Progrès médical^ 1891, n°' 20 et sq
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journaliste. C'est un homme qui ne fait pas partie de la clientèle hospitalière habituelle. Il a été bien élevé, il a reçu une bonne instruction, il est bachelier es lettres. Ses parents étaient rentiers et lui ont laissé une certaine fortune qu'il a dissipée de dix-huit à vingt ans.
« A vingt ans il part pour le service mihtaire comme volontaire d'un an, dans les hussards. Là il eut une fièvre typhoïde grave pour laquelle il fut soigné à l'hôpital militaire. Pendant sa convalescence, il était un peu sourd, avait les jambes enflées et présentait des troubles assez accentués de la mémoire. Au bout de deux mois de convalescence il fat enfin guéri, mais deux mois plus tard éclatèrent les premiers accidents nerveux.
« Le début de ces troubles eut lieu sans cause connue. Un soir, chez lui, après dîner, il sentit une boule qui lui remontait à la gorge et l'étouffait, puis perdit connaissance. Pendant deux ou trois heures, il se débattit, se roulant sur le plancher et ces convulsions étaient entrecoupées de périodes d'assoupissement. Dans la suite il n'eut pas d'autres crises pendant huit ans.
« A l'âge de vingt-quatre ans, complètement ruiné, n'ayant appris aucun métier et obligé de travailler pour vivre, il se mit à faire du journalisme. Il était reporter (faits divers, compte rendu des tribunaux, théâtres, etc.).
« En mai 1890, il est envoyé à Marseille par un journal parisien pour faire du reportage à l'occasion du voyage du président de la République en Corse. Il avait déjà depuis quelque temps une sorte de tremblement de la main droite qui le gênait beaucoup pour écrire et se faisait accompagner, en guise de secrétaire, par un jeune garçon, à qui il dictait ses dépêches, ses articles.
« Pendant son séjour à Marseille, il se surmena beaucoup et faillit avoir une attaque de nerfs, dont il ressentit tous les prodromes. A ce moment le tremblement de la main était à son maximum. C'est dans cette ville qu'il s'aperçut qu'il était porteur d'une hémianesthésie droite.
« Après avoir repris son travail pendant un mois, il se
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présenta à la consultation du mardi, à la Salpêtrière, le 21 octobre 1890, parce qu'il ressentait de nouveau les prodromes d'une crise nerveuse.
« Ces prodromes sont toujours les mêmes. Ils consistent en maux de tête, inappétence, nausées suivies quelquefois de vomissements par régurgitation, frissons, sensations de chaud et de froid. A cela s'ajoute une sorte de trouble de la mémoire, il ne se rappelle plus rien, oublie ce qu'il a fait la veille et ce qu'il doit faire le lendemain. Cette espèce de malaise général a précédé presque toutes les crises ou les séries de crises qui se sont produites depuis quelque temps.
(( Lorsqu'il se présente à nous, c'est un homme de force moyenne, d'aspect pas très robuste, un peu pâle, l'air abattu et triste. Tous ses organes fonctionnent normalement. Il n'a rien au cœur ni dans les poumons.
« La moitié droite du corps est le siège d'une anestliésie absolue au contact, à la douleur et à la température. La perte du sens musculaire de ce côté n'est point absolue; il sent qu'on remue un doigt, mais sans indiquer toujours sûrement lequel. La sensibilité profonde, musculaire et articulaire est abolie complètement.
« Il existe dans la fosse iliaque droite un point douloureux. La pression sur ce point, seulement la pression profonde, donne lieu aux phénomènes de l'aura (boule, battements dans les tempes, sifflements dans les oreilles). De plus, ainsi qu'on le verra plus loin, elle arrête aussi l'attaque. Il en existe un autre au niveau du condyle interne du fémur du côté droit également.
« Le goût est aboli sur la moitié droite de la langue, Todorat complètement perdu pour le côté droit. L'ouïe est diminuée du même côté. En ce qui concerne la vue, on constate du côté droit un rétrécissement du champ visuel à 30\ A gauche le champ visuel est normal. De plus, achromatopsie et polyopie monoculaire.
« Le malade nous dit qu'il est hypnotisable et que dans les services hospitalières où il a servi de sujet à diverses expériences^ on l'hypnotisait à Vaide de la pression sur
les globes oculaires. On verra plus loin quel est l'état dans lequel on met en réalité le malade à l'aide de ce procédé.
(( Deux jours après son entrée, le malade nous prie de vouloir bien V hypnotiser, comme on avait déjà fait à Montpellier et ailleurs, parce qu'il ressent une certaine amélioration à la suite de ces sommeils provoqués. Nous déférons volontiers à son désir et, après lavoir fait asseoir sur une chaise, nous répétons la manœuvre qu'il dit avoir été déjà employée dans ce but : l'occlusion des yeux avec une légère pression sur les globes oculaires.
« Au bout de quelques secondes, le malade présente des mouvements de déglutition et de régurgitation assez prononcés : on dirait qu'il va vomir, mais les vomissements ne se produisent pas. Bientôt les membres se raidissent légèrement; ils sont étendus suivant l'axe du corps qui s'incurve un peu en arrière; les membres inférieurs rapprochés l'un contre l'autre, le pied en extension forcée. Les membres supérieurs sont rapprochés du corps; les avant-bras en pronation forcée ; la paume de la main en arrière et en dehors, les doigts fléchis. Le bras soulevé reste dans la position qu'on lui donne. Puis le malade est agité de quelques frissonnements et bientôt les membres redeviennent souples et le malade reste assis, calme, la tête un peu inclinée sur la poitrine, les yeux fermés, dans l'attitude de quelqu'un qui sommeille.
« Quelques instants après, le malade, les yeux toujours fermés, commence à réciter à voix basse des vers d'Horace; à ce moment, nous lui crions dans l'oreille droite : « Des soldats ! » Le malade cesse sa citation d'Horace, et au bout de quelques secondes, après avoir prononcé entre les dents des paroles inintelligibles, il crie à haute voix, avec l'intonation du commandement : « En avant! marche!... Par le flanc droit!... droite!... » Puis, il ouvre les yeux, et le regard fixe, comme porté au loin, les paupières largement ouvertes, le corps incliné en avant, le cou tendu, il paraît suivre avec une attention très vive quelque chose qui se passe à quelque distance.
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« On frappe alors quelques coups de gong, légers et rythmés : le malade prend une attitude plus calme, qui semble exprimer le recueillement, il dit : « Marguerite entre dans la chapelle... Méphistophélès... »
« A ce moment, on pique avec une épingle le côté droit de la face, qui était anesthésique à l'état de veille; aussitôt le malade manifeste que la sensation est perçue, en faisant une grimace, et en portant la main de ce côté. Du côté gauche, au contraire, il y a une anesthésie, qui n'existait pas à rétat de veille. En même temps, il s'écrie : « Oh! les mouches !... »
« On lui ouvre les yeux et on lui présente un verre coloré en rouge. Au bout de quelques secondes, le malade, avec anxiété, s'écrie : « Oh! l'incendie... », et en parlant à luimême, changeant de ton : « En voilà au moins pour 500 lignes de copie!... »
« On frappe trois coups sur une table. Le malade, avec autorité: « En scène, mesdemoiselles!... » Changeant de ton : « Tiens, la petite Élise..., où a-t-elle pris cette poi- « trine-là? Je ne la lui connaissais pas..., c'est son habil- « leuse qui lui aura arrangé cela... » Avec raillerie : « X... « (un nom d'artiste), qui fait le Delaunay au petit pied! »
« On présente au malade un verre coloré en bleu; avec admiration : « Oh! que c'est beau!... Superbe, ce dernier « tableau..., il a des tons d'émail...; c'est l'Exposition du (( Blanc et Noir. . . »
« On lui présente un verre rouge; toujours avec admiration : « La belle sanguine!... » Puis, changeant de ton, avec anxiété : « Au feu!... »
« On lui présente un verre bleu. Le malade, avec ironie, sur un ton emphatique : « Tiens, je suis dans Théo- « phile Gautier!.. Je regarde ma princesse derrière un
« vitrail Nous irons chanter tous les deux la chanson
(( de nos vingt ans! »
« On frappe trois coups sur la table. Le malade, changeant de ton, et comme s'il se parlait à lui-même, écoutant : « Voici l'ouverture... ; trémolo à l'orchestre... »
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Interrogeant : << Qu'est-ce? un vaudeville?... » Pais comme s'il critiquait la pièce : « Voilà la scène à faire, comme dit « Sarcey....; le dialogue est mou... »
« En frappant sur un aimant, on produit comme le son d'une cloche. Le malade imitant le ton des employés : (( Ghâteau-Ghillon!... Vevey!... Embarquez! » Puis changeant de ton, comme s'il s'adressait à un des employés qui le presse : « On y va..., on embarque...; nous n'allons pas « faire de plongeon, au moins?... »
(( En frappant sur une table avec les doigts, on imite le bruit du tambour. Le malade, se parlant à lui-même avec tristesse : « C'est une parade d'exécution..., on va le « dégrader, le pauvre malheureux..., il ira aux compagnies « de discipline..., tandis que l'espion de Nancy s'en tirera « avec cinq ans de prison... Cet homme, qui représente le « commissaire du gouvernement, manque de majesté... »
« Gomme on le voit, les conceptions délirantes portent au suprême degré le cachet de la personnalité du malade. C'est un journaliste, un « gendelettres », sans fortune, vivant tant bien que mal de sa plume. 11 ne parle que de reportage, de théâtre, de misère d'écrivain à la tâche. Voilà pour le côté professionnel. Pour ce qui est du caractère, il ne se dément pas non plus : il est sceptique, désillusionné, et toutes ses idées délirantes sont marquées à ce sceau-là. Dans la suite, de nouvelles scènes s'ajoutèrent. Au bout de quelque temps de séjour à la Salpêtrière, après avoir observé choses et gens autour de lui, il parlait souvent, dans son délire, de Phôpital, des malades, des médecins, toujours avec cette note sceptique et désillusionnée.
« Quelques jours après son entrée à l'hospice, le malade, qui observait avec intérêt tout ce qui se passait autour de lui dans la maison, avait manifesté à plusieurs reprises l'intention d'écrire quelque chose, une nouvelle, un petit roman sur la Salpêtrière. Profitant d'un moment où il était dans sa crise délirante, nous attirons son attention sur ce sujet en lui criant aux oreilles à diverses reprises : « La Salpêtrière! » et en plaçant devant lui une plume, de l'encre
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et du papier. Au bout de quelques instants il se met à écrire et remplit ainsi, sans s'interrompre autrement que pour allumer quelques cigarettes que nous lui offrons, douze feuillets de papier, composant une sorte de prologue à son roman. Il décrit la consultation externe de l'hospice un mardi matin, les allures et la physionomie des nombreux malades et des personnes de service. Il s'étend peu sur la description des membres du personnel médical, raconte ses émotions, son passage au bureau des entrées, etc. De temps en temps, comme s'il se trouvait avec un camarade dans un bureau de rédaction de quelque journal, il parle à cet ami imaginaire, se plaignant de l'exigence du prote qui n'a jamais assez de copie, demandant quelques conseils, raturant des mots impropres, faisant des additions et des renvois régulièrement numérotés. Ces douze pages sont écrites dans l'espace d'une heure environ.
« On le réveille alors en lui soufflant sur la face et en pressant sur un point hystérogène qu'il porte dans le flanc gauche. Il revient à lui après quelques mouvements convulsifs et on lui met sous les yeux le manuscrit qu'il vient de composer. Il reconnaît bien son écriture et paraît fort étonné d'avoir écrit tout cela en une heure. Il pense qu'on a dû le faire écrire pendant qu'il « dormait », car il n'avait encore rien composé là-dessus à l'état de veille, et, d'autre part, dans cet état de veille, il lui eût fallu deux bonnes heures pour écrire ainsi douze pages presque sans retouches.
« Trois jours après on recommence l'expérience. Le malade prend la plume et, déhbérémxent, sans hésitation, numérote sa première feuille : 13 et au haut de la page il écrit le dernier mot de son précédent manuscrit \ Ce jourlà il écrit sept pages consécutivement, dont la dernière (feuillet 19) n'est remplie qu'à moitié.
1. « On sait que c'est une coutume chez les personnes qui écrivent pour l'impression de répéter au haut de chaque page le dernier mot de la page précédente. Le malade ne manque jamais d'agir ainsi à chaque page blanche qu'il commence. «
« Le lendemain nouvelle expérience. Il commence à numéroter son feuillet : 19 bis en traçant en haut le dernier mot de la feuille précédente, et écrit une demi-page. Le surlendemain il recommence et continuant la page 19 bis inachevée il numérote 19 te?% puis s'arrête à la page 20.
« Nous le laissons alors vingt jours sans lui reparler de son roman, et, au bout de ce temps, nous attirons de nouveau son attention sur ce sujet. 11 prend la plume, numérote sans hésitation son premier feuillet :21 en traçant comme toujours en haut les deux derniers mots de la dernière feuille, écrite vingt jours auparavant. »
Le malade observé par MM. Gharcot et Guinon diffère principalement de celui de M. Mesnet par l'éveil d'une plus grande activité sensorielle ; le toucher acquiert une importance moindre, car la vue et l'ouïe sont plus éveillées; en outre, le malade a l'usage de la parole, et il laisse échapper des réQexions souvent raisonnables, et parfois piquantes, qui indiquent de la façon la plus nette qu'il n'est point un automate dépourvu de conscience. Les observations de M. Gharcot lèvent donc tous les doutes qui pouvaient encore subsister sur ce point important. Nous croyons inutile d'insister, tant la démonstration nous paraît complète. La conscience est aussi bien présente chez ces malades pendant leurs crises, que chez les somnambules étudiés au chapitre précédent.
Le journahste B. présente aussi d'autres différences psychologiques; il est moins concentré dans son délire que le sergent de Bazeilles; celui-ci non seulement ne parle pas, mais il ne comprend pas ce qu'on lui dit, et par conséquent il est inaccessible aux suggestions verbales ; le journaliste a un délire avec lequel on peut entrer en relation directe, puisqu'il entend et comprend ce qu'on lui dit ; mais son état intellectuel reste cependant bien différent de celui des somnambules hypnotiques, car les hallucinations et conceptions délirantes qu'on lui communique se développent sans se laisser conduire au gré de l'expérimentateur.
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En résumé, le somnambulisme des sujets précédents a pour caractère psychologique fondamental le délire; ces sujets ont bien deux personnalités, celle de l'état normal et celle de la condition seconde; mais cette seconde personne est délirante.
Nous avons vu que chez les somnambules de notre premier type les diverses manifestations de l'état second sont reliées entre elles et unifiées par le souvenir; le malade, quand il se trouve dans un de ces .états, se rappelle ce qui s'est passé dans les autres états ; la personnalité seconde peut donc conserver son unité et persister toujours la même, avec le même caractère, dans les crises successives de somnambulisme. En est-il de môme dans le somnambulisme du second type? La seconde personnalité, qui est délirante^ conserve-t-elle le souvenir de ce qui s'est passé dans les crises antérieures? Dans bien des cas, il est difficile de le savoir; car le malade, pendant son délire, ne peut pas être soumis à un interrogatoire régulier; il ne lie pas conversation avec l'expérimentateur, et il est bien incapable de donner les renseignements qu'on lui demande. Mais parfois la forme même de son délire, ou les actes qu'il accompht, peuvent nous éclairer. Ainsi que nous l'avons déjà remarqué plus haut, il y a deux preuves principales de la continuité de la mémoire : la première, c'est le témoignage conscient du sujet ; la seconde, c'est la répétition ou la continuation d'un acte commencé dans la crise précédente. Le journaliste B. . . fournit cette seconde preuve, et à ce point de vue, son observation est bien plus instructive que celle du sergent de Bazeilles. On se rappelle que B... a commencé à écrire pendant un de ses somnambulismes une nouvelle sur la Salpêtrière. Dans ses crises successives, il reprend son travail exactement au point où il l'a laissé, bien qu'on ne lui laisse pas voir les feuillets déjà écrits; et suivant l'usage des personnes qui font de la copie, il répète au haut de la première page le dernier mot de la page précédente; un jour il s'est souvenu aussi du dernier mot qu'il avait écrit, trois semaines auparavant : c'est donc bien la
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même personnalité qui se manifeste dans les crises successives.
Nous avons employé jusqu'ici le mot de crise, sans y attacher un sens bien défini. Il serait intéressant de savoir dans quelles conditions précises l'activité mentale des malades tels que F..., se manifeste. On est longtemps resté dans l'incertitude à ce sujet, et l'observation de M. Mesnet, quoique très détaillée, ne nous apprend rien; il paraît seulement que le sergent de Bazeilles éprouve une sensation d'éblouissement et quelques autres sensations subjectives avant d'entrer dans sa crise. Les études de M. Gharcot ont été entreprises principalement avec l'intention de répartir chacun de ces faits dans leurs cadres nosographiques ; l'éminent professeur s'est donc attaché à préciser les événements physiologiques dont les altérations de conscience dépendent. Nous dirons un mot très bref des conclusions auxquelles il est arrivé, car la nature exclusivement psychologique de notre étude nous oblige à passer rapidement sur les détails médicaux.
M. Gharcot admet que les phénomènes somnambuliques ou pseudo-somnambuliques de l'ordre de ceux que nous venons d'étudier font partie de la grande attaque hystérique; ils représentent la phase intellectuelle de la grande attaque, celle qui se manifeste seulement à la suite des convulsions des membres; c'est la période des attitudes passionnelles et la période de délire, qui, dans une attaque vulgaire, sont généralement peu développés, et qui présentent ici une exagération si considérable qu'à eux seuls ils constituent presque toute l'attaque ; on peut toutefois, en y regardant de près, constater dans les cas relativement complets, l'existence de quelques convulsions des membres; et cet élément convulsif, si réduit, représente les phases de mouvements toniques et cloniques qui sont si importants dans les autres attaques d'hystérie.