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CHAPITRE II

LES SOMNAMBULISMES SPONTANÉS (suite)

Systématisation de l'activité psychologique. — Observation de M. iMesnet sur le sergent de Bazeilles. — Analyse de cette observation. — La conscience ne disparaît point pendant la crise. — Discussion de l'opinion de M. Huxley sur le rôle de la conscience. — Observations de M. Charcot. — Opinion de M. Charcot sur la nosographie des somnambulismes.

Le somnambulisme spontané peut présenter, chez les hystériques, un caractère un peu différent de celui que nous venons de décrire. Dans toutes les observations que nous avons reproduites jusqu'ici, l'état second du sujet a les allures générales de l'état prime, considéré comme l'état normal; le sujet a Tesprit ouvert à toutes les idées et à toutes les perceptions, il est capable de vivre de la vie commune, en un mot il ne déhre pas. On a depuis longtemps remarqué que les sujets de ce genre, pour un observateur non prévenu, paraissent normaux, et rien n'avertit qu'ils se trouvent dans un état second.

Mais il n'en est pas toujours ainsi, tant s'en faut. On a observé que, dans des circonstances un peu différentes de celles que nous avons étudiées, le caractère psychologique du sujet est dans l'état 2 tout à fait différent de l'état 1 ; le sujet ne vit plus de la vie commune; il est dominé par une

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idée, ou par un groupe d'idées, qui impriment à toute son existence une orientation particulière. Il n'entend pas ce qu'on lui dit, quand les paroles prononcées n'ont aucun rapport avec son idée fixe et ne peuvent pas s'y incorporer; les objets qui l'entourent le laissent indifférent, ou ne sont pas perçus d'une manière consciente, quand ils ne se rapportent pas à sa préoccupation habituelle.

Ces phénomènes constituent bien une altération de la personnalité par fractionnement spontané; aussi rentrentils logiquement dans le cadre de ce chapitre.

Nous avons vu que le cas type de la première série d'observations est le cas de Félida. On peut dire que cette nouvelle série possède aussi un cas type, aujourd'hui bien connu; c'est celui du sergent de Bazeilles, publié par M. Mesnet *. Nous reproduisons in extenso cette observation importante.

« F..., âgé de vingt-sept ans, sergent à l'armée d'Afrique, reçut, dans les batailles livrées sous Sedan, une balle qui lui fractura le pariétal gauche. La balle, tirée obliquement, fit une plaie de 8 à 10 centimètres de longueur, parallèle à la suture temporale, et située à 2 centimètres environ audessous de cette suture.

(( Au moment où il reçut cette blessure, F... eut encore la force de renverser d'un coup de baïonnette le soldat prussien qui venait de le frapper; mais, presque aussitôt, son bras droit se paralysa, et il dut abandonner son arme pour échapper à l'incendie et aux obus qui pleuvaient sur le village de Bazeilles en feu. Il put marcher environ 200 mètres, puis sa jambe droite se paralysa à son tour, et il perdit complètement connaissance. Ce n'est que trois semaines après que F..., reprenant Tusage de ses sens, se trouva à Mayence, où il avait été transporté par une ambulance prussienne.

« A ce moment, l'hémiplégie du côté droit était complète, la perte du mouvement absolue. Six mois après, trans-

1. De l'automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique. (Union médicale, 21 et 23 juillet 1874.)

porté en France, il fut placé dans divers hôpitaux militaires de Paris, et resta paralysé pendant environ une année. Néanmoins, il fut assez heureux pour guérir de cette paralysie, qui ne laisse plus aujourd'hui d'autres traces qu'une légère faiblesse du côté droit, à peine sensible pour le malade, appréciable seulement au dynamomètre.

« Dès l'époque où le malade était encore à Mayence, trois à quatre mois environ après sa blessure, il présenta des troubles de l'intelligence, se manifestant par accès périodiques, caractérisés surtout par Tocclusion partielle des organes des sens et par une activité cérébrale différente de l'état de veille. Depuis cette époque, même après la guérison de l'hémiplégie, ces accès n'ont point cessé de se reproduire, toujours semblables à eux-mêmes, à la différence près de la périodicité plus ou moins éloignée(moyenne : quinze à trente jours), et de la durée de l'accès plus ou moins allongée (moyenne : quinze à trente heures).

« Les troubles nerveux que nous nous proposons d'étudier chez F... ont donc un point de départ matériel indéniable : une fracture du pariétal avec destruction de l'os dans une étendue facile à constater encore aujourd'hui, et, à l'occasion de cette fracture, une lésion du cerveau dans son hémisphère gauche, comme en témoigne l'hémiplégie de toute la moitié droite du corps pendant plus d'une année. Quelle a pu être la lésion du cerveau? Vraisemblablement une encéphalite locale ou un abcès dans la substance nerveuse, puisque la plaie extérieure et la paralysie ont guéri presque au même moment, après une durée d'un an, et ont permis aux fonctions de sensibilité et de mouvement, si longtemps abolies dans le côté droit du corps, de reprendre leur équilibre normal. Que reste- t-il donc aujourd'hui? Un simple trouble fonctionnel^ apparu au moment où le cerveau était matériellement malade, et persistant alors même que toutes les fonctions de la vie de relation sont rétablies \

1. On considère aujourd'hui l'état de F... comme un cas d'hystérie traumatique. (Voir G. Guinon, Progrès médical^ 1891, n" 20.)

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« Depuis quatre années, la vie de F... présente deux phases essentiellement distinctes : l'une, normale; l'autre, pathologique.

« Dans son état ordinaire, F... est un homme assez intelligent pour pourvoir à ses besoins, pour gagner sa vie; il a été commis dans différentes maisons, chanteur dans un café des Champs-Elysées; et ses fonctions de sergent, lorsqu'il était au régiment, révèlent certaines aptitudes qui l'avaient fait remarquer de ses chefs. Depuis qu'il est entré dans mon service d'hôpital, il se montre serviable, bienveillant pour les autres malades, et il n'a donné lieu à aucun reproche grave pour sa conduite. Sa santé ne laisse rien à désirer et toutes ses fonctions sont régulières.

« L'intérêt que présente ce malade est dans la phase pathologique que nous allons étudier, et dans le trouble qui, tout à coup, survient dans l'exercice de ses facultés intellectuelles. La transition de l'état normal à l'état de maladie se fait en un instant, d'une manière insensible. Ses sens se ferment aux excitations du dehors; le monde extérieur cesse d'exister pour lui; il ne vit plus que de sa vie exclusivement personnelle; il n'agit plus qu'avec ses propres excitations, qu'avec le mouvement automatique de son cerveau. Bien qu'il ne reçoive plus rien du dehors et que sa personnalité soit complètement isolée du milieu dans lequel il est placé, on le voit aller, venir, faire, agir, comme s'il avait ses sens et son intelligence en plein exercice; à tel point qu'une personne, non prévenue de son état, le croiserait dans sa promenade, se rencontrerait sur son passage, sans se douter des singuliers phénomènes que présente ce malade.

« Sa démarche est facile, son attitude calme, sa physionomie paisible; il a les yeux largement ouverts, la pupille dilatée; le front et les sourcils contractures, avec un mouvement incessant de nystagmus accusant un état de malaise, de souffrance vers la tête; et un mâchonnement continu. S'il marche, s'il se promène dans le milieu qu'il habite et dont il connaît les dispositions locales, il agit avec

toute la liberté d'allure qu'il a dans sa vie habituelle; mais si on le place dans un autre milieu dont il ne connaît point les êtres, si on se plaît à lui créer des obstacles en lui barrant le passage, il heurte légèrement chaque chose, s'arrête au moindre contact, et, promenant les mains sur l'objet, il en cherche les contours et le tourne facilement. Il n'offre aucune résistance aux mouvements qu'on lui imprime; soit qu'on l'arrête, soit qu'on le fasse changer de direction, soit qu'on précipite sa marche, soit qu'on la ralentisse, il se laisse diriger comme un automate et continue son mouvement dans la direction qu'on a voulu lui donner.

« Pendant toute la durée de ses crises, les fonctions instinctives et les appétits s'accomplissent comme à l'état de santé; il mange, il boit, il fume, il s'habille, se promène le jour, se déshabille le soir, se couche aux heures où il a l'habitude de le faire. Sous quelle influence tous ces actes s^ accomplissent-ils? Sont-ils provoqués par des besoins réels, par des sensations organiques, ou bien ne sont-ils pas, eux aussi, automatiques, le simple résultat des habitudes de la veille continuées dans le sommeil? Je serais disposé à accepter cette dernière interprétation*, car chaque fois que j'ai vu le malade manger, il mangeait avec gloutonnerie, sans discernement, mâchant à peine les aliments, avalant tout ce qu'il avait sous la main sans arriver jamais à la satiété, témoignage certain de la satisfaction donnée au besoin. Il boit de même tout ce qu'on lui présente, vin ordinaire, vin de quinquina, eau, assa fœtida, sans témoigner d'aucune impression agréable, pénible ou indifférente.

« L'examen de la sensibilité générale, et de la sensibihté spéciale des organes des sens, accuse une perturbation profonde. La sensibilité générale de la peau, des muscles, est absolument éteinte; on peut impunément piquer la peau des différentes parties du corps, aux mains, aux bras, aux pieds, aux jambes, à la poitrine, à la face. Le malade

1. Nous montrerons plus loin que cette interprétation n'est probablement pas exacte, et que F... n'est point un inconscient pendant sa crise.

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n'éprouve également aucune sensation si, prenant une épingle ou une broche, on traverse le derme et on l'enfonce dans la profondeur des muscles. Il en est de même des expériences faites avec une forte pile électrique; le malade est insensible à l'action des plus forts courants portés sur les bras, la poitrine, la face, bien que l'excitation électrique se révèle par la saillie et la contraction la plus énergique des muscles.

(( La sensibilité générale est donc réduite à néant.

(( La sensibilité musculaire est conservée.

(( 0?^^^ complètement fermée. Une reçoit aucune impression des bruits qui se font autour de lui. Le conduit auditif est, dans toute sa profondeur, insensible aux chatouillements et aux piqûres.

« Le goût n'existe plus. Il boit indifféremment : eau, vin, vinaigre, assa fœtida. Les muqueuses de la bouche, de la langue, sont insensibles à la piqûre.

« Odorat. Aucune odeur, bonne ou mauvaise, n'est perçue par le malade; ni le vinaigre, ni l'assa fœtida. La muqueuse des fosses nasales est insensible dans toute sa profondeur. On peut enfoncer un corps étranger à travers les fosses nasales, jusqu'au voile du palais, sans provoquer ni chatouillement ni éternuement.

« Vue. La vue est, comme les autres sens, fermée aux impressions extérieures, mais peut-être d'une façon moins complète. Le malade nous a semblé, à plusieurs reprises, n'être point insensible aux effets des objets brillants; mais la sensation qu'ils déterminent en lui ne lui donne que des notions si confuses, qu'il appelle aussitôt le toucher à son aide pour arriver à la connaissance de la forme, du volume, des contours, etc.

« Le toucher. Le toucher est, de tous les sens, le seul qui persiste et met te malade en rapport avec le monde extérieur. La délicatesse avec laquelle il promène ses- mains sur les objets, l'usage qu'il a su faire du toucher dans mille occasions auxquelles nous avons assisté, témoignent d'une finesse, d'une subtihté de ce sens, supérieures à la

moyenne de son exercice dans les conditions normales de la santé.

« L'isolement dans lequel F... se trouve placé est donc la conséquence d'un trouble considérable apporté dans l'exercice de ses fonctions nerveuses. F... est un malade chez lequel l'innervation cérébrale perd momentanément ses attributs de sensibilité générale et spéciale qui mettent l'homme en échange incessant avec les choses extérieures. Il est atteint d'un trouble fonctionnel qui présente tous les caractères des névroses, et qui, bien que très singulier, très exceptionnel dans ses manifestations, n'est pas pour cela sans exemple et sans précédents dans l'histoire des maladies du système nerveux.

« Le trouble nerveux que présente F... ne se manifeste que par crises ou accès de courte durée, relativement à la période intermédiaire. Le premier de ces accès remonte aux premiers mois de 1871, alors que F... était encore prisonnier en Allemagne et hémiplégique du côté droit. A cette époque, les crises se répétaient à intervalles plus courts, et il en fut ainsi tant que la plaie du crâne resta ouverte,' c'est-à-dire un peu plus d'une année; à dater de cette époque, elles s'éloignèrent, et la période intermédiaire, qui était de cinq à six jours au début, devint, en moyenne, de quinze à trente jours. Depuis deux ans environ, elles ont conservé cette périodicité, à moins que quelques écarts de régime ou quelques excès du malade viennent en précipiter le retour. Quoi qu'il en soit, elles sont toujours semblables à elles-mêmes et marquées au sceau de l'activité inconsciente. Le début de la crise est précédé d'un malaise, d'une pesanteur vers le front, que le malade compare à l'étreinte d'un cercle de fer; il en est de même de sa terminaison, car, plusieurs heures après, il se plaint encore de pesanteur à la tête et d'engourdissement. La transition de la santé à la maladie se fait rapidement, en quelques minutes, d'une manière insensible, sans convulsions, sans cris; il saute de Fime à t autre sans passer par les demi-teintes de jour et de raison^ quon

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retrouve à Vheure où le sommeil va venir; et Vôtre conscient^ responsable, en pleine possession de lui-même, n'est plus ^ un instant après y qu'un instrument aveugle y un automate obéissant à l'activité inconsciente de so?î cerveau. Il se meut avec des apparences de liberté qu'il n'a pas; il semble vouloir, et il n'a qu'une volonté inconsciente et impuissante à le débarrasser des plus minces obstacles opposés à ses mouvements.

« Tous les actes auxquels il se livre, toute l'activité qu'il montre dans sa crise, ne sont que la répétition de ses habitudes de la veille. Il est incapable de concevoir aussi bien que d'imaginer; et cependant il est un acte, étrange, — que nous étudierons plus tard isolément, — qui s'est montré dès la première crise, alors qu'il était encore soldat, qui chaque fois se reproduit dans les mêmes conditions, et semble le but spécial de son activité maladive : c'est r entraînement au vol ou plutôt à la soustraction de tous les objets qui lui tombent sous la main et qiiil cache indistinctement là où il se trouve. Le besoin de soustraire et de cacher est un fait tellement dominant chez ce malade qu'apparu dès la première crise, il n'a cessé de se montref dans les accès ultérieurs. Tout lui est bon à prendre, même les choses les plus insignifiantes; et s'il ne trouve rien sur la table de son voisin, il cache avec les apparences du mystère, alors qu'une nombreuse assistance l'entoure et le surveille, les différents objets qui lui appartiennent : montre, couteau, porte-monnaie, etc.

« Tout le temps que dure l'accès est une phase de son existence, dont le souvenir n'est pas pour lui au réveil; l'oubli est tellement complet, qu'il exprime la plus grande surprise lorsqu'on lui relate ce qu'il a fait; il n'a pas la notion, même la plus obscure, du temps, du lieu, du mouvement, des investigations dont il a été l'objet, ni des différentes personnes qui l'ont assisté.

« La séparation entre les deux phases de sa vie, santé et maladie, est absolue !

« Arrivons à l'étude psychologique de cet homme, par

l'interprétation des faits qui se produisent pendant la crise, sans négliger toutefois les détails de l'observation de chaque jour, qui trouvera sa place dans une autre partie de ce mémoire.

« La sensibilité générale est, avons-nous dit, complètement éteinte. — La sensibilité musculaire conservée. — L'ouïe, l'odorat, le goût, sont fermés aux excitations du dehors. — La vue ne donne plus que des impressions obscures, sans connaissance.'^ — Le toucher est conservé, et semble même acquérir une finesse, une sensibilité exagérées. .

« Et c'est au milieu de cette perturbation nerveuse, considérable, que nous avons à déterminer la valeur et la signification des actes que nous allons décrire.

« L'activité de F. . . , pendant sa crise, est presque la même que dans son état normal, à cela près que le mouvement est moins rapide; il marche l'œil ouvert, le regard fixe; si on le dirige sur un obstacle, il le heurte légèrement et le tourne; que ce soit un arbre, une chaise, un banc, un homme, une femme, ce n'est pour lui qu'un obstacle dont il ne connaît pas les différences. L'expression de sa physionomie est le plus ordinairement immobile, impassible, et cependant elle reflète parfois les idées qui se présentent spontanément à son esprit, ou que les impressions du toucher réveillent dans sa mémoire. Ses expressions, son geste, sa mimique, 'qui ont cessé d'être en rapport avec le monde extérieur, sont exclusivement au service de sa personnahté ou, mieux encore, de sa mémoire. — C'est ainsi que nous assistâmes à la scène suivante :

« Il se promenait dans le jardin, sous un massif d'arbres; on lui remet à la main sa canne qu'il avait laissé tomber quelques minutes avant. Il la palpe, promène à plusieurs reprises la main sur la poignée coudée de sa canne, — devient attentif, — semble prêter l'oreille, — et, tout à coup, appelle : « Henri! « Puis : « Les voilà! ils sont au moins une vingtaine! A. nous deux, nous en viendrons à bout! » Et alors, portant la main derrière son dos comme

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pour prendre une cartouche, il fait le mouvement de charger son arme, se couche dans Fherbe à plat ventre, la tête cachée par un arbre, dans la position d'un tirailleur, et suit, Tarme épaulée, tous les mouvements de l'ennemi qu'il croit voir à courte distance. — Cette scène, pleine de péripéties rapportées avec détails dans le cours de l'observation, a été pour chacun de nous l'expression la plus complète d'une hallucination provoquée par une illusion du tact, qui, donnant à une canne les attributs d'un fusil, a réveillé chez cet homme les souvenirs de sa dernière campagne, et reproduit la lutte dans laquelle il a été si grièvement blessé. J'ai voulu, dans la crise survenue quinze jours plus tard, chercher la confirmation de cette idée, et je ne crois pas possible de mettre en doute l'interprétation, puisque le malade, ayant de nouveau été placé dans les mêmes conditions, j'ai vu la même scène se reproduire à l'occasion du même objet. Il m'a donc été possible de diriger l'activité de mon malade dans un ordre d'idées que je voulais faire naître, en mettant en jeu les impressions du tact, alors que tous les autres sens ne me permettaient aucune communication avec lui.

« Tous les actes, toutes les expressions de F... sont ou la répétition de tout ce qu'il fait chaque jour, ou sont provoqués par les impressions que les objets produisent sur le tact. Il suffit d'observer ce malade pendant quelques heures pour se faire, à ce sujet, une conviction bien assise. C'est en le suivant dans ses pérégrinations à travers l'hôpital Saint-Antoine que nous avons été témoins, M. Maury et moi, de mille faits nés du hasard, mais tous intéressants au point de vue psychologique.

« Nous étions au fond d'un corridor, devant une porte fermée. F... promène les mains sur cette porte, trouve le bouton, le saisit, et veut ouvrir; la porte résiste; il cherche la serrure, puis la clef qu'il ne trouve point. Il promène alors ses doigts sur les vis qui fixent la serrure, essaye de les saisir et de les faire tourner, dans le but de détacher la serrure. — Toute cette série cF actes témoigne d'un moiive-

ment de l'esprit en rapport avec l'objet qui l'occupe. Il allait quitter cette porte et se diriger vers un autre lieu, quand je présente à ses yeux un trousseau de sept à huit clefs; — il ne les voit pas; — je les agite avec bruit à son oreille, — il n'entend pas; — je les lui mets dans la main : il les saisit aussitôt, et les présente tour à tour au trou de la serrure, sans en trouver une seule qui puisse entrer. Il quitte alors la place, et s'en va dans une salle de malades, prenant sur son passage divers objets dont il remplit ses poches, et arrive devant une petite table servant aux écritures de la salle.

« II promène les mains sur cette table; elle était vide; il rencontre, en la palpant, le bouton d'un tiroir; il l'ouvre; il prend une plume, et, tout aussitôt, cette plume éveille en lui Vidée d'écrire-, car, à l'instant même, il fouille le tiroir, en retire plusieurs feuilles de papier, puis un encrier, qu'il place sur la table. Il prend une chaise, et comm^ence une lettre dans laquelle il se recommande à son général pour sa bonne conduite et sa bravoure, en lui demandant de s'occuper de lui pour la médaille militaire.

« Cette lettre est écrite en termes fort incorrects, mais équivalents, comme expression et orthographe, à tout ce que nous lui avons vu faire dans son état de santé. L'expérience à laquelle nous faisait assister le malade, en écrivant cette lettre, nous a conduit, séance tenante, à rechercher dans quelle mesure le sens de la vue concourait à l'accomplissement de cet acte. La facilité avec laquelle il traçait ses caractères et suivait ses lignes sur le papier, ne nous laissait aucun doute sur l'exercice de la vision appliquée à l'écriture; mais, pour faire la preuve irrévocable, nous avons à diverses reprises placé une épaisse plaque de tôle entre ses yeux et sa main qui écrivait; bien que tous les rayons visuels fussent interceptés , il n'interrompit point immédiatement la ligne commencée; il continua à tracer quelques mots encore, écrits d'une manière presque illisible, avec des jambages enchevêtrés les uns dans les autres; puis il s'arrêta sans manifester de mécontentement

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ni d'impatience. L'obstacle levé, il reprit la ligne inachevée, et en recommença une autre.

« Le sens de la vue était donc Inen en pleine activité, et nécessaire à l' expression écrite de la pensée du malade.

« Il nous a été facile d'appeler en témoignage une seconde épreuve non moins démonstrative : pendant que le malade écrivait nous substituons de l'eau à l'encre dont il se servait; la première fois qu'il y trempe sa plume, il obtient encore des demi-teintes suffisantes pour que l'écriture reste visible; mais à la seconde reprise, la plume, qui n'avait plus que de l'eau, traça des caractères frustes dont il s'aperçut aussitôt. Il s'arrêta, essuya le bout de sa plume, la frotta sur la manche de son habit et voulut recommencer à écrire; — mêmes effets; — nouvel examen de sa plume, qu'il regarde plus attentivement encore que la première fois ; — nouvel essai infructueux ; — et ce malade, enrayé dans son action par notre volonté, n'eut pas un instant l'idée de chercher l'obstacle dans Tencrier. Sa pensée était incapable de spontanéité; et sa vue, ouverte sur le papier et la plume qu'il tenait à la main, restait fort incomplète à l'endroit de l'encrier, avec lequel il n'avait aucun point de contact. Cette seconde expérience confirme la première; ïune comme Vautre nous démontre que la vue existe réellement', mais il nous a semblé résulter de ce fait, que le champ de la vision était exclusif et restreint à un cercle absolument personnel au malade; que le sens de la vue ne s'éveillait qu^à V occasion du toucher, et que son exercice restait limité aux objets seulement avec lesquels il était actuellement en rapport par le toucher. D'autres observations viendront plus tard à l'appui de cette idée; mais, avant de passer à un nouvel ordre de faits, je veux signaler une hallucination fort curieuse que nous fîmes naître fortuitement au moment où F... était occupé à écrire.

« Il avait pris pour écrire plusieurs feuilles de papier, il y en avait une dizaine superposées; il écrivait sur la première page, lorsque nous vint l'idée de la retirer brusquement; sa plume continue à écrire sur la deuxième feuille,

comme s'il ne s'était point aperçu de la soustraction que nous venions de faire, et il achève sa phrase sans même s'arrêter, sans autre expression qu'un léger mouvement de surprise. Il avait écrit dix mots sur le deuxièaie feuillet, lorsque nous l'enlevâmes rapidement comme le premier; et il termina sur le troisième feuillet la ligne commencée sur le précédent, exactement au point où sa plume était restée placée. Nous enlevons de même et successivement le troisième feuillet, puis le quatrième, et, arrivé au cinquième, il signe son nom au bas de la page, alors que tout ce qu'il venait d'écrire avait disparu avec les feuillets précédents. Nous le voyons alors diriger ses yeux vers le haut de cette page blanche; reUre tout ce qu'il venait d'écrire, avec un mouvement de lèvres accusant chaque mot; puis, à diverses reprises, tracer avec sa plume, sur différents points de cette page blanche, là une virgule, là un e, là un /, en suivant attentivement l'orthographe de chaque mot, qu'il s'applique à corriger de son mieux ; et chacune de ces corrections répond à un mot incomplet que nous retrouvons à la même hauteur, à la même distance sur les feuillets que nous avons entre les mains.

« Quelle signification donner à cet acte d'apparence si singulière? 11 nous semble avoir sa solution dans l'état hallucinatoire qui crée ridée-image^ et donne à la pensée ou à la mémoire une telle puissance de réflexion vers les sens, que ceux-ci, entrant en exercice, donnent soit à la pensée, soit au souvenir, une réalité extérieure. C'est Thallucination telle que nous la rencontrons dans le sommeil, dans les rêves, dans les névropathies cérébrales. F... relit dans sa mémoire la lettre qu'il vient d'écrire, alors que ses yeux fixés sur cette feuille blanche lui donnent la sensation fausse de hgnes qui n'existent pas; de même que, dans une des précédentes expériences, il avait, présents devant ses yeux, les soldats prussiens dont il surveillait les mouvements, afin de les surprendre à l'heure convenable.

« Sa lettre terminée, F... quitte la table, se remet en mouvement, parcourt de nouveau une longue salle de malades,

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prenant indistinctement tous les objets qu'il rencontre sous sa main, les mettant dans sa poche, et les cachant ensuite sous une couverture, sous un matelas, sous une housse de fauteuil, sous une pile de draps. Arrivé au jardin, il prend dans sa poche un cahier de papier à cigarettes, l'ouvre, en détache une feuille, prend son sac de tabac, et roule une cigarette avec la dextérité d'un homme habitué à cet exercice. Il cherche sa boîte d'allumettes, frotte l'une d'elles, allume sa cigarette, jette à terre son allumette encore enflammée, met le pied dessus pour l'éteindre, et fume sa cigarette en se promenant de long en large dans toute rétendue du jardin, sans qu'aucun de ces actes présente la plus légère déviation de leur manière d'être à l'état normal. Tout ce qu'il venait de faire était la reproduction fidèle de sa vie ordinaire.

« Cette première cigarette terminée il se prépare à en fumer une autre; nous intervenons alors et lui créons des obstacles. Il a à la main une nouvelle feuille de papier prête à recevoir du tabac ; il cherche dans sa poche son sac qu'il ne trouve pas; je le lui avais volé. Il le cherche dans une autre poche, parcourt tous ses vêtements, revient à la première poche pour le chercher encore, et sa physionomie exprime la surprise. Je lui présente le sac, il ne le voit pas; je l'approche de ses yeux, il ne le voit pas plus; je l'agite à la hauteur de son nez, il ne voit rien. Je le mets au contact de sa main, il le saisit aussitôt et achève sa cigarette. Au moment où il porte à sa cigarette une de ses allumettes qu'il vient d'allumer lui-même, je la souffle et lui présente à la place une allumette en feu que je tiens à la main; il ne la voit pas; je l'approche de ses yeux, si près, que j'ai pu lui brûler quelques cils, il ne la voit pas davantage, il n'a pas même le plus léger mouvement de clignement. Il allume de nouveau une autre allumette à lui, je la souffle encore et lui substitue la mienne, même indifférence de sa part. Je la mets au contact de la cigarette qu'il tient à la bouche, je brûle le tabac de sa cigarette, il ne s'aperçoit de rien, ne fait aucun mouvement d'aspiration. Cette expé-

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oO LES PERSONNALITES SUCCESSIVES

rience, si remarquable par sa simplicité et par ses résultats, vient à l'appui de la précédente : toutes deux nous prouvent qite le malade voit certains objets et ne voit pas certains autres; que le sens de la vue est ouvert sur tous les objets personnels en rapport avec lui par les impressions du toucher^ et fermée au contraire, sur les choses extérieures à lui; il voit son allumette et ne voit pas la mienne. J'ai, à différentes reprises, dans les accès ultérieurs, répété la même expérience et obtenu les mêmes résultats; le malade restait indifférent à tout; son œil, terne et fixe, n'offrait ni clignement ni contraction pupillaire.

« Depuis plus de deux heures, M. Maury et moi nous suivions ce malade, observant ses mouvements, son allure, épiant sa pensée; nous avions parcouru avec lui la plus grande partie de l'hôpital, et nous nous trouvions alors dans le département de la cuisine. Je le dirige vers le cabinet de la religieuse, où il n'était jamais entré; il se guide avec les mains, fait le tour delà pièce, touche chaque chose; sent un placard, l'ouvre; palpe quelques fioles, les prend, les regarde; voit du vin, le boit. v.

« Arrivé à un petit bureau, sa vue est impressionnée par quelques objets brillants placés sur une étagère, il les prend, les examine, les met tous successivement dans sa poche. Je jette, sur le bureau où il promène ses mains, quelques plumes que ses doigts rencontreront et qui lui donneront, j'espère, l'idée d'écrire de nouveau.

(( A peine les a-t-il touchées qu'il prend une chaise et commence une lettre adressée à une de ses amies. Il lui dit : « Qu'il faut changer l'heure du rendez-vous, qu'il « chante ce soir au café des Champs-Elysées, et qu'il ne sera « pas rentré chez lui avant onze heures. » Nous le laissons achever sa lettre sans lui créer aucun embarras. Il la met sous enveloppe, l'adresse à Mlle X... et ajoute : A envoyer par un commissionnaire . Cette indication spéciale signifiait évidemment que cette lettre avait pour lui une certaine importance et qu'il tenait à la faire parvenir sans retard. Il la met dans sa poche, se lève, et au même ins-

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tant je prends sans précautions, sans aucune subtilité de main, cettre lettre à laquelle il attache tant d'importance. Il ne s'aperçoit môme pas de la soustraction que je lui fais, bien que ma main vienne intentionnellement heurter sa poitrine et son bras pour arriver jusqu'à sa poche. Les termes de la lettre me firent penser que notre malade était dans un ordre d'idées que nous désirions beaucoup lui voir prendre, mais qu'il nous était impossible de lui suggérer. Il avait, dans sa crise précédente, chanté plusieurs romances de son répertoire, à un moment où le souvenir de son ancienne profession de chanteur lui avait spontanément traversé l'esprit; nous attendions donc de quelque hasard heureux qu'il voulût bien chanter encore, car nous n'avions nul moyen de l'engagei? dans cette voie. A peine avait-il fait quelques pas dans la cour qu'il commença à fredonner des airs qui, du reste, lui semblaient famihers; après quoi il se dirigea vers la salle qu'il habite depuis son entrée à Thôpital. Arrivé à son lit, il prend sur sa tablette son peigne, sa glace; il se roule les cheveux, se brosse la barbe, ajuste son col, ouvre son gilet, procédant avec soin à tous les détails de sa toilette.

« M. Maury retourne sa glace; il n'en continue pas moins ses mêmes soins de toilette, en se regardant, comme devant, dans sa glace qui ne reflète plus aucune image. Plus de doutes pour nous, il se prépare à une représentation théâtrale. Il prend sur son lit le vêtement qu'il avait quitté, et le rejette aussitôt, — c'était sa capote d'hôpital, — il promène rapidement les mains sur sa chaise, sur l'appui de la croisée, en témoignant de quelque impatience.

« L'expression de mécontentement du malade était trop claire pour que chacun de nous ne vît pas qu'il lui manquait un vêtement en rapport avec l'idée qu'il poursuivait; sa redingote, qui d'habitude était sur un des meubles du voisinage, ne se trouvait pas à sa disposition. L'un de nous quitte la sienne, la lui met entre les mains; aussitôt il la revêt. Son œil est attiré par l'éclat d'un ruban rouge, il le touche, le regarde, l'enlève. Il rencontre sur son lit plu-

sieurs livraisons d'an roman périodique qu'il feuillette rapidement sans trouver ce qu'il cherche. Que peut-il chercher ainsi? Quelques pages de musique. Je prends une de ces livraisons, je la roule sur elle-même et, en la lui mettant ainsi toute roulée dans la main, je satisfais à son désir en lui donnant l'illusion d'un rouleau de musique; car aussitôt il prend sa canne et traverse la salle d'un pas lent, dégagé. — Chemin faisant, on l'arrête pour lui enlever le vêtement qu'il avait sur lui, il se laisse faire sans aucune résistance; l'infirmier lui met entre les mains sa propre redingote, il s'en revêt, cherche sa boutonnière, voit son ruban de la médaille militaire, et paraît satisfait. Il descend agilement l'escalier qu'il fréquentait chaque jour, traverse la cour de l'hôpital avec l'allure d'un homme affairé, et se dirige vers la porte de sortie. Arrivé là, je lui barre le passage et le tourne le dos contre la porte; il se laisse faire sans aucune résistance, puis reprend sa marche dans la nouvelle direction que je viens de lui donner, et entre en tâtonnant dans la loge du concierge, ouverte sur le passage où nous étions.

(( A ce moment, le soleil éclairait d'une vive lumière un vitrage de verre qui ferme la loge du côté de la cour. Il parut n'être point insensible à l'éclat de cette lumière, qui vraisemblablement lui créa une illusion delà vue, en éveillant une sensation adéquate à l'idée qui le faisait agir. Cette lumière dut lui donner l'illusion d'une rampe, car il se plaça aussitôt vis-à-vis d'elle, rajusta sa toilette, ouvrit le rouleau de papier qu'il avait à la main, fredonna doucement un air, parcourant des yeux les pages qu'il feuilletait lentement, et marquant avec la main une mesure parfaitement rythmée. Puis il chanta à pleine voix, d'une manière fort agréable, en nuançant habilement son chant, une romance patriotique que nous écoutâmes tous avec plaisir. Ce premier morceau terminé, il en chanta un second, puis un troisième. Nous le vîmes alors prendre son mouchoir, s'essuyer la figure; je lui présentai un demi-verre d'eau fortement vinaigrée, qu'il ne vit pas; je plaçai le verre

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SOUS son nez sans que l'odeur du vinaigre fût perçue par lui; je le lui mis dans la main, et il but sans accuser aucune sensation.

« Quel rôle le sens de l'ouïe, absolument fermé aux impressions du dehors, a-t-il joué dans l'exécution si parfaite des trois romances que nous venons de lui entendre chanter? S'entendait-il chanter? Avait-il la perception réelle de sa voix, alors qu'il n'entendait ni la mienne lorsque je lui parlais, ni les bruits éclatants et variés que nous faisions retentir à ses oreilles? De même que, dans une précédente expérience sur le sens de la vue, nous avions constaté qu'il voyait l'allumette qu'il tenait à la main, et restait absolument étranger à l'allumette que je lui présentais.

« La scène à laquelle nous venions d'assister ne nous permettait point de trancher la question, car la mise en œuvre de ses romances pouvait être un simple mouvement automatique, tout aussi bien que la lutte vigoureuse engagée entre lui et le soldat prussien, au moment où il s'était cru armé d'un fusil, n'avait été qu'un souvenir en action. — Ses gestes, sa tenue, ses inflexions de voix, les nuances de sentiment et de chaleur qu'il exprimait dans son chant, étant choses apprises depuis longtemps, et répétées par lui un grand nombre de fois, pouvaient donc n'être qu'un épisode de sa vie habituelle, une simple réminiscence, une expression vocale inconsciente, automatique comme tant d'autres faits qui venaient de se passer sous nos yeux. Nous avions le plus vif désir de résoudre ce nouveau problème par une expérience décisive; et c'est encore par la voie des impressions du toucher que nous avions songé à interroger le sens de l'ouïe.

« Nous savions que le contact d'une plume éveillait chez F... l'idée d'écrire; nous savions que du tabac mis dans sa main lui faisait naître l'idée de fumer, nous pouvions donc penser que, en lui faisant rencontrer un archet, nous lui suggérerions l'idée de musique, car il avait l'habitude de se servir d'un violon pour étudier ses romances. Nous avions, à cei effet, préparé un violon complètement désac-

cordé que nous voulions lui mettre entre les mains; et nous allions trouver, clans cette expérience, une démonstration complète de l'exercice ou du non-exercice du sens de l'ouïe, si F... avait pu rétablir l'accord et se servir de son violon comme il le faisait d'habitude. — Mais la crise s'est terminée avant que nous ayons pu faire cette expérience si simple.

« Cette scène, que je me suis attaché à reproduire fidèlement, est intéressante par l'enchaînement des faits qui se sont succédé depuis la lettre écrite sous nos yeux à son amie ; elle marque le moment où l'idée de concert se présente à son esprit. Depuis lors, jusqu'au moment où il la réalise, tout s'harmonise et concourt au même but; il poursuit la même idée pendant au moins trois quarts d'heure sans que rien ne l'en puisse distraire un instant.

« C'est là un des points de vue tout particulièrement intéressants dans cette observation, car il accuse clairement la différence essentielle qui existe entre l'état psychologique du sommeil et du rêve et les conditions spéciales que la maladie de F... a créées à son innervation cérébrale. »

L'histoire du sergent de Bazeilles présente des analogies frappantes avec celle des somnambules hystériques qui ont été cités plus haut, et en même temps on peut relever des différences notables qui ne permettent pas de réunir cette observation aux précédentes.

L'analogie, c'est l'existence de plusieurs vies psychologiques séparées. ¥...., à la suite d'une blessure à la tète, présente, par accès, une activité psychique spéciale qui se distingue de sa vie normale et constitue, si l'on veut user de ce terme, un état de condition seconde; la séparation des deux existences est faite ici, comme dans le cas de Félida, surtout par la mémoire; le malade rentré dans sa vie normale ne se souvient plus de ce qu'il a fait, de ce qu'il a dit pendant sa crise, des assistants qui l'ont entouré et des épreuves auxquelles on l'a soumis. L'état de crise diffère aussi, semble-t-il, de l'autre état par un changement de caractère, et notamment par cette impulsion au vol per-

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sistante, qui fait que le malade saisit et cache tous les objets qu'il rencontre. Voilà donc deux éléments, la mémoire et le caractère, qui différencient nettement la condition seconde et la condition première; et dans tout ce qui précède, les analogies entre F... et les autres malades que nous avons décrits sont remarquables.

Les différences consistent dans la forme de Tactivité mentale que F... manifeste pendant sa crise. Tandis que Félida, Louis V... et les autres montrent, pendant leur condition seconde, une intelligence ouverte à toutes les excitations extérieures, l'intelligence de F... est au contraire fermée à toutes les excitations qui n'ont point de rapport avec l'idée dominante du moment. On vient de le voir parcourir pendant deux heures un hôpital entier, traverser les corridors, les salles de malades, se promener dans le jardin sans se douter des nombreuses personnes qui le suivent et qui l'épient; il ne voit pas ces personnes, parce que leur présence n'entre pas dans son cercle d'idées; il ne voit de même aucun des objets qui n'ont point de rapport avec le roman intérieur qu'il rumine tout en marchant; quand il sent le besoin de fumer, et que M. Mesnet, après avoir éteint son allumette, lui en présente une tout enflammée, il ne la voit pas, et se laisse brûler les sourcils par la flamme; mais il a perçu la plume dont il se sert pour écrire, et le papier à lettre sur lequel il écrit, et le corridor qu'il traverse et la porte qu'il ouvre : tous ces objets sont en relation avec ses idées dominantes. C'est ce que M. Mesnet a très bien compris et très bien décrit, et il a aussi noté avec soin le rôle directeur exercé par le toucher sur l'intelhgence de son malade.

Ainsi l'activité mentale de F..., pendant ses crises, présente surtout un développement systématique. M. Mesnet admet en outre, et même il affirme à plusieurs reprises, que c'est une activité inconsciente, purement réflexe et machinale. Il n'y aurait donc, pendant la crise, aucune trace de pensée consciente, de jugement, d'imagination. Cette interprétation, émanant de l'auteur qui avait lui-

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même observé les faits, s'est présentée avec une telle garantie de rectitude que plusieurs psychologues n'ont eu aucune difficulté à l'accepter. Il a donc été, pendant un temps, admis couramment que chez certains malades, une activité mentale inconsciente et aveugle peut, à certains moments, se substituer à la conscience, prendre en main les rênes du gouvernement de l'organisme et produire toute une série d'actes comphqués. Cette hypothèse — car c'en est une — a été reprise par un naturaliste anglais bien connu, M. Huxley, et lui a servi à édifier sa théorie de la conscience épiphénomène. A quoi sert la conscience, s'est-il demandé, puisqu'on peut si bien se passer d'elle, puisque le cerveau, pendant son absence, peut accomplir des actes ayant un caractère intelligent? La conscience est un luxe de l'esprit, c'est une chose inutile, un phénomène surajouté, qui éclaire le processus physiologique, qui le révèle, mais ne le constitue pas. On a donc comparé la conscience à l'ombre qui suit le pas du voyageur, à la lumière qui sort du foyer d'une machine, au timbre qui, en sonnant, nous apprend l'heure marquée au cadran de la pendule; supprimez l'ombre, la lumière, le timbre, tous ces signes extérieurs, le mécanisme interne qu'ils révèlent n'en fonctionnera pas moins; et de même, si la conscience, par hypothèse, était supprimée, le cerveau continuerait à fonctionner, les idées se suivraient, et les jugements se coordonneraient en raisonnements comme ils le faisaient auparavant.

On commence à reconnaître aujourd'hui que ces hypothèses sont bien hasardées, et qu'en tout cas les faits qui leur servent de point de départ principal peuvent recevoir une tout autre interprétation. Il n'est nullement démontré que l'activité mentale du sergent de Bazeilles pendant ses crises soit celle d'un pur automate; loin de là, si on relit avec soin son observation, on rencontre à chaque instant des signes de conscience; il est même étonnant qu'on ne s'en soit pas rendu compte. Regardons-le, au moment où dominé par le souvenir de son métier de chanteur, il fait

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sa toilette pour monter en scène, et cherche une redingote; sa main errant autour de lui, il ne trouve pas le vêtement cherché, et donne des signes de mécontentement; à un autre moment, pendant qu'il est occupé à écrire une lettre à son général, on enlève rapidement la feuille de papier sur laquelle il écrite et il donne un signe de surprise; surprise, mécontentement, qu'est-ce que tout cela, sinon des signes de conscience? Et ne suffît-il pas de ces quelques faits pour jeter les doutes les plus sérieux sur l'hypothèse de rhomme-machine?

A mesure que nous avancerons dans notre sujet, nous aurons plus d'une fois l'occasion de montrer que la conscience n'abdique pas si facilement ses droits qu'on l'a admis jusqu'ici, et qu'elle peut subsister au sein d'une activité psychologique rudimentaire.

Depuis la publication du mémoire de M. Mesnet, il a paru un certain nombre d'observations du même genre, qui en ont confirmé l'exactitude.

Les plus importantes de ces observations nouvelles sont, sans contredit, celles qui ont été recueillies et publiées récemment par M. Gharcot et ses élèves. M. Gharcot a eu l'obligeance de me montrer ses malades et j'ai trouvé une ressemblance psychologique complète avec le cas de M. Mesnet. Ges malades présentent tous cette systématisation exagérée de l'activité intellectuelle, qui leur fait percevoir certains objets avec une très grande finesse, tandis que d'autres passent complètement inaperçus. Voici une de ces observations; je l'emprunte à une pubHcation très intéressante de M. Guinon * :

« Il s'agit d'un nommé de B..., âgé de vingt-neuf ans,

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