Psycholofjie du raisonnement, chap. i
ragencement, la synthèse, en un mot la coordination de tous ces événements.
Telle est l'idée générale que M. Ribot a nettement formulée en terminant son remarquable ouvrage sur les Maladies de la personnalité. « L'unité du moi, au sens psychologique du mot, c'est, dit-il, la cohésion, pendant un temps donné, d'un certain nombre d'états de conscince clairs, €^ accompagnés d'autres moins clairs, et d'une foule d'états physiologiques qui, sans être accompagnés de conscience, comme leurs congénères, agissent autant qu'eux. Unité veut dire coordination. » Ces lignes ont bientôt dix ans de date; elles ont été écrites à une époque où l'on ne connaissait pas encore, dans le détail, toutes les observations des personnalités multiples que nous avons cherché à résumer dans ce livre. On peut dire que les faits nouveaux en , démontrent pleinement la justesse.
Pouvons-nous faire un pas de plus? Pouvons-nous dire comment le composé mental qui représente le moi se construit avec ses éléments? Sur ce point, les recherches nouvelles apportent un supplément d'information, qui, pour être négatif, n'en a pas moins une grande valeur. Nous insisterons d'autant plus que nous tenons surtout à indiquer l'état actuel, et peut-être momentané, de la question.
Une vérité importante se dégage de toutes nos études psychologiques : c'est que l'association des idées est impuissante à expliquer la genèse d'une personnalité, ou d'une simple synthèse de phénomènes. Rappelons quelques-uns des faits qui nous l'ont déjà bien prouvé. Les sujets qui partagent leur existence dans deux conditions mentales différentes, peuvent, dans l'une de ces conditions, ne point se souvenir des événements qui se rattachent à la seconde. La perte de souvenir est si nette
qu'une personne vue pendant une des conditions n'est point reconnue dans la seconde, et le médecin est obligé d'être présenté deux fois pour être connu par les deux personnalités. C'est assez dire que le mécanisme habituel de la mémoire cesse de fonctionner. Un objet, qui dans un état A suggère une série de souvenirs, ne suggère plus rien dans l'état B; c'est cependant le même objet, et d'autre part la série de souvenirs n'est pas détruite, puisque le retour de l'état prime leur permettra d'être évoqués; c'est le mécanisme du rappel qui est atteint. De même, les expériences de suggestion qui font revivre à une personne une époque antérieure de sa vie ramènent des souvenirs oubliés pendant l'état normal, c'est-à-dire des souvenirs que les lois ordinaires de l'association sont incapables de faire revivre. Ces lois d'association sont par conséquent soumises à des influences supérieures, qui tantôt leur permettent d'agir, tantôt les suspendent. A elles seules, les associations ne suffisent point à former une synthèse, et ce n'est pas en associant les uns aux autres des événements psychologiques qu'on peut réussir à expUquer la formation d'une personnalité.
Dans des conditions d'expérience un peu différentes, plusieurs existences psychologiques coexistent chez un même individu, et des idées appartenant à une des consciences suggèrent d'autres idées à l'autre conscience. C'est ainsi que lorsqu'on provoque l'écriture automatique la conscience principale pense à un mot, et la conscience secondaire écrit le mot ; l'association des idées n'est point suspendue, elle opère entre deux consciences; mais, par un fait assez singulier, les deux consciences restent chacune dans ses hmites; notamment la conscience A ne sait rien des idées et des mouvements qu'elle a provoqués dans le domaine de la conscience B. Ce fait d'expérience nous montre sous un jour nouveau l'impuissance des associations à expliquer la formation d'une synthèse; l'intelligence ne se compose pas seulement d'un automatisme d'images et de mouvements, puisque là où cet automatisme
se poursuit régulièrement, une conscience peut s'arrêter, et une personnalité trouve sa limite.
Tout ceci confirme pleinement les idées théoriques si intéressantes que M. Paulhan a récemment développées sur l'activité des éléments de la pensée \ M. Paulhan a réduit quelque peu le rôle attribué aux associations d'idées et montré que ces associations ne sont que des ouvrières au service d'influences supérieures qui les dirigent.
Si ce n'est pas l'association d'idées qui est le ciment de la personnalité, c'est-à-dire qui réunit en faisceau des phénomènes multiples et leur donne l'unité, on peut penser que ce rôle est dévolu à la mémoire. On a longuement insisté sur la mémoire, comme facteur de la personnalité; on a môme plutôt exagéré son rôle qu'on ne l'a diminué. Pour beaucoup de philosophes la mémoire serait le fondement unique de notre identité personnelle. Les observations que nous avons rapportées confirment-elles cette opinion?
Nous avons vu des personnalités se succéder chez un même individu physique; nous les avons vues aussi coexister; ce qui a fait leur séparation, c'est tout d'abord l'état de la conscience; telle personnalité, avons-nous remarqué, n'a point conscience de tout un groupe de phénomènes psychiques intelligents; ce groupe ne fait donc pas partie de cette personnalité; l'absence d'une conscience unifiante est ce qui nous permet de dire qu'il y a là deux personnalités et non une seule; la perte de conscience prend, dans certains cas, la forme matérielle de l'anesthésie; dans d'autres cas, c'est une distraction, c'est-à-dire une perte de conscience légère et fugitive. Or, la perte de conscience conduit à la perte de mémoire; c'est le même phénomène, avons-nous dit souvent, car la mémoire n'est pas autre chose que la conscience rétrospective; l'amnésie continue donc l'anesthésie ; et de même que l'anesthésie est la barrière séparant des personnalités coexistantes, l'amnésie est
1. Vactivité mentale et les éléments de l'esprit, Paris, 1889.
la barrière qui sépare les personnalités successives. Tous les faits que nous avons étudiés tendent à montrer que la mémoire ou d'une façon plus générale la conscience est un facteur de la personnalité.
Est-ce le seul? Nous ne le croyons pas, et nous nous élevons, avec M. Ribot, contre les auteurs qui veulent faire de la mémoire le seul fondement de la personnalité. La preuve que cette opinion est exagérée, c'est que dans certaines conditions, une personne peut, tout en gardant la conscience et la mémoire de certains de ses états, les répudier, les considérer comme étrangers à sa personnalité. La somnambule observée par M. Pitres se rappelle, comme c'est la règle, les événements de son état de veille, mais ne se les attribue pas; elle parle de la personne éveillée comme d'une personne étrangère, et l'appelle l'autre. Même langage chez le personnage subconscient de l'état de veille, qui n'est du reste qu'un personnage somnambulique ; il parle à la troisième personne du moi normal, qu'il connaît bien, et l'appelle Vautre. D'autres exemples, nombreux et démonstratifs, pourraient être empruntés aux ouvrages des aliénistes.
Tout ceci montre qu'une seule mémoire peut embrasser différents états sans que ces états soient considérés par l'individu comme faisant partie d'une seule personnalité.- Le jugement qui unifie ces états ne se produit pas. L'individu ne les reconnaît pas tous pour siens, il n'y retrouve pas la marque de sa personnalité. Pourquoi? Nous ne le savons pas au juste, et nous ne pouvons faire que des conjectures. Sans doute, il y a une manière de sentir et d'agir qui esfe propre à chacun de nous; nous avons nos affections, nos goûts et nos désirs; nous avons même notre façon de percevoir, de juger, de raisonner, en un mot de penser; le. somnambule en se représentant la période d'existence de son état de veille n'y retrouve ni les sentiments ni les pensées ni les actes de la vie somnambulique; malgré la mémoire qui les unit, une scission se fait entre ces deux parties d'une même existence, et la somnambule arrive
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à celte conclusion : ce n'est pas moi qui ai fait tous ces actes qu'on me rappelle, ce n'est pas moi qui porte ce nom par lequel on me désigne, c'est une autre.
Il reste à indiquer la plus importante conclusion de ces études. Nous voulons parler des limites de la conscience. On a admis souvent jusqu'ici que la conscience détermine elle-même ses limites, et que là où elle cesse il n'y a plus que des processus physiologiques. L'activité nerveuse de chacun de nous serait donc de deux espèces : l'une lumineuse, consciente d'elle-même; l'autre aveugle, dépourvue de conscience et réduite à des changements matériels qui s'accompliraient dans les cellules et les fibres composant les centres nerveux. On a même fait mainte hypothèse sur ces points, et il est inutile de rappeler les théories de Garpenter, de Maudsley et de Huxley sur la cérébration inconsciente. Nous en avons du reste déjà dit quelques mots. Il y a lieu, semble-t-il, de reviser ces théories, qui ne sont rien moins que définitives. Un grand nombre de théories physiologiques ou psycho-physiologiques sont devenues insensiblement classiques, sans avoir jamais pu justifier de preuves suffisantes; à force de les répéter, on leur a donné de l'autorité; il en est ainsi pour le schéma bien connu de l'activité nerveuse, qui ne repose sur aucune donnée histologique, et qui est même démenti par les faits histologiques récents; il en sera de même, nous en avons la présomption, pour l'hypothèse de la cérébration inconsciente.
Cette hypothèse ne repose que sur le témoignage de la conscience, et ce témoignage doit être tenu pour fort suspect. Nous avons dit que l'oubli est souvent purement relatif, vrai seulement d'une condition mentale particulière, et non pour une condition mentale différente; nous avons vu également que l'inconscience n'existe qu'au regard d'une certaine personnalité, et cesse pour une autre synthèse de phénomènes. En un mot, il peut y avoir chez un même individu, pluralité de mémoires, pluralité de consciences, pluralité de personnalités; et
chacune de ces mémoires, de ces consciences, de ces personnalités ne connaît que ce qui se passe sur son territoire. En dehors de notre conscience, il peut se produire en nous des pensées conscientes que nous ignorons; fixer la nature, l'importance, l'étendue de ces consciences nous paraît impossible pour le moment; il se peut que la conscience soit le privilège de certains de nos actes psychiques; il se peut aussi qu'elle soit partout dans notre organisme; il se peut même qu'elle accompagne toutes les manifestations de la vie.