M-S ALI'KS SUISSES
ter. se (•onsiuiic v\\ efforts inutiles contre les blocs ([ui obstruent son lit, et sa rage n'aboutit qu'à charrier de pauvres galets ; il a la violence des faibles. Le glacier procède autrement : il avance sans qu'on Fentende, patient, mais irrésistible. 11 ne détruit pas pour détruire, il ne fait qu'écarter les obstacles. Les malheureux dont il ravage les champs le regardent faire avec une nuiette résignation; ils assistent à leur ruine et n'essaient pas de la conjurer.
Tour se faire une idée juste de ce qu'il peut y avoir d(* force dans ces fleuves solides qui marchent toujours, il est bon d'avoir vu à l'œuvre de très-petits glaciers. On s'attend à des effets proportionnés à leur taille, et l'on est tout surpris de trouver sur leurs bords, pour peu que la roche s'y prête, des entassements fabuleux. Ils sont moins menaçants. l)arce qu'ils ne descendent pas jusqu'au milieu des forêtSv et des pâturages ; cachés dans quelque excavation de la montagne, ils n'attirent pas les regards; mais si on prend la peine de les y aller chercher, on trouvera qu'ils ont déjà toutes les allures de leurs puissants aînés et qu'ils font rage dans leur solitude. Ils ont des moraines plus grosses qu'eux ; il y en a deux, trois, quatre rangées, et souvent pour les atteindre il faut pendant des heures remonter des champs de ruines. Il est vrai de dire qu'à la hauteur oii ils habitent, l'œuvre de destruction qu'ils accomplissent ne dis- [)araît pas sous la verdure; les traces de leurs oscillations pendant une longue suite d'années et de siècles sont partout visibles, et Ton ])eut juger à la fois de leur travail actuel et de leur travail passé.
LK vovAiii: nr claciki;. 1:i;î
L(S touristes ont coutiiiiH' do distinniior entre les i»iaciers ([ui sont purs et eeux ([ui ne le sont i)as: ils ont ijour les i)reniiers une préférenee nianiuée: c'est à sa i)ureté (juc le placier de Hosenlauï. dans roberland l)eni()is. doit sa célébrité. Les placiers ne sont jamais tout à fait i)urs. 11 leur faudrait, pour rester i)urs. n'être pas dominés, ou ne l'être ([ue i)ar des montagnes parfaitement solides, ce qui ne se rencontre nulle part dans la chaîne des Alpes. C'est une question de degré, il y a du i»lus v{ du moins: mais entre ce jdus et ce moins la différence est grande, et rien n"emi)êclie absolument de croire à des glaciers purs. 11 est naturel (prils plaisent davantage, et sans doute il faut conseiller aux liersonnes qui veulent avoir vu un glacier de choisir i)armi ceux qui sont le moins chargés de débris. Elles enqtorteront d'une visite au Rosenlauï le souvenir d'un spectacle brillant, tandis que si on les avait conduites au glacier de /miitt. elles demanderaient sans doute comment on a pu les faire voyager si loin i)our leur montrer de telles horreurs. Cependant les glaciers les plus purs sont rarement les i)lus intéressants. Cette pureté même est un indice de pauvreté: elle prouve (lu'ils ont vu peu de i)ays. (ju'ils ont cheminé sur des pentes imiformes. et que le voyage n'a ])as été riche en événements. Les très-grands glaciers finissent tous par se charger de ruines, et si on demande à la nature autre chose que des impressions sui)erticielles et airréables. on en visitera les ])arties les jdus souillées avec autant d'intérêt (pu* celles où ils ])rillent au soleil. i)urs et innnaculés.
184 LKS ALl'IvS SUISSES.
Les •iraiuls lilacicrs ont ceci de rcinaniuable qu'ils se forment à rordinaire [)ar hi réunion do ])lusieurs glaciers. L(>s riviiTos ont besoin de quelque temps pour confondre leurs eaux; les ^^laciers se soudent et ne se mêlent pas. Si Tun est plus pur que l'autre, il se distingue encore par sa blancheur dans le lit oîi ils coulent côte à côte. Leurs moraines d'ailleurs les accompagnent et les séparent fidèlement. Chacune d'elles est une limite, et il suffit d'en considérer le réseau pour déconqjoser le glacier.
Parmi les plus grands glaciers de la Suisse, on en conq)te trois ([ui jouissent d'une célébrité particulière, celui de TAar, celui d'Aletsch et celui du Mont-Rose. Le premier est le i)lus simple. Deux fleuves jumeaux tombent des montagnes, et, séparés par une muraille de rochers, coulent parallèlement ; puis la nuuaille s'abaisse, ils se joignent et remplissent de leurs flots apaisés une vallée haute et large, où ils cheminent d'un cours égal et majestueux : tel est le glacier de rAar. Celui d'Aletsch est le glacier-roi, qui ne connaît que des tributaires. Derrière l'Aletsclihorn se cache un réservoir où se rassemblent les eaux solides de tout un am})hithéâtre de montagnes ; le glacier d'Aletsch s'en échappe, pour s'engager dans une vallée au long cours, qui. au lieu de lui ouvrir le chomiri de la plaine, le fait tourner lentement autoui' de la cime où il a pris naissance et dont il i)orte le nom. Du haut de Tx^^letschorn on peut, à volonté, faire rouler des quartiers de roc au nord, au sud à l'est, à l'ouest, tous ])ar une route ou pai' une autre rejoindront le glacier géant (pii fait
Li: vovAt.i: i»r (jlacîkiî. I8r)
reinturo autour ilo lui. lîiiMi (litiercnt t>st celui du Mout- Kos(' : c'Vst le lilacier conii)osite. uuiltii)l(', ^igaut('S([U(' 1)10- (luit (le dix .«placiers toi luidahles. Ils descendent de toutes les pointes du Miuit-Kose. les un> purs, les autres souillés, les uns à tiots tran<iuilles. les autres eu se brisant aux parois des ravines, et viennent se réunir dans la vaste enceinte (^ue dominent tant de sonuuets rivaux. C'est moins un lieuve • ju'une mer eu niouvcuieut ; une meripii tout à coui» voit le chemin se fermer devant elle, et ([ui ne trouve d'issue que par une gorire étroite entre deux nuuailles inébranlables. Le glacier s'y précipite, il se fait torrent, se brise, se hérisse, puis se tordant sur lui-même à un dernier contour de la gorue. il en débouche, abrupt et tourmenté, et vient mourir sur le fond verdoyant de la vallée.
Veut-on se donner l'entière et inetî'a(;able impression des grandeurs du monde alpestre, qu'on aille visiter un de ces trois glaciers, mais qu'on ne se borne pas à y toucher baiTe en passant. Quand on veut voir un tleuve on en descend ou l'on en remonte le cours : faisons de même pour ces tleuves solides. Ji'unes gens, qui avez le souftle léger, le jarret infatigable, profitez d'une Ix'lle nuit i»our gagner cette cime de Jazy. «pii continue au nord la haute ligne du Mont-Iiose. Alertes connue vous l'êtes, vous y arriverez presque à l'aurore; puis, quand vous aurez pris haleine et joui quehjue temps de la vue, remettez-vous en route, et faites, vous aussi, votre voyage du glacier. Imposez-vous pour loi de ne mettre le i)ied sur la rive que lors(pril le faudra aV)«>lument. La route est longue,
i:}(; LES alim:s srissKs.
])arlois ditticilc ; allez toujours, la r('('oui])tMis(' (jui vous attcud est (Tavoir vu la iiaturo travailler dans sa ijuissaiicc et (le vous être en quelque sorte associés à son œuvre. Moraines, ruisseaux, aiguilles, crevasses, grandes et petites choses, regardez tout au passage. Si quelques études préliminaires vous permettent d'observer connue le ferait un naturaliste, tant mieux ; sinon, regardez encore. Heureux, sans doute, celui qui peut deviner le secret des choses ! heureux déjà celui (pii peut les voir et s'en graver Timage dans l'esprit î Voyez ce que deviennent, à mesure qu'elles s'écoulent vers les profondeurs où nous vivons, ces neiges éthérées, parure des hauts sommets. De ce monde aérien, qui semble n'appartenir ni au ciel ni à la terre, passez à celui du glacier, plus voisin de nous, premier et gigantesque théâtre de luttes, de labeur et de destruction. Ils se touchent, et pourtant ce sont déjà deux pôles. Légères sont les neiges d'en haut ; le glacier est pesant, il ne se meut qu'à force d'obstination, et jusque dans les jeux les plus hardis de ses hautes cataractes il y a de l'eftort, de la contrainte et je ne sais quelle rude gaucherie ; s'il a des aiguilles légèrement posées, ce ne peut être que par quelque hasard d'équilibre, qui leur permet de rester dans la position d'une tour qui va tond)er. Les neiges d'en haut sont pures et lumineuses, elles ont bientôt enseveli ce qui pourrait les souiller, en toute saison elles resplendissent au soleil ; le glacier se découvre chaque été, et ne craint pas d'étaler aux yeux les matériaux qui le salissent. Les neiges d'en haut ne semblent faites (lue pour l)riller ; le
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.ulai'ier l'st fait iu>ur clianii-r. il a IcM^paulcs l'ohiistcs. il wc cède pas sous les i)lus ^ros blocs, il les soulève au besoin dans les airs. ( t vous renverseriez >ur lui toute une iiioiitaiiue (|ii'il eu transporterait les débris à la plaine avec ordre, avec lenteur, avec la patience de la force, et sans jamais tlecliir sous le poids. Les neiges d'en haut habitent un l)ays de liunière. pour elles sont les prenùers rayons de l'aurore et les dernièi^'s lueurs du couchant : le lilacier se traîne dans les vallées, et ne voit le ciel (prentre deux nnirailles de rocher. Les neiges d'en haut ont de l'espace pour jouer et tourbillonner : le glacier n'a pas de place pour ses vagues congelées, (^ui se gênent dans les défilés et s'y pressent les unes sur les autres. Les neiges d'en haut })rotégent les cimes : le glacier les mine i)ar-(lessous, les ronge, les lime, et convertit en l)0ue la charpente des Alpes. Les neiges d'en haut reposent inoffensives dans d'éternelles solitudes : le glacier est un envahisseur (pii descend en rampant jus(pie dans les vallées })opuleuses. attaque les champs des honunes et renverse leurs habitations. Et cependant c'est bien des neiges d'en haut que naît le glacier, mais par quelle série de métamorphoses insensibles î Amollies par la chaleur du joiu'. durcies par les gelées de la nuit, elles se iixeiit, se tassent, deviennent une niasse rugueuse. i)iiis une espèce de ciment grossier, puis une glace à gros grains, moitié oi)aque, moitié transparente, mais de i)lus en ])lus comi)acte, jusqu'à ce (preiitiii de cette chose légère (pli s'apjx'lle une étoile de nei.iic. de ces mille paillettes (pli voltiui'iit a la manière des moucherons bercés sur leurs aile> diai)hii-
i:is ij-:s ALiM.s srissKs.
lies, se soit, foriué ce reptile effrayant et superbe qui s'accroche aux asi)érités des rocs, déroule ses plis le lonp: des
précipices et fait cr;i(pier dans les goro^es de la niontji.mie ses anneaux monstrueux.
Donc les glaciers marchent, c'est par eux que s'écoule le tro]) plein des neiges des hauteurs, par eux qu'elles sont rendues à la grande circulation des eaux. Tous les accidents (le leur cours, tous ces phénomènes curieux et variés dépendent de la force qui les fait mouvoir. Quelle est cette force? Nous les aurions bien mal décrits si le lecteur ne se l'était pas encore demandé. La science s'est posé la même question. Nous n'essaierons pas de retracer tous les efforts qu'elle a faits i)0ur y répondre, ce serait un(^ longue histoire. Quelques mots cependant, moins ])our satisfaire la curiosité que i)Our l'exciter, si possible.
Dès le commencement du siècle passé, Scheuclizin-. Fun des plus habiles physiciens du temps, disait que le mouvement des glaciers s'explique par rinfiltration et la congélation de l'eau dans leurs fentes et interstices. Mais Scheuchzer écrivait en latin; les glaciers n'avaient pas encore jiiipié la curiosité publique, et ce qu'il \mt en dire n'attira guère ipie Tattention des savants. Il était réservé à de Saussure de })opulariser la géograi)liie ])hysi(iu(^ des Alpes et toutes les questions qui s'y rattachent. Or de Saus-
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sure iradopta ])oiiit les vues de Scluuicli/cr. Selon lui. le mouv(MU(Mit (les placiers était retict direct de la jx'santeur: il lui siMublait fort naturel (jue ci's masses iivlées. entraînées par la juMite, déLTaurées ])ar les eaux de toute adhérence avec le sol. jîlissassent sur les tiano des monts. Cette théorie est la ]>remière ([ui ait eu uiMUM-alement cours i)anui les savants et dans le public, et on peut l'envisaiier comme le point de départ de tout le travail postérieur.
Cependant (m avait ])«'in(* à ('om])rendre comment certains placiers peuvent ulisser sur im fond jtlat ou dont Tmclinaison moyenne ne dépasse j^as celle (pie le uénie moderi^e autorise pour les irrandes routes de monta.iiue. Cette difficulté parut bien plus grande quand on eut acquis la certitude que les glaciers avaient eu jadis une extension infiniment plus considérable. Le moyen de les faire glisser des Alpes au Jura ? Aussi M. Jean de Charpentier, le j)reniier naturaliste qui se soit fait une idée claire de ce qu'étaient les glaciers d'autrefois, revint-il hardiment aux vues de Scheuchzer. Il fit valoir Tinnuense quantité de ]tetites fissures capillaires qui pénètrent en tout sens la substance du glacier, la facilité avec laqmdle elles s"enq)lissent. et les alternatives incessantes, en été jyresipie journalières. (le gelée et de dégel dans les hautes régions. M. de Charpenti<'r ne mettait pas en doute (pi"en additioimant ttuites k^ pressions exercées j)ar la congélation de l'eau contre les ])arois de ces fissures ca])illaires. on n'obtînt un dé])loiement de force suffisant pour expliquer même Textension des anciens glaciers.
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(Vtîc tlu'oric IVinixjrtii (Tabord sur celle de de Saussure, puis on y découvrit aussi des difficultés multipliées. P^lle se couciliait iii;il avec le inouveineut des «>laciers en hiver. inouveiiicut déjà constaté par de Saussure ; elle supposait dans leur intérieur des variations de température que l'observation n'a pas confirmées. Elle avait enfin cet inconvénient (pie la cause du mouvement s;v détruit par le mouvement même. Chaque fissure qui s'emplit et dont l'eau se congèle est perdue pour la force motrice, et quand toutes celles que peut contenir un glacier seraient pleines jusqu'au bord, le froid le plus intense ne pourrait le dilater que de la quantité dont l'eau se dilate en se transformant en glace, c'està-dire a peu près d'un dixième, après quoi le glacier ne serait plus qu'un énorme gla(;on, compacte et immobile. M. de Charpentier avait entrevu l'objection et cherché à y échapper en supposant que la dilatation de la glace engendre de nouvelles fissures ; mais sa théorie, à force de devenir ingénieuse, devenait mal aisée à saisir, et d'ailleurs, quelque etïbrt qu il fît, il n obtenait qu'un sursis de peu d'importance.
On finit par comprendre (jue le problème ne serait jamais résolu, si on ne se livrait pas tout d'abord à une étude plus attentive des faits. Un naturaliste suisse, Hugi, voyageur intrépide, avait déjà donné l'exemple. Hugi fut imité par plusieurs de ses compatriotes, ahisi que par de nombreux savants étrangers. MM. Agassiz, Desor et Ch. Vogt tirent construire une cabane sur le glacier de l'Aar, et y passèrent plusieurs étés. Les frères Schlagintweit étudièrent
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avec soin ruii des plus Liraiids Lilaciers du T\ roi. M. l'orlx's s'établit au Moiit-Auvert. et travailla sur la Mer de (ilace, M. Martins au Faulhern, où il observa luiuutieuseuient le petit iilacier du niènie nom. Le braule était donné, et dès lors il ne s'est plus passé un seul été sans que les recherelies de la science aient été i)oursuivies avec un zèle infatigable sur plusieurs points des régions glaciaires.
Le premier résultat de ces cam})a,iïnes diverses fut la réunion d'un très-grand nombre d'observations i)récises. ( )n p(Hit dire que, lorsque Agassiz bâtit sa cabane sur la moraine du glacier de l'Aar. cette cabane devenue célèbre sous le nom d'Hôtel des Neucbâtelois. les glaciers n'avaient été étudiés qu'en gros. Bientôt des données exactes remplacèrent les notions vagues et générales : on connut la structure de la glace à des hauteurs variées, l'action de la fonte fut mesurée, et Ton eut enfin des chiffres qui pennirent de se faire une idée précise du mouvement des glaciers. Ce mouvement varie. Il dépend d'une foule de circonstances. Il est plus faible en hiver qu'en été. i)lus faible aussi à de grandes hauteurs que dans les régions moyennes, il croît en raison de la masse, il est plus sensible à la surface que dans l'intérieur et vers le centre que sur les bords; mais il est encore très-lent quand il atteint son maxinuim. Il peut être comparé à celui de la pointe extrême d'une aiguille de montre faisant deux fois en 24 heures le tour de son cadran. Il suffit de varier le diamètre du cadran, en passant des petites montres de dames aux grosses montres que l'on fabri- ([uait autrefois, pour représenter à peu près les diverses
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vitesses observées. Une vitesse de 3 déciuiètres en un jouiest déjà considérable, et il n'y a que peu de f^laciers qui clieniiiiciit à laisoii de 100 mètres i)ar an, ce qui suppose un demi-siècle pour un trajet d'une lieue suisse.
De tous ces faits il ne sortit d'abord aucune idée j^énérale nouvelle. La discussion semblait toujours renfermée entre ces deux termes, glissement ou dilatation, lorsque l'Anglais Forbes changea tout à coup la face du débat. Forbes prétendit que les glaciers coulaient. Il les compara à des masses (Uargile boueuse, de cire molle ou de lave en fusion. L'idée parut bizarre ; néanmoins elle expliquait tant de particularités curieuses qu'elle eut un prompt succès. On conq)renait pourquoi aux plus grands réservoirs de neige correspondent les plus grands glaciers, pourquoi ceuxci suivent avec une si exacte docilité les contours sinueux du lit (prils remplissent. i)Ourquoi le cours en est plus rapide aux endroits resserrés que lorsqu'ils ont de l'espace pour s'élargir, pourquoi ils s'accumulent contre les rochers qui leur barrent le passage, pourciuoi la vitesse est en raison de la masse, moindre sur les bords qu'au centre, pourquoi lorsqu'ils se terminent sur un fond plat ils s'étalent en éventail, etc. Forbes n'était pas le premier à parler du mouvement des glaciers comme de l'écoulement d'un fleuve; cette idée était déjà venue à Gœthe, et un an avant (juc Forbes eût publié son premier grand ouvrage sur les Alpes, un naturaliste de Zurich, M. Trumpler, avait émis des vues assez semblables dans un mémoire lu à la Société des sciences naturelles réunie à Altorf.
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Mais ImhIh's a tait la lluMnii' sicimc jiar fautoritr de son nom l't par les (lôvolopponicnts (nfil lui a donnes. Kion de l>lus séduisant que la tliroric do Torhos. ot })()urtant rioii de i)lus contraire à la preinièn» ai)iiareni'e. rien de plus difticile à admettre pour (piicompu' avait fait, par exemple, la pronu'uade classitiue du .lardin. à ([uehiues lieues <le C'iiamouiiy. La .uraiide cataracte du glacier de i^ilèlVe, au-dessous du Jardin, avec ses tranches cassures et le désordic de ses blocs, ne donne .uuère Tidée d'une substance i)lasti- (jne. Tour peu d'ailleurs ipi'on s'aventure sur (pielipu^ jK^ite escarpée et qu'il t'aille recourir à la liache. on ne tarde pas à s'apercevoir que cette glace est singulièrement résistante. La théorie de Forbes. (^ui faisait disi)araître tant de difticultés, se heurtait contre le simple aspect des choses, et ([uand en nmltipdiant les comparaisons et les nuages, il parlait de Técoulement des glaciers à peu près connue on parlerait de celui d'un fleuve de miel, on connnençait a douter de la plasticité de la glace pour croire à celle des hypothèses de la science.
Le glacier est-il une masse plastique, oui ou non ? Telle était la qm^stion qui se i)0sait. et qui devait l)ient6t conduire à une étude attentive des propriétés intrinsè(iues de la glace, surtout de la glace formée })ar la congélation de la neige. Une exi)érience, ([ui n'avait i)as pour objet direct la théorie des glaciers, donna l'éveil. Faraday montra (|u"un bloc de glace coupé en deux se ressoude si on en rappioclie les parties, en les serrant Tune contre TautnN a])rès les avoir exposées à une chaleur suffisante i)our (pie la surface
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soit lunuide. Ce fut un trait de lumière pour un autre savant, M. Tvndall. Il fit de son côté des expériences, puis des séjours sur les Alpes, et à ix'ine avait-il vu dans un premier voyage les glaciers de l'Oberland, qu'il corrigeait sur plus d'un i)oint les vues de ses devanciers.
Les expériences de Tyndall sont très-connues. Il prit des moules en bois dont le vide figurait une sphère, une lentille, un segment d'anneau. Un bloc de glace comprimée fut placé entre les deux parties du premier de ces moules et soumis à l'action de la presse hydraulique. La glace craqua et se réduisit en morceaux. On continua de presser, et au ])out de quelques minutes on sortit du moule une belle sphère de glace pure. On prit ensuite le moule à cavité lenticulaire, on y plaça la sphère qu'on venait d'obtenir, et après un brisement nouveau on retira une lentille de glace. On fit de même avec le moule annulaire, et la lentille devint un segment d'anneau. Toutefois, pour que ces transformations fussent possibles, il fallait que la température de la glace fût voisine du point de fusion. Avec de la glace très-froide, et par conséquent très-sèche, l'expérience ne réussissait pas ; une fois la glace brisée, il n'y avait pas moyen de la ressouder. Rien de plus simple que ces expériences. Ainsi que Ta fort bien indiqué M. Martins, elles diffèrent à peine, sauf la précision, de celles que répètent chaque jour en hiver les enfants qui font des balles de neige. Elles n'en sont pas moins concluantes. Peut-être la propriété que possède la glace de se ressouder ainsi, ne diffère-t-elle pas essentiellement de celle qu'on remarque dans
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d'autres corps, le fer par e\eiiii)l(\ lorsqu'on les porte à une température voisine de leur point de fusion, mais elle semble plus extraordinaire dans la glace, qui est bien loin d'avoir la malléabilité du fer chaud et qui manque presque totalement de ductilité. Corps bien autrement revéche, la glace ne se laisse point étirer, et elle ne se laisse pas non plus fa(;onner sans résistance. Toutefois on peut concevoir une force à la fois énergique et douce, qui moditierait insensiblement un morceau de glace en le faisant passer par une série infinie de moules entre la sphère de Tyndall et son segment d'anneau.
Cette propriété, la masse entière du glacier doit la posséder à peu près en tout temps. En hiver elle se refroidit peu, soit à cause de la chaleur naturelle du sol, dont la température est supérieure à 0'' jusqu'à 2,600 mètres environ, soit à cause de l'épais manteau de neige qui la garantit des influences extérieures. Le glacier se trouve donc toujours dans des conditions peu différentes de celles de l'expérience de Tyndall. D est impossible que sa température à l'intérieur s'éloigne beaucoup du point de fusion, et en été tout concourt à l'y ramener. En outre, la quantité d'eau qu'il absorbe lui fournit plus que Thumidité nécessaire pom* se ressouder s'il se brise. Retenue dans un réseau compliqué de fissures et de ca\ités gi'andes et petites, cette eau ne s'écoule ou ne se congèle que peu à peu ; il est probable qu'elle contribue à entretenir les ruisseaux qui en hiver s'échappent encore des glaciers, et, alors même (lue la provision en serait épuisée, la température générale de la
masse ne tomberait i)()int assez bas pour que le glacier fût absolument sec.
A pein(î Tyndall eut-il mis le picîd sur un glacier qu'il reconnut partout deux ordres de phénomènes non-seulement distincts, mais contradictoires. Il fut frappé, comme Forbes, de mille etfets de plasticité. Le glacier lui parut un fleuve qui se moule sur son lit, et il rendit la justesse de cette comparaison plus évidente encore par une expérience capitale. On avait mesuré le mouvement de plusieurs glaciers dans des conditions fort différentes, mais sans songer à déterminer le point maximum de vitesse aux tournants. On sait comment les fleuves se comportent en pareil cas : ils se jettent de toute leur masse contre le fond des golfes. Si le mouvement des glaciers a lieu par écoulement, ils doivent se comporter de même, et c'est en effet ce qu'ils font, ainsi que Tyndall l'a démontré par des mesures exactes prises sur la Mer de Glace. Le maximum de vitesse n'est au centre que lorsque le glacier chemine en ligne droite, et il se déplace à tous les tournants, de telle façon que la courbe de plus grande vitesse exagère les sinuosités du rivage.
Mais aux phénomènes qui témoignent de la facilité du glacier à se plier aux circonstances, s'en opposaient d'autres qui attestaient la nature revêche d'un corps rigide. Quoi de plus éloquent que le témoignage des crevasses ? Une crevasse est une brisure. Pour qu'une crevasse se forme, il faut uiKî résistance énergique à un effort violent. Si le glacier se comporte comme un fleuve lent à couler par la ma-
LK VOYAGE DU (ÎLACIKK. 147
nière dont il s'accommode aux inouviMiuMits do son lit, il se comporte fort différemment quand il se brise et se déchire.
Quelle relation peut-il y avoir entre des faits si opposés? Tyndall apportait avec lui la clef du i)roblème. Le p;lacier est docile quand il subit un effort de i)ression; il est rebelle quand il subit un effort de traction.
La pression est partout : la preuve en est dans le mouvement même du glacier, qui est constant et appréciable sur tous les points. Aussi les phénomènes qui attestent la plasticité sont-ils d'autant plus frappants qu'on embrasse un i)lus vaste ensemble. Nulle part on ne les apprécie mieux que du haut des chnes, d'où Ton peut suivre le cours entier de quelque grand glacier. L'effort de traction n'est pas aussi général, et pour s'en rendre un compte exact il faut voir le glacier en détail. Ce sera, si l'on veut, un accident, mais un accident si connnun que c'est à peine s'il le cède en importance au fait général. Deux causes princii)ales contribuent à multiplier les tractions. D'abord les pentes, les brusques mouvements du sol. Un glacier plus ou moins plat arrive-t-il au bord d'un précipice, il y sera fatalement poussé ; mais à peine quelques parties de la masse y seront-elles engagées qu'elles exerceront par leur poids un effort de traction sur les parties qui suivent, et dès que cet effort l'emportera sur la résistance qu'oppose la cohésion de la glace, il y aura rupture. En second lieu, des tractions ])euvent naître de la pression elle-même. Toute pression inégale doit en produire dans un corps solide. Les parties plus énergiquement i)oussées tirent celles qui le sont moins. Les crevasses de bord,
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par exemple, proviennent de ce que le glacier chemine plusrapi(lem(înt au centre, en sorte que le flot central tire après lui les flots riverains, attardés par le frottement. Ceux-ci résistent, et, conformément aux lois de la mécanique, ils se brisent perpendiculairement à l'eftort de traction. C'est pourquoi toutes les crevasses de bord remon-^ tent obliquement vers le centre du glacier.
La combinaison de ces deux forces contraires se marque avec la dernière évidence partout où le glacier tombe en cataracte. Livré à tous les hasards d'une chute violente, il semble sur le point d'être réduit à néant, la traction l'emporte ; mais à peine atteint-il le bas du gradin qu'il a dû franchir, que la force de pression reprend le dessus, répare toutes ses brèches, et qu'il recommence à s'écouler d'un flot égal et tranquille. La traction a failli le briser en poussière ; l'instant d'après la pression l'a ressoudé en une seule et puissante masse. La structure veinée elle-même est une preuve de plus des effets réparateurs de la pression. On sait qu'une violente pression peut suppléer à la chaleur et ramener la glace à l'état liquide. Cet accident doit se produire au pied des cataractes; il s'y fonne des lames liquides d'où l'air s'échappe sous forme de bulles, et qui, de nouveau congelées, deviennent ces belles tranches de glace bleue, enchâssées dans la masse plus opaque. Cette glace bleue est plus dure, et c'est ainsi que de la lutte engagée entre les forces contraires qui disposent de sa fortune, le glacier sort plus compacte et plus fortement constitué.
La théorie de Tyndall est une de ces belles généralisa-
LE VOYAGE DU GLACIER. 149
tions qui ne sont possibles que lorsque les questions sont ramenées aux ternies véritables. Etant donné ce premier fait que la glace cède aux etiorts de i)ression et résiste aux efforts de traction, il ne reste qu'à supposer une quantité suffisante de glace reposant sur un ])lan incliné, et à varier les circonstances accessoires de la même manière que la nature les varie dans les laboratoires de la montagne, pour voir naître aussitôt tous les i)liénomènes dont Tensemble constitue la physionomie actuelle et l'histoire des glaciers alpins. Prenez pour plan incliné les pentes des hautes Alpes, expérimentez sur la neige qui les charge avec le soleil pour producteur d'humidité, vous verrez ces neiges céder à leur propre poids, s'écouler lentement, et à mesure qu'elles s'écouleront se transformer en glace d'abord friable, puis toujours plus compacte, de même que les balles que font les enfants se congèlent toujours plus fortement par la pression. Variez les pentes, le système des crevasses apparaîtra avec la richesse de ses accidents. Faites tomber des débris sur la glace, ces débris entraînés reproduiront les moraines. Faites passer un précipice au travers de la route que le glacier doit suivre, les cataractes s'y déverseront, et la structure veinée en portera le témoignage jusqu'à rextrémité du glacier.
Au fond, la supériorité de la théorie de Tyndall est dans sa clarté plus grande. Cette clarté est-elle parfaite, et n'y a-t-il plus rien à chercher au delà? Ce n'est pas sans doute ce qu'a voulu dire M. Aug. de la Rive lorsque, dans son discours à la Société helvétique des sciences na-
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turelles réunie à Genève, il déclarait la théorie des glaciers définitivement constituée ^ Cette déclaration signifie plutôt que sans la croire achevée de tout point, le célèbre physicien la considère comme reposant dès aujourd'hui sur des bases inébranlables. M. de la Rive lui-même y signale en passant un point encore obscur, à propos de la structure veinée.
J'oserai en signaler un second. La théorie de Tyndall se rapproche de celle de de Saussure en ce sens qu'elle en appelle à la pesanteur comme à la cause première et directe du mouvement des glaciers ; elle en diffère en ce qu'au lieu de supposer un glissement uniforme de toute la masse, elle suppose et démontre une espèce d'écoulement dans des conditions très-particulières, qui tiennent à la nature même de la glace. Mais encore ne voit-on pas au juste comment la pesanteur détermine cet écoulement. Lorsque Tyndall fabriquait ses sphères, ses lentilles, ses anneaux, il travaillait au moyen de deux instruments : le moule et la presse hydraulique. Les moules ne manquent pas dans les laboratoires de la nature ; ce sont les pentes des Alpes, surtout leurs dépressions et leurs vallées ; mais où est la presse hydraulique? — La presse hydraulique, répond M. de la Rive, est dans les masses de neige et de glace accumulées sur les sommets et qui exercent leur pression sur la glace qui descend dans les vallées. Cette réponse me paraît une fidèle traduction de plusieurs passages de Tyndall. Si je la com-
' Actes de la Société helvétique des Sciences naturelles réunie à Genève les 21, 22 et 23 août 18G5. — Voir le discours d'ouverture.
LK vovAcu: or (îlacikk. l.')!
prends bien, elle rei)Ose sur la distinction, établie i)ar (|uel- «lues auteurs et assez iiénéralenient admise, entre les nei«i:es des sonnnets ou des hauts réservoirs et les glaces des liasses régions. Celles-ci ferai(Mit Toftice du 1)1()(' sur lequel expérimentait ÏMidall, tandis (lu'aux neiges des hauteurs apjiartiendrait le rôle de la presse hydraulique. ^lais quand je vois d'épaisses croûtes glacées susi)en(hies en permanence aux tiancs abruptes du Cervin, j'ai peine à comprendre la pression des neiges d'en haut. Elles sont trop bien fixées au sol. Elles doivent y adhérer, ainsi que le démontrent d'ailleurs de nombreuses expériences de M. Dollfus- Ausset. Cette hypothèse d'ailleurs ne saurait s'appliquer à nombre de petits glaciers, qui ne sont chargés d'aucun amas de neige permanent; elle ne semble pas non plus a})l)licable à certains glaciers d'esplanade, celui de Sanfleuron. par exemple, dont la pente est très-douce, qui ne sont dominés par aucune cime, sauf par tel pic abrupt totalement dégarni de neige en été, et qui n'en cheminent pas moins sur les hauts plateaux des Alpes. Et quant aux grands glaciers, celui d'Aletsch, par exemple, leur masse n'est-elle pas hors de proportion avec les neiges que l'on pourrait envisager à la rigueur comme pesant sur euxV Et si cela est vrai des grands glaciers actuels, à cond)ien plus forte raison de ceux d'autrefois V Où i)lacera-t-on sur les Alpes la presse hydraulique qui faisait mouvoir l'ancien glacier du Rhône V
M. de la Rive, je l'ai dit, a fidèlement rendu les vues du savant anglais. Il n'en est i)as moins vrai que lorsque Tyn-
dall cil \'m\t à les résumer dans une série d'apliorismes, il a soin de choisir une formule élastique : < Quand une masse de glace, dit-il, d'une épaisseur suffisante, est rassemblée sur le sol, les parties inférieures sont comprimées par les parties supérieures.* Si la masse repose sur une pente, elle cédera principalement dans le sens de la pente et se mouvra en descendant. > Plus rien ici ne rappelle les deux zones ; il n'est question ni des neiges des sommets, ni des glaces des vallées. Une certaine altitude n'est pas assignée à la force motrice, une autre altitude aux masses en mouvement. La cause est partout, Teffet aussi. Néanmoins cette fornmle laisse subsister encore quelques doutes, et il y a peut-être dans la manière dont parle Tyndall plus de circonspection que de clarté. L'épaisseur étant posée comme condition, on serait tenté d'en conclure que par les parties supérieures Tyndall entend les couches de surface et par les parties inférieures les couches de fond ; dans ce cas le mouvement du glacier devrait être moins rapide à la surface qu'à 10 mètres, moins rapide à 10 mètres qu'à 20, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'influence du frottement se fît sentir avec assez de force pour contre-balancer Faction croissante de la pression. Mais Tyndall lui-même a prouvé par une expérience, faite au péril de sa vie, que le maximum de vitesse doit être plutôt à la surface. — S'il faut l'entendre autrement, si, sans distinguer entre deux zones, Tyndall désigne par les parties inférieures celles qui sont situées plus bas sur la pente de la montagne et par les parties supérieures celles qui sont situées plus haut, on retombe dans quelques-
LE VOYAGE DU (JEAC'II.K. If).-;
unes des diflicultés que soulève la réjxmse de M. de la Rive: ou se demande pourquoi marchent les j^laeiers (resi)lanade, et comment Tancien placier du Rhône a i)U être i)oussé sur toute la larucur du ])lateau vaudois, de Vevey au Chasseron, sur une contre-pente de dix lieues.
Nous touchons ici au point obscur de la théorie ; cVn est aussi le point controversé et qui send)le l'être de plus en })lus. Une pression étant supposée, Tvndall rend facilement raison des accidents contraires du glacier ; mais il reste à exi)liquer clairement cette pression elle-même. Aussi plusieurs naturalistes, tout en admettant les résultats positifs des observations et des expériences de Tvndall. cherchent-ils une autre cause à la pression qui fait mouvoir les glaces des Alpes. Quelques-uns veulent qu'elle résulte de laccroissement des cristaux dont le glacier est formé. Il arriverait à chacun de ces cristaux, toujours baignés par Teau qui circule dans les fissures, à peu près la même chose qu'aux grains de grésil qui deviennent des grêlons en s'assimilant les vapeurs des nuages qu'ils traversent. L'écoulement apparent du glacier serait un phénomène de croissance. Le glacier serait nourri par la fonte des neiges qui le recouvrent chaque hiver. Ce système rappelle à quelques égards celui de M. de Charpentier, et je crains qu'il ne se heurte à la même difficulté. Il lui faut pour faire mouvoir le glacier d'innombrables fissures capillaires ; il lui en faut une provision toujours renouvelée, et l'on ne voit i)as ce qui peut la renouveler. On s'est demandé encore si l'on ne pourrait pas attribuer la pression à laquelle cède le glacier
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il quol(|U(' (■lian<^(Miioiit dans sa température. La glace peut aussi bien (\nv les autres (•ori)s se réchaufter et se refroidir dans de certaines limites, et comme les autres corps elle se dilate sensi])lement sous Tinfluence de la chaleur. A vrai dire, la tempéiature des f^daciers est peu variable; ils se maintiennent à zéro ou très-près. Le glacier est un corps toujours ])lus ou moins en fusion; mais il suffirait de différences minimes pour quMl en l'ésultat tour à tour une dilatation et une contraction. La dilatation produirait un effet de pression auquel le glacier céderait dans le sens de la pente ; la contraction produirait un effet contraire auquel le glacier résisterait en se fendillant ou se fissurant.
C'est ainsi que Tancien débat se continue et se transforme. On ne parle plus de glissement; on a de même renoncé à attribuer le mouvement des glaciers aux alternatives de gelée et de dégel; mais on se demande toujours si la pression qu'ils subissent résulte directement de la pesanteur. La plupart des physiciens inclinent pour 1 affirmative ; mais en présence des obscurités et des objections persistantes, il semble difficile d'envisager la question comme résolue.
Le degré d'avancement de la théorie répond assez exactement à la quantité et à la nature des observations faites sur les lieux. Ce qu'on a le mieux étudié, ce sont les régions moyennes ou basses. Jusqu'ici, la plupart des naturalistes ont planté leur tente à 2,000, 2,400, 2,600 mètres. La zone comprise entre 3,000 et 4,000 mètres n'a pas encore été l'objet d'études suivies. On a peu de données sur la pre-
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miiTO transformation do la nv'v^o on ixlaco. snr lo monvoment ot la tonipôraturo dos noiiios voisinos dos sonnnots les plus élevés, snr les ot^ots dn tassement, sur Tétat des eouchos do fond. Aussi n'ost-il pas étonnant ([uo la tliéoric dos glaciers garde encore quelques obscurités.
Le monumt semble venu do retourner à l'observât ion avec une ardeur toute semblable à celle (pi'v ont mis(» les premiers pionniers de la science. Il ne s'agit pas de recommencer , mais de reprendre et de continuer Tœuvre d'Agassiz, de Forbes, de Tvndall. M. Dollfus-Ausset, naturaliste infatigable, qui use de sa fortune comme d'un fonds destiné à lavancement de la science, est entré déjà dans cette voie. Il n'a épargné ni i)eines ni sacrifices pour nuiltiplier les observations à de liantes altitudes. 11 a poussé la curiosité jusqu'à vouloir être exactement instruit de ce qui se passe au cœur de l'hiver à plus de 3,000 mètres. C'est lui (pii a organisé le séjour que trois guides habitués aux observations météorologiques ont fait il y a deux ans au Saint-Théodule. Cet exemple sera suivi, et avant peu d'années sans doute des savants, et non-seulement des guides, auront passé l'hiver à ces hauteurs, et nous en rapporteront toute une moisson d'observations nouvelles. La science n'a pas coutume de rester à mi-chc^nin ; elle ne recule que devant l'impossible. Si d'ailleurs il est une question (jui ait chance d'être étudiée avec suite et avec zèle, c'est bien celle des glaciers. Les naturalistes ([ui lOnt abordée lui sont tous restés fidèles. Plusieurs lui ont voué leur vie. Chaque été ils reprennent avec le mémo ])laisir leur sac de
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voyage. Ils savent (luils trouveront là-haut non le loisir, mais quelque chose qui vaut mieux, Tétude fortifiante, Tétude sous le ciel hleu, loin des petites préoccupations de la vie habituelle. Ils auront à y soutenir plus d'une lutte contre la nature ; mais ces luttes sont de celles qui entretiennent la santé ; elles peuvent produire la fatigue, jamais la lassitude, et elles font jouir également de l'activité et du repos. N'y a-t-il pas des savants qui se sont fait un véritable chez-eux de la haute montagne, et qui, de retour dans la plaine, se trouvent dépaysés et perdus V Pourquoi s'en étonner? La nature, mère de la science, s'est réservé sur les Alpes un laboratoire où la main des hommes n'a rien arrangé ni rien dérangé, où le temps a pu faire son œuvre en paix, et où elle travaille aujourd'hui comme elle travaillait il y a mille ans : un tel laboratoire vaut un temple. Il est d'ailleurs bien peu d'études qui réunissent au même degré et fondent dans une plus parfaite harmonie les jouissances de la poésie et les pures austérités de la recherche scientifique. On ne sait si ceux qui s'y livrent sont plus attirés par les unes ou par les autres. Cette heureuse union se manifeste jusque dans les résultats acquis. Souvent on a reproché à la science de faire pour la nature ce que font pour les poètes certains commentateurs, qui les dessèchent en les expliquant. Ici rien de semblable ; l'admiration n'est I)as en raison inverse du savoir. En fait de glaciers, les véritables artistes ne sont ni les peintres, ni les poètes, ni les littérateurs, ce sont les savants, à conmiencer par de Saussure et à finir par Tyndall. Plus la théorie approche de son
i.K voYACiK nu (;la(1i:k\ 157
achèvement, plus elle oliVe de prise à Tart et à la poésie. Qu'est-ce donc que cet étrange écoulement dont Tyndall a révélé les lois contradictoires V H n'en est pas de plus lalx)rieux. et il semble appartenir à ces temps fabuleux dont parlent les cosmogonies anciennes, où les éléments n'étaient pas encore séparés et où la matière attendait une forme. Tout s'écoule dans Tunivers. L'air se répand dans l'espace, quelquefois doucement, quelquefois avec fureur, toujours avec fiicilité : les vents ont des ailes aussi bien que les oiseaux. L'eau court à la surface de la terre sans avoir la légèreté des êtres aériens, elle est fixée au sol; mais elle est chose mobile, elle a grâce à se déplacer. La boue et la lave allongent sur les pentes leurs masses inertes, qui s'épanchent pesamment sans se rompre jamais. Les corps solides ont aussi une espèce d'écoulement : emprisonnez-les dans un espace fermé de toute part sauf un étroit oritice, et à force de peser sur eux vous les contraindrez à s'échapper par la seule voie qui leur soit ouverte. Quant au glacier, il ne peut pas ne pas s'écouler; il a une carrière à fournir, et il la founiira jusqu'au bout. Cependant il semble que les moyens lui en aient été refusés. Il faut qu'il s'écoule, et il ne peut s'écouler qu'en se brisant à chaque pas pour se refonner aussitôt. A le voir en apparence immobile, à Tentendre gémir et craquer, on croit dc^viner une lutte entre la loi qui commande et la matière qui résiste. La matière obéit néanmoins, mais avec effort et travail. Elle obéit au prix d'une destruction et d'un enfantement perpétuels î
XOTRE FORTERESSE
Congi'ès, grandes années, toiles dépenses, canons rayés, fusils Chassejjot : tel est le train de ce siècle, qui ne cesse de soui)irer après les bienfaits de la paix. Un écho de ces bruits de «zuerre retentira-t-il jusque dans ces pacifiques volumes V Pouniuoi non V Les Alpes sont une forteresse. Elles ont vu ]dusieurs combats: })eut-être en verront-elles encore. Qui de nous en visitant les champs de bataille où nos pères ont conquis leur indépendance n\i i)as attribué une part de la victoire à ces monts où ils s'appuyaient V Qui de nous, en passant les défilés des Alpes, ne s'est pas dit cent fois : < Voilà notre force et notre rempart? ^^
De quel secours nous a été le rempuH des Alpes:" De quel .^rrours pourrait-il nous être aujourcVJiuiy L'auteur de ces pages s'est plus d'une fois posé ces deux questions, et il voudrait essayer d'y répondre en i»eu de mots. La })r('mière nous jetterait facilement dans une étude de toutes les guerres (jui ont eu i)Our théâtre nos Ali)es et pour objet notre indépendance. Incapables d'embrasser un si vaste champ, il nous suffira de deux exemples, qui peuvent servir de types et qui se conqdètent luu Tautre. le prcniiei- étant un exemple de victoire, le second un exenqdc de défaite.
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MOIKIARTKN
Le territoire de la Confédération suisse ne comprit dans Tori^ine ([ue le bassin du lac des Quatre-Cantons. Il était fermé au sud par les déiilés de la Keuss, à Test i)ar de hautes montagnes coupées de peu de cols, tous malaisés à franchir. De ces deux côtés aucune agression n'était à craindre. Mais à l'ouest et au nord le pays s'ouvrait en éventail et communiquait avec les contrées voisines par des passages nond)reux et relativement faciles : avec le Hassli par le lirunig, avec Lucenie par le lac, avec Zug par les vallées d'Arth et d'Egeri, avec Einsiedeln par les trois cols entre lesquels se dressent les deux Mythen. C'étaient vingt lieues de frontière, à vol d'oiseau, sur lesquelles les Alpes formaient moins une muraille qu'un système de massifs détachés, laissant entre eux six ou huit ouvertures, qui donnaient accès à l'enuenii.
La maison d'Autriche dirigea sur cette frontièi'e toutes ses attaques contre la hgue des Waldstiitten. La première fut celle de Morgarten, en 1315. Le duc Léopold avait donné rendez-vous à sa noblesse à Baden, en Argovie. Un plan de campagne y fut adopté. Il était conçu dans le but de diviser et d'embarrasser la défense. Trois attaipu's devaient avoir lieu le nuMue jour, l'une i)ar le Brunig, une
NOTIx'K l'OIv'TKKKSSi;. \{\:\
autre par le lac, la tniisièiuc par Zuu i*t la vallée (TK^cri. Les deux preuiières ne devaient être (pie de sérieuses diversions: rissue de la iruerre dépendait de la troisième, (pic le duc se réservait de diriuci" eu personne, avec le uros de ses forces. Les Waldstatten ne jjouvaient compter (pie sur eux-mêmes. Louis de Bavière, dont ils avaient embrassé la cause, était occui)é ailleurs, et tous leurs voisins, sans en excepter leurs alliés les plus naturels, avaient i)ris parti contre eux. L'attatpie i»ar le lac devait être diri.uée par les bourgeois de Lucerne. Zurich avait son contin.ticnt dans l'armée du duc; l'abbé d'Einsiedeln aussi. Les Waldstatten étaient seuls, absolument seuls. Aujourd'hui, quand la poi)iilation des cantons d'Uri, Sclnvytz et Unterwald se lèverait tout entière, jusqu'au dernier homme valide, elle pourrait l)eut-étre fournir un contingent de dix mille hommes: mais leur territoire était alors beaucoup inoins considérable, la population y était moins serrée, et autant (ju'on en ixnit juger, toutes leurs troupes réunies n'atteignaient pas à 30(X) hommes. Or il fallait tenir tête à une armée que les historiens les plus modérés évaluent à 14,000 combattants, dont 9000 sous les ordres du duc. Dans de telles conditions Léopold pouvait se croire sûr de la victoire. A égalité de nombre, il n'en aurait pas douté. N'avait-il pas avec lui la rieur de sa noblesse, et que pouvaient les massues des montagnards contre les armures et la valeur éi)rouvée de sa brillante chevalerie? La cause des Waldstatten i)arut désespérée même à ceux (pii leur voulaient du bien en secret. Seuls les Waldstiitten nCui-ent i)oint le sentinieiit
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(le leur iaibl(3sse. N'avaient-ils ])as pour eux Dieu (it leur droit? C'est ainsi, du moins, (jue les représente l'histoire traditionnelle. Quelques chroniqueurs leur attribuent moins (Tassurance. Quoi qu'il en soit, le moment vhit où ils n'eurent i)as le elioix des partis, et où la victoire étant leur dernière ressource, ils ne songèrent qu'à vaincre.
Leurs dispositions furent bientôt prises. De faibles contingents gardèrent les rades du lac, Fluelen, Brunnen. Buochs, Stantzstadt ; le gros de leurs forces fut destiné à couvrir Schwytz. Mais de quel côté le couvrir ? L'ennemi avait pour y arriver deux portes ouvertes devant lui, la vallée d'Arth et celle d'Egeri. La première n'est pas difficile à défendre. Le lac de Zug, aux rives escarpées, y pénètre assez avant, et laisse peu de place sur ses bords pour les routes et chemins. Plus en arrière, à quelques pas de Schwytz, le bassin en est occupé par le lac de Lowerz, et là encore une petite troupe d'hommes déterminés pourrait racheter sa faiblesse par l'avantage des positions. La vallée d'Egeri, plus haute, plus montagneuse, également occupée par un lac, offre aussi de bonnes positions défensives. Les montagnards se diviseront-ils pour fermer ces deux passages, et s'ils ne se divisent pas, quel poste choisiront-ils ? Ils se décidèrent à porter le gros de leurs forces sur la route d'Egeri, et à ne laisser du côté d'Arth qu'un petit corps d'observation, avec ordre de rejoindre la troupe en toute hâte, s'il en était besoin. La tradition rapporte qu'un certain chevaher, Henri de Hunenberg, avait lancé dans les retranchements des Suisses un flèche avec un billet en-
roulé tout autour; on y lisait ces mots: liC jour de Saiiit- Otmar, soyez sur vos gardes au Morizartou. Moruartcii vst le nom d'un ('Ot(\iU(iui domine le lac (TK^eri.! )n mont ic encore, dit Jean de Midler. Tendroit où la tièclie tond)a. C'ette tradition si^nitie probablement (\\w les confédérés avaient des intelligences dans Tarmee ennemie. Leurs intérêts étaient les mêmes (lue ceux de plu>ieurs bourgs et de plusieurs villes, (jui devaient bientôt coni dure aviM* eux. une alliance éternelle, et ([ui, en attendant, par fidélité, erreur ou f^ijblesse. avaient joint leurs bannières à celle du duc. Il serait bien étonnant qu'ils fussent restés sans recevoir ([uelipu's avis secrets. Informés ou non. la position qu'ils choisirent est bien celle (pie la i)rudence indicpiait. C'est la position dominante. Postés en force dans la vallée (rArtli. ils auraient ai)pris tardivement ce qui se passait dans celle (TEgeri, et Tennemi aurait eu le temps de franchir les passages les plus étroits avant c[u'ils eussent gagné les hauteurs. Postés sur la route d'Egeri, des sentinelles rapprochées pouvaient surveiller les deux vallées à la fois, et il leur était facile de courir rapidement partout où les appelleraient les besoins de la défense.
Le 1 1 novembre 1315 Tannée de Léoi)old canq)ait àZug. Le len(U'main, avant Taube. elle gravissait les i)entes qui <lonùnent la ville et débouchait dans la vallée d'Egeri. Le lac qui en occupe le bassin est assez grand pour le renqdir à i)eu près. Il mesure plus d'une lieue dv longueur. L'une des rives s'appuie au Rossberg; elle est peu praticable, tantôt marécageuse, tantôt couverte d'épaisses forêts, qui
\C}C) LKS AIJ'KS SUISSKS.
plongent dans le lac: rautrc rive est ])liis riante, elle s'élève en douces collines (jui ])résentent au soleil des versants semés de bois, de i)riturages, de vergers, de ^n-an,i>(^s et (Tliabitations rustiques ; une route file au bord de Teau, coui)ant cà et là (luelque presqu'île sans importance. De tout temps un bon cliemin doit avoir suivi à peu près le même tracé que la route. L'armée du duc s'y engagea. La cavalerie, forte d'environ 4000 hommes, marchait en tête, ne jugeant i)as qu'il fût de sa dignité d'être ailleurs qu'au premier rang. Ensuite venaient Jes gens de pied, puis les bagages, parmi lesquels se trouvaient, dit-on, de grandes provisions de cordes destinées à ennnener les trou])eaux des montagnards. Cet ordre de marche est celui (ju'indiquent presque tous les historiens. On a cependant élevé des doutes à ce sujet. Une phrase assez obscure d'un chroniqueur contenq)orain a donné à penser que Léopold, au lieu de faire hier l'infanterie après la cavalerie, ijar la route du lac, lui avait fait suivre un sentier (lui .tourne par la montagne la position du Morgarten. C'est possible, quoique peu probable, croyons-nous, mais il faut qu'en tout cas l'infanterie ait été fort en retard sur la ])rincipale colonne.
Les cavaliers cheminèrent longtemps sans rencontrer d'obstacles. La route était libre, la marche aisée ; un quart d'heure encore, et la tête de leur longue file aura le lac derrière elle. Où donc sont les montagnards, et d'où vient (|u'ils se cachent V Ils ne se cachent pas; ils laissent Tennenn s'engager. Le lac vient mourir dans une plaine d'alluvions formée ]»ai' un des ruisseaux qui l'alimentent.
notkm: roKTKiv'r.ssi:. Wû
Par delà cette plaine la colline du Sattel. accidenti'c. seniéi^ de blocs de poiidiniiiie. tenue le l)assiii du lac et relie les luonta.iiues (jui reucadreut; il uy a ([u'à la tVancliir \n){iv déboucher dans une autre vallée, ijui s'ouvre lariicnient sur le pays de Schwyt/. Cette colline sert de frontière: une nuiraille et des tours en couronnaient les hauteurs, et fermaient le chemin resserré par les rocs. C'était là. au défilé de Schorno. conmie on l'appelle, cpu' les montairnards attendaient, prêts à fondre sur reiuiemi. Ils étaient peu nonducux : 400 hommes d'Uri, 300 (rUntcrwald, GOO de Schwytz. Le corps d'observation laissé à Arth devait les renforcer de 'Mn) honnnes. d'autres disent 400. Peut-être avait-il déjà rejoint. .")0 hommes postés en avant, tenaient les hauteurs (pli dominent la route. C'étaient, dit-on. des bannis, (pii avaient vainement sollicité la ^râce de combattre avec leurs frères, et ([ui. décides néanmoins à prendre part à la bataille, avaient (reux-mémes choisi ce poste. La tradition affirme ([u'ils l'avaient fait à l'insu des confédérés. KUe aura de la l)eme à le persuader, i Quand je les vois agir si bien (raccord avec les autres, dit Jean de Muller, je soupçonne qu'ils avaient recju des ordres des officiers. ^ Cette réflexion est trop naturelle pour ne pas se piésenter à resjji'it. On peut même aller i)lus loin. Des bannis peuvent s'êti'e joints a la petite troupe (}ui occupait cette jMjsition avancée, hors de la frontière. S'ils voulaient combattre leur place était là. et non dans Tannée. Mais il serait surprenant que les Suisses eussent négligé de faire garder les hauteuis. et (pie cette né- ^ili^rence eût été l'éparée i)ai' le hasard. Rien dans la uianièrt'
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dont ils conduisent cette nii)ide campagne n'autorise à leur attribuer une pareille légèreté. 11 est d'ailleurs bien naturel (lue si des bannis se sont joints à ce poste d'avant-garde, la tradition, ({ui aime les détails i)ittoresques, n'ait eu de mémoire que pour eux. Elle leui- donne le beau rôle dans la bataille de Morgarten, le rôle de l'initiative et de l'intelligence. Ils font tout justement ce que les Suisses auraient négligé de faire. Ils amassent des matériaux sur la hauteur, des blocs, des troncs d'arbre, et ils les font rouler sur les chevaliers ennemis.
Mais ce n'est pas seulement à la noblesse autrichienne que ces prétendus bannis ont causé de grands embarras, c'est encore aux historiens. Ils n'ont pas laissé de monument sur la i)lace qu'ils occupèrent, et quand on examine les lieux, ou ne sait où la trouver. Les blocs lancés sur les j)entes sont un puissant moyen de destruction dans les guerres de montagnes. — L'expérience en a été répétée avec succès en 1799 par les Français. — Mais encore fautil des pentes, et à première vue il ne semble pas que celles qui tombent dans le lac d'Egeri soient [U'opres à ce genre de tactique. L'inclinaison n'en est pas assez forte, et elles sont trop couvertes d'arbres et de bouquets de bois. Depuis l'entrée de la vallée d'Egeri jusqu'à la colline fortifiée du Sattel la route n'est domhiée que par un seul rocher, la Figlertluh, dont la position ne s'accorde guère avec le dire des anciens chroni(iueurs. Elle est à deux pas du Sattel, par delà les hauteurs du Morgarten, et domine non le lac^ mais la petite plaine formée par les alluvions du ruisseau
NOIK'K l'OWTHK'KSSK. IHO
(jui s'y jt'ttp à son t'Xtréiniti'. lUon de plus facile (juc de lancer ilu haut de la Fii;lertiuh des blocs et des* troncs d'arbre, rien aussi de plus inutile : le i)assaî^e est ouvert, et (iuel(|ues pas de côté suftiraient pour se mettre à labri. Pour levei' cette difficulté, on a inianiné (pie le niveau du lac avait chaniié depuis l:;!."). Mais il faudrait un exhaussement de près de oO mètres i)our (lue le lac vhit bai;^ner le pied des pentes, et permettre à des honnnes qui seraient postés sur la Fi^lertiuh (Tenvoyer des cailloux rebondir jusqu'au riva'i'e. Il suffit d'ailleurs de jeter un coup d'œil sur le canal par où s'écoulent les eaux du lac \Kmr s'assurer qu'il n'y a pas en de chanixement de niveau. 11 faut donc renoncer à la Figlertiuh. et cherciier ailleurs. On est ainsi ramené aux coteaux du Morgarten, situés innnédiatement au-dessus du lac, à vingt minutes en avant de la colline du Sattel. ^5i l'on en étudie les pentes, on en trouvera une, mais une seule, qui se prêterait à la tactique des bannis. Et encore faut-il sup})Oser des circonstances favorables. Je crois que peu de cailloux i)Ourraient y rouler avec une rapidité suffisante ; mais si le sol était gelé, ce (pii pouvait bien être le cas le 15 novembre 1315, ce qui d'ailleurs semble ressortir du fait ([ue les Suisses étaient munis de crampons, si au lieu de cailloux, on prenait des troncs d'arbre, ronds et courts, il ne serait peut-être pas impossible de les faire rebondir jusciuiiu lac. On assure ([ue l'expérience "fen a été faite, et qu'elle a réussi. C'est donc sur le Morgarten lui-même, connue le veulent les souvenirs populaires, à ])eu près directement au-dessus d'une chapelle si-
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tiKM' au 1)01(1 (le la route, la chapelle (h; St-Vitus, qu'il faut jdacer les haïuiis. Ce jjostc^ est l(; seul (\\ù se prête à leur uiaïueuvre. et s'il fallait chercher ailleurs on risquerait (Têtre eutralné à relé.^uer leur histoire panui les fables, lleureuseiuent qu'on n'eu est point réduit à cet extrémité. Les (léluis (Tarnies trouvés en grand nombre aux environs de St-Vitus sont un témoignage à l'appui de la tradition.
l'ne fois le poste qu'occupaient les bannis déterminé avec précision, il est très-facile, quand on est sur les lieux, de se figurer toute la bataille. On voit la file des cavaliers autrichiens sallonger indéfiniment sur les bords du lac, suivant l'ancien chemin, plus étroit et plus accidenté, sans doute, que la route actuelle. Ils marchaient deux ou trois chevaux de front tout au plus, et leur colonne devait se dé- ' rouler sur plus d'une lieue de longueur. Il est bien probable que le poste du Morgarten en laissa passer un certain nombre avant de commencer le jeu des troncs d'arbre. Ils cheminaient insouciants et hautains. Le défilé n'avait pas trop sévère apparence. Le chemin longeait le rivage, allant d'une ferme à l'autre ; les arbres avaient du givre au lieu de feuilles, mais sous le manteau de l'hiver on reconnaissait un pays riche et fertile. A voir toute cette noblesse chevaucher sans inquiétude par cette route agreste, on eût dit une cavalcade plutôt qu'une expédition. Soudain un étrange fracas se fait entendre. Ce sont les hommes du Morgarten qui se sont mis à leur besogne. Les troncs d'arbre sont lancés sur la pente. Quelques-uns i)eut-étre restent accro-
Norin: i ok'ii-.ki'.ssk. 171
clu's (Ml cliiMniii ou roulent avec nutllcsso ; mais les plus •xros tVaiU'hissciit tous les obstacles et rehoudissent juscjue (iiins les eaux, broyant tout ce (|u'ils reucoutnMit. Les chevaux tonihent les uns sur les autres : 1(n cavaliers bardés (le fer sont pris sous leurs montures : plusieurs sont pr(3cipités dans les Hots. et cette tière colonne se trouve coupée par le milieu. Il faudrait de Tordre ])oui" aviser: mais les chevaux s'emportent, et la confusion connnence à ré^nier dans les rangs; il faudrait des gens de pied pour déloger cette insolente poignée de montaf^nards : mais les gens de pied sont à une lieue en arrière, et ne se doutent pas de ce qui arrive. Que faire V Quehiues cavaliers sans doute descendent de cheval, et malgré le poids de leurs armures cherchent un chemin pour gravir la colline; mais les Suisses ne leur en donnent pas le temps. Ils ont quitté leurs remparts, et tous ensemble ils fondent sur renn(»mi. Le choc est irrésistible. La tête de la colonne autrichienne est rejetée en désordre sur la partie de la route, déjà jonchée de cadavres, que les bannis ne cessent de battre du feu de leur artillerie primitive. Mais Tattaque ne se borne pas à ce choc de front. Quehiues compagnies ont filé lestement sur les hauteurs, saluant au passage le poste des bannis, ardents à leur besogne ; })uis elles se dévalent sur la pente av(H' des cris de guerre, et bientôt les Autrichiens se trouvent pris en flanc et en t(''te. Alors le désordre est au comble. C'est moins une bataille (^u'un carnage. Les gens de pied qui seuls pounaient tenir contre une attaque semblable sont toujours à une lieue dv distance, et la cavalerie rejetée sur
ITJ LKS AI>l*KS SUSSES.
eux porte le (IrM)r(ln' dans liuirs raii^s. Au lieu de faciliter la fuite, les chevaux rembarrassent. Çà et là quelques ttraves essaient de former un noyau de résistance; ils y jK'rdent leui" peine. La valeur est inutile. Le tlot des fuyards (MU'ond)re Tétroit chemin. C'est i)ar centaines qu'ils sont précipités dans les eaux. Léopold voit le massacre des siens, et son orgueil s'en hrite vainement; pour lui aussi il n'y a de salut que dans la fuite.
C'est ainsi que l'on se représente la bataille du Morgarteu (piaiid on lit sur les lieux les récits que nous en ont laissés les chroniqueurs. Elle ne semble pas avoir été l)lus c()mpliqmM\ A supposer même que l'infanterie etit été détachée par les chemins de la montagne, il ne faudrait l)as faire grand changement à la description que nous venons d'essayer. Evidemment les gens de pied se trouvèrent hors de portée, et pour le résultat final il est indifférent qu'ils aient été foulés par les cavaliers en déroute, ou que, témoins inutiles du désastre, ils aient pris la fuite de leur côté. — « Des i)oissons pris et assommés dans une nasse, > voilà, d'après un contemporain, l'histoire de la défaite des Autrichiens au Morgarten.
Si les Suisses avaient voulu tirer parti de leurs avantages, ils auraient, ou peu s'en faut, anéanti l'armée du duc ; mais une poursuite à outrance les eût éloignés de chez eux, et ils étaient iiKpiiets de ce qui se passait sur leurs derrières. Lorsipiils ne virent plus un ennemi ni dans la vallée d'Egeri, ni sur les pentes qui y montent de Zug, ils se partagèi-ent le butin et re])rirent la route de leurs foyers.
no'IMvm: l'OK'i'Kh'Kssi:. 178
Arrivés à HruiiiUMi. ils troiivrnMit. dit la tradition, un iiics- Sîiiivr (lui vouait on toute liàtc ({urrir du secours. Les attaques simultanées avaient eu li(ni. Les Lucei-uois, renforcés des i^ens de Willisau. de WoUhausen. de Rothenberg-, etc., étaient montés sur leurs lirandiN bar(|ues. et avaient tenté une descente à Huriicstad dans 1(^ Nidwald. En même temps un des lieutenants de Léopold Otto de Strassberg, avait passé le Hriinigavec 4000 hommes, et envahi la riche vallée de Lungern et de Sarnen. pillant et massacrant. Il était déjà à Alpnach. maître de tout r()])wal(l. Les 800 Untenvaldiens partirent innnédiatement. On affirme que Schwytzois et L^ranais voulurent s(» joindre à eux, mais que les Unterwaldiens refusèrent, disant que les magistrats n'avaietit pas ordomir d'appeler les confédérés. Il est facile de reconnaître dans ce trait un de ces embellissements imités de l'histoire ancienne, dont on a surchargé la snnple et grande histoire des premières luttes de nos pères. Ils n'avaient pas ce laconisme oratoire et prétentieux, plus digne de la suffisance de la noblesse auti-icliienne (jue de leur es])rit pratique et de leur souci du l)ien commun. Les secours envoyés aux confédérés d'Unterwald furent sans doute aussi grands que la circonstance le permettait. Peutêtre n'eut-on pas sous la main assez de barques pour envoyer tout de suite tous les hommes disponibles. Quoi quil en soit, les Unterwaldiens fii'ont force de rames. Mais la nouvelle du désastre du Morgarten s'était répandue. Les Lucernois regagnaient leur ville, et Strassberg repassait précipitamment le Brunig; il ne paraît ])as Ta voir repassé en
174 i^iv^ Ai.i'Ks suissp:s.
l)ai\ ; car 1rs riitcrwaldicns le suivirent et se vengèrent sur le llassli de rinvasiou du lieutenant de Léopold. — Telle fut la première victoire des Suisses, celle qui assura leur indépendance.
KOTHEîsTIlliRM
Près de cinq siècles s'écoulent. Nous sommes à la fin d'avril 1798. De nombreuses milices se pressent sur tous les chemins où nous venons de voir passer Léopold et ses corps (Farmée : mais elles marchent en sens inverse, et ce sont des miUces confédérées. Deux mille hommes environ, la plupart Unterwaldiens, remontent la vallée de Sarnen, que Strassberg avait ravagée, et vont se poster au Brunig, prêts à envahir le Hassli. La ville de Luceme, d'où était partie l'expédition du lac, est menacée par divers corps, entre autres par celui d'Aloïs Reding, de Schwytz. Une colonne d'environ 1500 hommes, sous les ordres du colonel Andennatt, part de cette même ville de Zug, où Léopold avait campé la veille de la journée du Morgarten, et se dirige vers la Haute-Argovie, du côté de Mûri et de Bremgarten. Enfin un (piatrième corps d'armée, un peu plus fort que le précédent, débouche au nord, du haut plateau d'Einsiedeln et menace les bords du lac de Zurich, surtout Rapperschwyl. 11 est connnandé par un officier giaronnais, le
NOTKK FOIMKK'KSSK. 175
colonel l^aravicini. ("r sont U's honinics de (llaris, di' Sar- ^ans, (le Gaster, d'Uznach. etc. Tonninoi toutes ces troupes en mouvement, et (juel est Tennemi (luelles vont cliiM-eher aux quatre vents des cieux V II ne s'agit plus de TAutriche ; surtout il ne s'agit i)lus de cavaliers bardés de fer. L'ennemi que vont chercher les confédérés est la [)lus aguerrie peut-être des armées de l'Europe; c'est une de ces terribles armées que la révolution franijaise envoie chez ses voisins pour les convertir à la liberté. Elle a pour chef Schauenbourg, et déjà sa mission est presque entièrement accomplie. Les anciennes aristocraties de Berne, de Fribourg, de Soleure. de Zurich, etc., sont tombées tour à tour. Il existe une répulditiue helvétique, une et inchvisible; elle a un directoire qui siège à Aarau, et elle s'appuie sur les 30000 baïonnettes de Schauenbourg. pour le moment disséminées sur toute l'étendue du plateau suisse, de la Sarhie à la Linnnat, et même jusqu'à la Thour. Les honnnes des petits cantons ne se sont point laissé séduire par les belles paroles des Français; ils les ont vus à l'œuvre; ils savent que leur manière de convoquer les peuples à la liberté est de le^r imposer des lois, et Texemple de Berne leur a appris ce qu'il en coûte i)Our être affranchi par la grande république. Ils ont d'ailleurs leur liberté à eux,Jeur vieille liberté, et dans leur candeur de montagnards ils la préfèrent à celle qu'on leur apporte de Paris. On les a sommés d'adhérer à la république helvétique, une et indivisible; ils ont refusé, et c'est })ourquoi ils sont en route. Ils n'ont i)as de chef unique: mais ils sont dirigés par un
I7(i LKs aijm:s suissks.
conseil (le .micirc (|ui ne solide à rien moins qu'à chasser l(>s r'raïK-ais du sol de rilclvétie. La colonne du r)runig doit dcs( cndrc dans lOberland et marcher sur Berne, c'est Paile irauchc. Les troupes que commandent Andermatt et Paravicini forment Taile droite; elles ont ordre (renvahir /ui-icli et l'Argovie et d'opérer leui- jonction entre Zuricli et HreniLiarten. Aloïs Reding, (jui conunande le centre, doit s\Mn])arer de la ville et du canton de Lucerne. On ne doute i)as que les populations ne se soulèvent sur leur passage, et que bientôt la Suisse tout entière ne soit armée (•ont 1-e les Français. Toutes ces troupes iront ainsi grossissant, jusqu'à ce qu'elles viennent se donner la main à Aarau, siège du directoire helvétique. Voilà ce qu'ont entrepris ces i)etites bandes armées, et elles cheminent courageusement, ne songeant pas à compter l'ennemi. Des prêtres les accompagnent et les enflamment de leurs prédications. La riche abbaye d'Einsiedeln, non contente de contribuer par des bénédictions au succès de la campagne, a fait cadeau au gouvernement de Schwytz de 1000 louis d'or, elle lui a offert toute son argenterie et l'a autorisé à emprunter sur les biens de ral)baye de quoi subvenir aux frais de la guerre.
Ce n'est pas l'ennemi cpril aurait fallu compter, mais les misères de la patrie. La division et l'indécision étaient partout, au dehors et au dedans. Untcnwald-Nidwald était engagé dans l'expédition ; Obwald ne l'était pas. L'Obwald avait accédé, non sans répugnance, mais enfin il avait accédé à la réi)ubli(iue une et indivisible, et le 22 avril quand la
SOl'HK FOIITKIJES8E. 177
coloinuMliariiet' do s'assurer U's passages du Bruni.îi parut devant Kenis. jn-i'uiier villaiic des ()l)\valdiens. elle fut accueillie par des signaux d alarme, et en un instant toute la population fut année, prête à défendre ses foyers. Mais au moment où le sang allait emder. on sentit Timpossibilité de cette lutte fratricide, et le gouvernement de FObwald se laissa forcer la main. Il accorda le passage aux troupes du Nidwald: il convoipia la landsgemeinde. qui revint sur sa décision première, et si.\ cents Obwaldicns renforcèreut l'expédition. Des difficultés toutes semblables menaçaient de retarder la marche des autres colonnes. Le colonel Paravicini devait avant tout s'assurer de la ville de Raj)perschwyL qui s'était ralliée au nouvel ordre de choses, et il était à craindre que Lucerne, également ralliée, ne refusât d'ouvrir ses portes à Reding. Ces débuts n'étaient guère de bon augure ; mais les hésitations de quelques-uns des gouvernements engagés dans la lutte l'étaient moins encore. Uri se croyait à l'abri denière son lac et ses montagnes, et ne se prétait qu'avec répugnance à des projets d'expédition lointaine. Unterwald lui-même. Unterwald- Xidwald, avait des moments de défaillance. A peine son contingent était-il en route i)0ur le Brunig qu'il lui interdisait de passer au delà.
Enlin. après bien du temps perdu, on se porta sérieusement en avant, Andemiatt le premier. Paravicini ne tarda ]tas à le suivre.il s'empara de Rappersch^\7l: le corps d'armée du Brunig pénétra dans le Hassli, et le 29 au matin les troupes de Reding parurent devant Lucerne. Cette ville
17S LHS A M'ES SUISSES.
capituhi. A i)ciiic les Schwytzois y furent-ils entrés qu'ils se rendirent tous à l'église, pour entendre la messe et remercier le ciel du succès d(; leur entreprise; puis ils se répandirent dans les rues et tirent bombance. Il y eut des scènes déplorables. L'arsenal fut envahi et pillé. Vainement les chefs essayèrent-ils de contenir la troupe. Des prêtres Texcitaient au désordre. « Prenez, enfants, criait aux soldats un capucin, grand harangueur populaire, prenez enfants, tout est à vous. » Cependant un messager montait à cheval pour aller annoncer à Zug la reddition de Lucerne. Il revint avec une terrible nouvelle. Les Français s'approchaient : la plus grande partie du territoire de Zug était déjà en leur pouvoir. Ils avaient eu le temps, en effet, de réunir leurs corps disséminés. Andermatt les avait rencontrés en force, et après un brillant combat d'avantpostes, s'était vu rejeté sur Zug, qui ouvrit ses portes à l'ennemi le jour même où Lucerne ouvrait les siennes à Reding. D'autres corps d'armée s'avançaient d'ailleurs dans toutes les directions, d'un côté sur Lucerne, de l'autre sur Rapperschwyl.
Ainsi tomba le hardi projet de déUvrance qu'avait formé le conseil de guerre des cantons primitifs. Il ne s'agissait plus de marcher sur Zurich, sur Berne, sur Aarau, mais d'arrêter les progrès de l'ennemi, qui n'était qu'à quelques lieues de Schwytz. A la guerre offensive succédait la guerre défensive, qui ne débuta pas beaucoup mieux. Lucerne avait été promptement évacué, Reding était accouru, et l'on avait pris en toute hâte des dispositions pour cou-
NOTRE forteresse: 179
vrir les points les plus nionacés ; mais déjà les Français avaient mis en déroute tout le corps de Paravicini. Il s'était d'abord vaillannnent comporté; il avait eu l'avantage à WoUerau. dans un combat meurtrier; mais les principaux cliefs ayant été blessés et mis hors de combat, les soldats, abandonnés à eux-mêmes, avaient perdu courage et s'étaient dispersés. D'autres engagements livrèrent aux Français la route de Lucerne à Kussnacht et Immensee, en sorte que dès le 30 au soir, environ 36 heures après l'entrée des confédérés à Lucerne, le territoire de Sch^^7tz était cerné de toute part, et qu'il ne restait i)our le défendre que les seuls Sch\\7tzois.
Dans cette situation désespérée, ils prirent la mâle résolution de tomber du moins en hommes de cœur. Frappés (les inconvénients qu'avait attirés la division du conunandement, ils demandèrent et obtinrent du conseil de guerre que Reding fût nommé le général en chef de toutes les forces du pays. Le premier mai, avant l'aube, il était à cheval, et visitait tous les postes. Il espérait que les débris du corps de Paravicini se seraient ralliés quelque part et pourraient encore concourir à la défense commune; mais bientôt il apprit leur dispersion totale, et dut prendre ses mesures pour faire face avec quatre mille hommes environ à toutes les forces de l'ennemi. La tâche était rude ; elle l'était d'autant plus que la configuration du pays et la distril)Ution des corps français ne lui permettait pas de concentrer la défense.
Le théâtre de la lutte devait être à peu près le même
iso LES ALPES SUISSES.
(jiK' lors lie la ta nicusc journée du Morgarten; mais au lieu (Têtre limité à la petite vallée d'Egeri, il devait embrasser tout le plateau d'Ensiedeln, y compris ses avenues. Ce plateau (PEinsiedeln n'est point un pays plat; il penche vers le nord, et il est coupé de trois vallées, d'abord i)arallèles, puis convergentes , au fond desquelles coulent les divers ruisseaux (pii forment la Sihl. De Tune à l'autre les communications sont aisées, les barrières qui les séparent consistant en coteaux qui ne sont ni très-élevés, ni très-ardus. En les remontant dans toute leur longueur, du nord au sud, on finit par arriver sur le dessus d'une croupe montagueuse, d'où l'on domine Schwytz. On n'en est plus séparé ([ue par une pente verdoyante, sillonnée de chemins et de sentiers. Y descendre est l'affaire d'une heure. Cette crouj)e, il est vrai, est couronnée de deux masses rocheuses, aiguës et sauvages, les deux Mythen. Mais elles sont là pour la décoration du pays. On peut passer à droite, à gauche, au besoin entre deux ; presque partout il y a de l'espace pour se déployer, et l'on a le choix des moyens pour tourner les postes de la défense. Celui qui est maître du plateau d'Einsiedeln est bien i>rès de l'être aussi de Sch^vytz. Or le plateau d'Einsiedeln lui-même n'est pas d'une défense facile. Il est partout accessible, et le nombre est grand des voies et sentiers qui y convergent. Deux routes princi- ] >ales, partant des bords du lac de Zurich, le franchissent pour venir se rejoindre à Sch\\7tz. La première part du pont de ilapperschwyl, gravit la haute colhne de l'Etzel, d'où, par une courte descente, elle gagne le bourg d'Einsiedeln, au
\OTRK rORTKKKSSK. 181
bord dv SOS tourhiiTos: de là rllo s'on^a.uc dans la vallôc d'Alpthal.i)ù ('o\i\v la Sdd dx uti/lrn. la reiuontc. i)iiis, par la droite, on s olovant sur los vortos croupos du Hnckon, ollo tourne Tobstaclo dos Mytlion. C'est un bon chemin de niontauiio. point trop ar(hi. le plus direct possible. La seconde est aujourd'hui une véritable grande route, la iirincipale voie de connnunication entre le nord de la Suisse et les petits cantons. Elle tile plus à Touest. paiallèlement à la première, mais avec plus de sinuosités et de contours. Partant de Richterschwvl. elle gravit li'> collines ([ui dominent le village. i)uis. atin de ménager les pentes, elle pénètre dans rencaissenu'Ut de la Scliindellegbi. par où la Sihl. après avoir réuni toutes ses eaux. s'échapi)e du plateau d'Einsiedeln: entin quand elle a gagné, ce i)lateau, elle s'engage dans la vallée dite de Rotlienthurm. la ])lus occidentale des trois vallées de la Sihl. la remonte dans toute sa longueur, et pénètre dans le liassin de Sclnvytz i)ar la plus forte dépression des hauteurs qui le dominent. Ces deux routes peuvent être défendues l'une et l'autre en avant et en aiTière du bourg d'Einsiedeln. que la seconde laisse à quelque distance. Mais (luelle que soit la ligne de défense que Ton adopte, il huporte d'être maître de toutes les collhies qui bordent à l'ouest la vallée de Kotenthurm. car de ce côté le plateau d'Einsiedehi n'est pas d'un accès moins facile. Ces collines le séi)arent de la vallée d'Egeri. où nous avons vu s'engager si follement la chevalerie de Léoi)old. Elles sont partout franchissables. Elles le sont surtout par le sentier du col de St-Jost, et plus encore parle détilé de
Schoriu), où elles s'abaissent pour livrer passage à la route d'P^geri à Schwytz. Si ce défilé venait à tomber entre les mains de Tennemi, toute défense du i)lateau d'Einsiedeln deviendrait impossible, car il débouche en arrière des plus hautes positions qu'offre la vallée de Rothenthurm, et la défense serait tournée. Elle pourrait être tournée enfin, et d'une manière plus fatale, si possible, par la vallée d'Arth et de Loverz, qui s'ouvre sur Schwytz, entre le Rossberg et le Uighi.— L'Etzel, la Schindelleghi, le col de St-Jost, le défilé de Schorno, la vallée d'Arth, voilà donc cinq routes convergentes, qui peuvent servir soit à attaquer directement le plateau d'Einsiedeln, soit à le tourner, et Reding devait faire front sur toutes ces routes, car l'ennemi se présentait sur toutes à la fois.
Reding prit ses mesures en conséquence. Il se chargea de la route principale et la plus malaisée à défendre, celle de la Schindelleghi et de la vallée de Rothenthurm. A sa gauche, un bataillon occupait les hauteurs du Saint-Jost ; plus en arrière, un fort détachement gardait le défilé de Schorno ; enfin l'entrée de la vallée d'Arth était surveillée par quelques escouades d'habiles tireurs. A sa droite les gens d'Einsiedeln, ayant à leur tête leur curé, Marianus Herzog, tenaient les hauteurs de l'Etzel.
Reding ne se dissimulait pas les inconvénients d'une défense ainsi divisée ; mais comment les éviter ? D'ailleurs il ne berçait point sa troupe de vaines espérances : « La mort
< nous attend, avait-il dit dans une harangue mémorable,
< si quehpi'un la redoute qu'il se retire. De notre part
NOTRE fortkkp:sse. 183
< aucun reproche ne le suivra. Ne nous en imposons point
< à cette heure. Je préfère cent hommes sur qui je puisse
< compter à cin(i cents (pii fuiraient au moment (Ui (hmger,
< amèneraient la confusion et feraient inutilement sacrifier
< des hraves. Je vous promets de ne me séparer de vous ni
< dans le péril ni dans la mort. La mort et point de re-
< traite. > Mille protestations (Vinébranlable fermeté avaient accueilli ces mâles paroles '.
Toutefois Reding ne comptait pas sur tout son monde. Il se déliait du curé (rEinsiedeln. Marianus Herzog. C'était un honnne ambitieux, hvpocrite et hautain, lâche et fanfaron. Il avait su en imi)Oser au peuple, qui le tenait en grande vénération, et son i)Ouvoir était sans bornes à Einsiedeln. Il avait fait occuper TEtzel par six cents hommes, qui auraient bien voulu avoir avec eux un bon officier des bataillons de Sclnvytz; mais aucun ne consentit à partager le commandement avec le curé. La veille du jour décisif, dans la nuit du 1 au 2 mai. il y eut conseil de guerre à Kothenthurm. Marianus Herzog s'y rendit. Comme on y discutait les mesures à prendre dans le cas où la première hgne de défense serait forcée, il s'emporta vivement. et s'écria qu'une telle discussion était oiseuse, attendu que la victoire était assurée si tous les postes étaient défendus comme l'Etzel le serait par lui et ses hommes. < Je vous
' Pour toute la suite de ce récit je n'ai pas cru devoir m'écarter de la version classique, celle qui a été adoptée et consacrée par M. Monnard. Il y en a une autre, à mes yeux plus vraisemblable. Voir la note à la fin du volume.
184 Li:S ALPIvS SUISSES.
c jiiiv par tous les saints, dit-il avec oiuphase. que nous « conil)attrons, les soldats (rEinsiedeln et moi, jusqu'à la c dernière ,i»outte de notre san<»-. > 11 répéta deux fois ce serment, et promit à Keding de lui faire savoir aussitôt tout ce qui se passerait.
Le lendemain, vers les huit heures du matin, Marianus Herzog rejoignit sa troupe au sommet de TEtzel : < Mes « amis, dit-il à ses gens, je crois que ce que vous avez de « mieux à faire est de retourner chez vous et de mettre bas « les armes. Il serait inutile de nous défendre ici. car aux « autres postes on ne songe pas à faire résistance. » Après ce beau discours il s'enfuit à cheval, comme il était ^venu, et toute la troui)e se dispersa. Quelques heures après, une forte colonne fran(;aise passait l'Etzel, à la fois surprise et charmée de n'y trouver personne. Voilà ce que les hommes des petits cantons gagnèrent en 1798 à compter parmi leurs chefs le curé d'Einsiedeln, digne confi'ère de ce capucin qui, à Lucerne, exhortait les soldats au pillage, et qui dans une autre occasion leur prédisait (^u'il deviendrait invisible au moment de la mêlée, mais qu'il n'en combattrait pas moins pour la religion. J ahne mieux, je Tavoue, cet autre curé de je ne sais quelle paroisse de TObwald qui ne craignait pas de recommander aux siens la nouvelle constitution, et qui, lorsqu'on lui parlait des dangers de la liberté de la presse, se tirait d'afiaire en disant : « Je ne « crains pas la liberté de la presse pour mon pays, attendu « que nous n'y connaissons que la presse aux fromages. »
Au Saint-Jost les choses se passèrent i)lus militairement,
mais sans l)eaucoiii) plus de siici'ès. Attaqué par des forces supérieures, le hataillon ipii occupait le i)assa.u"e. dut se replier sur Rothenthurui.
Pendant qu'il était ainsi débordé sur sa droite et sur sa iiauehe. Redini^. (pii connnandait au centre, renqiortait d'inutiles avantages. Vers les dix heures du matin. Favantgarde d'un corps fran(;ais. fort d'environ deux mille honnnes, parut à Tendroit où la grande route de Zurich à Rothenthunii et Sehwytz s'engage dans l'encaissement de la Sihl, au lieu dit la Schindelleghi. Elle fut reçue i)ar un feu de tirailleurs assez bien nourri, qui Tarréta pendant près de deux heures. Alors les Schwvtzois reçurent quelques renforts, avec deux pièces de canon, prises à Lucerne, et le combat re(loubla de vivacité. Les Français pliaient, ils avaient cessé leur feu. et Reding se disposait à attaquer à Tanne blanche, lorsqu'il apprit l'abandon d(^ TlCtzel. Menacé sur ses derrières, il dut se replier sur Rothenthurm, oii il arriva en bon ordre vers les trois heures de l'après-midi, et où il trouva le bataillon refoulé du Saint-Jost.
La position de Reding devenait de plus en plus critique. La colonne française inutilement tenue en respect à la Schindelleghi. le suivait de près, renforcée en chemin par une partie de celle qui avait passé l'Etzel. et qui s'attardait à piller Einsiedeln. Sur sa gauche, la ligne des hauteurs, du Saint-Jost au défilé de Schorno, se couronnait de soldats ennemis toujours plus nombreux; sur sa droite les croupes du Hacken. au pied du petit Mythen. pouvaient d'un moment à l'autre tomber entre
l(^s mains dv qwdquv (Ictachement parti (rEinsiedeln. Mais Rediiig avait sous la main tout son inonde, sauf les tirailleurs postés àArth, et il lui était plus facile de diriger les mouvements et de communiquer à tous son indomptable énergie. Un bataillon Schwytzois, qui avait fait partie de l'expédition du Brunig, venait justement d'arriver, ayant fait d'une traite une marche suffisante pour mettre à bout de forces le piéton le plus infatigable. 11 fut sur le champ dirigé sur le Hacken. Pendant ce temps Reding faisait front de tous les côtés à la fois, opposant à la colonne qui le suivait les deux bataillons qui l'avaient déjà repoussée une fois, et aux corps qui menaçaient sa gauche quelques centaines d'auxiliaires Uranais arrivés le matin, plus le bataillon du St-Jost. Des deux côtés il i)rit l'offensive. Voyant l'ennemi se masser dans la plaine de Rothenthurm, il lui lâcha quelques volées de canon, puis, après une décharge générale, il lança sur lui le gros de ses forces. La distance à franchir sous le feu était de près de huit cents pas. Pas un ne broncha. Emportés par un élan de plus en plus irrésistible, les Schwytzois tombèrent tête baissée sur l'ennemi. Le choc fut si impétueux que les Français plièrent presque aussitôt, et s'enfuirent dans le plus grand désordre, laissant la plaine couverte de cadavres. Une autre attaque, dirigée avec la même précision et le même élan, balaya les hauteurs, et rejeta l'ennemi dans la vallée d'Egeri. Pour la seconde fois les champs du Morgarten virent fuir devant les montagnards une armée qui n'avait pas coutume d'être vaincue. Vainement elle essaya à deux reprises de se rallier ;
à deux reprises elle fut de nouveau culbutée. Les Schwytzois la poursuivirent jusqu'au village d'Egeri, et ils Tauraient poursuivie bien plus loin sans la crainte d'une surprise et la nécessité de se tenir serrés les uns contre les autres. C'étaient trois victoires en un jour. Mais à quoi bon tant de sacrifices et de courage ? Au lieu de se partager le butin et de remercier le ciel de la délivrance de la patrie, les vainqueurs en étaient réduits à bivouaquer sur le champ de bataille, le fusil sous la main, et prêts à recommencer.
Le lendemain, ce fut le tour des tirailleurs d'Arth. Deux colonnes françaises tentèrent de forcer l'entrée de la vallée. Tune par la rive nord du golfe d'Arth, l'autre par la rive sud. Elles devaient opérer leur jonction à Arth même, au fond du golfe, puis se i)orter directement sur Sch^vytz, et tourner ainsi la position de Reding. Les chemins qu'elles suivaient, semblables à celui qui avait vu la défaite de Léopold, étaient resserrés entre le lac et les montagnes, l'un au pied du Rossberg, l'autre au pied du Riglii. Leurs efforts furent vains. Les carabiniers schwytzois abrités les uns derrière des arbres, les autres derrière des parapets élevés précipitamment, leur firent subir des pertes énormes. Ds tiraient avec sang-froid, sans se hâter, mais sûrement. Ils avaient plus de carabines que d'hommes, et pour suppléer à leur petit nombre, des enfants chargeaient les armes. La colonne qui suivait les bases du Righi essaya d'une manœuvre tournante, par les hauteurs ; son dessein fut deviné et elle fut tournée elle-même. Des deux côtés l'ennemi battit en retraite. C'étaient encore deux victoires
ISS LES ALPKS SULSSKS.
î\ îijoiitcr il cclh's (le la veille, riino et l'autre sanglante!- Tune et Tautre inutiles.
Cei)en(lant il y a une tin à toutes les ch')ses humaines même à Théroïsme. Quand il se voit impuissant, il se tournen (lésesj)oir et tinit par fatiguer les eourages. Il n'y avai d'autre issue à la lutte qu'une capitulation honorable ou 1î mort inutile de tous ces braves, dans une suite de coml)at; de plus en plus désespérés. Des succès analogues à ceux (ju venaient d'être remportés, n'étaient plus même probables Schauenbouig. a})rès avoir reconnu la position, ne pouvais manquer de réunir toutes ses forces i)Our tenter une attaque plus sérieusement combinée. Or les Schwytzois avaient beai se multiplier, il leur était impossible d'occuper tous les postes et ils étaient sûrs d'être pris à revers un peu plus tôt ou un peu i)lus tard. Quoi de plus facile au général français qu( de les tourner par leur droite pendant qu'il les occuperait comme la veille sur leur front et sur leur gauche V II avait au pied des Mythen le choix des passages. Le plus pratiqué celui du Hacken, était occupé par le bataillon revenu du Brunig; mais qu'était-ce qu'un bataillon pour garder des croupes aussi larges? Plus loin, entre les Mythen et surtout au delà des Mythen, d'autres passages restaient sans défense ou n'étaient gardés que par des femmes. Dans la nuit qui suivit leur victoire, ces réflexions se i)résentèrent à l'esprit des défenseurs de Rothenthurm ; ilâ eurent le temps d'envisager la situation. Des groupes se formèrent, et l'on discuta vivement. Quelques-uns voulaient tenir jusqu'au bout: d'autres faisaient le compte des morts : la petite
NOrRK KOIMKKESSK. Ib^)
roiipt' irétait oiunnc nue (lôciniéo : il fallait, disaient-ils, oinbattro au moins ius(|u ïi ce qu'elle fût réduite de moitié. jes pères de famille se souvinrent de leurs fennnes et de eurs enfants. Plusieurs pensaient à se réserver pour des ours meilleurs, et conseillaient de i)rotiter du moment •ù, lirâce à leur victoire, ils pouvaient esi)érer des conlitions plus favorables. Reding voyant la majorité de ses lommes incliner dans ce sens, entama des négociations, ^près (luelques pourparlers, un i)rojet de capitulation fut .néte. et liediug eut vingt-quatre heures pour le sounet tre au peuple. Le peuple était Tarmée. Il abandonna ;es canons et ses postes, et se réunit à Schwytz pour déli- )érer. Les Français en auraient pu i)rotiter. Ils ne le firent )as. et il faut rendiT à Schauenbourg cette justice que sa enduite fut cligne, et ne rappela en rien celle de Brune négociant avec < ces loyales bêtes de Bernois, 5 connue il les ippelait. La capitulation était jdus ([u honorable. Elle n'im- )Osait aux Schwytzois qu'une chose, lacceptation de la Ké- >ubli(iue helvétique, une et indivisible: on leur garantissait leur religion et leurs propriétés, on ne les désarmait point, m ne les frappait d'aucune imposition militaire, on n'occu- '>ait pas leur i)ays. et Schauenbourg ne se réservait le droit fie i)assage que pour le cas où les Uranais, (lui avaient pris luelque part à la lutte, voudraient la continuer pour leur •,omi)te. Accepter était une nécessité d'autant plus évidente lue le contingent d'Uri. qui avait largement contribué à la ictoire de la veille, venait de reprendre le chemin de ses overs. A la vérité 40U honunes d'Unterwald étaient arrivés
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dans la jouriiéc ; mais, cohuik; ceux d'Uri, dès qu'ils avaient (Mit(Mi([u i)arl('r de négociations, ils avaient eu hâte de repartir. J /assemblée fut solennelle. Reding parla en militaire. Il dit la position des armées et ne laissa aucun espoir sur l'issue de la lutte ; il put conseiller la soumission sans que personne Faccusât de lâcheté. On savait assez que si le peuple était d'avis de combattre jusqu'à la fin, Reding ne l'abandonnerait pas. Au fond la majorité était de son avis. Mais connnent subir cette humiliation et l'accepter par un vote solennel ? Les ombres des aïeux ne planaient-elles pas sur l'assemblée du peuple, et pouvaient-elles considérer sans horreur la faiblesse de leurs descendants? Les uns pleuraient; les autres essayaient de parler, criant qu'il fallait mourir et qu'il n'y avait pas d'autre parti digne du peuple de Scliwytz. Plusieurs ne voyaient encore dans les Français que des brigands sans foi ni loi, avec lesquels toute négociation était une duperie. Il y eut un moment d'étrange confusion. On put croire que la guerre civile allait éclater dans le sein de cette landsgemeinde, qui n'avait plus que quelques heures pour accepter la capitulation proposée ou retourner à ses canons. On vit des sabres dégainés, des fusils armés, et peut-être le sang aurait-il coulé sans l'intervention d'un ecclésiastique plus respectable que Marianus Herzog. Il parvint à faire entendre le langage de la raison. Il fit sentir l'étrange contradiction de ceux qui déclamaient contre la mauvaise foi des Français et qui néanmoins, se confiant dans la parole de Schauenbourg, n'avaient pas craint d'abandonner leurs postes, leurs canons et leurs
NOTRE FOKTKKKSSE. 191
munitions. 11 posa nottonu-nt la (lut'stion, avoi- calnii' et hon seus. Trois fois il fut intrrronii)u jtar lt'> nuirnnin'> de la foule, trois fois il domina loraj^o et tonnnanda lattontion. Eutin on alla aux voix. La oanitulation fut votée à une forte majorité. La fatalité des événements et des fautes remi)ortait sur IVxaltation dun tardif héroïsme. La vieilli- Suisse tombait avec gloire, elle tombait sur les champs mtMne où eiiK] siècles au])aravant elle avait conquis son indépendance.
IIÎ
THÉORIE ET Cn.MMENT.vlHK
D est peu d'histoires plus instructives que celles que nous venons de raconter, surtout si on les rapproche. A les bien considérer, elles suffisent à faire connaître les principes qui devront en tout temps diriger la défense de la Suisse au cœtu* de ses montagnes.
Les succès remportés par une poignée de montagnards soit sur les Autrichiens en 1315, 'soit sur les Français en 1798, montrent jusqu'à l'évidence quels sont dans les montagnes les avantages de la défense. Il y en a deux principaux. D'abord elle a naturellement la position dominante : il faut que les colonnes d'attaque se fatiguent à gravir des rampes j)lus ou moins ardues, et elles y perdent le bénéfice d'un choc impétueux: ensuite il existe des portes naturelles par où lagresseur est obligé de passer, et où il est
facile (le lui opiKJscr une résistance invincible. Malgré leur infériorité numérique, les héros du Morgarten peuvent déployer une force réelle tout aussi considérable que ne le peut rarniée du duc cinq ou six fois })lus nombreuse. Quel- ([ues tirailleurs arrêtent à la Schindelleghi une colonne fran- (•aise; d'autres tirailleurs réussissent par la justesse de leur feu à Umwvv Ventrée de la vallée d'Arth. Ces avantages sont innnenses. Mais ils n'ont tout leur prix qu'à une condition, à savoir que la jiosition occui)ée par la défense ne puisse i)as être tournée par le dessus ou prise à revers. Si l'agresseur peut, tout en se présentant de front , tenter sur quelque point à son choix une manœuvre tournante, il a de grandes chances pour lui. Les accidents du terrain lui viennent alors en aide, en dérobant sa marche. Il fait filer ses troupes par des sentiers détournés, et quand la manœuvre se démasque, c'est qu'elle a déjà réussi. Si une position n'était réellement accessible que par deux ou trois défilés, ceux qui les gardent n'auraient qu'à tenir bon pour faire avorter toutes les tentatives de l'attaque. Ils pourraient être bloqués, non forcés. Mais si la position est accessible par un grand nombre de points, alors la défense a le choix entre deux alternatives également funestes, ou bien se concentrer sur un point, au risque d'être débordée par une manœuvre tournante, ou bien tenir sur tous les points, ce (\m la condamne à être faible sur tous. Schwytz est tombé, malgré cinq victoires, par l'impossibilité où se trouvait Reding de garder tous les passages et sous la menace d'une manœuvre tournante.
Noriv'i: roiM'KKKssi:. 1«);;
Or si Ton y \nvnd '^AViW.on verra {\\ic dans les mont alignes (le notre pays, même les plus ardues, les jwsitions qui ne sont abordables ([ue [Kir un très-petit nombre de passages, sont rares et toujours très-restreintes. Dès qu'il s'agit de défendre un territoire dO (pieUjues lieues carrées, une vallée ou un ]>lateau connue celui (rt^insiedeln, Tattaque à l'avantage du choix entre un grand nond)re de routes et de sentiers, et elle peut prendre ses dispositions sans que la défense ])uisse les deviner et se mettre en mesure. Dans de telles conditions, la défense au moyen d'un cordon de postes est une duperie. 11 reste toujours une porte qui n'est jias fermée, un trou (pii nest pas bouché, et s'ils le sont tous, au moins y en a-t-il un qui ne l'est pas suffisamment, et rennemi pénètre par surprise ou par force, souvent par les deux à la fois.
Cet inconvénient grandit avec le chanq) qu'embrasse la défense. Aussi lorsqu'elle doit embrasser non-seulement une ])Osition, mais tout un pays de montagnes, a-t-elle recours à une tactique diamétralement opposée. Le meilleur moyen de la rendre efficace est alors de la concentrer et de la mobiliser, de manière à pouvoir à tout instant la convertir en oifensive. On laisse l'ennemi s'engager, ce qu'il ne peut faire que laborieusement ; on le surveille de très-près; mais quelque mesure que l'on prenne pour embarrasser et retarder sa marche, on s'attache avant tout à rester massé, afin de pouvoir au premier moment favorable fondre avec des forces sui)éneures sur un quelcon(iue de ses corps.
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Napoléon, dans sa fameuse campagne de France, a montré par dos exemples quels avantages la défense offensive peut tirer des accidents du terrain dans un pays de plaine ; à la montagne ces avantages seront quadruplés. Plus le terrain est coupé, plus il importe d'avoir pour soi le bénéfice de la liberté des mouvements et de l'imprévu des surprises. Pour se l'assurer, la défense n'a qu'à ne pas se diviser et à se faire chercher au cœur même de la montagne. L'armée agressive n'y pénétrera qu'en abordant les vallées par le bas, en les remontant avec peine, en forçant les défilés, et en allongeant ses files sur des routes étroites et serrées. Les précautions qu'elle doit prendre, les éclaireurs dont elle s'entoure, et qui fouillent péniblement les bois, les hauteurs, les vallons latéraux ; les diversions et les reconnaissances qu'elle est obligée de tenter, tout lui devient une cause d'éparpillement. Cependant la défense, qui a pour elle l'exacte connaissance des lieux et tous les moyens d'information que donne la sympathie des habitants, occupe la position dominante et choisit son moment. Ses mouvements agressifs sont plus rapides. Une poignée d'hommes lui suffit pour arrêter une colonne dans un défilé, pendant qu'elle se jette sur une autre colonne ou se porte sur le flanc de l'ennemi. Ainsi mobilisée et concentrée, elle a le choix des occasions et des moyens, et les avantages de l'offensive sans en courir les hasards.
L'histoire des campagnes de L315 et de 1798 nous fournit à chaque pas un connnentaire vivant de ces principes. Le i)lan de Léopold était évidemment combiné en vue d'em-
xoTK'K iNMj ri;in:ssK. 195
])aiTassor la détonsc et de la divisci. I /intention était hoinu\ mais les nu^sures i)rises le furent moins. C'est fort bien (ratta(iuer sur plusieurs i)oints à la fois, mais à la condition (jiie les difleients eor})s soient suftisannnent rapl)rochés pour ({ue run ne })uisse pas être mis en pleine déroute avant que l'autre ait eu le temi)s (raccourir. Le conseil de iiuerre tenu par Léojiold i)araît l'avoir oublié. Léoi)old aurait dû tenir deux jours i)Our que Strassberg eût le temps de le déga.uer, et encore faut-il supposer* les circonstances les plus favorables, car ils étaient séi)arés non-seulement par une distance évaluable en lieues, mais par des obstacles difficiles c\ apprécier. i)ar un lac d'une na\igation souvent daniïereuse, où les barques n'abondent i)as. non plus que les points d'abordage. ^lalgré cette première faute. Léopold, grâce à sa supériorité numérique, avait pour lui toutes les chances, et Ton put croire un instant que l'expédition autrichienne serait conduite d'une main ferme et sûre. Pas de temps perdu, chacun est prêt au jour indiqué et entre en ligne à l'heure voulue. Mais la suite ne répond guère à ces débuts. On ne peut rien imaginer de plus déraisonnable que la marche de Léopold. Il eût cherché sa défaite (juil n'eût pas su mieux faire. Il s'engage dans une vallée sans en reconnaître les hauteurs. Il s'expose à une attaque sur une route où ses gens, (lisi)osés en longue file, forment moins une armée qu'un convoi. Dans un chemin où un cheval a tout juste place pour se tourner, il met en tête de sa colonne des cavaliers. La consé(iuence de fautes si étranges, si les montagnards savaient en i)r()fiter, ne i)ouvait être (ju'un (lésas-
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tre. (Jr les montagnards en profitèrent avec une rare justesse de coup d'œil. Autant Léopold disséminait ses forces, autant ils concentraient les leurs. Ils se gardèrent bien de l)rati(iuer la tacti(iue du cordon, et do vouloir fermer toutes les i)ortes de leur pays. Ils ne songèrent qu'à une chose, être réunis en aussi grande masse que possible pour tomber tous ensemble sur l'ennemi aussitôt qu'il prêterait le tianc ; ils choisirent la position la plus convenable pour se l)orter le i)lus rapidement possible où le besoin l'exigerait, et quand Léopold se fut si follement engagé sur la route du Morgarten, se trouvant en i)osition de l'écraser, ils en profitèrent aussitôt.
Nous avons coutume de glorifier la bravoure de nos pères et nous avons raison; mais quand je compare leur conduite avec celle des Autrichiens dans la journée du Morgarten, j'admire leur intelligence, leur savoir-faire, leur ferme bon sens, autant et plus encore que leur vaillance. Toutes leurs mesures sont justes, et quelques-unes le sont héroï(piement. Pendant que Strassberg ravageait la plus riche vallée de l'Unterwald, il y avait au Morgarten 300 Unterwaldiens. C'est au Morgarten qu'ils défendent leurs foyers, où déjà l'ennemi porte l'incendie et le pillage. Ce seul fait indique une fermeté de bon sens, une vue claire du but à atteindre, qui vaut, sans doute, la fermeté du courage. Si, comme il est (htficile d'en douter, les Unterwaldiens avaient connaissance des projets de Strassberg, leur présence au Morgarten est le plus précieux des exemples que la Suisse d'autrefois ait donné à la Suisse actuelle.
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On \ydv\{' dv Moi) morts du côte des Autiichicus et de 11 4I11 côté (les confédérés. Il m» faut pas prendre ces chiffres il la lettre : mais en faisant la part de Texagération, ils resteraient assez ékxpients. Ils ne l'eprésentent i)as la ]»ro])ortion du couraize des armées (mi ])résenc(\ mais la i)roportion de Unir intelliiience de la guerre dans les pays de montagne; ils accusent d'un côté raveuiilemcMit. de l'autre Tesprit d'industrie, d'habileté, le jugement net et sûr; resi)iit en un mot opposé à la sottise altière.
S'il faut en croire Jean de Muller. nn des ancêtres d'Aloïs Ileding. vieillard incapable de porter lui-même les armes, mais vénéré du peuple à cause de la sagesse de ses conseils, aurait harangué la petite troui)e à son départ i)Our le Morgarten. < Avant tout, aurait-il dit, vous devez chercher
< à vous rendre maîtres de la guerre, afin que ce soit vous
< et non Fennemi (pii déterminiez quand, où et comment
< se fera l'attaque. ? Les tacticiens modernes ne disent pas autre chose, et les Suisses de 1315 ont agi comme si ce l)rincipe, qui est le premier principe de la guerre défensive dans des montagnes semblables aux nôtres, était familier à chacun d'eux.
Lorsqu'en 1798 les hommes des petits cantons résolurent de chasser les Français de la Suisse, ils entrei)rirent une tâche moins difficile que celle dont leurs pères s'étaient acquittés en résistant à rAutriche. A vrai dire ils s'attaquèrent à des ennemis dont ils ne i)ouvaient attendre l'aveuglement des chevaliers de Léoi)ol(l; mais les forces Citaient bien moins inégales. Les quatre corps d'armée
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(lui (léhoucliènMit du territoire des Waldstiitten comptaient ensemble environ 10000 hommes. Les Français répandus sur le sol de la Suisse n'étaient pas 30000, et leur base (ropérations s'étendait au début sur une longueur de l)lus de trente lieues. Ils n'eurent d'abord pas plus de 20000 honnnes disponibles. C'était donc, en mettant les choses au pis, deux hommes contre un. Cette proportion eût été singulièrement réduite si les Suisses s'étaient souvenus de la tacti(pie de leurs pères, et s'ils avaient concentré leurs forces pour se porter en masse sur un point. Il n'eût pas été impossible, peut-être n'eût-il pas été difficile de se jeter par un mouvement rapide au milieu de l'ennemi, dans l'un des larges intervalles que laissaient entre eux ses corps disséminés. En tout cas c'était la seule tactique qui pût aboutir, car un premier succès décisif n'était pas possible autrement, et il en fallait un à tout prix. Un premier succès eût entraîné tous les indécis et tous ceux que la présence de l'étranger ne contenait qu'à grand'peine. Les hommes des petits cantons auraient vu accourir à eux la moitié de la Suisse. Au lieu d'être 10000, ils auraient été 20000, 30000, et finalement c'eût été aux Français à plier devant le nombre. Les Français seraient revenus à la charge peutêtre; mais il était difficile qu'ils revinssent assez nombreux pour rendre la lutte impossible, car, malgré le traité récent de Campo-Formio, la France avait à compter avec d'autres adversaires.
Mais les Suisses de 1798 avaient oublié la grande tactique d'autrefois. Au lieu de se défendre comme leurs ancê-
NOTK'K l'Oirrr.KKSSK. 1!)*,)
très, ils attaciuèriMit coniiiu' avaient fait les Autiicliieiis, moins bien eneore, si possible. Quatre petits eorps (rarniée s'avancèrent lentement, rayonnant dans toutes les directions. Ils avaient une visée commune. Aarau. le sié^c du «iouvernement helvéticiue: mais pour y arriver, les uns avaient 30 lieues à faire, d'autn^s i)lus. et pendant ce lonu" trajet ils devaient cheminer à toute distance les uns des autres, incapables de se i)orter secours. Thèse générale, il n'y a rien de plus risqué à la guerre que les manœuvres complexes, les cond)inaisons alambiquées, dont la réussite supi)Ose qu'on tentera la fortune sur un grand nombrede i)oints et que mille i)art il n'arrivera d'accident. Même dans les plus vastes campagnes il faut un plan simple: il le faut surtout lorsque le terrain sur le([uel on doit agir est un terrain accidenté, coupé de vallées, de rivières, de montagnes, et qui rend les connnunications lentes et malaisées. Le plan de campagne élaboré par le conseil de guerre de Schwytz était un de ces chefs-d'œuvre d'équilibre ([ue le moindre souffle dérange. Il n'y avait de succès possible pour le centre que s'il n'arrivait aucun contre-temps à l'aile droite, et celle-ci à son tour, divisée en deux corps, ne pouvait aller de l'avant que si le centre se maintenait à sa hauteur. Chacun des deux corps dont elle se conq)osait était dans la même dépendance l'un vis-à-vis de l'autre,, et tous ensemble, le centre y conq)ris. ne pouvaient ([ue ressentù- le contre-coup des revers de l'aile gauche, sans être à portée de lui prêter main-forte. 11 arriva ce qui devait airiver. Lun de ces corps ayant été refoulé, les trois autres
!>()() LKS ALI'KS SIIISSKH.
(lurcMit ballir «'M retraite: un écliec (lue deux ou trois l)at aillons eussent suffi à répai'er. renversa tout réchafaudaj<e (le cotte malencontreuse canipa^ine.
Teut-Ctre à ce moment même, y avait-il encore moyen (le relever la partie : mais il eût fallu i)Ouvoir en quelques heures rt'unir au moins six ou sept mille hommes et tomber sur Tun (pielconiiue des cori)s ennemis, (pu (h; toute part s'api)rochaient des frontières de Schwytz. Quand Kedmg fut nomm(3 gént'ral en chef, après la défaite de Paravicini, il n'était plus temps.
La guerre réduite à une lutte entre quatre mille Schwytzois et le gros de l'armée française, il ne pouvait être question de prendre d'autres mesures que celles que prit Reding. L'atta(iu(^ se i)résentait dans des conditions tout autres (^u au Morgarten. Le })rincii)e était bien encore celui de diviser et d'embarrasser la défense par un mouvement simultané de colonnes convergentes; mais il était appliqué avec intelligence et d'une manière conforme au but. Les colonnes de TEtzel, de la Schindelleghi et du ^lorgarten manœuvraient assez près les unes des autres pour que si Reding se ftit jeté sur Tune d'elles séparément, une résistance de quelques heures eût donné aux autres le temps d'accourir, et elles étaient toutes assez fortes pour tenir bien des heures. Dans ces circonstances il ne restait aux Schwytzois d'autres ressources que la pure guerre défensive, consistant à garder tous les postes, sauf à se dégager par une charge vigoureuse, s'ils étaient serrés de trop près. Ils y firent des prodiges. L'Etzel à part, la manière dont les postes furent
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défendus est diiiiie (ks (losi('inlant> do licrus du Moru^iiton.
La proportion des pertes subies n'est pas aussi fabuleuse qu'au Morixarten: mais elle atteint presque au chiffre de 1 à 10. Les Sclnvytzois n'eurent ixuère plus de 400 hommes tués ou l)lessés ; les Frani^ais. assure-t-oii, en eurent près de 4000 hors de ('ond»at. Ici encore une disproj)ortion si rare n'indnpie })oint une ditiérence de coura<ie. Elle n'indique pas non plus une ditiérence marquée de savoir-faire et d'intelli^^ence de la guerre des montagnes. Les Fran(;ais nV étaient point novices. Peutêtre faut-il l'attribuer en partie au fait que d'abord ils n'estimèrent i)as assez leui*s adversaires, et sattirèrent quelipies i)ertes inutiles par trop de contiance : mais il faut y voir avant tout la preuve des gi'ands avantages qu'otfrent les boimes positions de guerre à la montagne, quand elles i>ont défendues avec fermeté et sang-froid: il faut y voir aussi la preuve des services innnenses cpie peut rendre dans des luttes de ce genre la supériorité du tir. Ce sont les caral)iniers des montagnes qui ont fait i)ayer si cher aux Français le stérile avantage d"incori)orer les iKHiplades des petits cantons à leur républi((ue helvétique une et indivisible.
Mais si les Fran(;ais gagnaient peu à tout ce sang versé. Kedmg gagnait moins encore aux victoires qu'il renq)ortait. Il ne lui était ])as permis d'en recueillir le fruit. Tout au plus ses hommes pouvaient-ils s'accorder le plaisir de poursuivre l'ennemi une lieue, deux lieues, après quoi il fallait
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revenir en toute liate. lieureux si cette échappée n'avait pas eu (le suites fàclieuses. Après avoir vaincu, ilfallait vaincre encore et toujours. Les nuits sans sommeil, la fatigue des veilles, des marches, des combats, rien ne dispensait de la nécessité d'être là, toujours au poste, toujours prêt à recommencer. Si ;iu moins ils avaient \m se dire qu'ils finiraient par lasser rennemi. Mais ils avaient beau se multipher, tous les postes n'étaient pas gardés. Ils avaient beau triompher, l'issue fatale n'était renvoyée que d'un jour. Je ne sais rien de plus tragique qu'une lutte dans des conditions pareilles, et que Reding vainqueur conseillant à son peuple de subir les conditions du vaincu. C'est l'héroïsme qui rencontre les limites du possible, et qui est obligé de se l'avouer à lui-même.
Les (huix histoires que nous venons de raconter ne sont que des épisodes. La première est un acte dans la série des grandes luttes qui assurèrent l'indépendance de l'ancienne confédération; la seconde est un moment dans la série des combats meurtriers (pii en consommèrent la ruine. Si, au lieu de s'en tenir à ces deux épisodes, on embrassait l'ensemble des deux drames, on serait frappé partout du même contraste. A Na'fels, à Sempach, et jusque dans les guerres de Boui'gogne, nous retrouverions le même spectacle qu'au Morgarten. Guerres vraiment heureuses ! Aucune fatalité n'y pèse sur le courage. On va au-devant de l'ennemi, on fait son devoir, on le fait avec à propos et intelligence, et Ton revient vainqueur. En 1798 c'est aussi partout le même si)ectael(i qu'à Uothenthurm. A Laupen, dans
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rUntonvald, on \al;iis. dans les uor^cs dv la Ivcuss. jiartoiit lo sanij; coiilo vu vain, partout les victoires sont stériles, partout riiéroïsnie al)outit à riiuiniissance et au désespoir.
rounjuoi ce contraste/ rouicjuoi la vieille Suisse se voitelle enfenuée dans ce cercle d'impuissance, tandis cpie la jeune Suisse send>lait avoir lait un pacte avec la Fortune. \\ ne faut pas en chercher la cause dans de sinii)les considérations stratéjiiques. A première vue. on pourrait croire qnv les faits militaires constituent un ordre à part dans la vie des peuples, et (jue tout y revient à des questions de fusils, de canons, de manœuvres et de tactique. Avez-vous de bonnes armes? Savez-vous les manier V Etes-vous façonnés à la discipline V Voilà pour un grand public à quoi se résument les discussions militaires. 11 uY'st pas de plus grave erreur. La vie militaire est une partie de la vie des nations : on les y retrouve tout entières avec leurs vices et leurs vertus, les (jualités et les détauts de leur esprit, de leurs gotits, de leurs mœurs, de leurs lois et de leurs institutions. Les hommes n'y deviennent pas des machines ; ils y sont eux-mêmes. Gardonsnous de faire une confusion entre le brigandage ou la piraterie et la guerre. Le brigandage et la i)iraterie sont des spécialités honteuses qui ont leurs virtuoses. Certains peuples y excellent, nuls pour tout le reste. La guerre est une épreuve que tout i)euple peut être forcé de subir. Par elle les nations i)r()uvent leur force, maintiennent leur droit, font valoir et reconnaître leur supériorité. Il n'en est