‹ Les Alpes suissesChapitre 5 sur 15 · I>KS AI.PKS SUISSES · texte numérisé non relu

I>KS AI.PKS SUISSES

aucune (|ui ait été grande dans la paix et petite dans la liucirc. lia iruerre concentre à un moment donné toutes les ressources (Tun i)eui)le, et il se juf>e à la manière dont il la lait.

Il faut s'élever à des considérations de cet ordre pour s'exi)liquer le contraste que présentent les premières iiuerrc^s de Tancienne Suisse, et celles qui mirent fin à son existence cinq fois séculaire. En 1315 la Suisse n'était encore qu'un très-petit pays, et c'est à peine si les ])euplades qui l'habitaient méritent le nom de peuple. Elles n'en étaient que plus étroitement unies. Si d'une part elles se réservaient et se garantissaient nuituellement une liberté très-grande ; de l'autre, en face de l'étranger, elles formaient un tout indivisible. L'idée (pie l'un des trois cantons pût être atteint sans que les deux autres le fussent, n'y serait jamais venue à l'esprit de personne. Les Unterwaldiens trouvèrent tout simple de combattre au Morgarten pendant que leurs villages étaient ravagés. Ainsi l'exigeaient les traités d'alliance, fidèles interprètes de l'intérêt commun. A cette étroite union politique correspond dans les mouvements militaires une entente parfaite. Les armées sont petites, mais elles manœuvrent connue un seul homme. Nul doute que les contingents de chaque canton n'aient eu leurs chefs distincts ; nul doute aussi qu'il n'y ait eu parmi eux des officiers remarquablement doués et qui, peut-être, n'en étaient pas à leurs débuts; mais leur personnalité disparaît. On ne voit pas qui organise la défense, qui fait le plan de campagne, qui com-

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mande sur lo terrain: et i)i)urtant tout chemine dans un ordre parfait; les manœuvres sont simples, mais précises ; chacun est à son poste au moment voulu, et Von dirait un corps qui n'a quune âme. (pi'une volonté, (lu'une pensée. La Suisse du Morgart en était petite: mais tout ce quelle avait de ressources contribua au succès de la campagne, et il n'y eut point de forces i)erdues.

11 n'en est pas de même en ITU.s. L'ennemi est bien plus redoutable ; mais la Suisse a grandi, elle jouit d'une vieille réputation militaire, elle i)eut lever une véritable armée. Malhem-eusement au lieu diitiliser ses forces elle les disperse et les paralyse. Pourquoi nV avait-il pas de Bernois sur les champs de bataille de la Schindelleghi et de Rothenthurm ? A cette question on ne peut répondre que par une autre question : Pourquoi, quelques semaines auparavant, n'y avait-il ni Schwytzois, ni Unterwaldiens, ni Uranais à la Neuenegg et à Fraubrunnen ? Les divisions politiques, les haines, les rancunes, les soupçons, les jalousies, les petites vues intéressées régnent dans les conseils. Obwald accepte d'abord la constitution helvétique une et indivisible. Nidwald la refuse. C'étaient deux frères querelleurs qui depuis longtemps avaient coutume de s'entendre ainsi. Nidwald épouse avec ardeur la cause nationale; mais il n'oublie pas un instant ses privilèges de haut Etat souverain. 11 interdit à ses mihces le passage du Brunig jusqu'à ce qu'il lui plaise d'en décider autrement. Quand elles rentrent dans leurs foyers, il n'est point pressé de les envoyer combattre à côté des Schwytzois. Uri ne se sent

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pas menacé. 11 est à labri derrière son golfe et ses montagnes. Il ne voit pas pourquoi on tenterait de lointaines ex- ])éditions. Il trouve à tout des iiieonvénients, des obstacles, des diftieuUés. des impossi )ilités. 11 finit par envoyer à Rothenthurni une poignée d'honmies, qui sur le champ de bataille se conduisent en braves, mais qui au premier mot de capitulation remontent dans leurs bateaux. Au reste, sa chancellerie écrit des pièces larmoyantes : « Il n'aurait jamais cru que l'amour fédéral fût descendu dans un sépulcre si profond. » Hélas ! il disait mieux qu'il ne pensait, et il aurait pu en prendre sa part.

Il y avait division dans la politique; il y eut éparpillement dans la guerre. Chaque corps manœuvre à part et se figure qu'il concourt à une œuvre commune. On perd du temps d'un côté, on en perd de l'autre ; celui-ci attend pour agir que le voisin ait poussé plus avant ; de toute part on se demande si on ne s'aventure pas trop, et si chacun est bien à la hauteur voulue. Il y a un plan sur le papier ; mais il n'y a pas de chef pour l'exécuter, et après les premiers revers, Schwytz, seul immédiatement menacé, se trouve seul pour se défendre.

Ce qui perdit l'armée de Léopold sur la route du Morgarten fut l'absence d'un lien suffisant et d'une entente connnune. Les chevaliers allaient au combat comme on irait à une parade. Chacun se donne en spectacle ; chacun veut être au premier rang et briller. Les fantaisies de la valeur individuelle ne sont i)oint subordonnées aux exigences du salut comnmn. Le morcellement de la société féodale,

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Toxaltatioii dos amours-propres et di's \anite^. ont présidé à la marche de la noblesse autrichienne sur les Ixuds du lac d'Egeri. Ce sont de brillants izuerroyeurs ; les Suisses agissent déjà en soldats. Et pourtant il leur était réservé de donner au monde, cinq siècles plus tard, le spectacle d une organisation militaire i)lus vicieuse encore que celle de Faraiée de Léopold. Au moins les chevaliers, marchant ensemble au combat, sont-ils contenus par le sentiment de rhouneur et par les liens de la vassaUté. Chez les Suisses de 1798 rexaltation de Tindividualisme se présente sous sa fonne la plus funeste et la plus corruptrice. Leur armée est composée des contingents de dix ou vingt localités, qui peuvent à chaque instant être rappelés dans leurs foyers par des magistrats éloignés du champ de bataille, qui jugent souverainement et chacun pour soi du moment où il leur conviench'a de se retirer, et qui. une fois battus, trouvent plus simple de se réfugier à la maison que de se rallier à un corps d'armée venu d'autres i)aroisses. Chacun se taille sa besogne et se fait sa part. En présence de lem's adversaires, les Suisses de 1798 jouent le rôle de l'armée de Léopold en présence des Suisses de 1315. Ils personnifient le même esprit (régoïsme et de morcellement insensé, et ils sont battus pour les mêmes raisons.

Lorsqu'en 1813 les alliés passèrent le Rhin, la fermentation fut grande dans les populations vaudoises. On s'arma, on courut au chef-lieu, on parla de courir à la frontière. En voyant les préparatifs de départ qui se faisaient autour de lui, un paysan des bords du lac se prit à dire dans son pa-

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tois : « A quoi bon les chercher si loin? Quand ils seront à < Pierre-Grosse, nous verrons bien ! > Or Pierre-Grosse était un îlot au bord de l'eau, rendez-vous des mouettes, à moitié distance du hameau le plus voisin. Ainsi raisonnèrent les treize cantons en 1798 : chacun attendit que Tennemi fût à Pierre-Grosse.

On se figure que la France révolutionnaire a réduit la Suisse à l'obéissance, et l'on s'étonne qu'une armée de 30000 hommes y ait suffi, tandis qu'avec des forces doubles Charles le Téméraire était allé succomber à Grandson et à Morat. Mais en réalité, ce n'est pas la Suisse que la France a soumise, c'est Berne d'abord, puis Zurich, puis Schwytz, puis Unterwald, et ainsi de suite. Au milieu de tous ces désastres successifs on cherche la vieille Suisse et on ne la trouve pas. Les Français ne l'ont pas renversée ; ils n'ont fait qu'en constater la ruine.

Ainsi les fausses mesures militaires des Suisses de 1798 tiennent à une désorganisation politique totale. On se demandera maintenant à quoi tenait à son tour cette désorganisation politique. La question mènerait loin ; deux mots seulement. L'extension même qu'avait prise l'alliance nuisait à sa solidité. Autrefois elle ne réunissait que trois Etats, qui avaient un gouvernement semblable, des mœurs semblables, une seule religion, des intérêts presque identiques. En 1798 elle embrassait, au contraire, des Etats nombreux et divers : les uns agricoles, les autres industriels ; ceux-ci réformés, ceux-là catholiques; celui-ci régi par une aristocratie, cet autre démocratiquement constitué. Pour qu'une

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alliaiu'i' dans des conditions ])aivill('s subsistât, il fallait (|Uolquo urando atiairc coinnnino pour croor un li(Mi oiioctif (Mitre ses membres. Cette grande attaire connnune était en premier lieu la défense nationale; mais depuis des générations et des générations la Suisse n'avait i)lus vu Fennemi approcher de ses frontières, et elle se croyait inviolable, retranchée derrière sa gloire et ses montagnes. Une seconde al!'aire que les Suisses faisaient en connnun était le métier de soldats. Ils trafiquaient de leur bravoure et de leur loyauté. Ils étaient guerriers pour le compte d'autrui. A ce genre de commerce, ils étaient devenus avides, âpres au gain, défiants. Il y eut des moments où la Suisse ressembla moins à une confédération politique qu'à une association de marchands, qui se surveillaient d'un œil jaloux quand les affaires allaient bien, et qui, lorsqu'elles allaient mal, ne songeaient qu'à leur stireté personnelle.

Et puis, la Suisse avait fait des conquêtes. Elle avait des l)ays sujets. Berne avait les siens, les petits cantons les leurs: telle contrée était sujette de cinq ou six cantons, telle autre des treize cantons réunis. L'administration des pays sujets était une troisième affaire en comnmn, et ici encore l'amour du gain était le mobile déterminant, l'âme de Talliance. Il s'agissait de tirer bon parti des pays qu'on administrait. Aussi quand les grands mots de liberté, de fraternité , d'égalité, commencèrent à retentir dans le monde, il se trouva deux Suisses au Ucu d'une, celle des l)ays sujets qui prêta une oreille avide à cette éloquence nouvelle, et celle des Etats souverains qui eut soin de ne pas

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(MitcMidrc. Quoi (rétonnant (|ue la Suisse se soit i)lus que jamais divisée, lois(iu(^ les Fran(:ais commencèrent à prêcher leur pliilosophie égalitaiic non i)lus avec des livres seulement, mais avec des armées V Quoi d'étonnant qu'ils aient été re(;us en i)lus dun lieu en vérita])les libérateurs V Au dernier moment quelques-uns des pays souverains attVancliirent leurs sujets ; mais les générosités tardives, arrachées par la peur, n'ont jamais qu'un demi-succès. Elles n'empêchent pas les défiances, et il est peu de liens plus illusoires que celui qu'elles créent entre le peuple qui donne et le peuple qui reçoit.

De petits intérêts présidaient depuis longtemps à la pohtique fédérale ; ils n'avaient pas seulement divisé la Suisse, ils l'avaient plongée dans l'ignorance, et la faisaient remonter rapidement vers la barbarie. Ces rivages du lac d'Uri sur lesquels s'était levé jadis le soleil de la liberté, languissaient sous les brouillards amassés par les préjugés, la routine et l'aveugle suffisance. En 1315 les montagnards du Morgarten , avec leurs sarraux et leurs morgenstern, étaient moins reculés en barbarie que la noblesse de Léo- ])old. ])rillante sous ses armures. Ils avaient du moins le sentiment de leur dignité. Le résultat de la journée du Morgarten fut une victoire de la civilisation. La libre conscience l'emporta sur des préjugés hautains, et pour que la leçon fût complète, toutes les fautes des Autrichiens furent la conséquence innnédiate de l'aveuglement de leur orgueil; ils périrent par insolence. En ceci encore les rôles se trouvent intervertis dans la campagne

NOTKM: roKTEKRSSE. Jll

(le 1798. Ce n est i)lus la Suisse (jui représente le degi'é supérieur (le eivilisation et de conseieuee ; c'est, au eontraire, reunenii de la Suisse. C'ertes. il y a de grandes réserves à taire sur la prétention (juaftiehaient les années fran(;aises de convertir le inonde à la liberté, et ce n'est pas ntuis (pii roublierons: mais si Ton met en regard la vieille démocratie uranaise. s'engraissant des sueurs de ses sujets de la Levantine, et la jeune démocratie française, turbulente, passionnée, violente, tour à tour héroïque et cruelle, déclanu\toire et sublime, encore faudra-t-il reconnaître que celle-ci était plus désirable que celle-là. Dans la première on ne voit pas de progrès possible : dans la seconde il y a au moins du mouvement, une impulsion vers le mieux et un essor civilisateur.

La différence entre les Suisses de 1315 et ceux de 1798 se marque clairement dans la part que le clergé prit aux événements. En 1315 ils ont contre eux Tabbé dEinsiedeln. et parmi les causes qui ont préparé la guerre il ne faut pas compter en dernière ligne leurs dissensions de vieille date avec ce puissant prélat. Ils sont excomnmniés : mais ils ne s'en étiraient pas trop. La manière dont ils entendent les choses de la religion n'a rien qui dénote un asservissement des âmes : ils savent aller de l'avant, forts de leur droit et de leur conscience. En 1798 l'abbé d'Einsiedeln paie les fi'ais de la guerre ; le curé d'Einsiedeln commande et trahit à l'Etzel. On voit dans les rangs des capucins à cheval, d'une main l)randissant le crucifix, de l'autre l'épée, avec des pistolets à rar(;on de

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la selle. A peine entrés à Lucerne, ils courent entendre la messe ; à i)(nne hors de la messe, ils courent au pillage, et c'est un ])rr'tr(' (jui les y exhorte. Des prêtres les enflamment ])ar leurs déclamations étranges : « Les Français sont des su[)pôts de Satan, sur lesquels pèse la colère de Dieu. > Le pauvre peuple les croit; il se figure déjà ses églises saccagées, les autels renversés, les ecclésiastiques mis à mort ou jetés en prison, les propriétés de tous confisquées, et les hommes libres des montagnes devenus les vassaux des Français, payant redevances pour leurs terres et leurs récoltes. Tous les égarements, toutes les frayeurs du fanatisme s'emparent de ce peuple, dont les ancêtres allaient si fièrement le chemin de la droiture, la tête haute devant les princes de l'Eglise aussi bien que devant les barons de l'Autriche. Les esprits sont nourris de i)réjugés aveugles, les consciences sont asservies, et dans la défaite des Schwytzois en 1798 comme dans celle des Autrichiens en 1315 la civilisation fut du côté de la victoire.

Les hauts faits de nos ancêtres, souvent altérés par la légende, plus souvent mal compris, avaient répandu l'idée qu'un petit ])euple héroïque peut venir à bout de tout, et qu'il lui suffit pour n'être jamais vaincu d'être toujours prêt à mourir. Belle illusion, illusion cependant ! Les événements de 1798 se chargèrent de la dissiper. L'héroïsme réussira toujours à mourir ; à lui seul, il n'est pas sûr de réussir à vaincre. Le résultat des faits de guerre dépend de trop de choses pour qu'un moment de vigueur en décide.

NorU'K r«)lM HK'KSSK. 21.»

AvtM' de rélan on \)vn\ n\\\nn\vv nuv jjosition et obtenir des avantages inoinentanes : mais la conduite de la .mierre est la chose essentielle i)Oiir le succès final et elle déi)endra toujours de Tesprit qui anime le peuple, de son état politique, intellectuel (^t moral. La force en elle-même est brutale, mais remploi de la force relève de rintelli,u"ence. et en détinitive les jx'uples (jui grandissent en intelligence grandissent en force matérielle. Un peui)le actif, qui travaille, qui s'instruit, qui ])rogresse, se trouve toujours i)lus fort ipron ne croyait : et cVst aux i)euples qm se laissent devancer qu'il est réservé de donner au monde le spectacle <le riiéroïsme inutile. Il n'est i)as fréquent que celui qui remporte la victoire en soit digne de tout point; mais il est extrêmement rare que celui qui est battu n'ait pas mérité de l'être. La justice règne jusque dans les désordres de la violence.

Une Suisse nouvelle s'est fonnée sur les ruines de l'ancienne. Elle n'a i)as encore passé par l'épreuve du feu, et la question de savoir quelle serait sa force de résistance, se pose quelquefois aux yeux de ceux qui s'intéressent à son avenir. On peut, je crois, tenir pour certain que la honteuse histoire de 1798 ne se répéterait pas aujourd'hui.

Do (juolquo. pays qu'ils vionnont et de qu(îlque façon qu'ils soient armés, trente mille hommes n'auraient pas raison (le la Suisse. Il existe une Suisse et une armée suisse. Il ne peut i)lus être question d'une défense par canton. Il n'ajipartient qu'au ^gouvernement central de conclure la paix et de licencier les soldats, et la Suisse tout entière serait tombée aux mains de l'ennemi, sauf les quelques arpents où camperaient ses milices, qu'elle existerait (mcore tout entière. Des nombreux bienfaits dont nous sommes redevables à notre nouvelle organisation politique, celui-là est le plus grand. On a soutenu la thèse qu'en devenant un Etat fédératif plutôt qu'une confédération d'États, la Suisse était rentrée dans l'esprit de ses traditions et de ses institutions primitives : posée sans réserve, cette thèse est sujette à plus d'une objection ; mais elle est juste en ce qui concerne la défense du pays. L'esprit de nos institutions miUtaires actuelles est conforme à l'esprit d'union qui fit la force de nos ancêtres au Morgarten.

Ce progrès, toutefois, n'est qu'un point de départ, et il n'est si grand que parce qu'il en rend possibles une multitude d'autres. Enlevée aux vues étroites et aux i)réjugés routiniers qu'entretient Fesprit local, notre vie militaire nationale est libre de se développer. Le but à atteindre est de si bien utiliser nos forces qu'il n'y en ait point de perdues, connue au Morgarten. Mais de quelle façon l'atteindre, ce but V La plui)art de nos généraux et de nos colonels ont la-dessus quelque théorie. Je ne sais comment avouer que

j'ai aussi la mienne. Théorie, c'est i)lutôt un son^e. Quand riniatzination des entants se met en campagne, volontiers elle entante des batailles. Il y a un âge i)Our ces rêves au son du tambour. Parfois cet âge se i)rolonge, et je crains bien que ce ne soit mon cas. Il n'importe. uto])ie ou réalité l)0ssible. je tiens à mon rêve, et je le dirai, dût-il éveiller le sourire.

La Suisse a toujours un côté faible. Aujourd'hui comme il y a cinq siècles elle s'ouvre en éventail du côté de ses ennemis naturels. Le pays contre lequel elle est le mieux protégée. l'Italie, est celui dont elle a le moins à craindre. La forme du plateau suisse est telle que la défense du pays sur la frontière présente les plus gi'ands dangers. Le plateau suisse est une longue bande de terrain, semi-circulaire, qui s'étend au pied des Alpes, du lac Léman au lac de Constance, et qui dans sa plus grande largeur peut être franchie en une journée de marche. Si cette bande formait une sorte de corridor abordable seulement i)ar l'une ou l'autre de ses deux extrémités, la défense y trouverait de très-L^Tands avantages. Nos troupes pourraient se masser aux environs de Genève ou de Saint-Gall. selon la direction de l'attaque: elles pourraient toujours être réunies en quelques heures sur le point menacé, et en cas d'échec elles se retireraient de position en position, dans le sens de la longueur du couloir, manœuvrant près les unes des autres, avec des points de concentration donnés par la nature, et il faudrait à l'ennemi une suite de batailles pour s'emjjarer du plateau suisse. Malheureuse-

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ment la ^ikmtc ik* se présentera jamais dans des conditions pareilles. Le i)lateau suisse est abordable sur tout le déveloi)pement de ses frontières, à l'ouest, au nord et à l'est. De (jenève à Baie s'étend une ligne de cinquante lieues par où la France [)eut choisir ses points d'attaque. De Baie à Coire, il y en a autant, et non moins de portes ouvertes aux invasions de l'Allemagne. Si nous avions la guerre avec l'un de ces deux pays et que notre système de défense fût un système de cordon, nous nous trouverions dans une position semblable à celle de Reding, obligé de couvrir avec des forces inférieures toute la frontière du canton de Scluvytz, et le résultat serait le même. Forcés sur un point, nous verrions l'ennemi menacer nos derrières, l)endant que sur tout le reste de la ligne nos troupes s'agiteraient inutilement contre de fausses attaques et de vaines démonstrations. Dès lors plus de communications entre les divers corps de l'armée, plus d'action connnune. L'ennemi serait le maître de la guerre; il se jetterait à son choix sur nos détachements éparpillés ; nos arsenaux, nos magasins tomberaient l'un après l'autre entre ses mains, et la conquête de tout le plateau suisse serait le fruit immédiat de son premier succès : peut-être nous fermerait-il du même coup la retraite des Alpes.

Lors des affaires de Neuchâtel, quand nous étions menacés d'une guerre avec la Prusse, ces difficultés frappèrent tout le monde, et il fut question de porter la défense de la Suisse au delà du Rhin, en pleine Forêt-Noire. On pensait obtenir ainsi les avantages d'une défense otfen-

NOTRE FORTEKKSSE. 217

sivo ; mais on les eût payes hicu clicr. On se tût jeté <laiis un pays inconmi à nos trou[)es et à nos ofticieis, au milieu de populations hostiles; on eût désorienté le soldat; on eût mis le Rhin derrière soi; on se tut éloigné des Alpes, et, en cas de défaite, on eût eouru le risipie (fétre coupé de toute ligne de retraite. Une tactique send)lal)le ne ])eut être qu'exceptionnelle. Thèse générale, la Suisse doit se défendre chez elle, attendu qu'elle y sera toujours plus forte que partout ailleurs.

Au fond, malgré Tagraudissement de son territoire, la position militaire de la Suisse n'a pas beaucoup changé depuis cin(i siècles, et la tactique qui lui offrirait encore aujourd'hui le plus de chances de succès n'est pas essentiellement ditférente de celle que nos pères ont suivie au Morgarten. Elle consiste à ne pas vouloir fermer toutes les portes, à laisser l'ennemi occuper une partie de notre territoire — savoir soutfrir est une force immense dans la guerre défensive — à défendre au besoin Schalfhouse et Genève partout ailleurs qu'à Genève et Schatfhouse, à se concentrer dans une position qui permette de se porter rapidement sur un point donné avec de grandes forces réunies, à forcer l'attaque à se démasquer, et à prendre énergiquement l'offensive aussitôt que Ton aura pu reconnaître le point où il convient d'agir. Cette tactique a le double avantage de la hardiesse et de la prudence. Elle augmente considéra])lement les chances de victoire, parce qu'elle évite léparpillement, et, en cas de défaite, elle nous assure le refuge des Alpes. Elle est commandée

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par la nature des choses, et il seiiil)l(î que toute Vorganisatioii (le rarinée suisse devrait avoir pour but de la rendre facile et i)r()lital)le, d'en tirer tous les avantages qu'elle ])eut otirir et d'eu diminuer les inconvénients.

Dans l'état actuel de notre organisation militaire elle a au moins deux inconvénients sérieux. Le premier est dans l'éparpillement de nos magasins et de nos arsenaux ; le second est dans les difficultés inhérentes à la guerre des montagnes. Abandonner à l'ennemi une portion de notre territoire afin de se réserver les avantages d'une concentration puissante, serait, dans la plupart des cas, lui abandonner des dépôts précieux; et si nous étions malheureux dans nos premiers efforts, nous courrions les plus grands risques de ne pouvoir engager la lutte dans les montagnes qu'après avoir perdu la presque totaUté de nos moyens de guerre. La guerre des montagnes a cet avantage,, qu'un général habile et entreprenant n'y est presque jamais à bout de ressources stratégiques ; mais il n'en est pas de même des ressources matérielles, vivres, armes, munitions. Celles-ci peuvent fort bien manquer, au contraire. En outre, la guerre des montagnes est presque nécessairement une guerre d'été. Comment faire vivre au cœur de Tliiver dix mille hommes dans quelque retraite des hautes Alpes? Si nos grands voisins nous voulaient du mal, ils feraient preuve d'habileté en en usant avec nous comme les Allemands avec les Danois, en nous attaquant en hiver. Une campagne d'hiver contre la Suisse serait tout à l'avantage de l'agresseur. S'il réussissait à nous enlever la plaine,

ilpouiTait laisser nos l)ataillons alU'r in'ilr «U' iVoid omlc misèiv ot so (UMUoraliscr dans les lior-vs des moiita^iies. 11 Il aurait piis à les suivre ; il lui suttirait de fermer les prineipaux débouchés do la uiontaiiue, et les Alpes uo seraient plus pour nous un refuire ou une forteresse, mais une prison. Parmi les moyens (pie Ton a proi)osés pour parer a ce double inconvénient tigure la création (Vune forteresse fédérale. Plusieurs se récrient à ce seul mot de forteresse :

< Nos pères ne s'abritaient pas derrière des murailles,

< ils allaient droit à rennemi : leui tort eresse était leur cou-

< raire. X'avons-nous pas, d"ailleurs. nos carabines et nos

< rochers V > Ce thème est riche et facile à développer; il prête à une certaine éloquence. Il n'en est pas iiiohis vrai qu'il nV en a pas de plus faux. C'est par de telles phrases sonores que les peuples imprévoyants ont coutume de préparer leur ruine. Nos pères ont vaincu par la sagesse et la prudence autant que par le courage, et toute la question est de savoir si le courage dont nous nous vantons pourrait être employé plus utilement quand nous aurions une forteresse derrière nous. Il est toujours glorieux à un l)€uple de pouvoir au jour du danger s'abriter derrière sa prévoyance. Mais à peine est-il besoin d'examen. La question est déjà jugée. Tous les hommes compétents sont d'accord pour recommander à la Suisse la création d'une forteresse fédérale. Il ne s'agit pas d'une forteresse de frontière. Au heu d'une il en faudrait dix ou vingt, et on retomberait dans le système des cordons. Il s'agit dune forteresse centrale, d'un lieu de refuge, d'un camp retranché,

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OÙ nos iiioyoïis (le guerre seraient réunis à l'abri (run rouj) (le main. Il n'est pas nécessaire, il est même peu désirable que ce soit une ville. Ce sera un rocher, si Ton veut, une forteresse ébauchée par la nature et achevée par les hommes. On ])eut guerroyer, on ne fait pas la guerre sérieuse, la guerre moderne, sans des moyens immenses, et c'est les préparer pour l'ennemi (^ue de les disséminer au hasard, dans des dépôts ouverts, à tous les coins de la Suisse. En un sens l'arsenal de la Suisse doit être dans chaque maison. Chacun doit avoir sa carabine ou son fusil de chasseur. Mais plus un peuple est armé, plus il lui faut de vivres, de poudre, de balles, sans parler des canons, qui ne sont pas précisément l'affaire des particuhers. L'organisation mihtaire de la Suisse réclame une cai)itale militaire. Tant que nous ne l'aurons pas, la défense des Alpes court le risque de dégénérer en une lutte de guérillas, qui pourra durer quelques mois, et qui nous imposera d'énormes sacrifices sans nous laisser espérer de vrais succès. Quand nous l'aurons, la grande guerre sera possible au cœur des montagnes et en toute saison.

Il ne s'agit pas, en effet, d'aller nous cacher derrière les renq)arts que nous aurons élevés et d'y subir les lenteurs d'un siège. L'utilité d'une forteresse fédérale est de servir à la défense offensive pratiquée sur une grande échelle, en lui fournissant des ressources sans cesse renouvelées. Ce sera moins un nmr d'abri qu'un centre d'opération. Une garnison la défendra; mais tout autour voltigera une armée, prête à utihser les fautes de l'ennemi, à contrecarrer ses

Norin: roKrKKKssi:. i-l

Hlans. à lui enlever ses ei»iivois. à le surprendre, à le h;irceler. à IVeraser eu détail.

Si ces deux choses étaient réunies, la forti^sse et Tarniée montairnarde. la Suisse pourrait, même après des échecs en plaine, déployer une Umv de résistance capable de hvsser de puissants enntMuis. Or nous n'avons pour le moment ni Tune ni Vautre ; nous n'avons pas la forteresse ; nous n'avons pas non plus Tarmée, au moins n'avons-nous pas une armée qu'on puisse dire versée dans la tacticpie de hi jîuerre des montagnes. Nos soldats sont bous tireurs, ce qui est un iinmd point : quelques bataillons sont presque exclusivement conq)osésde montagnards; nous possédons un petit nombre de batteries, deux, je crois, (lue Von peut transporter à dos de cheval ou de mulet par les sentiers des Alpes ; de temps à autre nos troupes ont essayé des manœuvres à la Furka. au Pilate. au Niesen, ailleurs encore. Mais ce n'est point assez pour nous assurer une supériorité incontestable dans la guerre des montagnes. On a vu des troupes étrangères, les troupes fran- (^aises, par exemple, s'y habituer très-promptement. Elles ont fourni quelques officiers qui s'y sont distingués, Lecourbe. entre autres. Les troupes russes elles-mêmes ont supporté avec une rare constance une série de marches à travers les Alpes, dont l'histoire n'offrait pas d'exemples jusqu'alors. Elles ont franchi coup sur coup des passages qu'on croyait impossibles. Est-il bien sûr d'ailleurs que la supériorité de notre tir soit aussi gramle aujourd'hui qu'il y a soixante ou quatre-vingts ans? Les années régulières

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et ix'iniaiH'iitcs nont-cllcs i>as sur les milices ravantage (l'être eiulureies à tous les genres de privations et de fatigues? Kt si (iuel(iues-uns (le nos bataillons montagnards luMiveiit sous ce rai)i)ort soutenir le ])arallèle, n'est-il i)as évident (ju'il n'en est pas de même du gros de l'armée suisse? Enfin ne doit-on pas craindre qu'avecleur forte discipline et leurs puissants moyens, les armées monarchiques des pays (pii nous avoisinent, ne réussissent en peu de temi)s à se tirer des difficultés de la guerre des montagnes aussi bien que nous avec notre seule aptitude naturelle V Si l'on pèse toutes ces raisons, on se persuadera peut-être que nous n'avons pas trop dit en affirmant que les deux choses nécessaires à une défense sérieuse des Ali)es, la forteresse et l'armée, nous manquent presque égalenient.

Il ne doit pas, il ne peut pas en être ainsi. Le pays qui possède les Alpes, dont les Alpes sont le refuge, doit être le premier dans la guerre des Alpes. Il n'est pas nécessaire que toute l'armée suisse y soit également préparée. Dans les montagnes de grandes armées sont rarement un grand avantage. Nulle part il ne faut éviter avec plus de soin l'embarras des cohues. Mais au moins devonsnous être sûrs d'avoir sous la main, le jour où l'ennemi s'approchera des Alpes, un corps d'armée de quinze ou vingt mille hommes qui soit sans égal pour la guerre des montagnes. Le moyen de l'avoir est de le former, de l'équii)er. de Tarmer et de l'instruire dans ce but.

11 serait facile (te le former. Nos montagnards sont là, Grisons, Glaronnais, honnnes des petits cantons, Oberlan-

NO rin: iok'IKWKssk. 223

dais. Valaisans. etc. H n'y a qu'à clioisir panni eux : mais encoîv faut-il clioisirV On n'est pasnrirssain'nu'Ut n)l)ust(', adroit et fort pano qu'on est né montagnard. Dans les batailles de ])laine, il est des moments où la (juantité importe plus que la (jualité, et où tout honmie est bon parce que tout honnne contribue à iaire masse. A la montajrne il n'en est pas ainsi. Le couratj;e individuel, l'adresse du cori)s et de l'esprit y trouvent un exercice de tous les instants, et chaque homme y vaut pour lui-même. Le soldat monta.ixnard doit être chasseur de chamois. Il ne sentira pas le poids d'un sac chargé de provisions pour plusieurs jours ; il soutiendra sans sourciller une marche de dix.douze, quinze lieues. ai)rès quoi il dornnra à la belle étoile, pour recommencer le lendemain. 11 aura la poitrine forte et le jarret infatigable; il gravira lestement les pentes les plus ardues, et les descendra au besoin avec la rapidité des quartiers de roc qui roulent sur les pentes ; à peine aura-t-il paru sur les hauteurs, que l'ennemi, sans avoir eu le temps de se reconnaître, se verra chargé, débordé, culbuté. Il sera sobre: il se contentera de l'eau de source si l'eau-de-vie vient à manquer: il aura la vue pensante, l'œil ouvert, le pied sûr, la tête incapable de vertige, le bras toujours ferme, le sang toujours froid, Tesprit prompt et inventif, et la conviction qu'il n'y a rien d'impossible à qui sait oser et vouloir. Le soldat montagnard doit avoir le génie montagnard: en temps de guerre il sera chasseur d'honnnes connue en temps de paix chasseur de chamois. Quiconque connaît la population de nos montagnes sait qu'il n'y a pas un village dans

224 ij:s aij'Ks siissks.

les valh'cs i\v^ Aljx's ou l'on ne rencontre (juchiues honnncs (|ui reiM)ii(lent au |)oitrait (jue je viens (l(; tracer. Pourquoi les noyer dans de glandes masses V Ce sont autant de Ibrces (jue nous ])erdons à i)laisir. A la monta-ine ils sont incoini)arables; à la i)laine ils ne valent pas beaucoup mieux (pie les autres, souvent ils valent moins parce qu'ils y sont déi)aysés et pei'dus. Uéunissons-les ; faisons-en un cor[)s si)écial, ([ui recevra un nom conforme à sa destination, qui aura ses chefs et ses divisions, et nous aurons les éléments (Tune armée des Alpes invincible dans les Alpes.

.le dis les éléments, car le soldat ne fait pas tout à la i;ueire. ( )n ])eut par de bonnes ou par de mauvaises dispositions obtenir de lui })lus ou moins. Une fois les hommes choisis, il s'agit de les équiper en vue des services que l'on attend d'eux. Point d'inutilités, telle est la première condition diin bon équipement i)Our la j^uerre des montagnes. Rien î)our la i)arade, tout pour le service. Croit-on peutêtre qu'uii sabre qui vous bat les flancs soit une chose commode pour courir les précipices? et cette redingote en drap, avec ses pans qui flottent, son col raide, son interminable rangée de boutons ? et ces épaule ttes qui vous élargissent le corps et frottent contre les rochers? — Le vêtement du soldat montagnard doit dessiner le corps sans le gêner, do manière à lui permettre de déployer toute sa souplesse. Souliers ferrés, avec possibilité d'y fixer des craml)ons sans perdre de temps, bas de laine, pantalon court, guêtres longues, chemise de flanelle, veste de laine, chaude, moelleuse, mais pouvant s'ouvrir largement par devant,

nopkm: FoirrKKKssK. 225

soter ot so ivmottiT vu un tour dt» nuiiiKcoitVurc (|ui tienne à la t^te, basse, i)as trop chaude, lép^ère, onibraiicant les yeux, à leprinive de la pluie; petit sac, commode à p(n-ter, plus étroit que le dos; bonne capote pour les nuits froides : ])oint de croisée, rien de raide. ni de prenant, rien qui Hotte. ])oint d'appendices embarrassants, un ceinturon souple pour la ixiberne. et la giberne elle-même aussi simple et aussi portative que possible : voilà à peu près le vêtement et 1 équipement du soldat montagnard. Ce qui vaut le mieux i)Our le touriste est aussi ce qui vaudrait le mieux i)0urle soldat. Tout doit être combiné en vue d'obtenir un maxinuim de souplesse et de rapidité. D'ailleurs des couleurs sombres, le gris obscur des rochers, le brun des troncs d arbres : que toute une troupe puisse se faufiler par les sentiers de la montagne sans attirer les regards.

En fait d'armes, le fusil. Embarrassant pour la marche, le sabre serait nul pour l'action. Les cailloux du chemin rendront plus de services au soldat de l'armée des Alpes que le sabre qu'il traînerait après lui. C'est une question de savoir si la baïonnette elle-même lui serait réellement utile. Les charges sont rares dans la guerre des montagnes, et le plus souvent si Ton se jette sur l'ennemi, c'est comme à Rothenthurm. la crosse en l'air. Je vais dire une chose qui paraîtra ridicule à quelques-uns. mais que les hommes habitués à la montagne ne trouveront pas déraisonnable : un bâton ferré rendrait au soldat montagnard ]>lus de services qu'une baïonnette. Il est des pentes où

226 LKS ALPES SUISSES.

Tappui d'iin bâton est absolument nécessaire pour marcher avec sûreté et rapidité. Le bâton représenterait une économie de temps, qui dans bien des cas pourrait être considérable. Ce n'est pas pour rien que le chasseur de chamois, malgré l'embarras de son sac, de sa carabine, et du chamois qu'il rapportera peut-être, a toujours son bâton dans la main. Mais l'essentiel est le fusil. Le soldat montagnard doit être un fin tireur. Il lui faut un fusil léger, mais sûr, une arme de précision. Si le tir est rapide, tant mieux; mais il est encore i)lus important qu'il soit trèsjuste. Dans la plaine, où l'on a souvent des masses devant soi, il peut être avantageux de ne pas se donner le temps de viser, mais de faire pleuvoir les projectiles dans une certaine direction générale. On se rattrape sur la quantité. A la montagne, il en sera rarement ainsi. Les accidents du terrain ne permettent pas aux compagnies ennemies de cheminer serrées; elles manoeuvrent de concert plutôt qu'en masse; elles se déploient sur les pentes, ou filent par des sentiers étroits ; et il faut bien, si l'on ne veut pas perdre sa poudre et ses balles, ajuster un homme après l'autre. Le tir le plus meurtrier n'y sera pas le plus nourri, mais le plus précis. On apportera donc tous les soins possibles au choix de l'arme à feu. Il faut que pour la portée et la justesse elle soit constamment à la hauteur de ce que l'art moderne a inventé de plus excellent.

L^innée des Alpes se composera essentiellement d'infanterie ; ce n'est pas que l'artillerie ne puisse, à l'occasion, lui rendre de grands services, mais il la faudrait porfafivc.

NO'I'KM-: KOin'KKKSSE. 227

I.o problème ost-il insoluble V D'autres en jiij^eroiit mieux (jue moi. On peut en cberelier la solution de deux côtés : rendre les pièces plus léiières ou choisir des artilleurs assez forts pour faire à l'occasion le service des mulets. Nos batteries actuelles de montagne permettent de supposer qu'il ne serait pas impossible, en com])inant les deux moyens, d'obtenir le résultat voulu. Dans une course au Pilate, il y a quelques années, les artilleurs de la batterie des Grisons tirent porter leurs pièces à dos de cheval jusqu'à la galerie du Krisilocb ; arrivés là, ils les chargèrent sur leurs épaules et passèrent. Dans une autre excursion militaire, par un mauvais sentier, au bord du lac de Thoune, un paysan prit un des canons sur son épaule et le porta pendant plus d'une heure, tout en fumant tranquillement les cigares que lui donnaient les officiers. Ces tours de force nous semblent toucher aux limites de l'impossible ; mais une partie de la population des Alpes est tellement habituée à porter de lourds fardeaux qu'on y trouverait sans peine des porfe-canoKS pour plusieurs batteries. Dernièrement encore, je voyais un homme d'Artli partir pour le Righi avec trois coffres entassés les uns sur les autres, pesant ensemble plus de cent kilos, c'est-à-dire à peu près autant que les pièces de deux de nos batteries de montagne. 11 mit quatre heures pour monter dans cet équipage d'Arth au Righi-Kaltbad : un touriste, cheminant de son pied léger, aurait eu quelque peine à le distancer. Le lendemain le même montagnard en fit à peu près autant. Ce serait déjà quelque chose que d'avoir pour le service de chaque pièce

i'JH LKS Al.I'ES SUISSES.

deux compaj^iions de cette force. Si on réussissait en outre, ou bien à alléger les pièces, ne fût-ce que d'une vin^^taine de kilos, ou bien à inventer des engins qui permissent de les traîner ou de les porter commodément à deux ou à trois, on serait bien près d'avoir résolu le problème. Le mieux, sans doute, serait d'avoir des bouches à feu faites de i)lusieurs parties qui se visseraient et se dévisseraient. Il paraît que ce n'est pas possible ; on n'obtiendrait jamais une jointure assez exacte. Mais supposons un instant que ron réussit à écarter cette difficulté, et que quelque habile fondeur ou forgeron nous apportât le modèle d'une pièce de deux livres, qui pourrait en dix minutes être démontée, après quoi les artilleurs la chargeraient sur leurs éi)aules et j)artiraient gaiement pour un voyage de ipielques lieues : ce serait un petit présent à offrir à la Prusse; pour nous ce serait un cadeau d'un prix inestimable. Qu'on se figure d'un côté une armée ennemie, tirant son artillerie dans les gorges des Alpes, embarrassant les chemins de ses attelages, et se faisant suivre de ses canons sans réussir à les mettre en batterie ailleurs que sur les grandes routes et dans les fonds plats des vallées ; de l'autre une armée ayant à sa disposition une artillerie portative, que n'arrêteraient jamais les difficultés des chemins, à ([ui les sentiers serviraient aussi bien que les routes, et (\m trouverait moyen de se déployer en batteries dans les gorges sauvages et sur les pentes ardues. Ne voit-on ])as quel innnense avantage! On dit, je le répète, la chose impossible, les canons seront toujours de lourdes machines

NOTKi: KOIMKK'KSSE. 22!»

faites (ruiic i)iè('(': mais encore amidiis-iioiis toi-t de ne |)as cheirher à tourner la ditheiilté et à nous approcher du but par d'autres moyens. Nous nous fatiguons à suivre les progrès que font nos voisins, c'est fort l)ien; mais ne nous arrive-t-il i)as d\)ul)liei (pielipiefois (pie les i)ro^Tès qu'ils cherchent à faire sont ceux (pii leur conviennent, et (pi'il y en aurait d'autres, plus utile> pour nous ([ue i)()ur eux. (pie nous devrions tâcher (raccomj)lir par nous-mêmes. 11 faut entre autres {\\w nous ayons des armes tellement ai)propriées a la nature de notre pays ipie chez nous du moins nous soyons les mieux armé>.

L'artillerie n'est pas la seule arme spéciale (lui pourrait être d'un grand secours à une armée des Alpes. Elle aurait un corits du génie a elle particulier. Ceci est (U* toute importance. Une des grandes difficultés qu'une armée rencontre à la montagne est l'étroitesse des chemins et sentiers. Souwarof arrivé à Fluelen, au bord du lac des Quatre-Cantons, et n'ayant pas de barques pour passer le lac, dut s'engager dans un chemin de montagnes où, en plusieurs endroits, ses hommes passèient un à un. Quand la tête de la tile arriva de l'autre côté, sur le versant de la Muotta, la (lueue venait à peine de quitter la vallée de la lieuss. Dans la jilupart des cas il sera facile de jjarer a cet inconvénient. Une corde de sûreté fixée au roc et faisant barrière, un chemin de planches assujetti i)ar queb^ues crochets de fer. des i)as taillés à la pioche ou à la hache, auront bientôt raultii)lié les lignes de passage. Mais il faut un corps du génie qui ait l'habitude de ces sortes de tra-

vaux, et les moyens indispensables pour les faire rapidement et sans hésitation. Il y a quelques années, lors de je ne sais quel rassemblement ou quelle école militaire, un commandant eut l'idée de faire faire à sa troupe le tour de la Dont du Midi, en remontant par le Val d'IUiez pour redescendre par Salanfe, ou vice versa. Ce passage pourrait bien un jour avoir quelque importance, car il tourne la position de Saint-Maurice. Il fallait, pour l'exécuter, franchir le col de Suzanfe. Les personnes qui furent chargées d'examiner les lieux revinrent en disant que l'exécution de ce projet était impossible, qu'on ne ferait passer ni pièce de canon, ni mulet, et que les soldats eux-mêmes ne défileraient qu'un à un. avec force' gymnastique. Un seul endroit cel)endant otfre des difficultés sérieuses, le pas de Bonavaux, qui est bien, comme le nom l'indique, un pas, c'est-àdire, pour parler exactement, l'affaire de quelques pas. Au m.oyen d'échelles de corde ou d'autres engins, on y eût trèspromptement créé plusieurs lignes de passage, et il eût suffi de quelques heures de travail pour ouvrir un chemin à de l'artillerie à dos d'homme, peut-être même à de l'artillerie à cheval. La surface des rochers des Alpes est ordinairement éraillée, fissurée, et la pioche y a beau jeu. On aurait sous la main des hommes admirablement préparés pour ce service, entre autres ceux qui sont chargés dans le Valais de l'entretien de ces aqueducs suspendus aux roclîers, par où les eaux des hauteurs sont amenées dans les champs et dans les vignes de la plaine. Le nombre des passages facilement accessibles à une armée pourrait être ainsi dou-

NOTRE FOUTERESSK. 231

l»lé. Il en sera des soldats coiiiine des touristes. Autrefois un lionnne qui avait été sur le Mont-Hlane était (iuel(|u"un d'extraordinaire. On le montrait. Aujourd'hui c'est une distinction qui tend à devenir aussi connnune que celle du ruban roui^e à la boutonnière. Je ne i)()uss(» jias la manie ali)estre jusqu'à vouloir faire grimper nos soldats au sommet du Mont-Blanc, qui ne wons appartient pas ; je ne veux pas même les envoyer tirer quehpie salve (riionneur sur la cime du Mont-Rose, quoique la Dufour-Spitze ne doive pas leur être un ]V\v indiiférent ; mais je suis bien sûr que dans ce genre aussi il n'y a qu'à vouloir et savoir s'y prendra, pour trouver aux choses beaucoup moins d'impossibilités qu'on ne croit. En 1798 le- passage du Panix a été pour l'armée de Souwarof un coup de désespoir, un extrême et dernier moyen de salut ; aujourd'hui déjà l'idée de le passer pourrait entrer dans les combinaisons de nos chefs. Une armée des Alpes, qui aurait l'habitude des expéditions alpestres et qui serait montée en conséquence, n'y verrait rien que de très-simple: elle le passerait non pour fuir, mais pour com])attre : elle se plairait à y attirer l'ennemi : ce serait son pain quoditien, et il lui faudrait davantage pour l'étonner. Elle ne craindrait pas même au besoin certains passages glaciaires. Il en est de faciles; il en est qui le deviendraient moyennant quelques heures de travail: autre besogne pour un corps du génie. Ceux qui sont réputés mauvais, ne le sont le plus souvent que pour les personnes qui n'ont pas l'habitude du glacier. On comprend l'immense supériorité d'une armée pour laquelle les difficul-

tés ne (•oiiiincnceraient qu'au point où pour de l)onnes troupes ordinaires conimencerait Tirapossible. Cette supériorité, nous rac(juerrons quand nous le voudrons.

Ainsi formée et équipée, l'armée des Alpes ne demande plus (lu'à être exercée. Ici encore on ne perdrait pas de vue le but spécial. Il y a dans l'instruction (jue l'on donne au soldat de la plaine bien des choses (jui sont d'une utilité douteuse pour celui qui est destiné à combattre dans la montagne. Je ne sais si l'on se fait une juste idée des différences qu'il devrait y avoir entre l'instruction de l'un et celle de l'autre. Elles seraient grandes, et on les verrait se marcjuer dès le début. La première chose que l'on apprend au soldat ordinaire, est de marcher au pas, de marcher serré, de marcher aligné. On y consacre un temps considérable. On fait décomposer le pas, on a des vitesses réglementaires, on essaie de l'une puis de l'autre. Peut-être y met-on parfois (luelque pédanterie ; pourtant il est nécessaire que le soldat subisse cette école. Il sera sans cesse appelé sur le cliami) de bataille à des manœuvres en masse, soit pour enfoncer les lignes ennennes, soit pour opposer à la cavalerie une résistance suffisante. Il faut qu'une colonne ait de la solidité dans la défense et du poids pour l'attaque. Elle ne l'aura qu'à la condition d'être toujours serrée et de se mouvoir sans se relâcher. Il est donc urgent de faire disl)araltre tout ce qu'il peut y avoir de gauche ou de trop individuel dans les allures de chacun. L'hidividu doit apl)ren(lre à régler si bien ses mouvements sur ceux de la masse ([ue toute la colonne se balance et se meuve comme

NOTRE FORTEKESSK. 233

un seul homiiu'. CVst ce (luon a le plus de jumuc à ()l)t(^uir (le nos soldats montai^nianls, quand ils sont incorporés dans nos bataillons; sous ce rapport, ils sont très-inférieurs aux hommes de la plaine. Us ne savent i)as marcher au i)as; leurs aliiiuements sont nKiiK^ués; ils les corriii'ent lentement et gauchement : sur les routes leurs colonnes s allongent outre mesure. On a beau les exercer, une comi)agnie de soldats citadins remporte toujours en ce point sur uni^ compagnie de soldats montagnards. Cela même est unr indication de la nature. On aurait tort de la négliger. C'est rhal)itude des chemins de la montagne qui donne aux habitants des Alpes cette irrégularité d'allures ; s'ils doivent combattre dans les Ali)es. il est bien inutile de perdre un temps précieux à les en corriger. Exiger ([u'uiie troupe gravisse au pas et en colonne serrée une rampe un peu longue et ardue, serait exiger l'impossible. La guen*e des montagnes suppose une grande liberté d'allures. C'est là que l'individuahté triomphe, et l'instruction du soldat montagnard reposera en grande i»artie sur des principes diamétralement opposés à ceux qui dirigent le plus souvent l'instruction nécessaire pour la guerre en pays plat.

C'est à la montagne, il est à peine besoin de le dire, que les recrues de l'armée des Alpes auront leurs écoles et leurs champs de manœuvres. A peine auront-elles acquis les éléments indispensables à toute espèce de troupe, qu'on les transportera sur le terrain pour apprendre aux honnnes de chaque peloton, aux pelotons de chaque compagnie, et ainsi de suite, à combiner leurs mouvements et à profiter de tous

234 LKS ALPES SUISSES.

les accidents du sol ])Oui' varier les moyens delà défense et de ratta(iiie. ( )n aurait tort de les confiner sur les hauteurs ; ils pourront voir la plaine aussi, de la même manière et pour les m^Mues raisons que l'on fait faire quelquefois à nos troupes actuelles connaissance avec la montagne. La spécialité ne saurait être poussée à ce point qu'elle entraîne incapacité totale en dehors des conditions oii elle s'exerce ; mais tandis (lue nos troupes ordinaires font un accessoire de leurs manœuvres à la montagne, l'armée des Alpes (Ml fera son affaire essentielle, son étude de chaque jour.

Il y a quelque différence pour une armée entre l'instruction et l'exercice. L'armée instruite est celle qui exécute avec stireté, facilité et précision toutes les évolutions réglementaires, même les })lus compliquées; qui retrouve toujours son ordre, et ne s'embarrasse jamais dans les marches et contre-marches nécessaires pour se déployer, se former en carré ou en colonne, qui est rompue à l'école de pcîloton, de bataillon, de brigade, etc. L'armée exercée est celle qui a pratiqué la guerre ou qui du moins l'a souvent sinuilée, et que les accidents et les cas fortuits ne prendront pas au dépourvu. Il est fort à désirer qu'une armée ordinaire soit sérieusement exercée; mais il convient (jue tout d'abord elle soit instruite à fond. L'armée des Alpes aura surtout besoin d'être exercée. Elle le sera à ce point que, même dans le cas où elle n'aurait jamais vu le feu, on puisse la tenir pour éprouvée. Au moins le sera-t-elle suffisamment pour que l'on i)uisse garantir son ai)titude à supporter les priva-

NOTRE FORTKRKSSE. 235

tioiis t't It's fiitij^ues. et son iiitt^llimMicc à protitcr des avantages quotiVe un sol aussi accidenté que celui des chaînes de nos Alpes. Tour une armée ordinaire, Texercice est une application d'instruction: junir rarniéc des Alpes rinstruction naîtra plutôt de l'exercice, instruction pratique portant sur tous les moyens i)ossil)les de tourner les difficultés, de dérober sa marche, de combiner les end)uscades et les surprises, de déjouer celles dont on pourrait être victimes, et ayant toujours pour base Vétude approfondie et minutieuse des localités. La géogi'aphie alpestre, non telle qu'on peut rapprendre sur la première carte venue, non pas même telle que renseigne la magnifique carte Dufour : mais la géographie vivante, apprise sur les Ueux, avec observation de chaque détail : voilà la clef de toutes choses dans la guerre des montagnes. Les Alpes sont un lab}Tinthe ; l'étranger s'y perd : il lui faut une longue habitude pour api)récier les distances, les obstacles, les ressources, ce qui est infranchissable et ce qui ne l'est pas. L'armée des Alpes n'aura aucune de ces illusions, ni aucun des mécomptes qu'elles entraînent. Elle sera à la montagne conmie chez elle; elle en connaîtra toutes les avenues et toutes les issues, et il y aura sûreté dans chacun de ses calculs.

Cette instruction, reposant essentiellement sur une étude; minutieuse de géographie militaire, sera plus encore celle des officiers. Le mininmm que l'on doive exiger du soldat est ce qu'on poun'ait appeler l'instinct de la montagne, développé par l'exercice. On demandera (mi outrcî de l'offi-

236 l^HS ALPES SUISSES.

cirr Im ('omiMissîince positive des Alpes, de leurs routes, dr leurs sentiers, de leurs passages de toute nature et des facilités qu'ils peuvent offrir dans chaque occasion donnée. Il connaîtra de ])lus l'histoire militaire des Alpes ; il aura. si possible, visité les champs de })ataille ; il se sera rendu compte des manceuvres exécutées dans les campagnes d'autrefois; il saura i)Our(pioi les unes ont manqué, i)Oui- (luoi les autres ont réussi, et surtout il comparera ce qui a été fait avec ce que les moyens nouveaux permettraient de faire. L'officier de l'armée des Alpes aura plus que tout autre besoin d'une supériorité réelle, parce que son rôle sera moins subordonné. A chaque instant il lui sera confié des missions (jui feront de lui un général en chef au petit pied. Tantôt ce sera un poste à garder, tantôt une diversion à opérer, tantôt une contre-manœuvre tournante à opposer à celles que pourrait tenter l'ennemi , et il arrivera trèsordinairement que pour exécuter les ordres reçus il devra s'isoler, et ne pourra attendre ni renforts ni directions ultérieures. Des missions de toute importance pourront être confiées à des chefs subalternes. On n'emploiera pas plus de cent honnnes, je suppose, à la défense d'un poste qui n'exigerait pas plus de monde; mais il se pourrait fort bien que, si ce poste était forcé, d'imi)ortantes cond)inaisons fussent compromises, de grands résultats manques. On voit la responsabilité (^ui peut peser sur l'officier montagnard, et combien il importe^ de le choisir avec discernement et de l'instruire à fond. Dans les guerres de plaine l'officier fait souvent nombre aussi bien que le soldat. Il connnande

NOTRK lOKrKKKSSK. 287

iiiK' coiui)aj;nio (lui a sa i)la((' mariiuce dans un l)ataill()ii, lequel se serre dans un ré^inuMit ; il répète les ordres qu'il reçoit, il donne Texcniple. et de sa conduite dépend souvent rélan de ses honnnes. La tâche est déjà belle ainsi; celle de Tofficier montagnard sera plus difficile. Une ])lus grande latitude sera laissée à son initiative; il ])ourra à tel moment donné jouer un rôle souverain dans les combinaisous stratégiques d'uue campagne; et il ne s'en tirera à sou honneur que s'il unit à un grand courage et à une exacte ponctualité, (luehpu» chose des qualités qu'exige le connnandement supérieur. Dans l'armée des Alpes chaque officier sera dans sa sphère une espèce de général en chef. Il se peut (pi'en pays plat une bataille soit gagnée sans (lue la grande majorité des officiers sache rien des vastes combinaisons au succès desquelles ils doivent contribuer. Le chef suprême peut n'avoir confié son secret qu'à quelques-uns. réservant à tous les autres le rôle d'une obéissance et d'un courage passifs. Il n'en sera pas souvent de même dans la guerre des montagnes. Il y faudra une combinaison d'actions individuelles qui ne peut être obtenue que si tous connaissent le but à atteindre, une harmonie de mouvements indépendants que l'obéissance passive ne procurerait jamais. Cette guerre est à tous les degrés de la hiérarchie militaire, du chef au simple soldat, celle de r initiative et de l'intelligence.

Voilà notre armée des Alpes formée, équipée, exercée, I)rête à combattre. Elle sera forte de quinze ou vingt mille hommes ; on peut sur ce point laisser (luelque latitude. 11

'238 LKS AI.PKS SUISSES.

(Ml faut toujours (hius les ut()])ies; les rêves trop précis fatigucMit riuiaginiition. Mettons dix mille, si Ton veut, il n'importe : je la tiens pour invincible. Qu'on veuille bien se la figurer. Une armée ainsi composée et préparée sera nécessairement victorieuse à moins qu'elle ne soit forcée au combat dans des conditions tout à fait défavorables. Mais elle ne i)Ourra i)as être forcée au combat. Elle aura sur toutes les armées qui lui donneront la chasse l'avantage de la mobilité, et quand l'ennemi croira la tenir elle glissera entre ses doigts. Je la supjiose pour le moment dans la vallé d'Urseren. Elle compte dix mille hommes. Pour y être bloquée et réduite par la force il faudra que l'ennemi ait au moins quinze mille hommes dans la vallée d'Uri, autant dans le lïaut-Valais. autant dans la vallée du Rhin, autant dans la Lévi.ntiiie. Voilà donc soixante mille hommes nécessaires pour en réduire dix mille. Et notez bien que c'est un miiiiiminr. pour être dans le vrai il faudrait dire quatrevingt mille, car l'armée des Alpes ne sera pas embarrassée ])our avoir promptement raison d'un corps détaché de quinze mille hommes. Il faudra en outre que ces quatre corps manœuvrent simultanément, l'un tenant ferme au trou d'Uri, les autres passant la Furka, l'Oberalp et le (xotthard, de manière à resserrer le cercle autour de la petite troupe des montagnards. Mais ce n'est pas chose facile que de manceuvrer avec quatre corps d'armée, séparés par de hautes chaînes de montagnes, et sans communication les uns avec les autres. Quand l'un touchera au but, lautre sera encore à quelques journées de marche ; l'un attaquera

avant qiio Taiitiv soit en linni'; v{ les niontaj^nanls seront prompts à tirer parti dn moindre nunKjne d'ensemlde dans les mouvenuMits de rennemi. Mett()ii> (jne tout lui réussisse, et que ses colonnes débouchent au même instant sur les hauteurs de la Furka. du (iotthard et de TOIx'ralp. Le cercle va se fermer: il n'y a plus d'espoir })0ur l'armée des Alpes; il ne lui reste (piïi i)oser les armes. Allons donc 1 il lui reste le choix entre une demi-dou/aine de i)assages obliques, de sentiers invisibles qui tilent entre les armées convergentes, à Tabri de leurs coups: la carte ne les indi([ue pas; ils n'existent pas pour une armée ordinaire; mais ils existent pour l'armée des Alpes : elle en choisit un. et s'y engage sans hésitation. L'ennemi se fatigue à Ty suivre ; il est distancé, il perd la trace des montagnards, et deux jours après ils apparai>sent soudain sur les derrières de Tun des corps qui avaient entrei)ris de les forcer. ( )r toutes les vallées de la Suisse, à peu [)rès sans exception. sont des vallées d'Urseren : au moins le seront-elles pour l'armée des Alpes. Pour la réduire il faudrait la bloquer, et nulle part l'ennemi n'y réussira sans diviser ses forces à l'infini, et recourir à un système de cordon cent fois plus illusoire et i>lus périlleux pour l'attaque (jne pour la défense. Pendant que l'on manœuvre ainsi, que l'armée des Alpes échappe à toutes les tentatives que l'on fait pour la cerner, et s'évanouit comme i)ar enciiantenicut au moment où l'on croit la tenir, elh^ profite de toutes les occasions pour s'emjiarer des convois ennemis. })our surprendie les aiTière-gardes. pour passer au travers d'un corps en

marche, ou lui faire payer par des centaines et des milliers de morts hi passage d'un torrent ou d'un défilé. Parfois même, elle engage une action décisive, mais dans des conditions qui rachètent son infériorité et qui font que l'ennemi est plus embarrassé que servi par le nombre de ses soldats. Ayant la mobilité, elle peut choisir l'heure et le lieu. On croit la réduire à un rôle purement défensif ; en réalité c'est elle qui attaque. Pour elle il n'y a plus d'impasse dans les vallées des Alpes, pour l'ennemi il n'y a plus de li(ni de sûreté. Il est comme le lion harcelé par une mouche insaissisable, et par une mouche qui sait piquer ; il se démoraUse à cette lutte inégale, il y perd goutte à goutte son sang et son courage. Bientôt tous les défilés des Alpes ont été jonchés de ses cadavres, et si l'hiver ne venait pas à son secours, si la difficulté de vivre ne se faisait pas sentir aussi à la troupe des montagnards, la lutte où il s'épuise se terminerait fatalement par la retraite ou par quelque grand désastre. Encore n'est-il pas sûr que l'hiver et la disette viennent à son secours. Il y a contre l'un et contre l'autre des ressources dans la forteresse. Quand la famine la presse, la petite armée des Alpes vient s'y ravitailler; quand la neige rend impossible la guerre des montagnes, elle vient encore s'abriter sous son feu ou derrière ses remparts, et elle se retrouve au printemps prête à recommencer, aussi fraîche et alerte que l'année d'avant.

Mais où la placerons-nous cette forteresse inexpugnable qui sauvera l'armée des Alpes des seuls ennemis qui pour-

NOTKi: l'ORTKKESSE. 241

raient l\ vaincre, l'hiver et la fainiV Nous la i)laceruns l'n un li(>u tel qu'elle ni' })uisse jamais être bloquée, afin que les connnunications soient toujours ouvertes entre elle et la troupe des niontannards. dans quelque expédition qu'ils se lancent. Les honnnes qui se sont occui)és de la question pour autre chose que pour spéculer en Tair. les militaires, gens positifs, ont parlé de Senq)ach. de Lucerne et du Burgenstock. un des rochei-s de TUnterwald. Sempach est un beau nom; mais ce n'est pas à Sempach que nous bâtirons notre forteresse. On Tv investirait trop aisément, car c'est la plaine déjà, la plaine ouverte, et la troupe des montagnards pourrait être réduite à en suivre le siège du haut du Righi ou du Pilate. Lucerne est une ville charnu\nte. qui a besoin d'air et d'espace. Nous ne la condamnerons pas à devenir une forteresse. Elle est trop dominée d'ailleurs, et il faudrait pour la rendre imprenable trop de travaux avancés. ^Lais le Burgenstock, voilà notre affaire. Je soupçonne ceux qui l'ont désigné d'avoir nourri dans leur esprit la chimère de l'armée des Alpes.

Le Burgenstock est toute une montagne, mais une montagne parfaitement isolée, et qui ne tient à aucune autre. Elle s'avance dans le lac des Quatre-Cantons. où elle plonge à pic. en face de Weggis. A l'occident elle est baignée par le golfe de Stanzstadt. au nord par le grand bassin du lac, à Torient par le golfe de Buochs : trois fossés creusés par la nature, qui enceignent déjà notre forteresse. Au sud, entre Buochs et Stanzstadt. s'étend une i)laine fertile, semicirculaire, d'environ une lieue et demie de longueur. Elle

a été créée par les alluvions de Tune des rivières de PUnterwald, TAa (rp.iigelberg, et la séi)aration est tranchée entre la plaine et la montagne. Point de collines intermédiaires. Le Burgenstock, dont la pente ardue est tantôt l)oisée, tantôt i)récipitueuse, domine immédiatement cette belle arène. Le dessus de la montagne n'est ni un dos d'âne, ni un idateau, ni une crête; c'est un bassin, toute une vallée sans issue pour les eaux, et Tune des plus agrestes qu'il y ait en Suisse, un nid charmant et spacieux. Les croupes dont elle est entourée la protègent contre tous les vents, sauf contre le vent du sud : elle n'est d'ailleurs pas trèsélevée, 700 mètres environ, de sorte que le climat en est doux, même en hiver. C'est là que nous bâtirons nos magasins et nos arsenaux. L'espace ne manque pas. On pourrait y loger des approvisionnements, des munitions et des armes pour toute l'armée suisse, et l'armée aurait encore de la place pour camper à l'entour, sans que jamais les bombes de Tennemi puissent arriver jusqu'à elle. Pour rendre cet asile inexpugnable, il suffirait de quelques travaux, surtout du côté de terre, et d'une flotille pour empêcher toute tentative d'abordage, toute attaque par le lac. Quant à un l)locus, la nature y a pourvu. Celui qui sera le maître de cette position et qui aura une flotille pour la défendre, sera aussi le maître du lac. Pour rendre impossibles les communications de la forteresse avec l'extérieur, il faudrait occuper en force non-seulement toutes les rades du lac, mais tous les points où un abordage serait praticable, sur un développement de rive de plus de vingt

XOTKi: I OKTKK'KSSE. 24:;

lieues. C'eut mille hommes ny suftiraieiit pas. Il nv a pas jusqu'aux commuuications avec la terre ferme (pii ne soient (lifticiles à couper, parce ([ue toutes les vallées, tous les versants, toutes les routes et sentiers de TUnterwald converirent vers la plaine dalluvions dont le demi-cercle entoure au sud le Burgenstock.et que l'Unterwald lui-même connnunique par un vaste système de passages rayonnants avec les I)lus irrandes vallées des Alpes suisses. On a sous la main les routes du Brunig et du Gotthard. avec leurs tenants et aboutissants, c est-à-dire les clefs des Alpes. On a Lucerne également sous la main, et non-seulement Lucerne, mais Kussnacht. Brunnen et toute la rive nord du lac, c'est-àdire les clefs du plateau suisse, et la possibilité d'y faire iiTuption partout. La position est unique. Il n'y en a pas de plus facile à défendre ; il n'y en a pas de plus centrale. Ce Burgenstock a été donné à la Suisse pour qu'elle ait un refuge inviolable, et un centre de résistance comme on n'en trouvera i)eut-étre nulle i)art ailleurs. Il faudrait un concours de circonstances bien malheureuses pour que, après une défaite, on ne pût pas s'y retirer par la route de Lucerne ou telle autre route directe, et dans le cas même où l'on se verrait rejeté dans la montagne plus à l'orient ou l)lus à Toccident. il serait encore facile d'y revenir par les routes des Alpes.

Ces deux choses étant données — l'armée des Alpes et le Burgenstock transformé en forteresse, devenu la cai)itale militaire de la Suisse — la défense nationale contre nos plus dangereux voisins, ceux du nord et de Touest, repose sur

une l)as(' solido, et le mécanisme général en devient d'une heureuse simplicité. Si Ton est attaqué du côté du Jura, le gros (le Tannée de plaine prend position en avant de Lucerne, s'échelonne derrière l'Aar, entre Fribourg et Aarau, de manière à surveiller toutes les issues du Jura et à être prêt à un(^ concentration pour se porter en force au-devant de l'ennemi. Si l'on est attaqué par le Rhin, les dispositions préliminaires sont les mêmes, sauf que le théâtre de la lutte est changé : on prend position plus à l'orient ; le centre sera à Zurich, et les ailes s'étendront plus ou moins du côté d'Aarau et de Coire. Dans les deux cas on assure ses communications avec Lucerne. Le Burgenstock est gardé [)rovisoirement par une partie de l'armée des Alpes; une autre partie peut tenir lieu de réserve à l'armée de plaine et assurer ses derrières; peut-être en aura-t-on détaché quelque corps pour défendre telle position qu'il serait hnprudent de dégarnir, celle du Luciensteig, par exemple. On l'utilise en un mot de manière à ce que toutes les milices ordinaires soient disponibles pour une première campagne de plateau. Si cette campagne est heureuse, tout est dit. Si elle est malheureuse, l'armée se retire en aussi bon ordre que possible vers sa base d'opérations ; elle va se réorganiser sous la protection du Burgenstock, dans la belle vallée de Sarnen, ou ailleurs, et la guerre des Alpes commence. Peut-être l'armée ordinaire pourra-t-elle bientôt entrer une seconde fois en campagne ; mais si le malheur la poursuit, si les défaites succèdent aux défaites, si elle est ramenée de nouveau dans les Alpes, si l'ennemi y pénètre à

NOTKK FORTKKKSSH. '24')

son tour, s'il envahit le pays de Seliwvtz, les vallées de Claris, d'Uri, de TOberland, il reste pour le tenir en échec le Burgenstock. où les débris de nos bataillons malheureux vont tenir garnison, prêts à tenter encore une nouvelle campagne, et l'armée des Alpes dont le rôle devient alors prépondérant, et qui des montagnes de TUnterwald voltige autour de l'ennemi, fondant sur lui dans toutes les occasions favorables.

Essaierons-nous d'évaluer de combien la force de résistance que la Suisse pourrait déployer ainsi, dépasserait celle qu'on peut lui supposer aujourd'hui avec ses arsenaux partout éparpillés, sans le refuge du Burgenstock, sans l'armée des Alpes pour réserve V Elle ne serait pas augmentée d'un iota, si, comme quelques-uns l'ont pensé, la Suisse, amollie par une longue paix, avait perdu sa trempe et sa vigueur premières. Il en est des peuples comme des hommes. Il y a pour leur courage une certaine mesure de souffrances et de privations. Si la nôtre est telle que la défaillance nous gagne après un échec ou deux, à quoi bon les forces mises en réserve ? Notre sort, dans ce cas, se décidera près de la fi'ontière, tout au plus aux portes de Berne, non loin des champs funestes de Fraubrunnen et de la Neuenegg. Mais si le petit nombre de nos soldats et l'insuffisance de nos moyens de guerre sont notre principale faiblesse, si la vieille Suisse n'est pas morte, qui ne voit que notre force en serait peut-être quadruplée? La chance fatale d'un désastre général au début de la campagne, d'un désastre capable de rendre impossible la défense des Alpes

clle-inenie, serait évitée. La grande tactique moderne, la tactique des coups décisifs, des succès poursuivis à fond, des campagnes enlevées, deviendrait impossible sur notre sol. Nous trouverions toujours où nous reprendre. Nous l)Ourrions être entamés, non point écrasés. Après nous avoir battus dans la plaine, l'ennemi nous verrait prêts à le recevoir de nouveau, plus redoutables que la veille même d'une première défaite, et nous apprendrions au monde ce qu'un petit peuple libre et prévoyant, décidé à subsister, peut se réserver pour les jours de lutte suprême de ressources imprévues et de puissance de vitalité.

Est-ce bien un rêve que nous venons de faire? Ce rocher du Burgenstock l'avons-nous inventé ? N'est-il pas là, attendant qu'on le consacre à devenir l'inviolable asile de nos libertés? Ces montagnards dont le pied ne sait pas broncher et dont l'œil n'a jamais visé à faux, n'habitent-ils pas nos Alpes? Toutes ces forces ne sont-elles pas à nous? Elles sont à nous et nous les laissons perdre. Cependant les temps sont difficiles, et la Suisse a coutume d'être prévoyante. Peut-être verra-t-elle s'il y a quelque chose dans ce rêve qui puisse devenir une réalité.

IXTERLAKEN

Une nappe d'eau continue s'étendait autrefois de Thoune à Brienz et fort au delà, dans TObcrland ])ernois. Elle mesurait plus de dix lieues de longueur, et sa largeur, peu variable, était en moyenne d'une demi-lieue. Vue de haut, elle devait représenter un tleuve élargi, innnobilisé, pris entre deux chaînes de montagnes, et remplissant le fond d'une vallée, dont ses rivages dessinaient les sinuosités. A peu près à égale distance de ses deux extrémités, un torrent, venant du sud, y déversait des eaux chargées de boues glaciaires. Il est probable qu'il n'avait pas encore de nom ; aujourd'hui on l'appelle la Lutscliine. Gontiée de toutes les cascades, grandes ou petites, qui tombent des flancs de la Jungfrau. du Monch. de l'Eiger et de plusieurs autres sommités, la Lutschine, après avoir parcouru l'étroite vallée de Lauterbrunnen, rencontrait soudain le grand lac, dont un golfe spacieux semldait fait exprès pour aller audevant d'elle et la recevoir au sortir des gorges de la montagne. Cependant elle en troublait les eaux. Elle ne cessait de chaiTier de la ten-e. du limon, des galets. A son embou-

250 r.KS ALPKS SUISSES.

churo se ton lièrent des dépôts considérables, (jui, petit à petit, comblèrent le golfe, après quoi ils s'avancèrent en l)romontoire dans le lac lui-même, tant et si bien qu'ils atteignirent l'autre bord. Le lac se trouva coupé en deux. La moitié qui s'allonge à l'ouest du côté de la plaine a reçu le nom de lac de Thoune ; celle qui s'enfonce à l'est, au sein de montagnes reculées, a formé le lac de Brienz.

Ce travail se continua. Séparés d'abord par quelques bancs de sable, les deux lacs le furent bientôt par des terrains plus étendus. Toute une plaine d'alluvions se formait à leurs dépens. Au temps des hautes eaux, elle devait être en partie submergée ; en automne, lorsque les glaciers ne fondent plus, elle devait être à sec. Pays vague, comme le sont les deltas de rivière, elle semblait vouée à la stérilité. Mais il y a toujours une loi qui préside à ces lentes formations, et l'ordie finit par s'y dégager de la confusion première. Cette jilaine ne devait pas être parfaitement plate; elle reproduisit la pente générale de la vallée, qui est presque insensible en cet endroit, mais qui n'est pourtant pas absolument nulle; puis en s'exhaussant, elle opposa une digue au lac supérieur et en éleva le niveau. Dès que les eaux du lac de Brienz se trouvèrent plus hautes que celles du lac de ïhoune, un écoulement devint sensible dans les flaques croupissantes, par lesquelles ils communiquaient encore, et il se forma de Tun à l'autre un canal de plus en plus marqué. La Lutschine, il est vrai, continuait à couler plus ou moins au hasard sur ce fond presque plat; cependant ses

INTF.Ix'LAKKN. 251

propres (lc])ôts lui faisant obstacle à iiiesure (iiTils s'accuimilaient sur im iH)int. des terrains assez étendus finirent par être à Tabri des divauations du toncnt. I/aspeit (le ce sol, récennnent énieriié, n'était i)as encore bien réjouissant. Ici résinaient des champs de sable et pilets, où s'essayait une véiîétation îirossière : ailleurs, dans le voisiuaiîe des lacs, s'étendaient des marais et des prairies de roseaux. Cependant. i)art()ut où il n'était pas tro]) Immide, le sol s améliora. Aux «graminées des plaiïes sablonneuses s'ajoutèrent des broussailles, des arbrisseaux, des pins, des sapins : une couche de bonne terre végétale se forma de leurs dépouilles, et quelques essais de culture purent être tentés. Quand Thounne y eut mis la main, les pro<.rrès furent plus rapides. On défricha, on creusa des rigoles pour Técoulement des eaux stagnantes ; des îlots de terres labourées apparurent au milieu des sables et des marais ; on s'aventura jusqu'à y bâtir ; des hameaux s'y groupèrent, et bientôt toute une population réunit ses efforts pour conquérir à l'agriculture la plaine (Ventre les lac.% d'Interlaken, comme la nature elle-même semblait l'avoir baptisée.

De progrès en progrés, le temps vint où un bourg entouré de remparts, presque une ville, semt de centre aux hameaux isolés. On choisit pour le bâtir un lieu de facile défense, entre le i)i<Ml de la montagne et le principal des canaux d'écoulement i)ar où sechappe la rivière qui verse dans le lac inférieur le trop i)lein du lac su])érieur. Cette rivière s'appelle l'Aar ; Uî bourg re(;ut le nom (rUnterseen.

A quelque distant; s'élevèrent les murs crun couvent d'hommes, à côté duquel il y eut bientôt un couvent de femmes. Des châteaux couronnèrent les collines. Bourgs, châteaux, couvents, villages, subirent pendant des siècles les fluctuations des révolutions politiques. Longtemps le bourg fut misérable; en revanche, les couvents étaient riches. Les péclieurs d'Unterseen végétaient dans de tristes masures ; les moines, leurs voisins, embellissaient leur demeure et en transformaient les abords en un parc digne d'une résidence princière. Aujourd'hui tout a bien changé. Les châteaux sont en ruines ; le bourg est une petite ville ouverte, fort agrandie, et dont les habitants, hbres citoyens d'un canton suisse, sont affranchis de toute sujétion. Ce qui reste de l'un des couvents est occupé par les bureaux d'une sage administration locale, la préfecture, je crois; la plus grande partie de la plaine est semée de beaux villages ou de riantes maisons. La population a peut-être décuplé depuis trois siècles. Le long de la grande avenue du couvent, dont les ombrages ont été soigneusement conservés, s'élèvent des hôtels splendides ; chaque année on en voit surgir de nouveaux, et l'on dirait qu'ils poussent de terre. Ce sont moins des hôtels que des palais, entourés de jardins de luxe. Ils forment une espèce de boulevard, qui l)orte plus spécialement le nom d'interlaken. L'Europe élégante s'y donne rendez-vous dans la bonne saison. Quiconque veut y séjourner est sûr d'être bien reçu, et de trouver tout le confort désirable, moyennant une bourse complaisante à s'ouvrir, car le temps n'est plus de l'antique hospi-

I NT K Kl. A KEN. 258

talité. Interlakon est un lion (lu'il faut avoir vu, connue. Xaples, connue les bords du Rhin, et Ton affirme ([u'il n'y a rien de plus beau dans le monde dos Alpes. Quant à la Lutschine. on lui a creusé un bon canal, et on Ta envoyée par le plus court se jeter dans le lac de Brienz ; on.i)arle (le canaliser TAar elle-même, grosse entreprise, qui permettra aux bateaux à vapeur d'aller de Thoune à Brienz aussi facilement (prils auraient pu le faire autrefois, et qui fera disparaître un vaste marais, dernier et mélancolique témoin des révolutions accomplies.

Géograpliiquement la situation dlnterlaken n'est pas unique en Suisse. Celle de Brunnen, au bord du lac des Quatre-Cantons. et surtout celle de Wesen, à l'entrée de la vallée de Glaris, offrent des analogies frappantes. Ce sont trois points de rencontre entre une vallée qui. se prolongeant de Test à l'ouest, file parallèlement aux principales chaînes des Alpes, et une autre vallée qui. débouchant du sud, s'ouvre perpendiculairement sur la première. Ce sont aussi trois points de rencontre entre un lac et un torrent, qui prend le lac en travers et travaille à le couper en deux. De ces analogies géographiques naissent des analogies pittoresques, surtout sensibles lorsqu'on est placé sur quelque hauteur, d'où l'on embrasse l'ensemble du paysage. La disposition générale du tableau est la mémo. On a toujours sous les yeux trois perspectives, variées par l'heureux contraste des hautes cimes dans le lointain et des lacs alpestres qui dorment au fond de la vallée principale. Mais sur ce plan, dont les traits généraux offrent de si frai)pantes res-

semblances, s'accusent des différences non moins marquées. Les unes tiennent à des circonstances purement géographiques. Pour reproduire à Interlaken le paysage de Brunnen, par exemple, il faudrait faire arriver le torrent envahisseur par la vallée du lac de Brienz, et supposer que le golfe qui autrefois recevait la Lutschine existe encore et se prolonge jusqu'au i)ied de la Jungfrau, i)our lui servir de miroir. D'autres différences dépendent du travail accompli par le torrent. A Brunnen, la Muotta n'a pas achevé son œuvre, de sorte que le lac où elle se jette, celui des Quatre-Cantons, n'a encore qu'un bassin. Il faut dire qu'elle descend de montagnes médiocrement élevées, dépourvues de glaciers, et qu'elle charrie peu, sauf dans les jours d'orage. A Wesen, au contraire, la Linth, qui tombe des hautes Alpes glaronnaises, ruinées et chancelantes, a si énergiquement travaillé qu'il y a quatre grandes lieues de marais entre les deux lacs qu'elle a séparés. A Interlaken, la séparation est complète, mais l'intervalle n'est guère que d'une lieue. C'en est assez pour que d'Interlaken même on ne jouisse pas de la vue des lacs; mais on n'a guère à la chercher loin : il suffit de gravir une colline, de manière à dominer les arbres de la plaine, et c'est une surprise pour les promenades. Enfin des différences considérables résultent de l'aspect général des montagnes dont on est entouré. Les Alpes de Glaris ne ressemblent pas à celles que baigne le lac des Quatre-Cantons, et ces dernières ressemblent moins encore à celles de l'Oberland bernois. C'est par là que la situation d'Interlaken l'emporte décidément. Ce sont moins

INTKKLAKKX. 'if).")

les lacs qui lui ont valu sa juste réputation ([ue la vue du côté des cimes. 11 semble que tout ait été combiné pour y ménager la plus belle des trouées de perspective (lui. au débouché des vallées, s'ouvrent sur les masses centrales. La vallée de Lauterbrunnen est basse, courte et point tortueuse, comme le sont la plupart des autres. Porte largement ouverte, elle permet au regard de plonger directement, et aux cimes qui en profitent pour se montrer de s'étaler tout entières, du faîte jusqu'à la base. Ces cimes sont de premier ordre, la Jungfrau, le Mdncli, TEiger. Elles atteignent ou dépassent 40ou mètres, et n'ont guère de rivales que dans les hautes Alpes pennines. Leur hauteur apparente est d'ailleurs considérablement augmentée par le niveau très-inférieur de la plaine d'Interlaken et de la vallée de Lauterbrunnen. Nulle part en Suisse l'œil ne mesure une pente continue aussi considérable que de la l)ase au sommet de la Jungfrau. Sous ce rapport, la Jungfrau ne le cède dans toute la chaîne des Alpes qu'au seul Mont-Blanc \

La plupart des voyageurs arrivent à Interlaken par le lac de Thoune. C'est, je crois, la bonne manière. Moins encaissé que celui de Brienz. il n'est pas inférieur en grâce

' La hauteur absolue de la Juugfi-au est de 4167 m.; sa hauteur relative au-dessus du point de naissance de sa principale arête du côté de Lauterbrunnen doit être de 3314 ra. Le Mœnch a 4104 m., TEiger 3975. Voir dans la seconde série des Aîi^es suisses, p. 212 et 213, une note plus détaillée qui founiira quelques points de comparaison.

25(3 LKS ALPES SUISSES.

pittoresque, et il a Tavanta^^e des horizons étendus. Plusieurs vallées, grandes ou i)etites, viennent aboutir au bassin qu'il occupe et en varient les perspectives. Mais le regard se ])ort(^, de préférence vers le fond du lac, où brille toute une ceinture de hautes montagnes blanches, qui lèvent la tête par-dessus les avant-monts. Elles se distinguent par la pureté des contours, la grâce élégante des formes et la richesse de leurs glaciers. Le groupe s'en dessine à la fois sur le ciel et dans les eaux. Malheureusement elles ne tardent pas à s'effacer derrière les sommités de troisième ordre qui dominent le rivage. On en veut au bateau de filer si rapidement. Bientôt il n'en reste plus que deux ou trois qui se cachent à leur tour, et quand on arrive à l'autre bout du lac, elles ont toutes disparu. C'est un inconvénient pour le lac de Thoune que ce rapetissement graduel du paysage. Sur les autres lacs de la Suisse, à mesure qu'on les remonte et qu'on pénètre avec eux dans l'intérieur des montagnes, les cimes s'élancent. On en perd quelques-unes de vue, les plus reculées, mais cette perte est plus que compensée par la majesté nouvelle de celles qui restent. Sur le lac de Thoune aucune compensation n'est possible : ce que l'on perd est trop grand, ce qui reste trop petit, et l'œil encore tout illuminé de la splendeur des sommets rois se réconcilie malaisément avec ces avantmonts de médiocre stature. Les hautes cimes vous enlevaient avec elles, ces montagnes plus basses vous écrasent de leurs parois. Pour ne pas être injuste envers ce paysage diminué, il faudrait faire la traversée les yeux bandés. Mais

INIKKLAKKX. 257

il n'y a que le vovaii:(Hir novice (|ui se laisse i)ren(lre à ces apparences. Celui qui a déjà i)arcouni les Alpes, qui sait combien elles sont riches d'aspects inattendus et de soudaines suri)rises. n'en est (pie plus inq)atient de poursuivre sa route. On entrevoit, on devine un coup de théâtre prochain. Mais il faut commencer par payer son plaisir. On débarque à Neuhaus. Neuhaus n'est qu'à trois quarts d'heure d'Interlaken, et une grande route va nous y conduh'e; mais vainement on chercherait à quelque vingt lieues à la ronde une promenade plus difficile à faire agréablement. Aller en voiture, c'est se condanmer à ne rien voir ou à voii' mal. Nous irons à pied, et ce serait tout plaisir sans les qualante omnibus, fiacres et voitures de poste qui stationnent sur le rivage et qui, sitôt chargés, vont courir sur nos talons. Sur cette route, où le va-et-vient est perpétuel, on a le choix entre deux alternatives : de la poussière jusqu'audessus de la cheville, de la boue jusqu'au jarret. S'il a fait beau depuis deux jours seulement, on peut compter sur un nuage à ne plus respirer : s'il a plu la veille, on n'en sera pas quitte à moins d'être éclaboussé par les quarante voitures à la file : omnibus monstres, fiacres obscurs, grosses ou petites berhnes. pas une n'y manquera, car les cochers de rOberland ont peu d'estime pour les piétons. Que faire? Voici justement une auberge, où nous trouverons un refuge pour attendre. ^ïais qu'on a de peine à aller à })ied dans ce pays î Tenons ferme, l'ennemi nous a vus. Us sont dix. qui. menacés d'un retour à vide, se jettent sur une dernière proie.

— Monsioiir désire un coupé V

— Non.

— Monsi(uir va sans doute à Interlaken V

— Oui.

— Il y a justement là une voiture

— Non.

— Monsieur a un sac

— Peut-être.

J'ai remarqué qu'à cette dernière insinuation la meilleure réponse est le peut-être. Elle i)roduit toujours un effet surprenant. Il y a du je ne sais quoi dans un voyageur qui a un sac et qui pourtant ne l'a que peut-être. Toutefois, si dans certains cas le peut-être est souverain, il est à Tordinaire gros de périls. C'est le non qu'il importe de bien dire quand on prétend voyager dans l'Oberland à pied et sans guide. C'est tout un art. Les guides, les cochers, les porteurs, les cicérone distinguent^ plusieurs espèces de non. Il y en a auxquels ils se raccrochent si bien qu'ils ne s'en trouvent que plus forts contre vous. Ils sont insinuants, obséquieux, patients, tenaces; ils devinent les côtés faibles de chacun ; ils spéculent sur l'ignorance de celui-ci, sur la bonne humeur de celui-là, sur la générosité de tel autre, et en deux minutes ils vous ont fait un oui d'un non qui n'est pas correct. Le non correct n'est pas sur les lèvres seulement; il est dans l'attitude. Aucun regard scrutateur ne l'accompagne. Si l'ennemi peut seulement souj)çonner que vous l'examiniez du coin de l'œil, vous êtes perdu. Il a des certiticats, un carnet, un diplôme, et il vous

TNTKKLVKKN. 26t)

tient. Ce n'est pas (lavanta,u:e le non i)nis(|ne et dit en face, qui a le tort d'être provoquant, d'appeler les mais, les cjcusrz-moi, les s? cf'pnulanf : c'est un non détourné, un tout l)etit non. rapide, distrait, troussé court. l)i(Mi articule néanmoins et sans bavure où se raccrocher. Triste nécessité (lue celle de se rendre inabordable comme un mur tout uni. nécessité toutefois dans ces [>ays à exi)loitation, où la concurrence est avide et sans pudeur. Elle ne se fait pas le plus léger scrupule de violer à chaque juis le domicile du passant, savoir son for intérieur, et de s'y établir connue chez elle. Autant il est doux tle lier causerie avec l'honnête montairnard que l'on rencontre en chemin, autant il serait niais de se laisser prendri^ à la gent harcelante qui vous guette sur la plage de Xeuhaus. On s'en défend comme des moustiques en été. et l'on n'a pas toujours le deraicr mot. Le non le plus correct peut encore être insuffisant ; dans ce cas chacun ne consulte que soi-même, et se conduit selon son caractère. J'ai vu de graves Anglais trousser leur manche et se mettre en devoir de boxer. J'ai vu des jeunes gens à l'esprit inventif imaginer quelque turlupinade jmur intervertir les rôles :

— Combien votre voiture ?

— Deux francs.

— Deux francs î moi je vous mène à pied pour un franc. Mais tout le monde n'a pas cette présence d'hnagination.

La plupart des voyageurs subissent leur sort, avec impatience ou résignation, selon qu'ils sont plus sanguins ou plus flegmatiques.

Dix miimtcs se sont écoulées, et les omnibus roulent grand train du côté d'Interlaken. C'est le moment de partir, et il convient de nous hâter si nous ne voulons pas être pris par le retour du convoi. D'abord la route n'offre rien de saillant. Elle coupe en li^ne droite une plaine marécageuse ; des peupliers longs et maigres la bordent sans Tombrager ; les têtards et les grenouilles barbotent dans l'eau sale des fossés; le lac disparaît derrière un rideau de grêle feuillage, et les montagnes qui ont masqué les cimes blanches encadrent le paysage de leurs hautes et monotones njurailles. Cependant le voyageur attentif ne quitte guère des yeux un certain point de la muraille de droite. Il s'y fera tôt ou tard une brèche, car il y a là une vallée qui débouche. La brèche commence à se faire ; elle grandit ; quelques sommités reculées, tachetées de neige, mais non glaciaires, en profitent pour développer leurs flancs éraillés ; puis tout à coup une ligne blanche vient affleurer la noire bordure de la montagne. Cette ligne, c'est l'arête de l'Eiger, et bientôt le géant tout entier remplit l'embrasure de la vallée entr'ouverte. Il n'y a pas de montagne plus simple que l'Eiger. Ce n'est qu'une cime, et deux arêtes en font l'affaire. Celle qui monte de l'est est ardue, presque verticale ; elle va droit son chemin, escaladant les hauteurs du ciel, et on ne la suit pas du regard sans quelque frisson de vertige. L'autre, doucement arquée, penche vers l'ouest, éclatante de blancheur. Une ligne si pure ne doit pas sortir des hautes régions lumineuses; la courbe s'en relève légèrement, comme si elle avait, peur de plonger

INTERLAKKN. 261

tro}) bas. On cluMniiu' encore (|ih'1(|iu's instants, elle se relève toujours [)lus. et une seconde cime i)reu(l place au fond du tableau. Est-ce un dôme V est-ce un pic V Sa silhouette est d'un dôme, mais les aspérités de ses Hancs et son manteau de nei,i;e déchiré sur phis d'un point par de sombres escarpements, sont plutôt d'un pic. On l'appelle le Miinch, en français le Moine. Ce nom, ([ui est assez fréquent dans les Alpes, s'apidique ordinairement à des montagnes dont la forme est à peu près celle d'une cape de moine ; mais ici on ne voit ])as ce qui peut le justifier, et Ton serait tenté d'y chercher une allusion maligne à quelque trait de riiistoire des deux couvents dlnterlaken, d'autant que la Jundî'au n'est pas loin. Cependant, toute allusion à part, le nom n'est pas mal choisi. S'il ne répond pas à la forme de la montagne, il en rend bien l'aspect austère et grave. Elle n'est pas riche d'accidents et de mouvements pittoresques; elle ne règne point sur une cour de cimes vassales, et les glaciers ne ruissellent pas sur ses flancs en cataractes innombrables ; elle en porte ce qu'elle en peut porter. Il n'y a rien dans sa pose de particulièrement hardi, rien d'aventuré dans les airs, rien de menaçant, surtout rien de coquet : elle est haute, elle est ardue, et elle se tient debout gravement.

L'Eiger et le Mônch, que peut-on souhaiter de plus? Bien rares sont les vallées des Alpes dont l'ouverture en laisse voir autant et donne sur un groupe aussi majestueux. Cependant on se souvient de la vue du lac, elle ])romettait ])lus encore : il y avait une autre sommité, à droite, qui

reste cachée. Ou chemine, et voici qu.\n\ eiîet, comme on Tespérait vaguement, de nouvelles glaces surgissent à l'ouest. Cette fois, ce n'est plus une cime, ni un pic, ni un dôme, ni une coupole, c'est tout enseml)le ; ce n'est plus TEiger à la taille svelte, ce n'est plus le Miinch étroitement vêtu de sa robe de lin, c'est la Jungfrau. la vierge sublime, parée de son voile d'argent, dont les plis magnifiques, déroulés à profusion, tombent de son front et vont flottant jusqu'à terre. Pour le coup on n'attend plus rien, car toute attente a été surpassée.

L'Eiger, le Moncli. la Jungfrau : dans toute l'étendue des Alpes, il n'y a pas de montagnes qui forment un ensemble plus parfait. Elles n'éveillent pas Vidée de sommités jumelles, comme les deux Mythen au-dessus de Schwytz: elles ne forment pas non i)lus une famille de pics, comme les aiguilles du Mont-Blanc. Ce sont trois montagnes distinctes, diverses de physionomie, de forme, de type, et cependant, ne les eût-on vues qu'une fois, elles vivraient inséparables dans la mémoire. D'un côté, une cime d'un jet, qui semble d'elle-même s'être élancée dans les airs; de l'autre, un monde de magnificences se perdant à une telle hauteur que le vol de l'imagination a peine à l'y suivre, et entre deux, pour que la pensée passe sans effort d'une de ces extrémités à l'autre, une sommité qui a aussi sa physionomie, noble et sévère, et dont les formes tiennent à la fois de la simplicité de l'Eiger et des richesses de la Jungfrau. La Jungfrau est plus haute que ses deux compagnes, mais elle ne les humilie point, et il n'y a entre elles

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aucune vaine rivalité. C'est ainsi i\\w les divinités antiques formaient des irroupes heureux, et dans leur splendeur immortelle se présentaient à Timairinatioii ravie, la main dans la main.

Lorsijue le voyageur arrive à ce ])oint doù l'on voit à la fois les trois cimes, il se demande ce ipron va chercher plus loin: il faut bien qu'on y aille chercher quelque chose, car les onmibus roulent toujours et personne ne s'arrête. Allons donc où va le tiot. Mais à i)eine avons-nous fait quehpies l)as que le tableau se dérange. Nous avons passé le point où l'embrasure de la vallée s'ouvrait dans sa plus grande largeur: elle se rétrécit et la i)lace manque. Cette belle arête de TEiger. si hardie à escalader resi)ace, qui est appanie la première, est aussi la première à disparaître. Le groupe est entamé, et si peu que ce soit, c'en est assez pour qu'il n'ait plus toute sa poétique beauté. Bientôt on entre à Unterseen. la petite ville autrefois fortifiée. Une rangée de maisons masque la vue : mais on profite des intervalles pour voir ce qui advient du tableau. Il se gâte de plus en plus. L'Eiger s'est caché tout entier. Puis voici les ponts sur les deux bras de l'Aar : le Monch est entamé. Une seconde rue. plus étroite que la première, vous emprisonne encore pour quelques instants, rue bizarre, qui n'est ni d'un village ni d'une ville, où les magasins de luxe s'étalent à côté de pauvres demeures, et d'où l'on a hâte de sortir. On en sort enfin i)0ur entrer dans une grande avenue omlu'agée. Cette fois, c'est Interlaken. D'un côté sont les jardins et les hôtels, de l'autre le tableau que toute cette foule venait chercher.

Il se pourrait qu'on fût déçu au premier instant, et qu'on persistât à demander pourquoi Interlaken n'est pas à l'endroit i)récis d'où Ton a vu le groupe des trois sœurs. Cependant cette impression ne dure pas. Interlaken est bien où il devait être.

Suivons d'abord le large trottoir de cette avenue-boulevard, sans trop nous inquiéter de la foule. Elle est heureusement assez nombreuse pour qu'on puisse s'y perdre et y retrouver la solitude. Les beaux ombrages ! Les moines les ont plantés, ces noyers séculaires. Quels troncs vigoureux,quelle ampleur de couronne, quel luxe de branches et de feuillage! Il y a de quoi les nourrir tous dans ce sol d'alluvion, où ils poussent d'avides et puissantes racines. Ceuxmêmes qui ont déjà subi les atteintes de l'âge conservent les traces de leur vigueur première. Des branches ont pu tond)er ; mais la verdure de celles qui restent est toujours fraîche et luxuriante. Bon air, bon sol, rien ne leur manque ; ils ont la vie longue et la vieillesse prospère. J'ai vu des peintres délicats qui méprisaient le noyer comme une espèce lourde et vulgaire, et en parlaient de la même façon que de certaines races de bétail, excellentes pour l'engrais, ingrates pour l'art. Il est vrai que c'est un arbre plantureux, aux branches cossues, aux masses arrondies, aux feuilles épaisses, à la senteur aromatique et légèrement huileuse. Mais du moins est-ce un arbre qui donne de rond)rage et qui habille la terre largement. Il n'a rien de délié, rien de grêle non plus; jusque dans les dernières ramifications, jusque dans les pédoncules et

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les nervures de la teiiille. il y u dos canaux ouverts vt du suc pour les remplir. C'est ainsi ([ue le paysan entend les rechereht^s du luxe, plutôt abondance ([ue finesse, et je ne me représente les noces de Ciamache (pie célébrées sous des noyers. 11 taut plaindre la peinture, si réellement elle s'accommode mal d'une grasse métairie et de beaux noyers alentour, épais et gorgés de sève. La métairie man(iue à ceux dlnterlaken, et Ton sent quelque contraste entre l'élégance soignée de ces hôtels confortables et Topulente simplicité de ce feuillage bien nourri. Toutefois le contraste est moins grand quon ne le supposerait. Ces noyers dlnterlaken ne ressemblent pas à tous les autres. Ce sont des noyei-s de race, et Tâge aidant, ils ont pris plus de physionomie ; ils ont des mouvements de branches plus imi)révus, des formes plus accidentées. D'ailleurs on rencontre çà et là, pour rompre la monotonie, un tilleul un orme, un érable, tous bien venus et de haute stature. N'y eût-il que les arbres des moines, il vaudrait la peine de se détourner de sa route pour visiter Interlaken.

Cette splendide avenue s'allonge au bord dune vaste plaine, où passent des groupes de promeneurs et oii pâturent quelques vaches en agitant leurs clochettes. Au delà régnent des vergers, et partout des maisons rustiques se cachent ou se montrent entre les arbres surchargés de fruits. La richesse de ces masses feuillées répond à celle des noyers; c'est le même sol qui entretient toute cette fécondité. Plus en arrière, le paysage s'accidente. Une colline s'élève sur la plaine, gracieuse colline, dont la croupe

arrondie est couverte d'une toison de sapins, aussi touffue que les toisons de laine sur le dos des béliers de Bergame. Mais elle n'est plus dans son état primitif. Les lionnnes y ont mis la main. Un gros bâtiment carré, percé#le quelques centaines de fenêtres s'étale sur le penchant. Ne serait-ce point une fabrique, peut-être une caserne V Non, c'est encore un hôtel, et l'un des premiers hôtels d'Interlaken. Il s'appelle le Jungfraublick, et il représente un capital en actions qui dépasse un million. Vous êtes averti, voyageur, ces pierres valent un million. La Jungfrau tout entière vaudrait-elle autant? On dit du bien de cet hôtel. Les actionnaires se louent des dividendes qu'ils en retirent, les étrangers du confort qu'ils y trouvent. La vue des terrasses doit-être fort belle, l'ameublement princier, le service irréprochable. Je le crois et n'irai point nfen assurer Etait-ce pour recevoir cette masse pesante que la main de la nature a si doucement arrondi les contours de la colline ? Ces vieux sapins n'ont-ils poussé que pour encadrer l'éclat blanchâtre de ces murs recrépis à la chaux ? Il y a des énormités que le bon goût réprouve et que Je code pénal ne châtie ])oint ; mais il faut souhaiter pour Interlaken qu'on n'y abuse pas trop de l'impuissance de la loi à protéger la nature contre les maladresses de la spéculation. Quand un pays vit de sa beauté, est-il bien i)ermis de le gâter ainsi ?

Tâchons de nous arranger pour qu'une branche de noyer, tombant d'aventure plus bîis que les autres, nous cache le Jungfraublick, sans nuire au reste du tableau. Cette gra-

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cieuso coUino se wYw par la droite aux iJUMuièrcs croupes «le la niontaiine: mais à iiaiiche la vue fuyante des vergers se prolonui' sur uu sol lt\uèreiuent incliné. C'était i)ar là que pénétrait autrefois le j^olfe que la Lutschine a comldé. Les vîi«i:ues bleues ont été renqjlacées i)ar la houle du feuillage, dont la perspective conduit le regard jusipia la naissance même de la vallée de Lauterhruimen. Ces ouvertures de vallées lie sont pas toujours ce qu'il y a de plus heureux dans les paysages alpestres. Le dessin en est quelquefois uniforme. Souvent ce ne sont (jne deux lignes obliques, qui se rencontrent par le bas. A luterlaken. la nature y a mis plus de variété. Les deux lignes dittèrent. L une est assez régulière : Tautre — c(dle dont le prolongement forme la colline des sapins — est fort accidentée, et quoique la l)ente générale en soit assez douce, elle a des chutes soudaines, entre autres celle de la haute paroi, d'où, plus loin, se précipite le Staubbach. La première n"est réellement qu'une ligne, un i>rotil de montagne tombante ; la seconde est moins une ligne qu'un plan vu en raccourci, tout un versant coupé de rochers, de pâturages et d'arêtes boisées. On en voit assez pour deviner le caractère de cette charmante vallée de Lauterbrunnen. qui n'est, à le bien pren- <lre, qu'une tissure dans la montagne, et qui pourtant n'a ! ien de l'âpreté des gorges alpines. Elle est égayée d'ombrages, de ruisseaux, de cascades; et ses rochers, chargés (le ronces pendantes, coupés de vertes corniches, régulièrement entassés, couche i)ar couche, figurent une mai^onnerie romaine, décorée par la main du temps. C'est

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une gorge, si l'on veut, mais une gorge romantique, où Von s'engage sans effroi, et où l'on se repose volontiers à l'ombre de quelque grand érable.

A mesure que le regard plonge dans la vallée, il passe des forêts touffues à une végétation plus courte et plus alpine. Les étages successifs compris entre la zone des noyers et celle des gazons se développent sur une échelle fuyante, jusqu'aux neiges de la Jungfrau, qui remplit le fond du tableau. Il n'y a dans le paysage aucune sommité qui puisse soutenir avec elle un instant de comparaison. Elle est seule de son ordre, et elle trône dans sa gloire, à la place d'honneur.

Si l'on prend la peine de dessiner avec exactitude la ligne de faite de la Jungft-au, telle qu'elle s'infléchit sur le ciel, et qu'on la considère isolément, on sera tout surpris de découvrir qu'elle n'est pas belle. Volontiers ferais-je la gageure que sur les innombrables voyageurs qui se pressent à Interlaken il n'y en aurait pas un sur cent qui voulût reconnaître une simple silhouette de la Jungfrau. Un sur cent, c'est trop dire peut-être. Depuis quelques années on va beaucoup à l'Eggishorn, et il faudrait exclure du pari ceux qui ont visité l'Eggishorn. L'Eggishorn est en Valais, et il est situé de telle manière qu'une ligne droite, montant d'interlaken à la Jungfrau et descendant de l'autre côté avec une égale inclinaison, y passerait nécessairement. La silhouette de la montagne doit donc être la même pour ces deux stations i)resque exactement opposées. Ellle l'est en effet, et cependant les voyageurs qui arrivent d'Inter-

laken se refusent à reconnaître la Jungii'au quand en la leur montre de rEiiiiishorn. Ils ne veulent pas que ce soit elle. C'est bien elle cei)endant, et leur surprise est toute semblable^ à celle qu'on éprouve lorsqu'on reproduit sur hî papier, avec une exactitude mathématique, la silhouette de la Junjifrau dlnterlaken. On obtient une ligne indécise et embarrassée, qui dessine des gradins superposés et peu distincts. Elle manque de vigueur, de mouvement, de caractère. On conq)te i)ar milliers les gi-avures et les tableaux qui représentent la Jungfrau d'Interlaken ; j'en ai vu un grand nombre, et n'en ai pas trouvé un seul qui en donnât exactement le contour. L'artiste le transforme toujours ; il en accuse les inflexions, il le ch'amatise, si l'on peut ainsi dire. Je crois qu'on a tort, et j'ai souvent pensé qu'un artiste observateur ne paierait pas trop cher l'instruction qu'il pourrait se donner à lui-même en allant étudier successivement la Jungfrau d'Interlaken et celle de l'Eggisliorn. Il y apprencbait à combien de rapports tient la beauté, et comment les mêmes choses peuvent être belles ou ne l'être pas, selon la place qu'elles occupent, le jour qui les éclaire, et l'ensemble qu'elles concourent à former. Il y a décidément des montagnes qui ont un revers, et qui sont faites pour n'être vues que d'un côté. La Jungfrau est du nombre. De l'Eggishorn. sa ligne de faîte, tracée tout entière dans le même plan vertical, couronne une paroi relativement uniforme ; d'Interlaken, cette même ligne a des mouvements fuyants, qui en dissimulent la monotonie', et se rattachent à tout un réseau d'autres lignes, sail-

lantes sur la façado de la inoiita<>no. Do rE<<gishorn, la Jungfrau, diiîîinué(^ de moitié, paraît une masse au contour mal défini, posée sur un plateau glaciaire; dlnterlaken, c'est une cime royalement vêtue, qui laisse tomber jusque sur la plaine verdoyante le désordre de ses frimas, et dont la silhouette semble avoir été calculée pour en faire ressortir la véritable beauté, l'entrelacement des aï^tes qui se croisent sur ses flancs, et les torrents de glace qui, tombant de toute part, se rejoignent d'un versant à l'autre, se suspendent aux corniches, s'accumulent dans les précipices, se brisent aux angles de la pente, et nudtiplient partout leurs flots éblouissants. Il en résulte un eff"et de splendeur virginale et d'inaccessible fierté, qu'augmente encore une circonstance i)articnlière, ({ui pourrait faire croire à quelque artifice de la nature. Ce qu'on voit d'Interlaken et qu'on désigne ordinairement, sans y regarder de plus près, sous le nom de Jungfrau, n'est pas une montagne^ unique. La Jungfrau tend la main à des sommités moins hautes, mais non moins escarpées, non moins ruisselantes de glaces éternelles, qui lui font une garde d'honneur et viennent l'entourer par devant. D'Interlaken ces sommités inférieures se confondent avec la Jungfrau proprement dite, et enrichissent de leurs lignes multiples le mouvement de sa haute draperie flottante. De quelque façon que le soleil l'éclairé, il trouve sur ses flancs mêmes des sommets à faire étinceler, tandis que tout à côté le précipice se dérobe dans l'ombre. On se vante de l'avoir gravie. Mais non. Peut-être a-t-on gravi la Jungfrau de

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rEgpshorn; celle irinterlakeii est toujours la Junnfrau. Elle détie les regards et la pensée, et Ton se refuse à croire que le pied de riioninie ait jamais souillé ces ueiges immaculées. Une aiguille de granit, de toute part verticale, se prêterait mieux à l'escalade. On s"v i)rendrait connue pour les toits des clochers ; on planterait des crochets de fer, et ce ne serait plus qu'une question de temps et de tête; mais le moyen d'en finir avec les escarpements de cette cataracte aux tiots brisés V On en gravira un à force de labeur; ensuite il fa udi'a franchir quelque abîme pour en aborder un second, que peut-être on réussira encore à escalader... puis la cime se dressera devant vous, toujours plus haute, toujours plus inabordable, et c'est à peine si l'on aura avancé d'un pas. Elle a de quoi désespérer l'industrie humaine, de quoi confondre la témérité et lasser la patience. N'entendez-vous pas. d'ailleurs, le grondement des avalanches, qui, d'instant en instant, menacent de rejeter dans le précipice quiconque osera essayer de se suspendre aux plis de sa robe glacée? Auguste et sereine, le peuple l'a bien nommée, c'est la Vierge, non la vierge timide qui a peur de son ombre, non la vierge coquette qui se fait une grâce de sa vertu, mais la vierge inexorable et cahne. à qui il est inditlérent d'être regardée, parce que dans la région où elle habite aucun outrage ne saurait l'atteindre. La Juugfrau représente l'inaccessible, et pour les, cœurs hauts et tiers il n'y a i)as de montagne plus belle.

Interlaken est un centre admirable. La moindre promenade suffit pour qu'à la vue de la Jungfrau s'ajoute celle des lacs. Quand on s'élève, des échappées nouvelles s'ouvrent sur les montagnes neigeuses, et si l'on aime les excursions d'un jour ou deux, on en a un choix si riche qu'on n'en épuiserait pas la série dans toute une saison. Mais Interlaken lui seul vaut bien qu'on s'y arrête. Souvent il m'est arrivé d'y passer une demi-journée, parfois même toute une journée, sans faire autre chose que de flâner de l'avenue des noyers à Unterseen et d'Uiiterseen à l'avenue des noyers. Peut-être une autre fois choisirons-nous pour y conduire le lecteur quelqu'une des cimes blanches qui se dressent à l'horizon ; aujourd'hui, je ne veux que repasser dans ma mémoire ces flâneries de plaine, et en détacher quelques souvenirs.

C'est toujours une chose amusante que d'arriver à Interlaken par un beau jour d'été, au plus fort de la saison, vers les six heures du soir, c'est-à-dire au moment où rentrent les touristes qui ont tenté quelque expédition, et où les touristes stationnaires encombrent l'avenue. Une promenade sur les boulevards de Paris n'est pas plus animée et prête moins à l'imjjrévu. Paris n'est qu'une très-grande ville, Interlaken est un grand caravansérail. On s'y presse de

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toutes les parties du nionile. Ou euteud tous les lau^^ijîes, on voit tous les costuuies, et chaque uatious'y montre tour à tour en toiletta fine et en libre toilette de voyage. Aux types de race, anglais, français, allemands, s'ajoutent tous les caprices, toutes les singularités, toutes les hardiesses. On est en villégiature, on a son bâton des x\lpes, et c'est im passei)ort pour mille fantaisies. Cette robe longue qui vient de traîner dans les sentiers de la montagne ne s'attendait pas h pareille aventure. Celle-ci se gardera bien de se risquer au delà des trottoirs, où elle écoute le froufrou de ses flots de soie. Voici une jeune Miss qui a déjà la pratique des courses alpestres et qui sait en jouir; on le voit à son ajustement où la simplicité le dispute à l'élégance, et d où sont bannis tous les embarras supei*flus ; taille libre, robe courte, peu flottante, fines guêtres aux boutons nacrés, qui serrent et protègent le cou-de-pied. Elle part ; peut-être demain, légère comme un oiseau, devancera-t-elle l'aurore sur quelque cime chenue. N'en attendez pas autant de ce touriste satisfait, qui se drape dans un chàle bigarré, et fait sonner le fer d une longue pique des Alpes, autour de laquelle s'enroule une interminable spirale de noms classiques: Chamonix, Tête-Noii'e,

Staubbach. Giessbach. Reichenbach Le pauvre homme!

Ce n'est pa^ pour lui qu'il se donne tant de peine ; il voyage pour son bâton. Et celui-ci, avec sa casaque de velours noir, sa toque ornée d'une plume de coq de bruyère, à la façon des Tyroliens, et l'air nonchalant dont il promène la finesse de sa jambe, serrée dans un bas écarlate découvert jus-

274 l^ES ALPKfc) ISUISSKS.

qii au genou. C'est un premier plan pour un paysage (ju'une jambe si bien prise. Que n'imite-t-il rhomme au bâton V Que ne fait-il broder tout autour les noms des cascades qu'elle a visitées et des sommets qu'elle a honorés de sa présence V Et vous, blonde enfant, dont les cheveux déroulés tombent jusqu'à la taille, je vous ai vue hier au Grimsel; il faisait une tempête effroyable, et votre chevelure se tordait et sifflait autour de votre frais visage. Vous étiez belle encore, tout sied à votre jeunesse. 8ans doute, vous êtes bonne aussi, et c'est pourquoi vous ne ghssez pas à l'oreille de cette coquette sur le retour, qui continue les modes de votre âge, qu'elle n'aille pas au Grimsel lorsqu'il y fait de la tempête.

Qui entreprendra de dresser le catalogue des types originaux, plus rares ou plus communs, (lui passent et repassent sous nos yeux? Foule chamarrée, rassemblée des quatre coins de la terre, elle jouit du bon air, des vacances, de la liberté, et elle admire la belle nature. Si l'on veut se faire une idée de toutes les manières d'admiration en usage parmi les hommes, il faut s'arrêter au moins une heure à Interlaken. On mesure une échelle infinie de degrés entre celui qui n'admire pas du tout, et celui qui admire jusqu'à s'en trouver mal. Chacun d'ailleurs admire selon son caractère. Il y a l'admirateur tranquille, l'admirateur taciturne, l'admirateur béat, l'admirateur exclamatif ; celui qui babille, celui qui gesticule, celui qui contemple, celui qui prêche, celui qui regarde en gros, celui qui lorgne en détail, celui qui se laisse aller, celui qui cherche le pourquoi des

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choses, celui qui constate, celui (jui dispute sur les préférences, celuijpii se bat les tiancs pour se monter au diapason, celui (jui s'oublie et celui (^ui s'atlmire en admirant

et toutes ces façons d'admiration, et cent autres encore, s'exprimant dans toutes les langues possibles, il en résulte parfois la comédie la plus universelle ^[m puisse être jouée sous le ciel. Tout cependant n'y est pas comédie. Il se peut que i)our i)lusieurs la nature ne soit ([u"un prétexte. On se jette dans ce mouvement pour s échapper à soi-même, et Ton y apporte dans sa valise Tennui qu'on voulait fuir. 11 n'en est pas moins vrai que l'on rencontre dans cette foule autre chose que des ridicules et des visages blasés. Les âmes sensibles à la poésie y sont, je crois, en majorité peut-être plus qu'en majorité. Tant de gens ne sont blasés qu'à la surface, qui, pris à l'impro . iste, se retrouvent capables de jouir. Du moins y a-t-il des moments où l'admiration est à la feis réelle et générale. C'est le cas surtout lorsque le soleil baisse, et que. par un beau soir, la cime de la Jungfrau reste seule éclairée. Il se fait alors un silence profond. Le gravier des trottoirs ne crie plus sous les pas des promeneurs ; chacun retient son haleine, comme si l'on avait peur de troubler cette grande scène muette. La vraie admiration a trouvé son langage: tous se taisent, quelquesuns versent une larme ; il n'y a pas un regard qui ne soit attaché sur ce dernier rayon, et au moment oii il s'éteint, une vague rumeur s'élève de la foule. Le calme des choses divines régnait dans ces adieux de la Vierge au front pur à l'astre qui l'abandonne. C'était trop beau, trop glorieux,

troj) liinpide. L'âme, soulevée au-dessus des agitations de la terre, croit avoir reconnu la lumière immortelle. Puis elle retombe sur elle-même, et, par un retour bizarre, se jette avidement sur les réalités prochaines, comme si elle avait eu i)eur de s'éteindre avec ce rayon fugitif. Ne signale-t-on pas le convoi des omnibus qui arrive au galop, offrant sur toute la longueur de l'avenue une perspective de coffi'es entassés ? Aussitôt les têtes se retournent. Les sommeliers s'empressent ; de belles sommelières, au corsage richement décoré , apparaissent aux fenêtres ; les portiers accourent; les maîtres d'hôtel attendent sur leur pas de porte, les cochers font claquer leur fouet ; les guides oisifs épient les nouveaux venus; une famille déjà installée reconnaît une famille d'arrivants ; on s'appelle, on se fait des signaux, on se cherche, on s'embrasse; les chiens aboient, les chevaux hennissent, les fiacres se heurtent, et un simple montagnard qui va vendre son bétail à la foire prochaine, voit ses vaches rebrousser effarées et travaille en jurant à se démêler de ce tourbillon.

Peu à peu la foule se dissipe ; l'heure du souper approche, il s'agit de faire toilette pour le soir. Le mouvement se transporte dans les hôtels. Nous ne l'y suivrons pas. Plus elle se raffine, plus la vie d'hôtel devient uniforme, et elle est très-raffinée à Interlaken. Nulle part les aubergistes de la Suisse n'ont poussé plus loin le luxe de l'éclairage, des glaces, des parquets, des lambris. Les toilettes princières ne sont point déplacées dans les hôtels d'Interlaken. Mais

tout cet éclat est bien vito fatij^ant. Dans les (Icniourcs particulièros lo luxe s'individualise ; on y reconnaît des goûts, des |)rél'éreuces, et Ton se sent chez (luelquun. Dans les hôtels le luxe n'a pas de physionomie, il n'a que des degrés ; il réalise plus ou moins brillamment l'idéal de confort de la vie moderne ; mais tout revient à quelques glaces ou à queliiues lustres de plus ou de moins, et c'est une question de quantité i)lutôt que de qualité, d'argent plutôt que d'art. On en trouve limage dans le costume du sommelier, qui ne se distingue de celui de l'homme du monde que par l'absence de toute irrégularité, de tout cachet personnel. Ce n"est pas une Uvrée. c'est une tenue, Thabit noir parfaitement coiTect et idéalement banal. Au lieu de nous plonger dans ce milieu monotone, profitons d'un reste de jour pour aller revoir la petite ville, sur laquelle nous avons à peine jeté un regard en passant, tout occupés que nous étions de la Jungfrau. de TEiger et du ^lunch.

A mesure qu'on s'éloigne du boulevard pour s'enfoncer dans la rue proprement dite d'Interlaken, on entre dans une région plus tranquille. Il y a bien des hôtels encore, mais i)lus modestes, et Ton éprouve une agréable surprise à rencontrer d'honnêtes bourgeois qui font tranquillement leurs affaires. Quand on arrive à Unterseen, on est comme transporté dans un autre monde, et l'on se croirait à cent Ueues d'Interlaken, sans les bouffées de mouvement qui, à intervalles égaux, aux heures où passe l'éternel convoi, animent la rue silencieuse. Cette petite ville a une histoire assez agitée. Entre autres malheurs, elle eut celui

278 LKS ALPKS SUISSES.

(VôAyo tout ontière réduite (»n cendres en 1470. Elle fut rebâtie dans les années suivantes. Dès lors elle a subi bien des changements ; cependant on y trouve encore quelques maisons fort vieilles, dont Tune doit être du commencement du seizième siècle, c'est-à-dire d'une époque assez rapprochée du grand incendie. Elle est dans la rue principale, sur la place, en face de l'hôtel d'Unterseen, et il y en a deux tout à côté qui sont dans le même style, et ne paraissent pas beaucoup moins anciennes. On les remarquera sûrement, car elles rompent la monotonie de la rangée des maisons modernes. Il vaut la peine de les visiter. Je n'ai rencontré nulle part semblable architecture. Elles sont très-basses, avec un avant-toit si proéminent qu'il ne manquerait pas de tomber, sans une vieille colonne en mélèze, rongée par le temps, qui le soutient tant bien que mal. Cette colonne repose sur le bord extérieur d'une plateforme, pavée en dalles. Un assemblage de poutres grossièrement équarries, placées horizontalement les unes sur les autres, représente la muraille de la maison. La porte est basse, calculée pour des fronts habitués à se baisser. Les fenêtres sont en proportion de la porte, faites de petits carreaux, dont le verre est si opaque que c'est à peine s'il laisse passer quelque chose de la lumière diffuse, qui réussit à pénétrer jusque sous l'énorme capuchon de l'avanttoit. Sous la plate-forme, ordinairement exhaussée par un petit mur, s'ouvrent deux voûtes plongeantes, de véritables gouffres. On y descend à tâtons, en se faisant petit pour ne pas se heurter contre la pierre humide. Les unes

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conduisent à quoique caveau ténébreux : les autres sont des passaîies. et vont déboucher au bord de FAar. sur le derrière des maisons, qui, de ce coté, sont d'un état^e plus hautes et d'un aspect fort différent. Le rez-de-chaussée en est occupé par de pauvres écuries, ou par des réduits de tout(^ nature, et du sol jusqu'au toit, ce n'est qu'un enchevêtrement, un entassement confus d'étables pour les porcs, de fenils. de séchoirs, de greniers et de galeries immondes. On ne conçoit rien à l'équilibre de ces échafaudages, et il faut quelque teinps pour distinguer les poutres horizontales de celles qui doivent être ou qui furent verticales. Un fenil qui tombe s'appuie contre une galerie qui penche, et ils se réunissent pour écraser un boîton disloqué. L'intérieur est également unique en son genre. Une de ces maisons — les autres lui ressemblent — comprend deux habitations donnant Tune sur la rue. l'autre sur la ri\ière, et composées chacune d'une chambre et d'une cuisine. La chambre est une caisse enfumée. J'y trouvai un cordonnier, marié et père de trois ou quatre entants. L'atelier avec les outils, les formes, les rouleaux de cuir, l'appartement avec les meubles indispensables, tout était réuni dans cette pièce étroite et basse. Les enfants en âge de courir battaient le pavé; un marmot donnait tranquillement dans son berceau pendant que le père ferrait à grands coups de marteau une paire de souliers montagnards. Les cuisines sont à l'intérieur; elles occupent le centre de la maison, et ne sont séparées que par une paroi un peu plus haute (ju'un homme. Aucun plancher ne les

recouvre. Elles ont vue directe et toute grande ouverte sur les poutraisons et le dessous du toit. Quant à la fumée, elle s'échappe par où elle peut. Le tout est si noir qu'on jurerait (pie la maison a été bâtie avec les débris des matériaux incendiés en 1470. Un escalier, plutôt une échelle, permet de monter sur le dessus de la caisse boisée qui sert de chambre. On plonge de là dans Tintérieur des deux cuisines, et si l'on était gymnaste on pourrait chevaucher de l'une à l'autre sur les perches qui servent à suspendre le petit salé ou les chaînes de haricots que sèche la ménagère.

Il y eut un temps où toute la rue d'Unterseen était bâtie dans le même style, et ce temps n'est pas très-éloigné. Les honunes d'âge mûr se souviennent encore d'avoir vu un grand nombre de ces vieilles maisons. Dans quelques années les derniers restes en auront disparu, et c'est dommage. Il faudrait en conserver au moins une à titre de monument historique. Les dîmes à payer, les exactions, les dénis de justice, les mépris, les révoltes étouffées dans le sang, les voisins pillards, l'insécurité générale, les fléaux dévastateurs, incendies, pestes, contagions : tout ce sombre passé se voit à l'œil dans ces réduits obscurs où se pressaient des familles humaines. Ah ! Messieurs les moines, le souvenir des vieilles maisons d'Unterseen me poursuivra jusque sous vos noyers ! Peut-être n'est-ce pas à vous principalement qu'il faut en attribuer le triste aspect. Vous n'avez eu que pendant un temps assez court la petite ville sous votre domination hnmédiate. Mais le

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luxe de vos avenues insulte à cet excès de misère. 11 me souvient d'avoir lu quehiue part qu'une ordonnance de l'empereur Lothaire 111 condanuiait à une anuMide de cent livres d'or i)ur (piicon(iue aurait attenté à vos droits; de quelle amende était frappé celui (pli insultait, maltraitait ou i)illait le pauvre pécheur d'Unterseen V

Les ruines encore debout du couvent d'Interlaken ont subi trop de transformations i)our qu'on puisse faire une exacte comparaison entre la <lemeure des moines et celle des pêcheurs ; mais il a sa place dans Thistoire, et il paraît bien, d'après ce qu'en rapportent de trop authentiques documents, qu'lnterlaken était jirédestiné à être en divers temps et de diverses manières un lieu de liesse et de plaisir. A quelques pas du couvent des moines, dont on voit encore le mur d'enceinte, l'église et quelques corps de bâtiment, s'élevait celui des femmes dont il ne reste plus rien. Ce couvent de nonnes n'a guère servi à l'édification de la chrétienté. Deux fois il brûla, et l'on rapporte que les deux fois l'incendie n'eut d'autre cause que les saturnales qui s'y célébraient, et où se dissipaient les richesses de l'Oberland, car la domination des moines s'étendait au loin sur les vallées d'alentour. Ils étaient exacts à faire rentrer les redevances: ils l'étaient moins à payer leurs dettes. On parle d'un prieur qui, voulant faire une tournée sur ses terres se fit donner par Messieurs de Berne une bonne escorte de peur des insultes de ses créanciers. A maintes reprises les paysans, écrasés d'impôts, se soulevèrent; mais chaque tentative de révolte fut réprimée par la force des armes et

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punie i)ar le massacre et le pillage. Les montagnards semblaient condamnés à ne vivre que pour entretenir grassement quelques fainéants voluptueux. Le scandale toutefois ne passa point inaperçu. Interlaken se fit un mauvais renom dans l'Eglise ; mais le mal était difficile à extirper. Censures d'évéques et de papes, visites et enquêtes ordonnées par des conciles, rien n'y fit. Les moines promettaient de se corriger; pendant quelque temps ils cachaient leur jeu ; puis, sitôt le danger passé, la licence reparaissait effrontée. On eut recours à un remède énergique, on sécularisa le couvent des femmes; mais la dissolution prit un autre tour, et on ne sait pas où elle se serait arrêtée sans la Réforme, qui y mit fin.

Il n'y a pas de rapport heureusement entre l'animation qu'entretenait autrefois à Interlaken la présence des deux couvents, et celle qu'y entretient aujourd'hui la foule des visiteurs. On peut cependant se demander si le mouvement actuel n'aura pas pour conséquence de créer un nouveau contraste entre la richesse des uns et l'indigence des autres. C'est par raillions qu'il faut évaluer la somme de numéraire que les étrangers versent chaque année à Interlaken. Celui qui peut disposer de quelques capitaux y a le choix entre diverses industries lucratives, et avec de l'ordre, de l'économie, un peu de savoir-faire, il a toute chance d'amasser rapidement une assez belle fortune. Le simple paysan, qui s'est fait au métier de guide, y trouve l'occasion de gains bien supérieurs à ceux auxquels il pouvait prétendre autrefois. H fera des journées de huit, dix, vingt francs, qui

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seront tout bénotico à condition qu'il no nôîilifïo ])as la culture (le son petit doniaini». Tant de n^ssources nouvelles, qui d'une manière ou de l'autre sont à la portée de chacun, ont plus que compensé le renchérissement dv la vie. Il y a toutefois des ombres au tableau. Il est dauLif^'eux pour une j)opulation rurale de voir dans Tespace d'une ou deux générations chanjzer à tel j^oint les conditions de son existence (ju'après n'avoir connu que le travail des champs, sûr et modestement rétribué, elle se voie en mesure de gagner vite et beaucoup. On (mi a fait Texpérience en nombre de lieux, et à Interlaken plus qu'ailleurs. Ces guides qui vous épient et vous harcellent de leurs importunités ne sont trop souvent que des paysans qui ont désappris le travail de la terre. Ils passent Thiver à attendre Tété, et il n'est pas rare que dès le i)rintemps ils aient escompté leurs gains de la belle saison. Plusieurs n'ont connu la misère que depuis que la richesse est venue frapper à leur i)orte. La mendicité a suivi. C'est le métier des enfants. Ils y excellent : surtout ils sont habiles à le varier et à le déguiser. Une fleur de rhododendron, quatre fraises mal mûres, l'ombre d'un talent à jouer de la cornemuse, quelques exercices de culbute au bord de la i-oute. un sentier plus court à montrer au passant, une porte à ouvrir : tout leur sert à colorer la mendicité. Les jeunes filles y mettent de la coquetterie; elles jettent des baisers et la main reste tendue. Qui donc y résisterait? L'autorité lutte contre ces habitudes funestes, mais le mal est grand déjà et ne sera pas extirpé facilement. Les étrangers d'ailleUrs font de leur

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iiiiciix i)Our rendre plus difficile la tâche des autorités. 11 y en a trop qui ne savent pas refuser : ces pays de montagnes leur semblent si pauvres. Nul doute que le mouvement des voyageurs n'ait été heureux pour une partie notable de la population ; mais il n'y a guère de doute, non plus, qu'il ne tende à en démoraliser une autre partie, et à répandre à Interlaken quelque chose de plus triste que l'indigence, la misère honteuse, fi^uit de la paresse, et que le vice accompagne. On s'y éloigne chaque jour davantage de l'antique simplicité, et les extrémités de la vie humaine risquent fort de s'y rencontrer une seconde fois.

La nuit est venue, et l'on entend les sons d'une musique lointaine. Les groupes se dirigent vers un bâtiment d'apparence plus singuUère que belle, long et bas. C'est le Curhaus, espèce de vaste casino, oii la société se réunit le soir. On y trouve des salons de lecture, des salons de conversation ; parfois on y danse, et quand il fait beau temps il y a musique au balcon. Thèse générale, les soirées passées dans ces lieux de grande réunion, où l'on ne rencontre guère que des connaissances improvisées de la veille, sont assez monotones. Il en est pourtant au moins deux, parmi celles que j'ai passées au Curhaus, dont le souvenir m'est resté trèsvif, La première date d'il y a peu d'années ; c'était en hiver, fin de février ou commencement de mars. J'étais, je crois, le seul étranger en passage à Interlaken. Une neige épaisse couvrait le sol. Les hôtels étaient fermés, les magashis aussi; pas un promeneur. La Jungfrau dormait dans de mornes brouillards. Grande fut ma surprise de voir le Cui'-

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iuuis assez brillamiuont illiiininé. On nie dit quil y avait fête, et mon hôte eut rohligeance de m'inviter à l'y accompagner. En entrant dans la salle, nous trouvâmes près de deux cents personnes, dames et messieurs, assises autour d'une table en fer à cheval. La nappe était mise, mais on ne mangeait pas ; on écoutait un discours. Le professeur, venu de Berne ou de Thoune. je ne sais, parlait en allemand bernois, et traitait de l'inHuence des Arabes sur la poésie du moyen âge, sur les Minncsinger, les troubadours, etc. C'était un homme très-instruit; seulement il me parut un peu bien Arabe. Il attribuait aux Arabes la chevalerie, la politesse, la galanterie, le tour lyrique de rimagination moderne, la renaissance de la poésie et des lettres au milieu des ténèbres du moyen âge, etc. Il n'eut pas fallu le presser beaucoup pour lui faire dire que nous sommes des chrétiens civihsés par des Arabes. L'idée n'étonna pas ses auditem's ; ils parurent la trouver naturelle, plausible, probable, et ils applaudirent de manière à prouver que lintiuence arabe avait pénétré jusqu a eux. Or cet auditoire était uniquement composé des véritables habitants d'Interlaken, des plus lettrés, sans doute, et des plus riches, de ceux qui pèchent plus en grand dans le torrent humain, gonflé d'or et de lettres de change, qui chaque été roule ses flots sur le pavé d'Interlaken. Je m'explique sans trop de peine qu'ils soient entrés si naturellement dans la pensée du professeur : à force de voir passer sous leurs yeux des gens de toute nation et de toute religion, ils ont apj)ris à ne plus s'étonner. C'étaient en

majorité des maîtres dhôtel, (luelques-uns déjà retirés, puis des banquiers, des changeurs, des marchands de sculptures sur bois ou dé vues alpestres. Ces Messieurs se sont réunis pour former une société littéraire. Ils ont un choix de journaux, une bibliothèque circulante, et chaque semaine ils se font faire un discours sur un sujet de littératm'e ou de science. On voit, connue nous le disions, que le frottement avec le monde a porté à Interlaken des fi'uits qui ne sont pas tous malheureux. Quand Thiver approche de sa fin, les membres de la société organisent une agréable fête de famille : ils entendent un dernier discours, puis messieurs et dames banquettent cordialement.

C'était à cette fête que j'avais la bonne fortune d'assister. Les dames étaient nombreuses. Il y en avait de jolies ; il y en avait aussi de vénérables, et toutes portaient gracieusement le costume national dans sa pm-eté, de même que le professeur parlait dans sa pureté le dialecte national. On trouverait difticilement un auditoire qui offrît un coup d'œil plus heureux. Il faut dire que le costume des Bernoises se prête à être relevé par la richesse. Les chaînes d'or et d'argent ruisselaient sur les corsages noirs et les fines dentelles. Quand le discours fut achevé, on servit. C'était le moment oii je pensais qu'allait se montrer le fonds chrétien, le fonds barbare. Mais si réellement les Arabes nous ont civiUsés, il est bien probable que nous leur devons aussi l'art de manger finement, lequel n'est peut-être pas la moindre partie de la civilisation ; or cet art heui'eux n'est pas à Interlaken le moins cultivé. Le

repacs tut assaisonné dt* chansons et «le toa.>ts, où abondaient les traits malins. La plupail de ces Messieure font partie d'une société moins littéraire*, iiun moins arabe toutefois, dont le but est de < soutenir les i»rL\. > Il parait que le monde dégénère et c|ue les Anglais marchandent. Les aubergistes dlnterlaken nont pas jugé C|ue ce fût une raison suftisaute pour dégénérer, eux aussi; et ils ont formé une ligue d'honneur alin de s'encouiager mutuellement et de se préserver de toute défaillance. Quelques-uns cependant, mais en bien petit nombre — on parle de deux, je crois même d'un seul — n'ont pas voidu aliéner leui* Uberté, et se sont réservé la chance de spéculer sm* le bon marché. Ils entendiient plus d'une allusion piquante. Les étrangers ne fui'ent pas non plus épargnés. D s'imaginent n'aller à Interlaken c^ue poui* y être sersis dans toutes leiu-s fantaisies. Ils tiennent l'aubergiste, sa famille et ses gens, pour des êtres neutres, dont il n'y a point à se gêner. Ils ne se doutent peut-être pas qu'on les observe tout en les servant, et que pour tromper l'ennui dun long hiver on s'amuse quelquefois à leurs dépens. Plusieurs de ces discours n'en témoignaient pas moins d'un véritable esprit public. Il se trouvait là des hommes qui ont à cœur la bonne réputation de la contrée, et qui tirent entendre de sages paroles. Quand on y met sa conscience, tous les métiers tournent à honneur, même ceux qui semblent devoir exiger im excès de complaisance. Il faut entre autres rendre cette justice aux aubergistes d'Interlaken qu'ils sont tous, ou presque tous, nettement opposés à ce qui

pourrait faire dlnterlaken un second Baden-Baden. Ils préfèrent la richesse solide à l'opulence suspecte et qui mène grand train. Ils n'ont pas toujours le choix, mais ils s'en vengent à leur manière : ils servent l'une et ils exploitent l'autre Cependant la fête se prolongeait toujours

plus animée. Les dames ne parurent point pressées de se retirer; quelques-uns de leurs maris le furent encore moins, et jusqu'aux approches de l'aurore l'élite des convives célébra l'influence civilisatrice des Arabes.

Une autre fois c'était en été. La lune, dans son plein, brillait au milieu des étoiles pâlissantes et versait à flots sa lumière indécise sur les neiges de la Jungfrau. Il y avait musique au balcon comme à l'ordinaire, et l'orchestre était vraiment distingué, mais peu sévère dans le choix des morceaux. Une foule plus nombreuse encore que de coutume emphssait les salles et les jardins. Tous les étrangers en séjour à Interlaken paraissaient être réunis au Curhaus, et à quelque distance en arrière, les paysans et les paysannes bordaient les allées, assis en longues files sur le gazon. Je m'établis quelque part dans le jardin, et, comme les paysans, j'écoutai la musique, en regardant le flot des promeneurs passer entre cent groupes attablés. En pareille occurence, il est difficile que l'esprit ne se laisse pas glisser sur la pente des conjectures. On surprend des bouts de conversation, un mot, une réponse, une phrase; on les rapporte à la toilette, à la physionomie, aux manières, à la nationalité, et l'on bâtit là-dessus des échafaudages de suppositions. C'est un passe-temps qui en vaut un autre. Mais les

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t}'])es saillants inaïKiuaiont: il ne passait qnc dos ^ens comnio tout le nion(l(\ lorsque j'avisai deux dames assises dans Tonibre. Un voile noir couvrait le visage de l'une; (die était en lirand deuil: mais autant qu'on pouvait le deviner, elle devait être jeune et belle. Elle avait poussé sa (diaise aussi en arrière que possible, et cachée sous un massif de verdure, elle restait immobile et silencieuse. La seconde paraissait n'avoir d'autre pensée que de respecter son silence. Elle n'était là évidemment que pour accompa- .imer cette statue voilée de noir qui se dérobait aux regards. Des dames seules, cela ne se voit guère à Interlaken, et ce qui s'y voit moins encore, c'est une jeune femme en grand deuil. Les conjectures allèrent rapidement leur train. <}uand le cœur ne s'en mêle pas, il y a toujours de la co- <liietterie dans le deuil. S'il ny en a pas dans les vêtements, il y en aura dans la manière de les porter, dans la démarche, dans les mouvements. Ici rien de semblable. Ce noir était bien du non-. Ce long voile, cette robe unie, ce (diâle aux plis sévères, cette immobilité parfaite, tout annonçait un deuil réel, profond, complet. Qui avait-elle perdu? Cette première question semblait aisée à résoudre. Demoiselle, elle fût venue accompagnée d'une personne jdus âgée; jeune dame, à supposer qu'elle eût perdu un père, une mère, un fils, elle n'eût point fait le voyage sans son mari. Ce devait être une veuve, veuve depuis peu et sans enfants. Mais que venait-elle faire à Interlaken V Ici commençaient les difficultés. Il n'y avait pas apparence qu'on l'y eût entraînée : elle y était de son chef.

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l*eiit-Otre sa santé a-t-elle été atteinte par le chagrin, et lui aura-t-on conseillé de changer d'air, de voyager, de s'arracher à ses pensées. Mais dans ce cas, elle aurait au moins une amie ou une sœur. Et puis, il est clair qu'elle ne songe pas à se distraire, elle souffre et elle veut souffrir. Mais pourquoi ici plutôt qu'ailleurs? Une idée lugubre me traversa l'esprit, et y entra si bien qu'il me devint impossible de l'en chasser, idée étrange, romanesque, peu probable, et qui ne m'en parut pas moins évidente. Oui, c'est ici qu'elle devait venir, ici et pas ailleurs. Elle y était il y a un an, peut-être un an jour pour jour. Elle s'est reposée à la même place, sous le même massif de verdure ; il y avait comm»' aujourd'hui un orchestre et des promeneurs ; comme aujourd'hui les clartés de la lune inondaient la montagne; mais elle n'était point seule, et la tête penchée vers celui qu'elle pleure, elle écoutait d'émouvantes paroles. C'était son voyage de noce, sans doute, et elle en fête le premier anniversaire en venant chercher aux lieux de son bonheur un rassasiement d'amertume. Le désespoir a de ces fantaisies cruelles, mais irrésistibles... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne doutai pas que cette hypothèse ne fût une réalité. Il faut dire que, si invraisem])lal)le qu'elle puisse paraître, elle avait au moins le mérite de tout expliquer. Pour un pèlerinage semblable, il n'y a ni sœur, ni amie au monde, qui ne fût de trop. Cependant d'iml)érieuses convenances exigeaient qu'elle ne voyageât pas seule ; elle a donc pris une simple suivante, et il y a marché fait entre elles, le silence est compris dans le contrat.

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Kt i)uis faut-il moins qu'inio circonstanco aussi oxtraordinaiir ])our qu'une jouuo vouvo se jette ainsi dans le tourbillon (rinterlakenV Elle voulait donc sou tiVir : mais nVtait-elle pas servie au delà de s(^s souhaits V Pourquoi tant de mouvement? Pourquoi cette rumeur de «ais i)roi)os. ce champairne qui pétille dans les coupes, cet orchestre, ces i)ots pourris, ces airs de danse, et cette jeunesse folâtre qui manpie du i)ied la mesure quand la valse est bonne? N'eût-il pas mieux valu jmur elle être seule dans la nuit? Oh! que volontiers faurais chassé tout ce monde et brisé ces violons.

J'en étais, je crois, à eu chercher les moyens, lorsqu'il se tit dans l'attitude de la foule un changement à vue. Les promeneurs s'arrêtèrent, les verres cessèrent de s'entre-cho- <iuer. et bientôt il ré^rna dans le parc im religieux silence, respecté des sommelières elles-mêmes. Qui donc a exécuté ce prodige ? Beethoven. — Quand on fait de la musique pour tant de gens, venus de partout, il est naturel qu'on varie son programme. Il y faut du Beethoven comme il y faut des i)0ts pourris. — Quelques accords lui avaient suffi ])0ur fixer cette multitude distraite. Les musiciens sentirent qu'ils tenaient la foule suspendue à leurs mélodies, et leur jeu redoubla de finesse et de puissance. Je ne m'exl)lique pas encore pourquoi PeiTet fut si général, si prompt, si irrésistible. Peut-être les oreilles étaient-elles saturées de sons qui n'exprimaient rien: jx'ut-être le clair de lune entretenait-il dans les âmes une disposition rêveuse, à laquelle jusque-là Vorchestn^ avait i)aru étranger. Mais ce

21)2 LKS ALPES SUISSES.

(ju'il y a de certain, c'est que je ne vis jamais la puissance (le l'art se manifester plus éclatante. Ce sont de ces triomphes réservés à la seule musique, le plus idéal des beauxarts. Elle ne prend de nos pensées qu'une chose, le rhythme^ le mouvement, c'est-à-dire justement ce qu'elles ont de plus intime et de plus profond, car qu'importe que je pense à une chaumière plutôt qu'à un palais, à ce monde plutôt qu'aux étoiles du ciel ? Ce qui importe, c'est l'ébranlement que donne à mon àme chacun de ces objets divers, la vue de la chaumière où languit l'indigence, du palais où s'étale l'ennui, de ce monde qui est un monde de misères, de ces étoiles qui le sont aussi peut-être, mais dont il n'arrive jusqu'à nous que de limpides rayons. Effacez-vous, arts grossiers, qui ne nous retracez que de pesantes apparences, peinture, sculpture, et toi-même, belle poésie î Tous ces chefs-d'œuvre dont vous vous vantez, je les ai vus dans la nature, je les y ai du moins devinés. Vous êtes asservis à des lignes, à des formes, à des couleurs, à des mots ; vous êtes cloués à la glèbe, et toujours vous traînez après vous le boulet de la matière. Mais toi, art éthéré, toi qui n'es que mouvement et vibration, insaisissable musique, c'est toi qui es l'art vrai, léger, aérien, le seul qui s'insinue et pénètre. Tu vas plus loin que la pensée, ou plutôt tu la poursuis jusque dans ces régions mystérieuses où elle échappe à la parole, pour n'être plus qu'une voix inarticulée ou un frémissement mystérieux. L'enthousiasme a des transports (pie seule tu connais. Les sentiments doux et les sentiments amers ont des profondeurs où ils se confondent et

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\\nc seule tu peux sonder!... Kt n'est-ce pus là. entre tous les maîtres de l'art, le triomphe particulier de lU'etliovenV On dit Mozart plus parfait : je veux le croire, quoiqu'il ne m'appartienne guère d'en juger: mais Beethoven n'a-til pas rendu le son plus subtil encore? Il y avait dans le morceau que nous entendîmes une fougue étrange de passions, de colères, de tempêtes. Toutes les puissances de l'àme étaient déchaînées: les tlots d'harmonie passaient plus irrités que les flots de la mer soulevés par l'orage, et Von eût dit parfois l'écume de leurs vagues rejaillissant jusqu'au ciel. Et vraiment, c'était bien jusqu'au ciel que montait cette tempête de sons, pleine de sarcasmes et de sanglots. Dérision ! dérision î disaient l'une après l'autre les notes frémissantes. Qu'est-ce que cette vie qu'on nous a faite, et qui est celui qui ose nous y inviter comme à un banquet V La coupe tombe des lèvres avant qu'elles aient eu le temps de la presser. L'amour la remplit et la mort la renverse entre nos mains. Dérision î dérision î répétait l'étrange concert, et chaque note semblait révéler à l'âme étonnée une souffrance de plus. Puis il vint un moment où d'autres voix, d'abord timides et confuses, essayèrent de se faire entendre au milieu des voix orageuses. Celles-ci parurent s'éloigner, les autres se rapprochèrent, et par degrés la mélodie se transforma en une plainte douce, suave et d'une indicible tristesse. De temps en temps passait et repassait un certain motif, et chaque fois qu'on le sentait venir, un frisson s'emparait de la multitude. C'étaient des larmes devenues des perles; c'était

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de la douleur encore, mais de la douleur désarmée, mélodieuse et qui s'enchantait d'elle-même.... Oh! que la dame en deuil avait eu de raison de venir à Interlaken ! Il y a eu un moment pour elle dans cette tête où elle semblait n'avoir point de place. Qu'aurait-elle trouvé dans la société des siens, si elle y eût passé ces heures funèbres? Peut-être des amis, comme il y en a partout, qui appliquent sur les blessures de l'âme des consolations qui ne font qu'irriter k plaie saignante. Ici, oii elle venait pour souffrir, elle a entendu un chant sans paroles, contre lequel elle ne s'est point tenue en garde, un chant qui d'abord semblait fait pour surexciter sa douleur, et qui doucement, sans qu'elle s'en aperçût, en a émoussé la pointe aiguë.

Quand l'orchestre eut fini, elle se leva et s'éloigna. Involontairement je la suivis des yeux; mais elle disparut au détour d'une allée, et je ne vis plus rien, sauf la Jungfrau enveloppée d'une lumière éthérée. Tout le monde l'avait oubliée; c'eût été trop à la fois que la plainte de Beethoven et ce clair de lune sur la montagne. Mais ensuite plus d'un regard se tourna vers elle, et Ton eût dit que les sons en se répandant dans l'espace s'étaient transformés en clarté, les ondes sonores en ondes lumineuses, car il y avait dans cette lumière et dans cette musique la même douceur pénétrante, la même suavité d'intinie mélancohe, et la Vierge immobile, perdue dans la pâleur du ciel, semblait continuer le rêve du poète.

APPEXJaCE

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