Voir p. 2o
Ainsi, réunissons ces deux expériences : 1'' suggestion en période somnambulique de transformation de personnalité; 2° suggestion dont l'exécution est remise après le réveil, et nous arriverons au même résultat que les expériences de spiritisme.
Mais si le résultat est semblable, les causes qui le produisent sont quelque peu différentes. Dans nos précédentes études nous avons vu la division de conscience résulter de deux causes principales, l'anesthésie hystérique et la distraction. Dans le phénomène spontané de révocation de l'esprit par un médium, nous ne trouvons en jeu aucune de ces deux causes ; il se produit sans doute des modifications mentales moins simples et moins faciles à décrire. Le recueillement du médium, sa conviction qu'une seconde intelligence va s'emparer de sa main, en un mot l'auto-suggestion est ce qui produit la scission dans sa conscience ; et on pourrait, en communiquant à une hystérique la même disposition d'esprit, en reproduire tous les effets.
Nous avons enfin à noter l'importance comparative des deux personnalités en présence, et à comprendre ces communications, qui sont ici particulièrement complexes. Chez l'hystérique en expérience nous avons vu des groupes d'idées appartenant à une conscience suggérer, par association, d'autres groupes d'idées dans la seconde conscience ; la suggestion s'est-^ faite en général entre une sensation et une image, ou entre une image et un mouvement; elle était donc d'un ordre tout à fait élémentaire; et pour prendre un exemple, qui précisera les idées, nous rappellerons que cinq piqûres faites sur la main anesthésique donnent à la conscience principale l'idée du nombre cinq. Parfois les relations de conscience se compliquent un peu, et constituent une collaboration plutôt qu'une association d'idées. Dans l'intelligence du médium, ces communications simples entre personnalités se rencontrent fréquemment; ainsi il y a des médiums qui ont tout à coup, brusquement, une vision mentale d'une idée qu'ils rapportent à l'esprit; parfois aussi ils entendent retentir, comme pro-
DEDOUBLEMENT DE LA PERSON. ET SPIRITISME :ni
nonce par une voix intérieure, la pensée de TEsprit. Tout ceci peut s'expliquer par des associations entre des états dont les uns sont conscients et les autres subconscients; mais ce qu'il est difficile d'expliquer de cette manière, ce sont des communications plus complexes et plus subtiles qui ont lieu dans presque toutes les expériences.
Rappelons-nous en effet ce qui se passe dans l'observation de délia : un dialogue se poursuit entre le conscient et le subconscient; chaque interrogation est suivie d'une réponse qui n'est pas quelconque, mais qui prouve que la demande a été entendue et comprise. Or, la conscience normale ne connaît pas directement la conscience secondaire ; pour que le médium connaisse la réponse de l'esprit, il faut qu'il relise son écriture; c'est de cette façon que le dialogue peut se poursuivre. Le subconscient au contraire n'a pas besoin de signes extérieurs pour saisir la pensée de la conscience normale; cette pensée, qui peut ne pas être énoncée à haute voix, qui souvent n'est formulée que mentalement, le subconscient la saisit, la comprend, et y répond. C'est à lui qu'appartient en somme le premier rôle dans les expériences du spiritisme ; nous sommes du reste habitué à l'importance de sa part de collaboration; nous avons dit que dans les suggestions compliquées, c'est lui qui se charge de toutes les opérations délicates; lisait tout, tandis que le moi normal ne sait rien. De même, dans les alternances de personnalités, le moi de la condition seconde connaît souvent le moi de la condition prime, et celui-ci croit exister seul.
Toutes ces analogies doivent nous servir de guide et assurent notre marche au milieu de questions difficiles. C'est cette méthode de comparaison qui, à notre avis, s'impose pour les recherches futures '.
1. On pourrait encore étudier les personnalités multiples dans les phénomènes de possession du moyen âge : le sujet a été si fréquemment traité que nous pensons inutile d'y revenir.
Le moi est une coordination. — Opinion de M. Ribot. — Le rôle de l'association des idées dans la constitution du moi. — Les limites de la conscience.
Depuis que la psychologie tend à se séparer de la littérature et de l'art oratoire, et à devenir une science positive, elle attache surtout de l'importance aux petits faits bien observés, et elle relègue au second plan les théories brillantes. On ne sera donc pas étonné de ne pas trouver dans le dernier chapitre d'un Hvre sur la personnalité une théorie personnelle à l'auteur sur la nature de la personnalité. Notre conclusion sera un simple rappel des faits, et une réunion des interprétations éparses que ces faits nous ont suggérées, à mesure que nous les décrivions.
Cherchons d'abord à condenser en quelques lignes la substance de ce livre. Depuis le commencement jusqu'à la fin, nous avons toujours considéré le même phénomène, la pluralité de consciences chez un individu. Nous disons conscience, nous ne disons pas personnalité, parce que conscience désigne simplement une collection de phénomènes psychologiques conscients et réunis ensemble, tandis qu'on ne doit donner le nom de personnalité à cette collection que lorsqu'elle acquiert un haut degré de développement et que l'idée du moi se produit; bien que la limite soit difficile à tracer entre les deux — précisément
parce qu'il s'agit moins d'une différence de nature que d'une diff'érence de degré — il est clair que les mouvements très simples provoqués chez une personne normale pendant un état de distraction (voir p. 217) sont le signe d'une sousconscience, tandis que dans les mêmes conditions, et avec les mêmes procédés, on peut provoquer souvent chez une hystérique hypnotisable une sous-personnalité.
Ces consciences et personnalités multiples se distinguent les unes des autres par deux faits principaux, le caractère et la mémoire; ce sont là les signes qui permettent de dire qu'il y a dans un individu, à un moment donné, deux, trois personnahtés, ou même un plus grand nombre. Le caractère tiré de la mémoire est le pkis précis, car il permet non seulement de distinguer les personnalités, mais encore de ramener à une même personnalité plusieurs états de conscience séparés par le temps.
Nous avons étudié d'abord la succession régulière de deux ou plusieurs personnalités chez un même individu, dans les somnambuhsmes naturels et les somnambulismes provoqués. L'alternance des conditions prime et seconde, dont chacune a sa mémoire et son caractère, présente une régularité presque schématique, qui prépare l'esprit à hien comprendre les phénomènes plus délicats qui se produisent, lorsque les consciences et personnalités, au lieu de se succéder, coexistent. Dans ce cas, le signe auquel on reconnaît la pluralité des consciences n'est point fourni par la mémoire, mais par la conscience elle-même. La mémoire, du reste, n'est qu'une forme de la conscience : c'est la conscience des choses passées. Ici, la conscience d'une partie des choses présentes est supprimée. Le sujet, placé dans l'état A, n'a point conscience d'un certain groupe de phénomènes constituant l'état B, qui coexiste avec l'état A, de même que dans les cas de personnalités successives, le même sujet, placé dans un état A, ne conserve point la mémoire, ou conscience rétrospective, de l'état B, qui s'est écoulé.
Les consciences et personnahtés coexistantes s'obser-
vent chez les hystériques dans les états d'anesthésie, et on peut les provoquer et les développer quelque peu, en faisant naître un état de distraction. Nous avons étudié rétendue des consciences secondaires, les phénomènes élémentaires de répétition et d'adaptation qu'elles représentent, puis leur vie indépendante, leur écriture spontanée, leur suggestibilité, la finesse de leurs perceptions; nous nous sommes attaché à déterminer avec soin leurs points de contact avec la conscience principale, et nous avons vu que des associations multiples peuvent se faire entre elles; une idée appartenant à une conscience peut suggérer une autre idée dans l'autre conscience; bien plus, deux consciences peuvent collaborer à une œuvre commune; mais si, dans tous ces cas, elles se mélangent à un certain point de vue, elles restent cependant distinctes, car le moi de l'état A n'a point conscience du moi de l'état 13.
Nous nous sommes proposé enfin d'établir une relation entre les successions de personnalités et leurs coexistences. Nous avons vu que le personnage somnambulique, qui, dans les expériences d'hypnotisme et dans les accès spontanés de somnambulisme, prend un remarquable développement, peut se conserver en partie pendant l'état de veille, et que c'est précisément lui qui est le personnage subconscient que nous avons étudié dans les états d'anesthésie et de distraction : mille preuves nous ont été fournies de son identité, et la meilleure est toujours celle de la mémoire; le moi somnambulique connaît toutes les pensées du personnage subconscient de l'état de veille (p. 137) et le moi subconscient connaît celles du moi somnambulique (p. 76). Ce point étant pleinement démontré, nous avons examiné les relations complexes du personnage somnambulique avec la conscience normale des sujets, considérés au moment où ils exécutent certaines suggestions de nature complexe : rappelons simplement nos études sur l'hallucination et l'anesthésie systématique qui nous ont montré que le moi somnambuHque intervient
CONCLUSION 3i:j
incessamment pour assurer la réalisation d'une suggestion, qui se fait sans que la conscience normale puisse se rendre compte de rien.
En résumé, nous avons vu se produire, soit chez des malades, soit chez des sujets en expérience, un véritable émiettement de consciences; et de temps en temps, souvent avec l'aide d'un peu de suggestion, une de ces consciences a pu atteindre la dignité d'une personnalité véritable.
La personnalité de nos sujets d'observation et d'expérience nous a paru comparable à un édifice compliqué et fragile, dont le moindre accident peut renverser une partie; et les pierres détachées de l'ensemble deviennent, chose curieuse, le point de départ d'une nouvelle construction qui s'èleve rapidement à côté de l'ancienne. Ce dernier trait, sans être spécial à l'hystérie, ni même présent chez tous les hystériques, est cependant bien caractéristique des études précédentes.
Il ne faut pas, cependant, exagérer le rôle des personnages subsconscients, et étendre sans discernement les conclusions des études précédentes à la vie normale. Le fait primitif, nous l'avons dit, ce ne sont point les personnalités secondaires, c'est la désagrégation des éléments psychologiques; ce n'est qu'après coup, et souvent par dressage, par suggestion, que ces éléments épars s'organisent en personnahtés nouvelles. Ce second temps du phénomène est distinct et indépendant du premier, et probablement beaucoup moins fréquent, surtout chez les individus normaux ; on ne saurait admettre que tous les états qui se produisent en nous sans que nous en ayons conscience, appartiennent à d'autres personnages, et que par exemple, lorsque nous regardons un objet, les sensations vagues que nous envoient les autres objets dans la vision indirecte sont accaparées par des personnalités secondaires, tapies en quelque sorte derrière notre conscience personnelle; ces sensations indistinctes restent, à notre avis, simplement disséminées. Pour tout dire, trois propositions principales résument les faits précédents :
r Des éléments qui entrent normalement dans la constitution de notre moi peuvent être en état de désagrégation;
2° Une conscience ne cesse pas d'accompagner ces éléments, bien que notre moi en perde conscience;
3" Parfois, dans des conditions exceptionnelles, pathologiques ou expérimentales, ces éléments s'organisent en personnalités secondaires.
Cette dernière circonstance, si peu générale qu'elle soit, étant possible, présente cet intérêt d'éclairer la nature de notre moi et son mode de formation. Yoici comment.
Nous sommes faits de longue date, par les habitudes du langage, par les fictions de la loi, et aussi par les résultats de l'introspection, à considérer chaque personne comme constituant une unité indivisible. Les recherches actuelles modifient profondément cette notion importante. Il paraît aujourd'hui démontré que si l'unité du moi est bien réelle, elle doit recevoir une définition toute différente. Ce n'est point une entité simple, car s'il en était ainsi, on ne comprendrait pas comment, dans des conditions données, certains malades, exagérant un phénomène qui appartient sans doute à la vie normale, peuvent manifester plusieurs personnalités distinctes; ce qui se divise doit être formé de plusieurs parties; si une personnalité peut devenir double ou triple, c'est la preuve qu'elle est un composé, un groupement, une résultante de plusieurs éléments. L'unité de notre personnalité adulte et normale existe bien, et personne ne songerait à mettre sa réalité en doute; mais les faits pathologiques sont là qui prouvent que cette unité doit être cherchée dans la coordination des éléments qui la composent.
'Cette vérité, l'ancienne psychologie n*avait pas peu contribué à la faire oublier, non seulement par ses hypothèses sur la nature du moi qu'elle tenait pour une entité distincte des phénomènes de conscience, supérieure à ces phénomènes et ne participant pas à leurs changements incessants — mais encore par la méthode d'analyse qu'elle
appliquait aux états de conscience. On sait que pour les anciens psychologues, tous ces états de conscience si nombreux, si Yariés, si nuancés, qui composent la vie mentale sont ramenés à des facultés de l'esprit. Il y aurait une faculté de mémoire, une faculté de raisonnement, une faculté de perception, une faculté de volition. Cette terminologie, qui a été critiquée avec raison, a eu le désavantage de faire supposer l'existence de certaines entités imaginaires; on a cru qu'il existait une mémoire, une volonté, et ainsi de suite. Nous ne nous laissons plus duper aujourd'hui par cette terminologie trompeuse; nous n'admettons plus que par commodité de langage l'existence de la mémoire; nous savons que ce qu'il y a de réel et de vivant chez un individu, ce sont des actes de mémoire, c'est-àdire de petits événements particuliers et distincts; l'ensemble de ces événements peut bien recevoir un nom particulier, mais ce terme n'ajoute rien à la connaissance du phénomène; et tous ces actes de mémoire locaux, spéciaux sont si bien distincts qu'on peut voir, dans certains cas pathologiques, toute une catégorie de mémoires qui disparaissent, tandis que d'autres restent intactes ou à peu près. C'est ainsi qu'une personne peut perdre la seule mémoire des choses visuelles, des formes par exemple ou des couleurs, et conserver la mémoire verbale, qu'elle est même obligée d'utiliser pour remplir les lacunes de l'autre mémoire. Bien plus, la perte, de mémoire peut être localisée, spécialisée à ce point qu'on a vu des personnes ne plus savoir lire l'imprimé et conserver l'aptitude à lire la musique ^ Toutes ces dissociations de la mémoire sont aujourd'hui bien connues, et nous dispensent d'insister sur les autres formes de dissociation. Ce qu'il faut principalement retenir de tout ceci, c'est que ce que nous appelons notre esprit, notre intelligence est un groupement d'événements internes, extrêmement nombreux et variés, et que l'unité de notre être psychique ne doit pas être cherchée ailleurs que dans