CHAPITRE VIII
LES IDÉES d'origine SUBCONSCIENTS
Les idées d'origine subconsciente. — En quel sens l'iiystérique perçoit les effets d'une excitation sur une région insensible. — L'expérience des piqûres. — Idée abstraite suggérée. — Caractère obsédant de cette idée. — Illusion fréquente des sujets soumis à l'expérience. — Expériences analogues pendant un état de distraction. — Hallucination suggérée à la seconde conscience et perçue par la première. — Conclusion.
Dans les recherches que nous exposons en ce moment sur la collaboration des consciences distinctes, nous avons vu jusqu'ici que lïdée conçue, la volonté d'exécuter un acte, enfin le point de départ et l'initiative du phénomène appartiennent à la conscience principale, à celle qui parle par la bouche du sujet éveillé. Les rôles peuvent être intervertis, et le courant peut changer de sens. Nous allons voir l'initiative passer à la seconde conscience, à celle qui ne parle pas, et qui reste dans bien des cas si rudimentaire qu'on a cru longtemps qu'elle se réduisait à quelques petits mouvements insignifiants. Il peut arriver qu'une sensation perçue par la seconde conscience éveille une idée qui sera transmise à la première conscience, sans que celle-ci en reconnaisse l'origine.
Nous avons supposé qu'il suffisait d'avoir reconnu l'in-
sensibilité d'une région quelconque, chez un sujet hystérique, puis de cacher au sujet la vue de cette région par un écran pour lui faire ignorer complètement tous les phénomènes qu'on provoque dans des parties insensibles de son corps. Ce n'est là, avouons-le, qu'une situation idéale; il faudrait que la division de conscience fut bien parfaite, tout à fait schématique, pour que le moi normal du sujet ne perçût absolument rien de ce qui se passe dans une partie de son organisme. Si nous avons fait cette supposition, tout en la sachant erronée, c'est parce qu'il faut mettre de Tordre dans la description des faits; nous ne pouvons pas décrire à la fois la division de conscience, et les influences réciproques de deux consciences distinctes, qui rendent la division moins parfaite. Nous allons maintenant revenir sur nos premières descriptions, et y ajouter quelques traits, afin de les rendre plus fidèles.
Ce qui est tout à fait exact, au moins d'après ce que j'ai observé, c'est que le sujet ne perçoit pas les excitations qu'on applique sur une région insensible; il ne les perçoit pas avec leur forme réelle, et ne les localise pas au point excité. Si on lui pique la paume de la main avec une épingle, il ne rapporte pas à cet endroit une sensation de piqûre; du reste, s'il le faisait, il cesserait par là même d'être anesthésique. Les sensations provoquées dans les régions anesthésiques restent donc inconscientes; mais elles produisent d'autres phénomènes, qui pénètrent dans la conscience normale; ce sont des idées, des images, et parfois des perceptions fausses, des hallucinations. Ainsi, le sujet ne perçoit pas l'excitation, mais il peut avoir l'idée de cette excitation, sans savoir bien entendu pourquoi et comment celte idée lui est venue.
Yoici une expérience qui permettra de saisir ce curieux effet mieux qu'une longue description. Nous prenons la main insensible, nous la plaçons derrière l'écran, et nous la piquons neuf fois avec une épingle; pendant ce temps, ou après avoir cessé les piqûres, nous demandons au sujet de penser à un chiffre quelconque et de nous le
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dire; il répond qu'il a choisi le chifFre 9, c'est-à-dire celui qui correspond au nombre des piqûres. Il n'a point senti le coup d'épingle, il ne sait pas qu'on Ta piqué, il est resté anesthésique; et cependant il a bien senti quelque chose, comme le prouve la concordance que nous venons de signaler. L'excitation, quoique non sentie, non perçue par son moi normal, a produit un certain effet sur ce moi; elle y a amené une idée, l'idée du nombre des piqûres *.
Ce résultat ne semble nullement singulier quand on arrive à embrasser d'un seul coup d'œil l'ensemble des altérations de conscience; on voit alors que tout s'enchaîne, et que tel fait, qui est étrange quand on le regarde isolément, est un effet logique et nécessaire. Mais les connaissances générales ne s'acquièrent pas de prime abord; quand je commençai ces études sur i'anesthésie, je ne compris rien au phénomène que je viens d'indiquer, et quand je commençai à comprendre, je me crus la dupe d'une illusion. A plusieurs reprises, je notais sur mon cahier d'observations qu'une hystérique, dont I'anesthésie avait été bien contrôlée, affirmait qu'à un certain moment elle avait deviné ce qu'on faisait sur la région anesthésique. Un jour, une femme, la nommée Mel..., anesthésique du bras droit, à qui je faisais écrire le mot Salpêtrière, déclara qu'elle avait vu ce mot lui apparaître « écrit en blanc sur fond noir » et cependant, elle n'avait pas vu sa main, et celle-ci ne sentait ni les contacts ni les piqûres. J'écrivis ce singulier témoignage, mais étant occupé à d'autres recherches, je ne continuai pas celle-là. Deux ans après, j'eus l'occasion de reprendre mes études sur I'anesthésie hystérique; je fis méthodiquement l'examen de cette question, et ne tardai pas à m'assurer qu'en effet une excitation non sentie peut amener une idée dans l'esprit du malade.
En somme, voici comment il nous semble qu'on doit se représenter ce processus, pour le rendre compréhensible. Toute excitation sensorielle produit chez un individu nor-
1. M. Babinski a observé ce fait en même temps que nous et d'une manière indépendante. (Communication orale.)
mal, la suggestion d'une série d'images associées; l'individu normal a conscience de tout cela, des images évoquées comme de la sensation qui en est le point de départ; chez rhystérique, la sensation excitatrice reste dans l'ombre; elle demeure inconsciente; mais elle conserve sa propriété suggestive, et continue à évoquer le même cortège d'images que si elle était perçue et reconnue. Le processus a donc son développement habituel; si l'on fait six piqûres sur le dos d'une main sensible, le sujet les comptera et pensera par conséquent au chiffre six comme le ferait un individu normal; seulement, chez l'hystérique, la première partie du processus se passe dans une conscience, et la seconde dans une autre.
Nous trouverons plus d'un exemple de ces phénomènes psychologiques dans des observations de suggestion rapportées par d'autres auteurs ; nous les désignerons et nous les étudierons sous le nom de suggestions à point de repère inconscient. Le caractère particulier des expériences que nous allons exposer maintenant, c'est que l'excitation non sentie éveille des associations d'idées naturelles, et en quelque sorte normales; l'idée de nombre survenant après une suite de piqûres n'est point une idée artificielle, elle résume tout un côté de la perception et la représente sous une autre forme. Il est très curieux de voir ces associations naturelles se conserver malgré la désagrégation mentale, et servir de trait d'union entre des consciences distinctes qui ne se connaissent plus.
Voilà donc une idée d'origine subconsciente qui émerge dans la conscience normale de l'hystérique. Que va devenir cette idée? Quelle forme va-t-elle prendre? Quels événements va-t-elle provoquer? Il pourrait se produire ici une foule de complications, dont nous montrerons d'ailleurs plusieurs exemples quand à l'appui des faits actuels nous en citerons d'autres empruntés à la pathologie mentale; tantôt l'idée subconsciente devient une voix qui parle au sujet, qui le conseille ou le menace; tantôt elle est la source d'une impulsion motrice, provoque des mouvements