‹ Les alterations de la personaliteChapitre 49 sur 119 · Beaunis, Somnambulisme, p · texte numérisé non relu

Beaunis, Somnambulisme, p

plus et semble m'avoir complètement oublié. Quand j'ai ainsi frappé six coups qui, avec les précédents, faisaient douze, Lucie s'arrête immédiatement, ferme les yeux et tombe en arrière endormie. « Pourquoi dormez-vous? lui dis-je. — Je n'en sais rien, cela m'est venu tout d'un coup. » Si je ne me trompe, c'est là l'expérience de MM. Richet et Bernheim, mais réduite à une plus grande simplicité. La somnambule avait aussi dû compter, car je m'appliquais à faire les coups égaux et le douzième ne se distinguait pas des précédents; mais, au lieu de compter des jours, ce qui avait fait croire à une mesure de temps, elle avait compté des bruits. Il n'y avait aucune faculté nouvelle, car tous les coups étaient faciles à entendre, quoiqu'elle prétendît n'en avoir entendu qu'un seul : elle avait dû les écouter et les compter, mais sans le savoir, inconsciemment. L'expérience était facile à répéter et je l'ai refaite de bien des manières : Lucie a compté ainsi inconsciemment jusqu'à 43, et les coups furent tantôt réguliers, tantôt irréguliers, sans que jamais elle se soit trompée sur le résultat. Une des expériences les plus frappantes fut celle-ci. Je commande : « Au troisième coup vos mains se lèveront; au cinquième elles se baisseront; au sixième vous ferez un pied de nez; au neuvième vous marcherez dans la chambre; au seizième vous vous endormirez dans un fauteuil. » Nul souvenir au réveil et tous ces actes s'accomplissent dans l'ordre voulu, tandis que, pendant tout le temps, Lucie répond aux questions qu'on lui adresse, et n'a aucune conscience qu'elle compte des bruits, qu'elle fait un pied de nez ou qu'elle se promène.

« Après avoir répété l'expérience, il fallait songer à la varier et j'ai essayé d'obtenir ainsi des jugements inconscients très simples. La disposition de l'expérience reste toujours la même; les suggestions sont faites pendant le sommeil hypnotique bien constaté, puis le sujet est complètement réveillé , les signes et l'exécution ont lieu pendant la veille. « Quand je dirai deux lettres pareilles

l'une après l'autre, vous resterez toute raide. » Après le réveil, je murmure les lettres « a... c... d... e... a... a... », Lucie demeure immobile et entièrement contracturée ; c'est là un jugement de ressemblance inconscient. Yoici des jugements de différence : « Vous vous endormirez quand je dirai un nombre impair », ou bien : « Vos mains se mettront à tourner l'une sur l'autre quand je prononcerai un nom de femme. » Le résultat est le même : tant que je murmure des nombres pairs ou des noms d'homme, rien n'arrive; la suggestion est exécutée quand je donne le signe : Lucie a donc inconsciemment écouté, comparé et apprécié ces différences.

« J'ai essayé ensuite de compliquer l'expérience pour voir jusqu'où allait cette faculté inconsciente de jugement. Quand la somme des nombres que je vais prononcer fera 10, vos mains enverront des baisers. » Mêmes précautions; elle est réveillée, Toubli est constaté et, loin d'elle, pendant qu'elle cause avec d'autres personnes qui la distraient le plus possible, je murmure 2... 3... 1... 4... et le mouvement est fait. Puis j'essaye des nombres plus compliqués ou d'autres opérations : « Quand les nombres que je vais prononcer deux par deux, soustraits l'un de l'autre, donneront comme reste six, vous ferez tel geste », ou des multiplications, ou même des divisions très simples. Le tout s'exécute presque sans erreur, sauf quand l'opération devient trop compliquée et ne pourrait plus être faite de tête. Gomme je l'ai déjà remarqué, il n'y avait là aucune faculté nouvelle, mais des phénomènes ordinaires s'exécutant inconsciemment.

« Il me semble que ces expériences se rapportent assez directement au problème de l'exécution intelligente des suggestions qui paraissent oubliées. Les faits signalés sont parfaitement exacts; les somnambules peuvent compter les jours et les heures qui les séparent de Taccomplissement d'une suggestion, quoiqu'ils n'aient aucun souvenir de cette suggestion elle-même. En dehors de leur conscience, il y a un souvenir qui persiste, une attention tou-

jours éveillée, et un jugement bien capable de compter les jours, puisqu'il peut faire des multiplications et des divisions ^ »

Nous n'avons rien à ajouter à cette conclusion, parfaitement exacte; nous nous contentons de rappeler combien de fois déjà dans ce livre une série d'expériences nous a conduit à cette notion des sous-consciences, qui travaillent en dehors de la conscience principale.

i. Pierre Janet, op. cit., p. 263.

I. Confusion de la terminologie. — Définilioii de l'anesthésie systématique.

— Insensibilité hystérique incomplète et partielle. — Insensibilité en îlots. — Valeur des signes locaux. — Insensibilité relative à certains objets. — L'anesthésie systématique suggérée.

II. Historique. — Bertrand, Charpignon, Braid. — Expériences de M. Berulieim. — Expériences de MM. Binet, Féré et Richer sur la conservation des images complémentaires, et sur la reconnaissance de l'objet rendu invisible. — Expériences de M. W. James. — Expériences de M. Bernheim.

— Expériences de M. Liégeois. — Expériences de M. Pierre Janet. m. Résumé des faits. — Interprétation psychologique.

II nous reste à parler d'un troisième et dernier phénomène psychologique, produit par suggestion. Ce phénomène a vivement attiré l'attention des observateurs dans ces dernières années; il a donné lieu à de nombreuses discussions, qui du reste n'ont pas été sans profit pour nos connaissances; les noms qu'on lui a appliqués sont nombreux, et quelques-uns renferment toute une théorie; M. Bernheim et ses collègues de Nancy se servent du mot à^hallucination négative; nous avons proposé, avec M. Féré, celui di^anesthésie systématique', on pourrait aussi donner à ce phénomène le nom de perception inconsciente; mais il ne faut pas attacher trop d'importance à ces questions de ter-

minologie; l'essentiel est de se mettre d'accord sur la nature des choses.

On peut décrire ce phénomène comme résultant d'une espèce particulière d'anesthésie; nous avons longuement parlé dans les pages précédentes de l'anesthésie hystérique, nous avons cherché à en préciser la nature et à en fixer les limites. Pour la facilité de nos descriptions, nous avons pris comme type une anesthésie à la fois totale et complète; définissons bien ces termes; l'anesthésie est totale quand elle comprend toutes les espèces de sensibilités d'une région, et elle est complète lorsque les excitations, quelle qu'en soit l'énergie, ne peuvent éveiller aucune trace de conscience. Voici par exemple une malade dont le bras est insensible. On transperce sa main avec une longue épingle, on brûle la pulpe de ses doigts avec un thermo-cautère, on exerce une pression profonde sur les masses musculaires du bras, on fait parcourir une portion du membre par un courant électrique d'une grande intensité, et pendant toutes ces épreuves la malade reste indifférente, et ne perçoit rien, ni sensation ni douleur. On dit alors que son anesthésie est totale, parce qu'elle porte sur tous les modes de la sensibilité cutanée, et complète, parce que les excitations les plus énergiques ne provoquent aucune réaction dans sa conscience *.

Mais ce cas est réellement un peu théorique, et je ne garantis pas qu'on ait pu l'observer une seule fois. D'abord, il faut faire une première réserve sur les anesthésies complètes. De bons juges pensent que jamais l'anesthésie hystérique n'est complète; l'insensibilité est purement relative, elle n'a lieu que pour des excitations modérées; si l'on augmente l'énergie de l'excitation, il arrive un moment où celle-ci pénètre dans la conscience du sujet, et peut même provoquer un retour passager de la sensibilité, retour pendant lequel des excitations beaucoup plus légères seront perçues.

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