CHAPITRE VII
Eliminations préalables. — Mouvemenls inconscients. — Une observation de M. Myers. — Analyse. — Étendue de la division de conscience. — Les moyens d'expression des personnages subconscients. — Les causes de leur apparition.
Les recherches de ces dernières années ont éclairé d'an jour nouveau les phénomènes du spiritisme, en nous montrant que ces phénomènes sont constitués en grande partie par la désagrégation mentale; il n'y a point de différence essentielle entre les expériences que nous avons vu pratiquer sur les hystériques et les expériences en quelque sorte spontanées que les spiritiques pratiquent sur eux-mêmes. Les principales différences tiennent à des conditions accessoires, on pourrait presque dire à des conditions anecdotiques, au miUeu, aux noms employés, aux expHcations imaginées, etc.
Qu'est-ce que le spiritisme? Tout le monde le connaît, au moins par ouï-dire, car il a sévi longtemps en France, comme une épidémie. Les manifestations auxquelles il a donné lieu sont si nombreuses et si variées qu'on trouvera peut-être difficile de résumer en quelques mots les traits principaux de cette doctrine.
Mais nous n'avons pas l'intention de traiter la question dans son ensemble; nous voulons simplement indiquer ses points de contact avec les théories psychologiques que nous exposons.
Nous commencerons par quelques éliminations nécessaires. Il existe, au dire des auteurs, certains phénomènes spirites qui se produisent en dehors de l'action d'une personne ou d'une cause connue; ce sont les phénomènes dits physiques, comme les coups dans les murs, les tables et autres meubles qui se soulèvent d'eux-mêmes, sans qu'on y touche, l'écriture directe par des crayons marchant tout seuls, ou glissés entre deux ardoises, les apparitions d'esprits qu'on peut photographier ou môme mouler; nous ne nions pas ces phénomènes, parce que de parti pris nous ne voulons rien nier; mais la démonstration scientifique est encore attendue; nous n'en parlerons pas.
Après avoir ainsi circonscrit notre sujet d'étude, examinons ce qui reste d'essentiel dans une séance spirite; c'est un ensemble de faits, toujours à peu près les mêmes, qu'on retrouve dans toutes les descriptions des écrivains spéciaux; ces faits consistent dans des mouvements inconscients exécutés par une personne appelée médium, qui est censée servir d'instrument aux esprits lorsque ceux-ci veulent exprimer leur pensée à des personnes vivantes.
Les auteurs qui ont décrit cette communication de pensée avec les esprits des morts ont eu le tort de mêler les descriptions avec les hypothèses, et ces dernières sont généralement absurdes; nous sommes donc obhgés, quand nous les reprenons, d'opérer un triage entre le fait observé et son interprétation. Nous trouvons ici déjà un exemple de cette analyse à faire. Qu'est-ce qu'un esprit? La présence de l'esprit qu'on évoque est-elle réellement prouvée, quand le médium se croit en communication avec lui? Tout cela, ce n'est que de l'hypothèse gratuite. Le fait d'observation, c'est que le médium, c'est-à-dire une personne reconnue plus apte que d'autres au genre d'expérience que nous allons décrire, peut exprimer sans en avoir la volonté et
sans en avoir la conscience une pensée qui n'est pas la sienne.
Examinons en effet les deux expériences fondamentales auxquelles on peut ramener toutes les autres : ce sont l'expérience de la table tournante ou parlante, et Texpérience de l'écriture automatique ; encore les deux phénomènes sont-ils au fond identiquement les mêmes.
Quand on se sert de la table, plusieurs personnes s'asseyent autour de ce meuble et posent leurs mains dessus; à la table on peut substituer un guéridon, une corbeille, mais peu importe. Les personnes posent une question à l'esprit, et bientôt, sous Finfluence des contacts multiples, la table tourne, son pied se soulève ou frappe le sol d'après une convention établie d'avance, l'esprit répondra en faisant frapper un coup au pied de la table, pour dire oui, et deux coups pour dire non; ou bien, procédé plus ingénieux, on suit sur un alphabet le nombre des coups frappés par la table; la lettre à laquelle on s'arrête est celle désignée par l'esprit, ce qui permet d'obtenir avec un peu de patience la phrase entière.
Le procédé de l'écriture automatique est beaucoup plus direct et plus simple; la table est supprimée; on met dans la plume du médium un crayon, qui écrit tout seul la réponse de l'esprit, sans que le médium ait la volonté d'écrire ou la conscience de ce qu'on lui fait écrire.
C'est à ce qui précède que se bornent les manifestations spirites dont nous avons à nous rendre compte.
Or, en quoi consistent ces phénomènes? En mouvements inconscients et involontaires. Gela est d'évidence pour les mouvements de l'écriture automatique; et quant aux tables tournantes, il a été démontré depuis longtemps, par les recherches les plus précises, qu'elles tournent seulement sous l'impulsion des mains.
On a cru longtemps qu'il fallait attribuer simplement ces mouvements à la supercherie, et il est de fait que dans bien des cas rien ne serait plus facile à simuler; en pressant légèrement sur une table, on en soulève le pied, et
un médium pourrait fort bien écrire en affirmant qu'il ne sait pas ce qu'il écrit. Mais nous devons abandonner cette explication grossière; car il y a un nombre considérable de personnes dignes de foi qui affirment avoir été les acteurs du phénomène, avoir posé la main sur des tables qui tournaient, avoir tenu des plumes qui écrivaient, sans la moindre volonté de faire mouvoir la table ou écrire la plume.
Ce sont là des preuves suffisantes, quand une doctrine comme le spiritisme aboutit à bouleverser le monde entier et fait des milliers de croyants. Ceux qui demandent des preuves matérielles pour des phénomènes qui n'en comportent pas courent le risque d'ignorer ce que tout le monde sait, et de soutenir des opinions contraires à la vérité la plus évidente.
Les premiers observateurs qui cherchèrent à se rendre un compte exact des actions spirites ont eu la préoccupation exagérée de leur trouver des analogies dans les phénomènes de la vie normale. On s'est efforcé de montrer que chacun de nous exécute des mouvements inconscients. L'exemple qu'on a cité le plus souvent est celui du pendule explorateur, que nous avons décrit tout au long. En somme, on a pensé que « le pouvoir moteur des images », pour employer le langage actuel de la psychologie, devait suffire à expliquer les phénomènes spirites. Explication franchement insuffisante, il est aisé de le montrer, et on ne doit pas s'étonner que les adeptes de la doctrine ne se soient pas laissés convaincre.
En effet, Pétude soigneuse des phénomènes indique que l'écriture automatique provient d'une pensée autre que la pensée consciente du médium. Il y a en lui, à un certain moment, deux pensées qui s'ignorent et qui ne communiquent entre elles que par les mouvements automatiques de l'écriture; disons plus exactement : il y a deux personnalités coexistantes; car la pensée qui dirige l'écriture automatique n'est point une pensée isolée et décousue, elle a un caractère à elle, et même elle porte un nom, le nom de l'Esprit dont on a invoqué la présence.
Nous trouvons donc là un nouvel et curieux exemple de désagrégation mentale et de dédoublement de la personnalité. Un des auteurs qui ont le mieux compris la vraie nature des phénomènes spirites, M. Myers ^ a très exactement résumé la théorie des personnalités multiples à un moment où les études de M. Janet sur le somnambulisme, et les nôtres sur l'insensibilité hystérique, qui devaient aboutir au même résultat, n'étaient pas encore commencées. Cette nouvelle coïncidence, à ajouter à tant d'autres, augmente la sûreté des résultats, et nous prouve que malgré les imperfections et fautes de détail qui doivent exister dans ces recherches, comme dans toutes, le fond en est exact.
De même que les expériences de suggestion, celles du spiritisme réussissent bien sur une certaine catégorie de sujets, parmi lesquels les hystériques tiennent une place importante. Les hystériques, et d'une façon générale les somnambules, forment la majeure partie des bons médiums; on peut s'en assurer en parcourant les ouvrages de spiritisme; de temps en temps l'auteur le plus discret ne peut pas éviter de dire que tel excellent médium a eu une crise de nerfs, ou se fatigue vite par suite d'une santé trop délicate; il est du reste reconnu généralement que les opérations du spiritisme prédisposent aux accidents nerveux, ainsi que M. Gharcot en a rapporté un exemple frappant ^
Entrons maintenant dans quelques détails. Nous empruntons à M. Myers, et nous publions intégralement, une des observations les plus intéressantes qu'il ait recueillies. Celle-ci lui a été communiquée par M. A., un ami dont il garantit la bonne foi.