CHAPITRE PREMIER
LES SOMNAMBULISMES SPONTANÉS
Les phénomènes psychologiques spontanés. — Les somnambulismes. — La dame américaine de Mac-Nish.— Observation de M. Azam surFélida.
— Double existence psychologique.— Caractères distinctifs de ces deux existences. — Un problème. — Observation de M. Dufay. — Observation de MM. Bourru et Burot sur Louis V... — Observation de M. Proust.
— Observation de M. Weir-Mitchell. — La division de conscience chez les hystériques. — Observations analogues dans les intoxications, les rêves et divers états pathologiques.
Ce qui fait l'intérêt des phénomènes psychologiques spontanés, c'est qu ils ont subi une influence très minime des personnes qui les observent; ils n'ont pas été préparés de longue main et d'une manière inconsciente par un auteur qui avait son opinion faite; ils ne répondent par conséquent à aucune théorie préconçue; c'est par eux que nous commencerons nos études \
. 1. M. Ribot, dans la préface de son livre sur les Maladies de la Personnalité a insisté sur celte idée, que nous croyons très importante.
A. BiNET. 1
Les altérations de la personnalité qui peuvent se produire chez des malades revêtent un très grand nombre de formes différentes; il n'est nullement question de les passer toutes en revue. Nous nous bornons ici, comme nous l'avons dit, à étudier un seul type de ces altérations, les dédoublements de la personnalité ou plutôt la formation de personnalités multiples chez un même individu. Ce phénomène peut se présenter chez plusieurs catégories de malades; nous l'envisagerons spécialement dans l'hystérie, où il a été surtout étudié dans ces derniers temps.
On a souvent désigné sous le nom de somnambules les personnes qui présentent ces altérations de la personnalité; nous avons conservé ce terme de somnambulisme; il a besoin d'être expliqué, car on ne lui a pas toujours donné un sens précis, et les recherches récentes, en multipliant le nombre et la variété des somnambulismes, ont singulièrement compliqué la question. Il en est de cette question comme de l'aphasie qui, à l'époque où Broca l'étudiait, pouvait recevoir une définition simple; c'était la perte de la parole articulée; aujourd'hui qu'on a découvert et analysé tant d'autres formes des maladies du langage, telles que l'agraphie, la cécité verbale, la surdité verbale et bien d'autres encore, il n'y a plus une aphasie, il y a des aphasies. De même, le terme de somnambulisme doit élargir sa signification; il n'y a pas un somnambulisme, un état nerveux toujours identique à lui-même, il y a des somnambulismes.
Dans le sens vulgaire et populaire du mot, on appelle somnambulisme naturel l'état des individus qui se lèvent la nuit et accomplissent des actes automatiques ou intelligents; ils s'habillent, reprennent leur travail de la journée, font aller un métier, ou résolvent un problème dont ils ont vainement jusque-là cherché la solution; puis, ils se recouchent, se rendorment, et le lendemain matin, ils ne conservent aucun souvenir de s'être levés pendant la nuit; et ils sont souvent très surpris de voir terminé un travail qui la veille au soir était encore inachevé. D'autres font
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des promenades sur les toits et une foule d'excentricités. Les auteurs ne sont pas encore complètement d'accord sur la nature de ce noctambulisme; on tend cependant à admettre aujourd'hui que c'est là un ensemble hétéroclite de phénomènes, qui ne se ressemblent qu'en apparence, et qui diffèrent de nature. Parmi ks somnambules nocturnes, il faut d'abord faire la part des épileptiques, dont un certain nombre peuvent présenter ce qu'on appelle «l'automatisme ambulatoire ». On admet encore, au moins provisoirement, que des personnes saines peuvent figurer parmi les promeneurs nocturnes, et que par conséquent il existe un noctambulisme physiologique. Mais la majorité, l'immense majorité des somnambules, il n'en faut pas douter, est fournie par l'hystérie; ce sont des hystériques en état de crise, avec cette particularité que leur attaque a une échéance nocturne *.
On peut voir dans ces phénomènes un exemple de dédoublement de la personnalité ; il y a deux personnes chez les noctambules; la personne qui se lève la nuit est bien distincte de celle qui veille pendant le jour, puisque cette dernière ne sait rien et ne conserve aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant la nuit; mais il serait peu utile de faire une analyse attentive de cette situation, les éléments d'étude en sont trop rares.
Il existe une autre forme de somnambulisme naturel qu'on peut mieux étudier, c'est le somnambuhsme qui se manifeste pendant le jour, ou vigilambulisme : c'est celui dont nous nous occuperons exclusivement. On doit distinguer, avons-nous vu plus haut, plusieurs somnambuhsmes naturels ou spontanés. Les distinctions à établir reposent sur les conditions particulières où ces somnambulismes se produisent et aussi sur les caractères qu'ils présentent. Nous nous attacherons, dans ce chapitre, à une forme de somnambulisme naturel qui offre les caractères suivants : il s'agit de malades hystériques qui présentent,
i. Consulter, à ce sujet, une leçon de M. Charcot publiée dans la Gazette hebd. de med. et de chrr., 22 mars 1890, par M. Blocq.
outre leur vie normale et régulière, une autre existence psychologique, ou, comme on dit, une condition seconde, dont ils ne gardent point de souvenir au retour de l'état normal; le caractère propre de cette condition seconde, c'est qu'elle constitue une existence psychologique complète; le sujet vit de la vie commune, il a l'esprit ouvert à toutes les idées et à toutes les perceptions, et il ne délire pas. Une personne non prévenue ne saurait pas reconnaître que le sujet est en état de somnambulisme.
Les meilleurs exemples qu'on puisse citer de ce somnambulisme que nous venons de définir, se trouvent dans les observations déjà anciennes d'Azam, de Dufay et de quelques autres médecins. Ces observations sont aujourd'hui bien connues, banales; elles ont été publiées et analysées dans une foule de recueils médicaux et même purement littéraires; mais nous espérons que les recherches récentes de psychologie expérimentale sur les altérations de conscience ajouteront quelque chose de nouveau à ces faits anciens; nous les étudierons à un point de vue un peu différent de celui sous lequel on les a envisagés jusqu'ici, et peut-être arriverons-nous à mieux les comprendre. Considérés tout d'abord comme des phénomènes rares, exceptionnels, comme de véritables curiosités pathologiques, faites pour étonner plutôt que pour instruire, ces dédoublements de la personnalité nous apparaissent maintenant comme le grossissement d'un désordre mental qui est très fréquent dans l'hystérie et dans des états voisins.
Une des observations les plus célèbres est celle de la dame américaine de Mac-Nish * : « Une jeune dame instruite, bien élevée, et d'une bonne constitution, fut prise tout à coup et sans avertissement préalable d'un sommeil profond qui se prolongea plusieurs heures au delà du temps ordinaire. A son réveil, elle avait oubhé tout ce qu'elle savait, sa mémoire n'avait conservé aucune notion
{.Mac-Kish, Philosophij ofsleep, 1830. L'observation appartient, paraît-il, à Mitchell et Nott et a paru pour la première fois en 1816.
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ni des mots ni des choses; il fallut tout lui enseigner de nouveau; ainsi, elle dut réapprendre à lire, à écrire et à compter; peu à peu, elle se familiarisa avec les personnes et avec les objets de son entourage, qui étaient pour elle comme si elle les voyait pour la première fois; ses progrès furent rapides.
« Après un temps assez long, plusieurs mois, elle fut, sans cause connue, atteinte d'un sommeil semblable à celui qui avait précédé sa vie nouvelle. A son réveil, elle se trouva exactement dans le môme état où elle était avant son premier sommeil, mais elle n'avait aucun souvenir de tout ce qui s'était passé pendant l'intervalle; en un mot, pendant Yétat ancien, elle ignorait Vétat nouveau. C'est ainsi qu'elle nommait ses deux vies, lesquelles se continuaient isolément et alternativement par le souvenir.
« Pendant plus de quatre ans, cette jeune dame a présenté à peu près périodiquement ces phénomènes. Dans un état ou dans l'autre, elle n^a pas plus de souvenance de son double caractère que deux personnes distinctes n'en ont de leurs natures respectives; par exemple, dans les périodes d'état ancien, elle possède toutes les connaissances qu'elle a acquises dans son enfance et sa jeunesse; dans son état nouveau, elle ne sait que ce qu'elle a appris depuis son premier sommeil. Si une personne lui est présentée dans un de ces états, elle est obligée de l'étudier et de la reconnaître dans les deux, pour en avoir la notion complète. Et il en est de même de toute chose.
«Dans son état ancien, elle a une très belle écriture, celle qu'elle a toujours eue, tandis que dans son état nouveau, son écriture est mauvaise, gauche, comme enfantine; c'est qu'elle n'a eu ni le temps ni les moyens de la perfectionner.
« Cette succession de phénomènes a duré quatre années, et Mme X... était arrivée à se tirer très bien d'affaire, sans trop d'embarras, dans ses rapports avec sa famille. »
Il est inutile de s'attarder dans l'analyse de cette observation incomplète; le seul avantage qu'elle présente est
de nous donner une idée sommaire des altérations de la personnalité que nous cherchons à étudier. On voit de prime abord que ce qui caractérise chacune de ces personnalités, ce qui les distingue les unes des autres, ce qui fait qu'elles sont plusieurs et non une seule, c'est un état particulier de la mémoire. Dans l'état 1, la personne ne se souvient pas de ce qui s^est passé dans Tétat 2; et, réciproquement, quand elle se retrouve dans l'état 2, elle oublie rétat 1 ; cependant, la mémoire propre à chacun de ces états est bien organisée et en relie toutes les parties, de sorte que la personne, au moment où elle est dans un état, se rappelle l'ensemble des événements qui s'y rattachent.
Nous nous arrêterons plus longtemps sur l'observation de Félida, recueillie par M. Azam (de Bordeaux). L'observation a été très longue, très minutieuse; elle a commencé en 1858, elle dure encore; elle s'étend donc sur un espace de plus de trente ans. Nous allons la reproduire presque in extenso \
Félida est née en 1843, à Bordeaux, de parents bien portants. Son développement s'est fait d'une façon régulière. Vers l'âge de treize ans, peu après la puberté, elle a présenté des symptômes dénotant une hystérie commençante, accidents nerveux variés, douleurs vagues, hémorragies pulmonaires, que n'expliquait pas l'état des organes de la respiration.
Bonne ouvrière et d'une intelhgence développée, elle travaillait à la journée à des ouvrages de couture.
Vers l'âge de quatorze ans et demi, sans cause connue, quelquefois sous l'empire d'une émotion, Féhda éprouvait une douleur aux deux tempes, et tombait dans un accablement profond, semblable au sommeil. Cet état duraik environ dix minutes. Après ce temps, et spontanément, elle ouvrait les yeux, paraissant s'éveiller, et entrait dans le deuxième état, qu'on est convenu de nommer condition seconde; il durait une heure ou deux, puis l'accablement
1. Hypnotisme, double conscience et altérations de la Personnalité, Paris.
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et le sommeil reparaissaient et Félida rentrait dans Tétat ordinaire.
Cette sorte d'accès revenait tous les cinq ou six jours, ou plus rarement; ses parents, et les personnes de son entourage, considérant le changement de ses allures pendant cette sorte de seconde vie et son oubli au réveil, la croyaient folle.
Bientôt les accidents de l'hystérie proprement dite s'aggravèrent. Félida eut des convulsions et les phénomènes de prétendue folie devinrent plus inquiétants.
M. Azam fut appelé à lui donner des soins en juin 1858 ; voici ce qu'il constata en octobre de la même année :
Félida est brune, de taille moyenne, assez robuste et d'un embonpoint ordinaire; elle est sujette à de fréquentes hémoptysies, probablement supplémentaires; très intelligente et assez instruite pour son état social, elle est d'un caractère triste, même morose; elle parle peu, sa conversation est sérieuse, sa volonté est très arrêtée et son ardeur au travail très grande. Ses sentiments affectifs paraissent peu développés. Elle pense sans cesse à son état maladif qui lui inspire des préoccupations sérieuses, et souffre de douleurs vives dans plusieurs points du corps, particulièrement à la tête; le symptôme nommé clou hystérique est chez elle très développé.
On est particulièrement frappé de son air sombre et du peu de désir qu'elle a de parler; elle répond aux questions, mais c'est tout.
Si on l'examine avec soin au point de vue intellectuel, on trouve ses actes, ses idées et sa conversation parfaitement raisonnables.
Presque chaque jour, sans cause connue, ou sous l'empire d'une émotion, elle est prise de ce qu'elle appelle sa crise-, en fait, elle entre dans son deuxième état; elle est assise, un ouvrage de couture à la main ; tout d'un coup, sans que rien puisse le faire prévoir, et après une douleur aux tempes plus violente que d'habitude, sa tête tombe sur sa poitrine, ses mains demeurent inactives et descendent
inertes le long du corps; elle dort ou paraît dormir, mais d'un sommeil spécial, car aucun bruit, aucune excitation, pincement ou piqûre, ne saurait l'éveiller; de plus, cette sorte de sommeil est absolument subit. 11 dure deux à trois minutes; autrefois, il était beaucoup plus long.
Après ce temps, Félida s'éveille, mais elle n'est plus dans l'état intellectuel où elle était quand elle s'est endormie. Tout paraît différent. Elle lève la tête, et ouvrant les yeux, salue en souriant les personnes qui l'entourent, comme si elles venaient d'arriver; la physionomie, triste et silencieuse auparavant, s'éclaire et respire la gaieté; sa parole est brève, et elle continue en fredonnant l'ouvrage d'aiguille que dans l'état précédent elle avait commencé ; elle se lève, sa marche est agile et elle se plaint à peine des mille douleurs qui quelques minutes auparavant la faisaient souffrir; elle vaque aux soins ordinaires du ménage, sort, circule dans la ville, fait des visites, entreprend un ouvrage quelconque, et ses allures et sa gaieté sont celles d'une jeune fille de son âge bien portante; nul ne saurait trouver quelque chose d'extraordinaire à sa façon d'être. Seulement son caractère est complètement changé; de triste, elle est devenue gaie et sa vivacité touche à la turbulence; son imagination est plus exaltée; pour le moindre motif elle s'émeut en tristesse et en joie; d'indifférente à tout, elle est devenue sensible à l'excès.
Dans cet état, elle se souvient parfaitement de tout ce qui s'est passé pendant les autres états semblables qui ont précédé et aussi pendant sa vie normale. Il est bon d'ajouter qu'elle a toujours soutenu que l'état, quel qu'il soit, dans lequel elle est au moment où on lui parle, est l'état normal qu'elle nomme sa raison^ par opposition à l'autre qu'elle appelle sa crise.
Dans cette vie comme dans l'autre, ses facultés intellectuelles et morales, bien que différentes, sont incontestablement entières : aucune idée délirante, aucune fausse appréciation, aucune hallucination. Félida est autre, voilà tout. On peut même dire que dans ce deuxième état, dans
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cette condition seconde^ comme l'appelle M. Azam, toutes ses facultés paraissent plus développées et plus complètes.
Cette deuxième -vie, où la douleur physique ne se fait pas sentir, est de beaucoup supérieure à l'autre; elle l'est surtout par ce fait considérable que, pendant sa durée, Félida se souvient non seulement de ce qui s'est passé pendant les accès précédents, mais aussi de toute sa vie normale, tandis que pendant sa vie normale, elle n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant ses accès.
Après un temps variable, tout à coup la gaieté de Félida disparaît, sa tête se fléchit sur sa poitrine et elle retombe dans un état de torpeur. Trois à quatre minutes s'écoulent et elle ouvre les yeux pour rentrer dans son existence ordinaire. On s'en aperçoit à peine, car elle continue son travail avec ardeur, presque avec acharnement; le plus souvent c'est un travail de couture entrepris dans la période qui précède; elle ne le connaît pas, et il lui faut un effort d'esprit pour le comprendre. Néanmoins elle le continue comme elle peut, en gémissant sur sa malheureuse situation; sa famille, qui a Thabitude de cet état, l'aide à se mettre au courant.
Quelques minutes auparavant elle chantonnait quelque romance; on la lui redemande; elle ignore absolument ce qu'on veut dire. On lui parle d'une visite qu'elle vient de recevoir; elle n'a vu personne. L'oubli ne porte que sur ce qui s'est passé pendant la condition seconde, aucune idée générale acquise antérieurement n'est atteinte, elle sait parfaitement lire, écrire, compter, tailler, coudre, etc., et mille autres choses qu'elle savait avant d'être malade ou qu'elle a apprises pendant ses périodes précédentes d'état normal.
Yers 1858, s'est montré un troisième état qui n'est qu'un épiphénomène de l'accès. M. Azam a vu cet état seulement deux ou trois fois, et pendant seize ans son mari ne l'a observé qu'une trentaine de fois : étant dans sa condition seconde, elle s'endort de la façon déjà décrite, et au lieu de s'éveiller dans l'état normal comme d'habitude, elle se
trouve dans un état spécial que caractérise une terreur indicible; ses premiers mots sont : « j'ai peur..., j'ai peur. » Elle ne reconnaît personne, sauf le jeune homme qui est devenu son mari. Cet état quasi délirant dure peu.
La séparation des deux existences est très nette, comme le fait suivant peut le démontrer. Un jeune homme de dix-huit à vingt ans connaissait Félida X... depuis son enfance, et venait dans la maison; ces jeunes gens ayant Tun pour l'autre une grande affection s'étaient promis le mariage. Pendant sa condition seconde, elle s'abandonne à lui et devient grosse. Dans sa période de vie normale, elle l'ignore.
Un jour, Félida, plus triste qu'à l'ordinaire, dit à son médecin, les larmes dans les yeux, que « sa maladie s'aggrave, que son ventre grossit et qu'elle a chaque matin des envies de vomir » ; en un mot elle lui fait le tableau le plus complet d'une grossesse qui commence; elle le consulte sur les troubles physiologiques de sa grossesse qu'elle prend pour des maladies. Dans l'accès qui suit de près, Félida dit : « Je me souviens parfaitement de ce que je viens de vous dire, vous avez dû facilement me comprendre, je l'avoue sans détours,... je crois être grosse. » Dans cette deuxième vie, sa grossesse ne l'inquiétait pas^ et elle en prenait assez gaiement son parti. Devenue enceinte pendant sa condition seconde, elle l'ignorait donc pendant son état normal et ne le savait que pendant sesautres états semblables. Mais cette ignorance ne pouvait durer; une voisine devant laquelle elle s'était expliquée fort clairement et qui, plus sceptique qu'il ne convient, croyait que Félida jouait la comédie, après l'accès lui rappela brutalement sa confidence. Cette découverte fit à la jeune fille une si forte impression qu'elle eut des convulsions hystériques très violentes.
A l'âge de dix-sept ans et demi, Félida a fait ses premières couches, et pendant les deux années qui ont suivi, sa santé a été excellente; aucun phénomène particulier n'a été observé.
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Vers dix-neuf ans et demi, les accidents reparaissent avec une moyenne intensité. Un an après, deuxième grossesse très pénible, crachements de sang considérables et accidents nerveux variés, se rattachant à l'hystérie, tels que accès de léthargie qui durent trois et quatre heures.
A ce moment et jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, les accès se sont montrés phis nombreux, et leur durée, qui a d'abord égalé celle des périodes d'état normal, commence à les dépasser. Les hémorragies pulmonaires sont devenues plus fréquentes et plus considérables. Féhda a été atteinte de paralysies partielles, d'accès de léthargie, d'extase, etc.
De vingt-quatre à vingt-sept ans, la malade a eu trois années complètes d'état normal, puis la maladie a reparu. Dans l'espace de seize années, Félida a eu onze grossesses à terme ou fausses couches.
La condition seconde, la période d'accès qui en 1858 et 1859 n'occupait qu'un dixième environ de Texistence, a augmenté peu à peu de durée; elle est devenue égale à la vie normale, puis Ta dépassée pour arriver graduellement à l'état actuel où elle remplit l'existence presque entière.
En 1875, M. Azam, après avoir longtemps perdu de vue Félida, la retrouve mère de famille et dirigeant un magasin d'épicerie; elle a trente-deux ans; elle n'a que deux enfants vivants. Elle est amaigrie, sans avoir l'aspect maladif. Elle a toujours des absences de mémoire qu'elle nomme improprement des crises.
Seulement ces prétendues crises, qui ne sont, après tout, que les périodes d'état normal, sont devenues beaucoup plus rares. L'absence des souvenirs qui les caractérise lui a fait commettre de telles bévues dans ses rapports avec des voisines que Félida en a conservé le plus pénible souvenir, et craint d'être considérée comme folle. Elle est très malheureuse quand elle pense à sa condition normale, aussi parfois elle a des idées de suicide. Elle reconnaît que, dans ces moments, son caractère se modifie beau-
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coup : elle devient, dit-elle, méchante et provoque dans son intérieur des scènes violentes.
Elle raconte certains épisodes qui montrent bien la raison de son tourment. Un jour qu'elle revenait en fiacre des obsèques d'une dame de sa connaissance, elle sent venir la période qu'elle nomme son accès (état normal), elle s'assoupit pendant quelques secondes, sans que les dames qui étaient avec elle dans le fiacre s'en aperçoivent, et s'éveille dans l'autre état, ignorant absolument pourquoi elle était dans une voiture de deuil, avec des personnes qui, selon l'usage, vantaient les qualités d'une défunte dont elle ne savait pas le nom. Habituée à ces situations, elle attendit; par des questions adroites, elle se fit mettre au courant, et personne ne put se douter de ce qui s'était passé.
Elle perd sa belle-sœur à la suite d'une longue maladie. Or, pendant les quelques heures de son état normal, elle a eu le chagrin d'ignorer absolument toutes les circonstances de cette mort; à ses habits de deuil seulement, elle a reconnu que sa belle-sœur, qu'elle savait malade, avait succombé.
Ses enfants ont fait leur première communion pendant qu'elle était en condition seconde; elle a aussi le chagrin de l'ignorer pendant la période d'état normal.
11 est survenu une certaine différence dans la situation delà malade. Autrefois Féhda perdait entièrement connaissance pendant les courtes périodes de transition ; cette perle était même si complète qu'un jour, en 1859, elle tomba dans la rue et fut ramassée par des passants. Après s'être réveillée dans son autre état, elle les remercia en riant, et ceux-ci ne purent naturellement rien comprendre, à cette singulière gaieté. Cette période de transition a peu à peu diminué de longueur, et bien que la perte de connaissance soit aussi complète, elle est tellement courte, que Félida peut la dissimuler en quelque lieu qu'elle se trouve. Certains signes à elle connus, tels qu'une pression aux tempes, lui indiquent la venue de ces périodes. Dès
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qu'elle les sent venir, elle porte la main à la tête, se plaint d'un éblouissement, et après une durée de temps insaisissable, elle passe dans l'autre état. Elle peut ainsi dissimuler ce qu'elle nomme une infirmité. Or cette dissimulation est si complète, que dans son entourage son mari seul est au courant de son état du moment.
Les variations de caractère sont très accusées. Dans la période d'accès ou de condition seconde elle est plus fîère, plus insouciante, plus préoccupée de sa toilette; déplus elle est moins laborieuse, mais beaucoup plus sensible; il semble que dans cet état elle porte à ceux qui l'entourent une plus vive affection.
Dans son état normal, elle~est d'une tristesse qui touche au désespoir. Sa situation est en effet fort triste, car tout est oublié, affaires, circonstances importantes, connaissances faites, renseignements donnés. C'est une vaste lacune impossible à combler. Le souvenir n'existe que pour les faits qui se sont passés dans les conditions semblables. Onze fois Félida a été mère. Toujours cet acte physiologique de premier ordre, complet ou non, s'est accompli pendant l'état normal. Si on lui demande à brûle-pourpoint la date de ce jour, elle cherche et se trompe de près d'un mois.
On lui avait donné un petit chien, qui s'habitua à elle et la caressait chaque jour. Après quelque temps, survient une période de vie normale; à son réveil dans cette vie, ce chien la caresse, elle le repousse avec horreur, elle ne le connaît pas, elle ne l'a jamais vu : c'est un chien errant entré par hasard chez elle.
Les sentiments affectifs ne sont plus de la même nature dans les deux conditions. Félida est indifférente et manifeste peu d'affection pour ceux qui l'entourent; elle se révolte devant l'autorité naturelle qu'a son mari sur elle.
<( Il dit sans cesse : Je veux ^ dit-elle; cela ne me convient pas, il faut que dans mon autre état je lui aie laissé prendre cette habitude. Ce qui me désole, ajoute-t-elle, c'est qu'il m'est impossible d'avoir rien de caché pour lui, quoiqu'en
fait je n'aie rien à dissimuler de ma vie. Si je le voulais, je ne le pourrais pas. Il est bien certain que dans mon autre vie je lui dis tout ce que je pense. » De plus son caractère est plus hautain, plus entier.
Ce qui la touche particulièrement, c'est l'incapacité relative qu'amènent les absences de mémoire, surtout en ce qui touche son commerce. « Je fais erreur sur la valeur des denrées dont j'ignore le prix de rev-ient, et suis contrainte à mille subterfuges, de peur de passer pour une idiote! »
Il est plusieurs fois arrivé que, s'endormant le soir dans son état normal, elle s'est éveillée le matin dans l'accès, sans que ni elle ni son mari en aient eu connaissance; la transition a donc eu lieu pendant le sommeil.
Féhda dort comme tout le monde et au moment ordinaire, seulement son sommeil est toujours tourmenté par des rêves ou des cauchemars; de plus il est influencé par des douleurs physiques; ainsi elle rêve souvent d'abattoirs et d'égorgements. Souvent aussi elle se voit chargée de chaînes ou liée avec des cordes qui brisent ses membres. Ce sont ses douleurs musculaires ordinaires qui se transforment ainsi.
On sait quel rôle jouent les habitudes dans l'existence. Féhda conserve-t-elle, pendant ces courtes périodes d'état normal, alors qu'elle paraît avoir tout oublié, des habitudes acquises pendant la condition seconde? M. Azam a remarqué que pendant les courtes périodes d'état normal, Félida a oublié les heures des repas ; or, prendre sa nourriture chaque jour à la même heure, paraît être une habitude.
En 1877, Félida a trente-quatre ans. Elle vit en famille avec son mari et les deux enfants qui lui restent. A la suite de circonstances diverses, elle a repris son ancien métier de couturière et dirige un petit ateher. Sa santé générale est déplorable, car elle souffre de névralgies, d'hémorragies, de contractures, de paralysies locales, etc. ; elle est cependant fort courageuse, surtout dans la condi-
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tion seconde, où ses douleurs ont, du reste, une moindre intensité.
La période de transition qui fait entrer Félida en condition seconde est de plus en plus courte. Bien qne Félida soit devenue plus habile à la dissimuler, la perte de connaissance est complète. Dans ces derniers temps, dit M. Azam, sur ma demande, son mari a constaté, comme je l'avais fait antérieurement, qu'elle y était toujours absolument étrangère à toute action extérieure.
La veille et le sommeil sont normaux, et les accidents décrits surviennent indifféremment dans les deux états.
Gomme la condition seconde constitue maintenant la vie presque entière de Félida, on y peut observer à loisir divers phénomènes hystériques d'une grande rareté. Ce sont des congestions spontanées et partielles. A un moment donné, sans cause appréciable, et tous les trois à quatre jours, Félida ressent une sensation de chaleur en un point quelconque du corps; cette partie gonfle et rougit. Gela se passe souvent à la face, alors le phénomène est frappant, mais le tégument externe est trop solide pour se prêtera l'exsudation sanguine : une fois seulement, un suintement de cette nature a eu lieu pendant la nuit au travers de la peau de la région occipitale, reproduisant les stigmates saignants.
En 1878, Félida est, au premier abord, semblable à tout le monde; cette ressemblance est si grande que, devenue très habile à dissimuler son amnésie et les troubles qui l'accompagnent, elle cache très bien une infirmité dont elle a honte. Gouturière et mère de famille, elle remplit à la satisfaction de tous ses obligations et ses devoirs. D'une bonne constitution, elle n'est qu'amaigrie par des douleurs nerveuses, par de fréquentes hémorragies pulmonaires ou autres.
Dans sa condition seconde, elle est à peu près comme tout le monde. Enjouée et d'un heureux naturel, elle souffre peu; son intelhgence et toutes ses fonctions cérébrales, y compris la mémoire, sont parfaitement complètes.
Un jour, le plus souvent quand elle a eu quelque chagrin, elle éprouve à la tête une sorte de serrement, une sensation à elle connue, qui lui annonce son prochain changement d'état. Alors elle écrit \ si on lui demande l'explication de cet acte, elle répond : « Gomment ferais-je, si je n'écrivais pas ce que j'aurai à faire? Je suis couturière; j'ai sans cesse à travailler d'après des mesures déterminées; j'aurais l'air d'une imbécile auprès de mon entourage, si je ne savais pas les dimensions exactes des manches et des corsages que j'ai à tailler. » Bientôt, Félida est prise d'une perte de connaissance complète, mais tellement courte (une fraction de seconde) qu'elle peut la dissimuler à tous. A peine ferme-t-elle les yeux, puis elle revient à elle et continue sans mot dire l'ouvrage commencé.
Alors elle consulte son écrit pour ne pas commettre des erreurs qu'elle redoute; mais elle est en quelque sorte une autre personne, car elle ignore absolument tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, tout ce qui s'est passé pendant la période précédente, celle-ci eùt-elle duré deux ou trois ans. Cette autre vie, c'est l'état normal, c'est la personnalité, le naturel qui caractérisaient Félida à l'âge de quatorze ans, avant toute maladie.
Cette période, qui n'occupe aujourd'hui qu'un trentième ou un quarantième de l'existence, ne diffère de ces périodes précédentes que par le caractère. Alors Félida est morose, désolée; elle se sent atteinte d'une infirmité intellectuelle déplorable, et elle en éprouve un chagrin qui va jusqu'au désespoir et jusqu'au désir du suicide. Après quelques heures, aujourd'hui, survient une période de transition et notre jeune femme rentre dans la période seconde qui constitue presque toute son existence.
Un fait spécial, un drame intime, donne la mesure de la profondeur de la séparation que creuse l'absence de souvenir entre les deux existences de Féhda, c'est comme un abîme :
Au mois d'avril 1878, étant en condition seconde, Féhda croit avoir la certitude que son mari a une maîtresse ; elle
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se répand en menaces contre elle; prise dïin affreux désespoir, elle se pend. Mais ses mesures sont mal prises, ses pieds renversent une table, les voisins accourent et on la rappelle à la vie. Celte épouvantable secousse n'a rien changé à son état. Elle s'est pendue en condition seconde, en condition seconde elle se retrouve. « Gomme je serais heureuse, disait-elle deux jours après, si j'avais ma crise (c'est ainsi qu'elle désigne ses courtes périodes de vie normale); alors au moins j'ignore mon malheur. » Elle l'ignore, en effet, si bien que pendant les périodes suivantes d'état normal, rencontrant cette femme, elle la comble de prévenances et de marques d'amitié.
En 1882, Félida vit à peu près toujours en condition seconde; la vie normale, avec sa perte de souvenir si caractéristique, n'apparaît plus qu'à des intervalles de quinze jours à trois semaines et ne dure que quelques heures; les périodes de transition, qui ne duraient que quelques minutes, se sont réduites à quelques secondes ou à une durée si inappréciable que Félida, qui veut que son entourage ignore sa maladie, peut les dissimuler complètement. Après quinze jours, un mois, deux mois, apparaissent de courtes périodes de vie normale précédées et suivies de transitions inappréciables. Leur apparition est quelquefois spontanée, mais elle est le plus souvent provoquée par une contrariété quelconque; les apparitions spontanées ont surtout lieu la nuit.
Dans les premières années de la maladie, la vie ordinaire de Félida était tourmentée par des manifestations douloureuses des plus pénibles, et son caractère était triste, même sombre et taciturne. Cette tristesse, à un moment, a été telle que la malade a tenté de se suicider, tandis que, par opposition, les périodes de condition seconde étaient caractérisées par l'absence des douleurs et par une grande gaieté. En un mot, Félida avait, en même temps que deux existences, deux caractères absolument différents. Petit à petit, soit sous l'influence des années et des épreuves de la vie, soit par toute autre cause, les condi-
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lions secondes, qui sont devenues la vie à peu près entière, n'ont plus présenté ni gaieté ni liberté d'esprit, mais la gravité et le sérieux de toute personne raisonnable. On peut dire que les deux caractères se sont égalisés et comme fondus l'un dans l'autre.
Enfin, en 1887, Félida a quarante^quatre ans; son état est le même qu'en 1882, les périodes de vie normale deviennent de plus en plus rares.
On peut en résumé retenir de l'observation précédente les faits suivants : L'altération de la personnalité présentée par Félida est sous la dépendance de la névrose hystérique; cela est incontestable; Félida a présenté un si grand nombre de phénomènes hystériques, tels que le clou, les hémoptysies, les altérations de la sensibilité, les convulsions, les attaques de léthargie, qu'on ne saurait conserver de doute à cet égard. De temps en temps, la malade change de condition mentale, on peut même dire de personnaHté; la transition ne se fait pas insensiblement, mais toujours avec une perte de connaissance. Au début, il se produisait un sommeil profond pendant lequel la malade ne sentait aucune excitation ; ce sommeil s'est abrégé avec le temps, mais il reste toujours une perte de connaissance, qui creuse l'abîme entre les deux existences. Il est à noter qu'il n'y a jamais eu de convulsions au moment du passage, bien que Félida ait eu à d'autres occasions des attaques d'hystérie convulsive.
En se réveillant dans sa condition nouvelle, la malade est devenue une autre personne. Son caractère est changé; il était triste, morose, pendant sa condition normale; il devient plus tendre, plus gai, plus affectueux; en revanche, la malade est moins active, moins travailleuse. Son intelligence est plus développée, et sa sensibilité paraît plus déhcate (malheureusement, ce point important n'a pas été examiné avec un soin suffisant). A la modification du caractère s'ajoute une modification de la mémoire; pendant la condition seconde, FéHda conserve le souvenir de tous ses états, et de tous les faits appartenant aux deux
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existences; cest à ce moment que sa mémoire présente Je maximum d'étendue. Puis, à un certain moment, il survient brusquement une nouvelle perte de connaissance semblable à la première; la malade repasse dans la première condition; elle retrouve son caractère triste et son activité, et, en même temps, elle présente une perte de mémoire bien curieuse : elle ne peut se rappeler les faits appartenant à sa condition seconde, et nous avons vu les nombreuses conséquences, si pénibles pour elle, de cette amnésie périodique.
La distinction des deux conditions mentales repose donc sur deux éléments principaux, un changement de caractère et une modification de la mémoire; c'est ce qui fait que Félida est réellement deux personnes morales, et qu'elle a réellement deux moi; son second moi n'est point un moi factice, inventé dans une intention purement littéraire, pour faire image; il est parfaitement bien organisé, capable de lutter contre le premier moi, capable même de le remplacer, puisque nous voyons aujourd'hui cette malade continuer son existence avec ce second moi qui, d'abord accidentel et anormal, constitue maintenant le centre régulier de sa vie psychique.
11 nous reste, en terminant, à indiquer avec précision le problème psychologique posé par l'histoire de Féhda; voilà deux vies mentales qui se déroulent alternativement, sans se confondre ; chacune de ces existences consiste dans une série d'événements psychologiques liés les uns aux autres ; si Félida se trouve dans l'état prime, elle peut se rappeler les événements de cet état; au contraire il lui est impossible, sans l'aide d'autrui, de retrouver le souvenir des événements appartenant à Tétat second. Pourquoi? Cette amnésie ne s'exphque point psychologiquement par les lois si bien étudiées de l'association des idées. D'après ces lois, tous les souvenirs peuvent se réveiller par l'action de la ressemblance et de la contiguïté; nous voyons ici ces deux forces d'association en défaut; les souvenirs de la condition seconde ne reparaissent pas pendant la condition
normale, alors même qu'ils pourraient être évoqués par les associations d'idées les plus efficaces; nous n'en voulons pour preuve que ce petit chien, que Félida comble de caresses pendant la seconde vie et ne reconnaît pas pendant la première. On n'a pas suffisamment remarqué, croyons-nous, combien cette amnésie caractéristique est contraire aux idées reçues sur l'association des idées. Il est de fait qu'entre les deux synthèses mentales constituant les deux existences de Félida, l'association d'idées ne joue plus.
Nous aurons souvent l'occasion de répéter cette remarque.
M. Dufay, de Blois, a publié une observation sur une malade analogue à la précédente \ Nous citerons les passages les plus intéressants de cette observation.
« C'est vers 1845 que je commençai à être témoin des accès de somnambulisme de Mlle R. L., et j'eus pendant une douzaine d'années Toccasion à peu près quotidienne d'étudier ce phénomène si bizarre. Mlle R. L. pouvait avoir alors vingt-huit ans environ. Grande, maigre, cheveux châtains, d'une bonne santé habituelle, d'une susceptibilité nerveuse excessive, Mlle R. L. était somnambule depuis son enfance. Ses premières années se passèrent à la campagne, chez ses parents ; plus tard elle entra successivement en qualité de lectrice ou demoiselle de compagnie dans plusieurs familles riches, avec lesquelles elle voyagea beaucoup; puis enfin elle choisit un état sédentaire et se livra au travail d'aiguille.
<( Une nuit, pendant qu'elle était encore chez ses parents, elle rêve qu'un de ses frères vient de tomber dans un étang du voisinage; elle s'élance de son lit, sort de la maison et se jette à la nage pour secourir son frère. C'était au mois de février ; le froid la saisit; elle s'éveille saisie de terreur, est prise d'un tremblement qui paralyse tous ses efforts; elle allait périr si l'on n'était arrivé à son secours. Pendant quinze jours la fièvre la retint au lit. A la suite de