Pierre Janet, op. cit., p
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Il y a sans doute quelques différences psychologiques entre les deux expériences, car la suggestion n'est pas donnée de la même façon; dans un cas, on suggère au sujet de ne pas voir, on lui fait une défense, on emploie une suggestion négative; et dans l'autre cas, on suggère au sujet d'exécuter un acte, on lui donne une suggestion positive; mais nous n'avons pas à insister sur des différences accessoires, car notre but est principalement de rapprocher des faits de même genre, et de faire saisir des analogies importantes.
Après toute la série d'études précédentes, on arrive à cette proposition que dans la suggestion d'anesthésie la perception n'est point supprimée, détruite, mais elle peut être retrouvée comme faisant partie d'une autre conscience. C'est absolument la conclusion à laquelle nous avait déjà conduit l'étude de Tinsensibilité hystérique spontanée, et on aurait pu prévoir cette conclusion a priori^ en se fondant sur cette simple considération que l'anesthésie systématique ne diffère que par la forme de l'anesthésie spontanée. Mais nous avons préféré montrer qu'on peut atteindre ce résultat en employant une méthode différente.
Il nous reste maintenant à critiquer et à modifier légèrement la conclusion à laquelle nous venons d'arriver; il ne nous semblerait pas tout à fait exact d'admettre que toute suggestion d'anesthésie systématique a pour effet direct de créer un dédoublement de la personnahté et de faire passer d'une personnalité A à la personnahté B la perception frappée d'interdit. Ce n'est évidemment pas là ce que les auteurs précédents ont affirmé, et les faits se présentent sous un jour un peu différent.
La nature du phénomène dépend beaucoup, à ce qu'il nous semble, de la préparation psychologique qu'on a fait subir à la personne sur laquelle on expérimente. Si cette
personne a été fréquemment hypnotisée, si elle offre tous les phénomènes de la désagrégation mentale, si elle possède déjà un personnage subconscient bien organisé et toujours prêt à entrer en action, il est bien possible que ce personnage, qui est aux écoutes pendant l'expérience, comprenne ce qu'on veut, se jette en quelque sorte sur la perception de l'objet invisible, et s'en empare. C'est bien ainsi que les choses se passeut chez les sujets de M. Pierre Janet; et je n'en veux pour preuve que cet échantillon de dialogue échangé entre l'opérateur et son sujet. On a défendu à Lucie de voir les cartons marqués d'une croix. « A ce moment, dit Fauteur, je m'éloigne d'elle, et profitant d'un instant de distraction suffisant, je commande de prendre un crayon et d'écrire ce qu'il y a sur les genoux. La main droite écrit : « Il y a deux papiers marqués d'une petite croix. — Pourquoi Lucie ne me les a-t-elle pas remis? — Elle ne peut pas, elle ne les voit pas. » Qu'on analyse cette dernière réponse, et qu'on juge de sa complexité. Nous avons ici un personnage subconscient qui non seulement se rend compte de ce qu'il voit, mais juge l'autre personnage, le conscient, sait ce que celui-ci peut voir, peut dire et peut faire. Un tel développement psychique a dû être le terme d'un entraînement véritable; il a fallu que le sujet eût fréquemment l'occasion de se dédoubler pour le faire avec cette rigueur. Après tout, si le phénomène n'avait pas présenté ce grossissement artificiel, on ne l'aurait pas reconnu. Mais je suis persuadé que lorsqu'on essaye pour la première fois chez une personne qui n'a pas eu l'occasion de se dédoubler une suggestion d'anesthésie systématique, il ne se produit rien de pareil ; une certaine perception se trouve exclue de la sphère d'une conscience, et c'est tout; cette exclusion est le fait principal. Que devient cet état psychologique? Reste-t-il isolé? Ou bien est-il recueilli par une seconde personnalité naissante? Yoilà ce qui me paraît très variable.
Ces réflexions me conduisent à rappeler ce que j'ai pu voir moi-même sur les hystériques dont j'ai étudié pendant
la veille les mouvements inconscients par anesthésie. On se rappelle que nous avons montré maintes fois que l'anesthésie peut avoir pour effet d'isoler des phénomènes psychologiques comme le fait un état de distraction. Ce sont deux procédés parallèles. Il est donc logique de chercher chez les sujets auxquels on a donné des suggestions négatives si les mouvem.ents subconscients par anesthésie peuvent fournir quelque renseignement sur la perception de l'objet invisible.
Les résultats sont cependant assez différents. Nous avons vu quelle réponse fait le personnage inconscient dans les expériences de distraction; l'écriture du sujet anesthésique ne répond pas toujours de même. Voici à peu près quelle distinction il faut faire. Si la suggestion inhibitoire a consisté à suspendre complètement la perception d'un objet, si par exemple on a dit au sujet qu'il ne verra plus aucun des caractères d'une page imprimée, il peut arriver que la main anesthésique reproduise ces caractères, témoignant ainsi que le personnage subconscient continue à les percevoir; ou bien la main, traduisant l'état dominant du sujet, se bornera à écrire indéfiniment : « Je ne vois pas, je ne vois pas. » Lorsque la suggestion a opéré en transformant l'objet, lorsqu'on a par exemple suspendu la vision d'une photographie en inculquant l'idée que la photographie représente toute autre chose, alors c'est cette vision hallucinatoire qui se trouve retracée par l'écriture automatique.
Ainsi, les résultats sont un peu moins simples que dans l'état de distraction; nous avons vu déjà pareil fait se reproduire plusieurs fois. La division de conscience produite pendant un état de distraction a un caractère plus net, plus tranché, plus systématique que celle qui dérive de l'anesthésie, et les consciences séparées le sont si bien que souvent elles cessent de communiquer. Au contraire, dans l'anesthésie, la communication persiste, et tout état important qui se trouve dans une des consciences a une tendance à rayonner sur les autres. Ceci nous explique
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assez bien pourquoi, lorsqu'on recouvre un portrait par l'hallucination d'un autre portrait, c'est cette hallucination, suggérée à la conscience principale, qui envahit les sousconsciences.
Je ne veux point quitter cette question de Tanesthésie systématique, une des plus importantes que nous ayons eu à examiner, sans dire encore un mot des obscurités qu'elle présente. Malgré la grande valeur des résultats acquis, nous sommes loin de pouvoir décrire d'un bout à l'autre toute la série de phénomènes qui doivent se produire depuis le moment où la suggestion est donnée jusqu'à celui où elle se réalise. Ce que nous connaissons assez bien, c'est le point d'arrivée, le résultat final, c'est-à-dire la dissociation. Mais nous ignorons comment la perception d'un objet et les divers souvenirs qui s'y rattachent ont opéré leur migration de la conscience A dans la conscience B.
Nous avons vu plus haut, au moyen de beaucoup d'expériences, que pour cesser de voir un objet et celui-là seulement, une personne doit commencer par le percevoir et le reconnaître, de quelque façon que ce soit, et le rejet de cette perception ne peut avoir lieu que lorsqu'elle est déjà commencée. De plus, au fur et à mesure que l'expérience se poursuit, si l'expérimentateur modifie l'objet invisible, comme il le fait par exemple en interposant un prisme devant les yeux de son sujet (exp. de M. William James), il faut encore qu'une inteUigence intervienne et décide si l'objet ainsi modifié doit être perçu ou non. Tout ce travail de contrôle est nécessaire; sans cela la suggestion serait exécutée à l'aveugle, c'est-à-dire fort mal. Or, qui est-ce qui est chargé de ce travail de contrôle? Quelle est l'intelligence qui décide à tout moment que le sujet doit percevoir ceci et non cela? Ce n'est pas le moi normal, car il n'a conscience de rien; il reçoit en quelque sorte le travail tout fait. Ce doit être un personnage capable de tout voù\ car pour que la suggestion soit bien exécutée, pour que la carte qui doit rester invisible dans un paquet de dix cartes,
ne soit pas confondue avec les autres, il faut qu'il y ait quelqu'un qui la compare à toutes les autres, et par conséquent les perçoive toutes. J'ignore complètement ce que peut être ce personnage, si même il existe et comment il opère; l'expérience ne m'a rien appris là-dessus, je me laisse simplement guider par le raisonnement.
En terminant ces considérations, disons qu'ici encore, comme pour l'hallucination, on sait peu de chose en comparaison de ce qui reste à trouver; mais il y a des faits acquis.
Je passe sous silence plusieurs questions que j'ai traitées déjà dans la Revue philosophique, par exemple les rapports entre l'anesthésie systématique et la négation. Ce sont des vues personnelles, qui n'ont pas leur place dans ce livre.