Pitres, op. cit., p. H
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Il faut ajouter, à ce qu'il me semble, des réserves analogues relativement à l'anesthésie totale; le plus souvent, et même dans les cas où il s'agit d'une insensibilité de vieille date, tous les modes de la sensibilité ne sont pas éteints; la sensibilité à la température peut survivre à l'extinction de la sensibilité tactile; il peut y avoir toutes les dissociations possibles, et une des plus fréquentes est la conservation de la sensibilité au courant électrique, ou à l'action des métaux. Les anesthésies partielles sont aussi fréquentes, et peut-être plus, que les anesthésies totales.
La dissociation peut aller plus loin. Il n'est pas rare d'observer que dans un groupe d'excitants s'adressant au même sens, par exemple au sens tactile ou au sens de la pression, certains de ces excitants peuvent être perçus tandis que d'autres ne le sont pas; la forme de l'excitation tactile peut avoir dans ce cas une grande influence, et je citerai à l'appui une observation que j'ai faite moi-même sur plusieurs malades; ils étaient insensibles à la piqûre, à la pression et au courant électrique, alors même qu'on donnait à ces excitations une grande énergie; mais il suffisait d'associer deux de ces excitations, de piquer avec une épingle en même temps qu'on pressait sur la peau insensible avec un corps mousse, pour éveiller aussitôt une sensation de douleur extrêmement vive. Chez ces sujets, l'anesthésie était partielle au point de ne pas comprendre tous les genres d'excitants mécaniques \
Ce même caractère se présente dans tous les cas, si fréquents, où l'anesthésie ne s'étend pas uniformément sur une région entière, mais existe en îlots distribués sur la peau sensible de la façon la plus irrégulière et la plus variable, sans affecter le moindre rapport avec la distribution anatomique des nerfs de la région. Si l'on promène alors une pointe d'épingle sur le tégument, le sujet peut sentir une piqûre légère sur un point, et ne rien percevoir du tout quand, un centimètre plus loin, on enfonce
1. Contribution à Vétude de la douleur {Revue philosophique, 1889).
l'épingle dans une plaque insensible. Phénomène bizarre et d'autant plus important que cette sorte de tatouage anesthésique est extrêmement fréquente. Puisqu'aucun fait anatomique ne peut en rendre compte, il semble qu'on puisse en demander l'explication à la physiologie des sens. Or, il a été soutenu par de nombreux expérimentateurs que chaque point de notre tégument a une manière spéciale de sentir et que la qualité de la sensation varie avec la région de la peau; c'est là ce qui nous permet de distinguer le point où nous sommes touchés, et de ne pas confondre une piqûre au front et une piqûre à la main. Cette hypothèse des signes locaux — car ce n'est jusqu'ici qu'une hypothèse — peut servir à rendre plus compréhensible le tatouage hystérique; dans un îlot d'insensibilité, ce qu'il faut considérer, ce n'est pas le territoire devenu insensible, c'est un groupe de sensations semblables, ayant une nuance locale commune; et si, un peu plus loin, à quelques centimètres de là, l'excitation est sentie, c'est que la sensation tactile est un peu différente de la première; elle a sa nuance, son signe, qui permet de la reconnaître et qui ne la laisse pas confondre avec les précédentes; nous trouverions donc ici — si notre hypothèse était vérifiée — un nouvel exemple d'anesthésies partielles, c'est-à-dire spéciales à certains groupes de sensations tactiles \
Nous sommes déjà loin de cette anesthésie totale et complète, qu'on ne trouve guère que dans les livres; nous allons nous en éloigner encore davantage; voici de nouveaux faits qui vont nous montrer sous un jour intéressant la complexité de ce phénomène hystérique; je les emprunte à M. Pierre Janet. Il y a des malades qui semblent totalement insensibles et qui peuvent cependant reconnaître encore certains objets en particulier. Une dame hystérique semblait avoir totalement perdu toute sensibilité cutanée aux deux bras et aux deux mains; elle
1, M. Janet indique une hypothèse voisine de la nôtre, op. cit., p. 292. Pour l'étude des signes locaux, je renvoie à ma Psychologie du Raisonnement,
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ne ressentait aucune douleur, n'appréciait aucun objet. Cependant elle reconnaissait parfaitement au contact certains objets habituels de sa toilette. Elle savait, en touchant son oreille, si elle avait ou n'avait passes boucles d'oreille, elle reconnaissait sa bague et savait quand on la lui mettait ou quand on la lui retirait, sans avoir besoin de rien regarder.... Elle sentait également dans ses cheveux ses épingles en fer ou en écaille, qu'elle pouvait chercher par le contact, ôter ou remettre, même si on les déplaçait.... Le fait, ajoute M. Janet, ne doit pas être rare chez les hystériques. » Je suis fort disposé, pour ma part, à accepter cette opinion, et mes observations m'ont souvent montré que chez l'hystérique l'anesthésie s'accommode aux besoins pratiques du sujet; celui-ci arrive assez généralement à percevoir ce qu'il a besoin de percevoir.
Les faits précédents nous servent de transition pour aborder le phénomène de suggestion auquel nous avons donné le nom d'anesthésie systématique. C'est une anesthésie partielle, comme celle que nous venons d'étudier; et elle présente, comme chez la dame observée par M. Janet, le caractère d'être spéciale à un certain objet. La suggestion qu'on adresse au sujet hypnotisé, ou pris à l'état de veille, mais docile, consiste à lui défendre de percevoir un objet en particulier. Cette interdiction ne lui enlève que la perception de l'objet dont on lui parle, et il continue à percevoir les autres. De là le nom d'anesthésie systématique que l'on donne au phénomène ; l'anesthésie est systématique parce qu'elle supprime un système de sensations et d'images, qui sont afférentes à un objet particulier.
Quelques auteurs, nous l'avons dit, ont élevé des contestations sur le nom que nous avions donné à ce phénomène; ils ont cru qu'on avait tort d'en faire une anesthésie,; car l'anesthésie signifie une destruction de la sensation, une paralysie de la sensibilité; or, nous verrons tout à l'heure que la suggestion ne va pas jusque-là; lorsqu'on défend à un sujet de percevoir un objet, la défense se borne à lui enlever la perception consciente, mais elle ne
supprime pas la sensation; il n'y a point là d'anesthésie vraie ; et on peut même, au moyen de certains artifices que nous indiquerons plus loin, montrer que le sujet, au moment où il ne paraît rien voir, et ne rien entendre, perçoit et enregistre ce qui se passe autour de lui avec une acuité sensorielle remarquable. Cependant ces raisons ne nous empêcheront point de conserver l'expression d'anesthésie systématique; nous conviendrons seulement de ne donner à cette expression qu'un sens relatif; il sera bien entendu que s'il y a, dans ces expériences, de Tanesthésie, c'est une anesthésie par inconscience. Du reste, c'est ce qui a lieu également, dans bien des cas, pour l'anesthésie hystérique; alors même qu'elle paraît totale et complète, elle peut ne pas consister dans une destruction de la sensation , et résulter d'une simple perte de conscience; le motif n'a pourtant pas paru suffisant pour changer le nom de l'anesthésie hystérique.
Le fait important, celui que la terminologie doit bien indiquer, c'est que l'anesthésie systématique n'est qu'une forme, une variété de l'anesthésie hystérique spontanée; elle n'en représente qu'un degré de complication; la légitimité de ce rapprochement me paraît hors de doute, et je vois avec satisfaction que beaucoup d'auteurs partagent aujourd'hui cette opinion, que M. Féré et moi avons été, croyons-nous, les premiers à indiquer.
C'est précisément ce que nous allons essayer de montrer encore une fois; les nombreuses expériences qui ont été faites dans ces dernières années rendront notre travail facile; et nous arriverons finalement à conclure que l'anesthésie systématique, étant de même nature que l'anesthésie spontanée, illustre par un nouvel exemple la théorie de la désagrégation mentale ; car la perception interdite par suggestion subit le même sort que les sensations provenant des régions anesthésiques; elle est reléguée dans une seconde conscience, où elle détermine des idées, des raisonnements et des actes qui sont également inconscients pour la personnalité principale.
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Nous pourrions procéder tout de suite à la démonstration régulière de cette thèse; mais il nous paraît plus intéressant de prendre un autre chemin, un peu plus long, qui nous conduira au même but. Ce que nous cherchons surtout à mettre en lumière dans ce livre, ce sont les rencontres des observateurs qui ne se cherchaient pas, ce sont les accords inattendus d'expériences tout à fait différentes. A ce point de vue, l'historique de la question présente un avantage sans pareil; car il nous fait assister à une série de tentatives isolées qui, sans avoir été concertées, ont toutes convergé au même point. Fait assez singulier, la question de l'anesthésie systématique est une de celles qui ont soulevé le plus de controverses, et c'est peutêtre celle sur laquelle tous les expérimentateurs sont le mieux d'accord, mais sans le savoir.
Les faits de ce genre sont connus depuis fort longtemps; Bertrand est peut-être un de ceux qui les ont décrits le plus clairement : « J'ai vu, dit-il, la personne qui magnétisait les somnambules leur dire quand elles étaient endormies : Je veux que vous ne voyiez en vous éveillant aucune des personnes qui se trouvent dans la chambre, mais que vous croyiez voir telle ou telle personne qu'il leur désignait et qui souvent n'était pas présente. La malade ouvrait les yeux, et sans paraître voir aucune des personnes qui l'entouraient, adressait la parole à celles qu'elle croyait voir*. » On trouve des descriptions analogues dans les livres de Teste, de Gharpignon, de Braid, de Durand (de Gros), de Liébeault, etc. Le plus souvent, il est vrai, l'expérimentateur prenait un moyen indirect pour supprimer la perception d'un objet ou d'une personne; il les transformait; il
ï. Traité du somnambulisme, p. 256. Conf. P. Janet, op. cit., p. 271, auquel j'emprunte quelques-uns des détails suivants.
donnait par exemple la suggestion qu'une personne présente était une autre personne; alors le sujet voyait la personne fictive, avec les traits et le costume qu'il lui connaissait, et en même temps il ne voyait pas la personne réellement présente; Thallucination faisait office d'écran, qu'on nous passe cette comparaison grossière, et rendait invisible un objet réel. Mais dans d'autres circonstances, l'expérimentateur s'est efforcé directement de produire une anesthésie systématique. On a dû songer à expliquer un phénomène aussi bizarre que l'abolition d'un objet présent. Mais les premières explications qu'on en a trouvées sont bien naïves. Teste dit que c'est le « fluide magnétique, vapeur inerte, opaque et blanchâtre séjournant comme un brouillard où la main le dépose, qui cache les objets à la somnambule ». Gharpignon prétend de son côté qu'il a pu rendre un objet invisible en l'entourant d'une couche épaisse de fluide. On n'a pas grand'chose à tirer de ces théories-là. Du reste, elles n'étaient pas communes à tous les magnétiseurs. Bertrand déjà avait bien compris l'influence de la suggestion, de l'idée imposée au somnambule. C'est sur cette action d'une pensée que Braid, Durand (de Gros) et Liébeault insistèrent aussi. « L'impression suggérée, dit Braid, s'est à tel point emparée de l'esprit du patient que Ton peut, sous son influence, suspendre les fonctions de la vue, la rendre aveugle pour un objet placé devant lui \.. »
C'était déjà beaucoup de comprendre la cause véritable de ce phénomène, et de le rapporter à la suggestion; mais nous devons cependant reconnaître que cette explication n'est que partielle, et reste en chemin. C'est ici le moment de répéter ce que nous avons dit plus haut au sujet des hallucinations à point de repère; l'expérimentateur, en se servant du procédé de la suggestion, indique à l'hypnotisé le but à atteindre, mais il ne lui fournit pas les moyens d'y arriver; la théorie de la suggestion ne nous renseigne pas