‹ Les alterations de la personaliteChapitre 6 sur 119 · Revue scientifique, 15 juillet · texte numérisé non relu

Revue scientifique, 15 juillet

LES SOMNAMBULISMES SPONTANÉS 21

cet événement, les accès de somnambulisme cessèrent pendant plusieurs années. Elle rêvait à haute voix, riait ou pleurait, mais ne quittait plus son lit. Puis, peu à peu, les pérégrinations nocturnes recommencèrent, d'abord rares, ensuite plus fréquentes, et enfin quotidiennes.

« Je remplirais un volume du récit des faits et gestes accomplis par Mlle R. L. pendant ce sommeil actif. Je me bornerai à ce qui est indispensable pour faire connaître son état.

« Je copie sur mes notes :

« Sa mère est l'objet fréquent de ses rêves. Elle veut partir pour son pays, fait ses paquets en grande liàte, « car la voiture l'attend » ; elle court faire ses adieux aux personnes de la maison, non sans verser d'abondantes larmes; s'étonne de les trouver au lit, descend rapidement l'escalier et ne s'arrête qu'à la porte de la rue, dont on a eu soin de cacher la clé, et près de laquelle elle s'affaisse, désolée, résistant longtemps à la personne qui l'engage à remonter se coucher, et se plaignant amèrement « de la tyrannie dont elle est victime ». Elle finit, mais pas toujours, par rentrer dans son lit, le plus souvent sans s'être complètement déshabillée, et c'est ce qui lui indique, au réveil, qu'elle n'a pas dormi tranquille, car elle ne se rappelle rien de ce qui s'est passé pendant l'accès.

« Yoilà le somnambulisme tel qu'on l'observe assez fréquemment. C'est un rêve en action commencé pendant le sommeil normal, et se terminant par un réveil, soit spontané, soit provoqué.

« Mais ce n'est pas ce qui arrivait le plus ordinairement pour Mlle R. L.

« Je copie encore : « Il est huit heures du soir; plusieurs ouvrières travaillent autour d'une table sur laquelle est posée une lampe; Mlle R. L. dirige les travaux, et y prend elle-même une part active, non sans causer avec gaieté. Tout à coup, un bruit se fait entendre; c'est son front qui vient de tomber brusquement sur le bord de la table, le buste s'étant ployé en avant. Yoilà le début de l'accès.

« Elle se redresse après quelques secondes, arrache avec dépit ses lunettes et continue le travail qu'elle avait commencé, n'ayant plus besoin des verres concaves qu'une myopie considérable lui rend nécessaires dans l'état normal, et se plaçant même de manière à ce que son ouvrage soit moins exposé à la lumière de la lampe. A-t-elle besoin d'enfiler son aiguille, elle plonge ses deux mains sous la table, cherchant l'ombre, et réussit en moins d'une seconde à introduire la soie dans le chas, ce qu'elle ne fait qu'avec difficulté lorsqu'elle est à l'état normal, aidée de ses lunettes et d'une vive lumière.

« Elle cause en travaillant, et une personne qui n'a pas été témoin du commencement de l'accès pourrait ne s'apercevoir de rien, si Mlle R. L. ne changeait de façon de parler dès qu'elle est en somnambulisme.

(( Alors, elle parle nègre, remplaçante^ par moi^ comme les enfants; ainsi elle dit : quand moi est béte. Gela signifie : quand je ne suis pas en somnambulisme.

« Son inteUigence, déjà plus qu'ordinaire, acquiert pendant l'accès un développement remarquable; sa mémoire devient extraordinaire, et Mlle R. L. peut raconter les moindres événements dont elle a eu connaissance à une époque quelconque, que les faits aient eu lieu pendant l'état normal ou pendant un accès de somnambulisme.

« Mais, de ces souvenirs, tous ceux relatifs aux périodes de somnambulisme se voilent complètement dès que l'accès a cessé, et il m'est souvent arrivé d'exciter chez Mlle R. L. un étonnement allant jusqu'à la stupéfaction, en lui rappelant des faits entièrement oubliés de la fille bête^ suivant son expression, que la somnambule m'avait fait connaître.

« La différence de ces deux manières d'être est on ne peut plus tranchée.

« Mlle R. L. a été débarrassée de sa personnalité anormale à l'époque de la ménopause. »

On voit que Mlle R. L. a deux personnalités; elle a même conscience de ce dualisme, car elle parle de Vautre à la

LES SOMNAMBULISMES SPONTANÉS 23

troisième personne, et elle ignore clans son état premier ce que cet autre a fait dans l'état second. Le reste de Fobservation n'a d'autre intérêt que d'être une répétition et par conséquent une confirmation de celle de Félida.

Il a été souvent question, dans ces dernières années, de Louis V..., hystérique mâle qui a présenté de curieuses successions de personnalité. Nous extrayons les renseignements suivants de l'ouvrage de MM. Bourru et Burot \

<( L'histoire de Louis Y..., disent-ils, est déjà connue dans la science. M. Gamuset \ l'a racontée le premier, et après lui, M. Ribot, M. Legrand du SauUe, M. P. Richer, en ont parlé; M. J. Voisin ^ a fait deux importantes communications sur ce malade.

« Né à Paris, rue Jean-Bart, n" 6, le 12 février 1863, de mère hystérique et de père inconnu, il a passé une partie de son enfance à Luysan,près de Chartres; sa mère le maltraitait et il était devenu vagabond. Il paraît avoir eu dès son bas âge des crises d'hystérie accusées par des crachements de sang et des paralysies passagères. Le 23 octobre 1871, il est condamné pour vol domestique à la détention dans une maison de correction jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Il est envoyé à la colonie des Douaires, puis dirigé sur la colonie agricole de Saint-Urbain (Haute-Marne), oîi il reste du 27 septembre 1873 au 23 mars 1880. Occupé plusieurs années à des travaux agricoles, il reçoit en même temps l'instruction primaire dont il profite très bien, car il est docile et inteUigent. Un jour, pendant qu'il est occupé dans une vigne à ramasser des sarments, une vipère s'enroule autour de son bras gauche, sans le mordre. Il en eut

Page 1