses qu'inspirent tant de splendeurs : on la voit assise à l'entrée des gouffres d'azur ; mais ce n'est plus le squelette hideux, le spectre décharné qui hante les imaginations effrayées, c'est rimagejde la mort qui est immobilité, non de la mort qui est i)ourriture, et il semble qu'il y aurait quelque charme à dormir dans un de ces tombeaux que n'a pas creusés la pelle du fossoyeur, où la corruption ne pénètre pas, qui n'ont point été mesurés à la taille du corps, et où Ton aurait au moins de l'espace, de l'air et une douce lumière.

LE VOYAGE DU (iLACIEK. 107

Mais si tout est iniinobilo, où donc sont les neijzes qui manquent aux sommets? Quelle force secrète a pu les rendre à la liberté? Si cette force existe, elle agit mystérieusement, car rien n'en trahit les effets. Rien, c'est trop dire. Du haut des cimes la vue est libre, elle plonge dans les vallées, et Ton voit les frimas s'y continuer en longues coulées glaciaires. Sont-ce vraiment des coulées ? Le trop plein des hautes neiges s'épanclie-t-il là-bas? La supposition peut paraître bizarre, et cependant elle se présente involontairement à l'esprit, et plus on regarde plus on a de peine à y échapper. Si l'immobilité règne dans l'entourage immédiat du spectateur, chacune des grandes lignes du paysage semble au contraire lui révéler un mouvement. Les transitions sont insensibles entre le pur éclat des cimes et les teintes bleues ou grises du glacier. Les neiges des hautes pentes, suspendues aux flancs des ravines, paraissent prêtes à tomber; plus bas s'ouvrent de vastes réservoirs remphs jusqu'aux bords ; les flots glacés en extravasent, et une fois engagés dans le vaste ht que leur offrent les deux versants d'une vallée, ils en suivent les contours et en dessinent les sinuosités aussi bien que le ferait un fleuve. Sur leurs bords verdissent les forêts et les pentes gazonnées; mais ils n'en continuent pas moins leur marche envahissante, refoulant au loin les hameaux.

Pour décider entre ces deux impressions contraires, il faut tout voir et tout voir de près. Descendons. Ce qui se passe à la naissance des vallées nous révélera peut-être l'énigme des sommets.

lOS LES ALl'ES sriSSES.

Si Ton i)art de quelque somuiet très-élevé, la Jungfrau, le Combin, surtout le Mont-Blanc, on pourra descendre plusieurs centaines de mètres sans rien remarquer de nouveau. La neige que le pied foule reste la même ; sur les tranches qu'elle forme au bord des i)récipices, on découvre toujours une stratification confuse, et de temps en temps on rencontre un sérac à admirer ou vm gouffre à éviter. Cependant on approche des hauts bassins cachés au pied des cimes, et des changements api)araissent. La neige perd sa finesse et sa sécheresse premières ; ses aiguilles s'agglomèrent et forment ensemble de petites pelottes ou des grains qui ressemblent assez aux grains de grésil, sauf qu'ils sont plus irréguhers. Cette transformation se continue par degrés insensibles, mais ininterrompus ; les grains deviennent plus gros, ils s'agglutinent, et la neige prend l'apparence d'une sorte de mortier, que les gelées de la nuit peuvent rendre assez dur pour qu'il soit nécessaire d'employer la hache quand on veut y tailler des marches. Elle est aussi moins pure. La couleur en est terne. On commence à rencontrer quelques débris, de petits cailloux, du sable, dv la poussière, parfois des feuilles sèches apportées par le vent.

Un moment capital est celui où ce mortier devient assez homogène pour que l'eau puisse couler à la surface au

LK V0VA(;K Ml (i LAC IKK. lOM

lieu de se iHM'ilre })ar iiitiltratioii. Ici encore les transitions sont lentes. On trouve crahord des tiancs bien exposés où, sous l'action du soleil, une couche de ([uelques centimètres se transforme en une sorte do gelée visqueuse, mais sans écoulement ai)i)arent. Sur les points où deux pentes convergent, l'eau tiltre assez abondamment pour que les trous faits avec le fer du bâton s'emplis>ent au moment où on le retire. Plus loin, cette gelée liquide, qui n est pas encore de Teau et (pu n"est déjà plus de la neige, conmience à s'écouler pesamment : puis un ruisseau se prononce, im ruisseau dont la marche est embarrassée par les neiges à demi fondues qu'il entraîne, mais qui a déjà la force de se creuser une rigole; il la déblaie petit à petit, et le voilà entin qui court joyeux et limpide dans un Ut d'instant en instant plus martpié et i)lusuni. On peut hâter le moment où se forment les ruisseaiLx des hautes neiges en leur creusant un canal au moyen de quelque gi'osse pierre ([ue Ion fait glisser. Le canal établi, les eaux s'y précipitent.

Quand on est descendu jusque dans la région des premiers ruisseaux, on touche au moment, plus décisif encore, où la neige, après avoir été tine poussière, grains de gi-ésil, mortier fiiable. sera entin de la véritable glace. A vrai dire, ce n'est pas de la glace lisse comme celle de noTs étangs et de nos fontaines. Si on en détache un morceau et qu'on le laisse fondre au soleil, il se décompose: si on le frappe à coups de marteau, on sent qu'il se désagi'ége plus encore qu'il ne se brise ; on y soupcjonne des espaces vides, des lacunes, et lorsqu'on le plonge dans un liquide coloré.

on découvre tout un réseau de fissures capillaires par où le liquide pénètre de part en part. A Tétat sec, cette glace est opaque, à cause de l'air qu'elle contient; il faut qu'elle soit baignée d'eau pour devenir transparente. Néanmoins c'est bien de la glace et de la glace dure, sinon tout à fait homogène. La hache la fait sauter en esquilles, et les ruisseaux y creusent des sillons aux parois merveilleusement polies. D'autres phénomènes signalent l'apparition de cette glace, qui constituera désormais la substance même du glacier. Les principaux sont les crevasses et les moraines. Nous avons rencontré des gouffres près des cimes; mais c'étaient des cavités irrégulières, des vides souvent dissimulés et qui s'élargissaient de haut en bas ; les crevasses proprement dites suivent une direction beaucoup plus nette et s'évasent à l'ouverture. Les gouffres supérieurs peuvent avoir toutes les formes ; les crevasses sont des fentes allongées et relativement étroites. Les moraines indiquent mieux encore les transformations que subit la neige à mesure qu'on s'éloigne des hauteurs. On sait combien les rochers des Alpes sont ruinés. Chaque printemps ils se dépouillent d'une grande quantité de blocs que détachent les alternatives de gelée et de dégel. Il n'y a pas dans toute l'étendue des Alpes une seule paroi au pied de laquelle on ne trouve un rempart de débris. Ces débris encombrent les pâturages, ils encombrent aussi les glaciers; mais dans les régions élevées ils restent ensevelis sous la neige, et il faut qu'elle acquière un certain degré de consistance pour être capable de porter d'abord des cailloux, puis des blocs de plus en plus

LE VOYAGE DU GLAriER. 111

gros. Qiiaïul elle est enfin passée à l'état de ^lace, elle porterait des quartiers de niontaiiiie. A partir de cet instant, tous les débris qui atteignent le iilacier s'entassent en désordre sur les bords, et y forment de longues collines irrégulières, reposant moitié sur la glace, moitié sur la terre ferme : ces collines sont les moraines.

Une fois que Ton a ces trois choses, le ruisseau, la crevasse, la moraine, qui toutes trois se rattachent à la transformation de la neige en glace, on est entré dans une zone nouvelle, à laquelle certains naturalistes réservent exclusivement le nom de glacier. Où est la limite entre les neiges des hauteurs et le glacier proprement dit ? Elle varie selon les versants, les chaînes, les massifs ; elle varie aussi selon les années. Peut-être ne prendrait-on pas assez de marge en disant qu'elle oscille entre 3000 et 2400 mètres. Parfois on peut rindiquer avec précision, la montrer de la main ; mais il est tout aussi fréquent qu'elle soit vague, indécise, et qu'on puisse faire un assez long trajet sans savoir au juste si l'on marche sur de la neige ou sur de la glace. Ce qui à l'extérieur distingue essentiellement les deux zones, c'est que, sous forme de glace ou de neige, peu importe, les frimas occupent dans la première toute la montagne, sauf les pentes trop raides ou trop exposées au vent, tandis que dans la seconde ils ne se maintiennent guère qu'au fond des vallées ou dans les dépressions du sol, entre des versants qui se dégarnissent en été et souvent se couvrent de verdure. Dans la première il n'y a qu'une saison, un hiver de douze mois, moins rude en juil-

112 LHS ALri-:s SUISSES.

lot qircn (Ircoin))!!'; dans la seconde il y a deux saisons, un hiver de neuf mois, pendant lequel elle se confond avec la zone sui)érieure, et un été de trois mois, i)endant lequel elle s'en dlstinf>uc en se dépouillant de Tuniforme linceul des neiges fraîches pour montrer au grand jour ses crevasses, ses ruisseaux, ses moraines. La zone supérieure est celle du plein océan des hautes neiges ; la zone inférieure comprend les golfes de glace qui font saillie et descendent jusque dans les régions habitées.

J'ai dit les golfes, j'aurais pu dire les fleuves, car les indices de mouvement deviennent si nombreux et si clairs qu'ils doivent frapper les yeux les moins attentifs. Qu'est-ce que ces crevasses qui à chaque instant coupent le glacier et obligent à de longs détours ? Peut-être ne remarquera-t-on d'abord que les belles teintes de leurs i)arois ; mais on deviendra plus curieux, si l'on a la chance d'en voir une se former tout à coup. Une détonation se fait entendre, elle se prolonge au travers de la masse, des blocs ébranlés par la secousse glissent sur la pente, et l'on se demande, lorsqu'on n'y est pas habitué, si l'on assiste à un tremblement de teiTe et ce que signifie ce coup de théâtre. Cependant on regarde, on cherche, et l'on finit i)ar découvrir une fente imperceptible, parfois très-longue, mais si étroite, qu'il n'est pas toujours facile dy introduire un lame de couteau. D faut une bien violente tension et une résistance presque égale pour produire avec tant de fracas et d'effort une brisure si imperceptible.

Les moraines nous fournissent une seconde preuve, plus

i.K v«»VA(.i: m (;!.\( ii:k\ 113

(lirtM-tr et |>lii> iK)sitiv('. du niouvt'iin'ut (]ui ciitrahic ces masses iidees. Klles se tonnent au bord du liiaeier. au pied des nu'hers (|iii le dominent. Si le uiacier se trouve coupé par un îlot de terre terme (jui le divise en deux bras. Textrémité de l'îlot dcvitMit le p(»int de dcpait d'une traînée de débris, (jui se prolonge indétiniment sur le dos du irlacier. Le même phénomène s(» produit invariablement à lajonctiim de deux lilacicrs. Si Tinclinaison i^st nulle ou très-faible, cette moraine de surface ne peut jias s'être produite i)ar un lilissement dis matériaux. Ils doivent avoir été transportés, mais conmient V Les eaux n" y sont pour rien, car la moraine ne cherche i)as la ligne de plus forte l>cnte: elle \a droit son chemin, coupant les creux en travers et passant par-dessus les collines de glace. Souvent même elle est i)ortée sur une sorte de chaussée. Toutes les sui)positions (^uon peut faire échouent devant les faits, sauf une seule, mais celle-là si natiuelle que <relle-méme elle se l»résente à l'esprit : il faut (jue le glacier chemine et transporte les blocs.

Les glaciers n'offrent rien de jdus caractéristi(iue ([ue ces moraines de surface. Le témoignage eu est clair non-seulement pour les naturalistes habitués à observer, mais pour tout le monde. Klles rendent sensibles à r(eil le mouvement du glacier; ce sont de> convois (pi'il enti-aîue avec lui.

Mais les ])lus uitéressantes ne sont ni (Mdh's (pii naissent au i»ied dun îlot, ni celle> (pli se foi ment à la jonction de deux aftiuent>. ni celle> (pli ^'allongent sur les boi-d>. Il en

1 1 l LES ALPES SUISSES.

est (lui émcr.ueiit soudain à la surface du glacier sans cause apparente. l)*où viennent-elles V Levez les yeux, et vous verrcv à une certaine distance au-dessus du point où elles apparaissent, fort en arrière peut-être, quelque promontoire rocheux qui fait saillie. C'est de ce promontoire qu'elles transportent les débris ; c'est là qu'est leur véritable origine; seulement leur partie supérieure se dérobe sous le résidu des neiges d'un ou plusieurs hivers. Si l'on en doute il est souvent facile d'en obtenir la preuve directe. Il n'y a qu'à faire collection des diverses espèces de pierres qu'elles charrient ; peut-être y trouvera-t-on quelque spécialité inconnue aux moraines voisines ; s'il en est ainsi, allez droit au promontoire signalé comme leur jjoint d'origine, et vous y trouverez en i)lace la roche qui a fourni les spéciaUtés de la moraine.

Un géologue qui a étudié unc^ montagne peut dire de quoi est composée chaque moraine des glaciers qui pendent sur ses flancs. Souvent une cime est d'une autre formation que les niasses qui lui servent de contre-forts ; les seules moraines qui partent du sommet ou qui peuvent en recevoir des débris, charrient des blocs analogues à ceux du sommet lui-même. Qu'est-ce à dire, sinon que les moraines accusent un mouvement non-seulement à partir du point où elles apparaissent, mais à partir de leur véritable point d'origine, ([ui i)eut être fort au-dessus, en i)leine région des hautes neiges. Ainsi s'exi)lique 1 "énigme des sommets. Ce qui leur manque a pris la même route que les moraines. Le trop plein s'en est écoulé sur les lianes de la montagne, mais cet

Li: \(>YA(Ji: \)V (JLACIKK. 115

écoulement sVst acioinpli avec une lenteur voisine deriiiiinol)ilité,et sous runifoiine manteau des neiiics fraîches (|ui couvre et ensevelit tout ce (jui pourrait le trahir.

Nous pouvons donc envisager les glaciers proprement dits non comme des golfes tranquilles, mais comme des coulées qui pénètrent plus ou moins avant dans une région que rien d'ailleurs ne condannierait à une al)solue stérilité. L'aspect en varie selon les accidents du chemin par où ils s'échappent vers la plaine. Parfois, au sortir des hauts bassins de la montagne, le glacier s'engage dans une longue vallée au fond presque jdat ou doucenuMit incliné. Dans ce cas, on a ce qu'on i)ourrait appeler le glacier irmiquilic Ces glaciers tranquilles ne sont pas les moins intéressants; ils ont aussi leur majesté: ils ont en outre cet avantage particulier qu'on peut les parcourir aisément et en étudier les détails. Il en est du glacier connue des plages de la mer : imi)0ssil)le d'y faire une shnple i)romenade sans trouver mille sujets d'observation: nous ne mentionnerons que les plus saillants. La première i)lace revient de droit au ruisseau du glacier. Dans ces froides solitudes, comme dans les vallons de la i)laine, rien n'anime le paysage autant que le mouvement de l'eau. Le ruisseau, c'est la vie. c'en est au moins l'image. Les ruisseaux de terre ferme se creusent un lit où ils s'emprisonnent i)oar toujours; ce lit a toute une

HH LKs ALi'Ks srissi:s.

liistoin'. le ruisseau y lutU; de son mieux coutn' les acci (lonts(iuil ivncontnN il l'obstrue, il l'approfondit; ils'; lait lac (luiuul le i)assa^e est fermé, cascades sur les «^ra (lins (juil faut franchir; il y murnuire, il y gronde, il y i jaillit, il y arrose des plantes, il y entretient à la fois h fertilité et le changement. Le ruisseau du glacier est chose plus éphémère; il ne dure (piun été. il n'a pas le temps d'approfondir son lit. il rencontre en chemin peu d'obstacles, il n'a pas (h' rochers à contourner, i)as de plantes à arroser : c'est une création beaucoup i)lus snni)le, un filet d'eau dans un sillon de glace, rien de plus ; mais cette eau est la plus limpide (juil y ait au monde, et c»^ sillon est un lit d'azur. Les parois en sont si parfaitement polies que le ruisseau y gUsse sans frottement, et *i)ass(^ sans qu'on l'entende. Point de vagues, point d'écume, point de lutte, point d'hésitation ni de petites colères ; c'est la vie facile, la grâce sans etfoit. l'obéissance i)arfaite (^t l'idéale limpidité.

Les ruisseaux du glacier nont pas tous la même destinée. (,)uel(iues-uns, avant d'avoir eu le temps de grossir, arrivent au bord d'une crevasse et y tombent en pluie cUi perles. Si la crevasse est ouverte jusqu'au sol, il ne leur reste (luà cheminer obscurément sous les glaces ; sinon, ils la remplissent à moitié, et trouvent des canaux intérieurs qui les ramènent au jour. Il en est qui jaillissent en brillante fontaine à quelques cents pas au-dessous de l'abnne où ils ont disparu. D'autres réussissent à éviter les crevasses, et deviemieiit. Liiâce aux affluents (pfils reçoivent, de véritables

îorri'Uts. mais toujours dc^ torrents cristallins, tjui coulent ^ans révolte et sans l)ruit. (\'])en(lant ils tinissent. eux aussi, par rencontrer (|uel(iue goutire: il tant voii' alors les belles et mystérieuses cascades, et comme le tlot transi)arent (lisi)araît en ,u-erl)e> ondoyantes dans la i»rofondeur voilée d'azur, (^lehiuetois ils trouvent en cheunn dv> anses où ils forment des lacs. C'est toujours une chose lavissante qu'une nappe de cette eau si parfaitement claire. iiumohile dans un bassin d'énieraude; les plus purs sont les l)lus beaux, et il faut les chercher dans les parties du placier où il y a le moins de débris. Néanmoins ceux ([ui naissent dans le voisinaire immédiat des moraines ont bien aussi leur intérêt : leurs bords, constannnent fondus par l'action de l'eau, ne tardent i)as à s'escari)er, et la moraine y déverse ses matériaux, qu'on voit entassés au fond, et dont on distinj:!:ue tous les détails. La plupart de ces lacs ont une existence éphémère. Tôt ou tard une crevasse les traverse, et ils se vidcmt aussitôt. Alors les matériaux mis à sec protègent contre le soleil la glace qu'ils recouvrent, et comme le soleil agit partout alentour, ils s'élèvent petit à l)etit, si bien (piau bout de quehpu'S mois, au lieu (rêtre enquisonnés dans une dépression, ils couronnent une éniinence. Pendant ce temps le glacier marche, et cette colline chartiée de débris s'éloigne de son lieu (rorigine. S'il se forme un second lac à l'endroit où était le i)remier, il lui aiTivera quelque accident semblable, de soi1e (piaprès ([uelques années cinq ou six monticules de blocs voyageront à la suite les uns des autres.

IIR LKS AI.PKS SUISSKS.

Les clioscs se passent un peu ditiéreninient quand il s'agit de très-petits lacs alimentés par de très-petits ruisseaux (jui ne cliarrient (pie de menus débris. Le fond de ces lacs, ou plutôt de ces bai<;noires, se recouvre à la longue d'une couche de sable ou de tin gravier, qui, la baignoire vidée, protège aussi la glace contre les rayons du soleil. Bientôt il se forme à la place du lac disparu un cône régulier, qui ressemble à une très-haute founnilière, et qui s'escarpe de jour en jour, jusqu'à ce que le sable gUsse et se répande de tous les côtés. Le cône alors fond rapidement ; mais autour de lui s'élève une autre coUine en forme d'anneau avec un cratère au centre. Si par hasard les débris qui recouvrent cette nouvelle colline viennent à glisser dans le cratère, il en naîtra un second cône qui a beaucoup de chances de produire un nouvel anneau, et ainsi de suite jusqu'à éparpillement complet des débris protecteurs. Une fois séparés, ils n'ont plus la force de garantir la glace ; ils contribuent au contraire à en accélérer la fonte, parce qu'ils se réchauffent de part en part, de sorte qu'après avoir siégé sur des cônes élevés, lorsqu'ils étaient réunis, ils s'ensevelissent, dès qu'ils sont isolés, au fond de petits entonnoirs. En certains endroits on rencontre des multitudes de ces entonnoirs, et à quelque distance on aperçoit des groupes de cônes qui pyramident en fanulle.

Le voyage des débris à la surface des glaciers s'opère en général avec une grande régularité. Les moraines sont de longues traînées, qui s'élargissent ou se resserrent avec le glacier, et suivent une route parfaitement déterminée.

LK V()YA(;e nr clacikk». 119

Cliaciue bloc choininc à son raiiii. et il ne lenr arrive uuère «le se (levaneor les uns les autres. Quehiuefois cependant une i)ierre de fortes dimensions se détache de la masse et glisse en dehors. Autant la marche du liiand convoi est bien réixlée, autant celle des blocs isolés est sujette à des accidents bizarres. Ce sont des déserteurs, livrés à euxmêmes et à toutes les chances du hasard. Ils ont coutume de tnhlcy, comme disent les naturahstes, c'est-à-dire ([ue, ^Tâce à la fonte i)lus rai)ide autour d'eux que sous eux, ils finissent par se trouver perchés sur un fût de glace. Les dalles i)lates enlevées à quelque paroi schisteuse représentent assez bien, ainsi perchées, une table à un pied ; mais les rayons obliques du soleil attaquent la colonne qui les supporte, et les blocs tombent lourdement. Glissant alors selon la direction des pentes, ils accomplissent de véritables voyages en zigzag , s'écartant à droite pour revenir à gauche, avançant pour reculer. Ils ne vont i)as loin toutefois sans rencontrer une crevasse ; si elle est assez grande, ils s'v engouffrent et restent pris entre ses parois; puis, le glacier fondant toujours, au l)out de quelques semaines, de quelques mois ou de (juelques étés, ils reparaissent à la surface et recommencent à tabler, jusqu'à ce qu'ils tombent dans une nouvelle crevasse. Ces aventures se continuent nidéfiniment, car une fois qu'ils ont (luitté les rangs, ils ont peu de chances d'y rentrer : la moraine chemine en talus, et c'est tant pis pour les déserteurs.

< 8ont-ce des terres labourables ? > demandait une jolie Parisienne en montrant les m;)raines (pii s'étalent sur la

120 m:s ai.pks sii^sks.

Mer (le «ilacc au-dessus du Mont-Auvcrt. Ou peut au uioins se deiuauder si ce sout des terres absoluuient stériles, ( t s'il n'y a rien à y observer (jue la position des blocs et les accidents de leur voyage. Les lianes de la montagne commencent à verdoyer. Voici des arbustes au l)ord même du glacier, plus bas des foitHs. Déjà Ton entend les clochettes des vaches et la corne du chevrier. Pourquoi les blocs tombés de ces i)entes n'auraient-ils pas conservé (juelque trace de vie V Kn se donnant la i)eine de chercher, on y découvrira dans quelque ant'ractuosité de la pierre des restes de végétation desséchée. Il y avait là une saxifrage, ou une androsace. Tel de ces blocs a dû être émaillé de jolies plantes : mais depuis qu'il voyage sur le glacier, elles ont toutes péri, toutes sans exception, sauf i)eut-être quehiues pauvres lichens (pii ont la vie i)lus dure, et qui n'ont ])as encore eu le temps de périr tout à fait.

La moraine est déserte. Le glacier lest-il aussi V A première vue on le croirait peuplé seulement de cadavres : ici un papillon, ailleurs une mouche ou tel autre insecte. Dans la plaine on rencontre peu de cadavres d'animaux. La vie s'y entretient de ses propres dépouilles, et partout abondent les insectes voraces, armés de pinces et de crocs, qui font la chasse aux morts. Le papillon qui tombe épuisé sur le bord de la route a le tenq)sde voir, avant de mourir, s'il sera la proie des fourmis ou des carabes; mais chasseurs et victimes ne s'aventurent sur le glacier que pour y périr d'engourdissement ou de lassitude, et ils y dorment les uns auprès des autres, garantis de la corruption par le froid

u: \«»^ A(;i: lu (;i.a('ikk'. 121

liiui'ul qui les (MitouiT. Ils siiK-nistiMit dans la i^dacc. et s'y ( roiis(Mit une fosse en tonne d'entonnoir, de la même manière ([ue les i)etits débris. 11 n'est point rare dVn trouver en telle (luantite ([u'il suffirait de (jnehiues luxures pour faire une riehe eollection des insectes ailés (pii habitent les vallées avoisinantes. Le ulaeierest un einu^tière.

En reclierehant les eori)s morts, on soulèvera peut-être (jnelque dalle lunir voir ce (luelle recouvre. lie'ïardons bien, car c'est là (pi'il y a chance de trouver trace de vie. Chose curieuse, le .^laciei-. qui est rebelle à toute végétation, a pourtant une faune, mais une faune qui ne se compose que d'une seule espèce, presque microscopiiiue. Ce sont de petits insectes qui sautent foi"t l)ien: aussi les a-t-on nonmiés les i)uces (Ui Liiacier. Xoirs et l)rillants. ils ont des antennes assez lon«iues et comme des écailles sur le dos. Ils sont d'ailleurs si i)etits qu'ils s'insinuent dans les moindres fissures de la ^lace. et y trouvent des routes invisibles, très-suffisantes i)0ur eux. Il semble difficile ([u'ils y fassent la chasse à quoi que ce soit: ils ont tout Tair de vivre de l'eau du placier ; peut-être, avec leurs fins organes, y trouvent-ils encore des atomes cachés de substance organique. (^)ui sait d'ailleurs s'il n'y a i)as dv> hal)itants inconnus dans la glace elle-même V On connaît la neige rouge. Elle n'est l)as ]>articulière aux glaciers; on la trouve à une hauteur de 2.000 mètres environ, et le plus .souvent sur des pentes d'où la neige disparaît en été. La coloration en est due à la présence d'une nuiltitude de jx'tits infusoires. Si au lieu d'être rouges ces infusoires étaient d'un gris blanchâtre.

122 LHS ALPKS SUISSES.

OU sMls ifrtaicnt pas assez n()iul)r(nix i)()iir changer la coloration .uvnrralo des neiges, est-il bien sûr qu'on les etit remarqués V

C'es connnencenients de vie enfouis dans les neiges ne se révèl(Mit (\\\d lobservateur attentif, et pour le touriste en promenade 1(; glacier demeure un chami) désert, avec deii corps ensevelis à la surface. Malheureusement ce n'est pas. à la surface seulement qu'il recèle des cadavres ; il y en a. dans l'intérieur, et de plus grands que ceux des insectes ailés. Il les rendra tôt ou tard : tout ce qu'il contient revient au jour une fois ou l'autre. Il n'aime pas la saleté, disent les montagnards. Mais il est plus prompt à engloutir ses victimes qu'à les rendre, et ce n'est pas sans un vague sentiment de terreur qu'on sonde du regard les abîmes dont il est coupé. De tous les accidents du glacier, les crevasses sont celui cpii fait le plus d'impression. Quand on se promène sur un glacier, on n'en laisse passer aucune sans essayer d'en voir le fond. Quelquefois on peut y descendre, en se dévalant à l'une des extrémités, au point où s'en rapprochent les parois ; mais si l'on peut descendre dans une crevasse,, c'est ordinairement qu'elle est en train de se fermer et qu'il n'en reste que le vase supérieur. Les belles crevasses sont celles dont on ne voit pas le fond. Seules elles donnent l'idée de ce que peuvent être les reflets à l'intérieur du glacier. Les ténèbres qui régnent dans la i)rofon(leur se transforment en un sombre azur, qui devient i)lus lumineux à mesure cpron api)roche de la surface, et il est imi)Ossible de rien imaginer de jilus doux à l'œil que ce passage de la

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