Le Somnambulisme provoque, p. 121. Paris
SUGGESTIONS D'AGïES "240
l'oubli qui succède au somnambulisme; il marque bien, à notre avis, que le sujet, au moment précis où l'acte est exécuté, se trouve dans la condition mentale du somnambulisme, puisque le signe psychique principal de cet état, c'est-à-dire l'amnésie qu'il laisse après lui, peut se vérifier à cette occasion.
D'autres expériences, celles de Gurney, de M. Delbœuf, de M. Pierre Janet, de MM. Fontan et Ségard, et les miennes, viennent confirmer celte interprétation, qui, si elle ne s'appuyait pas sur un plus grand nombre de faits, resterait un peu hypothétique.
Chez les sujets du genre de ceux que M. Beaunis a étudiés, l'état somnambuhque ne renaît que partiellement à ce moment décisif où la suggestion post-hypnotique se réalise; ils gardent conscience d'eux-mêmes, et la seule preuve que l'activité somnambulique est intervenue, c'est l'oubli de l'acte. Il est d'autres personnes pour qui, dans les mêmes circonstances, le retour de Tétat somnambulique est plus net, plus frappant, plus complet; il n'y a pas seulement oubli après l'acte, mais inconscience pendant que l'acte suggéré s'accomplit. Le moi normal reste étranger à la suggestion ; c'est en dehors de lui, de sa volonté et de son intelligence qu'elle s'exécute; et c'est par rapport à lui qu'elle est inconsciente. L'inconscience, ainsi comprise, est une sorte d'oubli anticipé. La perte de conscience, vraie aggravation de la perte de mémoire, contribue à établir définitivement la division des consciences.
Il faut citer quelques exemples. Nous en empruntons un à M. Pierre Janet. « Après avoir étudié sur Lucie, rapporte cet auteur, les suggestions ordinaires pendant l'état hypnotique je lui donnai des ordres à accomplir après le réveil, et je fus frappé de la manière singulière dont elle les exécutait. Elle avait à ce moment l'apparence la plus naturelle, parlait et agissait en se rendant bien compte de tous les actes qu'elle faisait spontanément; mais, au travers de tous ces actes naturels, elle accomplissait comme par distraction les actes commandés pendant le sommeil. Non seulement,
comme la plupart des sujets, elle les oubliait après les avoir accomplis, mais elle ne paraissait pas les connaître, au moment môme où elle les exécutait. Je lui dis de lever les deux bras en l'air après le réveil; à peine est-elle dans l'état normal qu'elle lève les deux bras au-dessus de sa tète, mais elle ne s'en inquiète pas; elle va, vient, cause, tout en maintenant ses deux bras en l'air. Si on lui demande ce que font ses bras, elle s'étonne d'une pareille question et dit très sincèrement : « Elles ne font rien du tout, mes mains, elles sont comme les vôtres \ »
CUiez d'autres sujets, le retour de l'état somnambulique se montre plus complet encore; on a pu constater qu'il ramène l'état de la sensibilité qui le caractérise chez chaque sujet, et que celui-ci acquiert même une suggestibilité qu'il n'a pas pendant la veille (Gurney) ^ Mieux encore, certains sujets s'endorment de nouveau pour exécuter l'acte posthypnotique, et un auteur a pu dire, exagérant un peu un fait qui n'est vrai que de certaines personnes, que toute suggestion post-hypnotique équivaut à celle-ci : « Après votre réveil, vous vous endormirez de nouveau pour accomplir la suggestion. » Il est clair qu'un tel ordre n'a été ni donné, ni sous-entendu, et que si l'état somnambulique renaît, c'est que les conditions mentales qu'il imphque sont nécessaires à TaccompUssement de la suggestion donnée.
Ainsi, chaque individu a sa manière propre de se conduire; chez les uns, oubli après l'acte; chez les autres, inconscience de l'acte; chez d'autres enfin, perte absolue, totale de conscience et somnambulisme. Ceci nous montre avec combien de variantes un même acte peut s'accomplir.
Ces variantes, du reste^ se ramènent à un fait unique, la division de conscience, et l'importance comparée des deux consciences en action. Les Hmites de ces consciences
i. Op. cit., p. 255.
n'ont rien de fixe et d'immuable; nous l'avons vu déjà à deux reprises \ le subconscient tend sans cesse à se développer et à submerger la personnalité principale, et les différences observées d'un sujet à l'autre résultent du degré variable de développement atteint par le moi somnambulique.