Tribune médicale, 27 mars
sident le regarde fixement. Il s'arrête court, s'endort, et ne peut reprendre sa plaidoirie que lorsqu'un de ses confrères, qui connaît son infirmité, Ta éveillé.
« Mais ce n'est pas tout.
« A certains moments, Emile X... perd complètement la mémoire. Alors, tous ses souvenirs, les plus récents comme les plus anciens, sont abolis. Il a complètement oublié son existence passée. Il s'est oublié lui-même. Cependant, comme il n'a pas perdu la conscience, et que, pendant toute la durée de cette sorte d'état de condition seconde, — qui peut se prolonger pendant quelques jours, — il aura, comme dit Leibniz, « l'aperception de ses perceptions », une nouvelle vie, une nouvelle mémoire, un nouveau moi commencent pour lui. Alors il marche, monte en chemin de fer, fait des visites, achète, joue, etc.
« Quand, subitement, par une façon de réveil, il revient à sa condition première, il ignore ce qu'il a fait pendant les jours qui viennent de s'écouler, c'est-à-dire pendant tout le temps de sa condition seconde.
(( Ainsi, le 23 septembre 1888, il a une altercation avec son beau-père (le second mari de sa mère). Il est vivement impressionné par cette altercation dont il a gardé le souvenir très présent. Mais il ignore ce qu'il a fait depuis cette date du 23 septembre jusqu'au miheu d'octobre suivant. A cette dernière époque, c'est-à-dire trois semaines après sa dispute avec son parent, on le retrouve à Villars-Saint- Marcelin (Haute-Marne). Gomment a-t-il vécu? où est-il allé? II l'ignore. Ce qu'il en sait, il l'a appris depuis par des rapports venus de divers côtés. On lui a dit qu'il s'était rendu chez le curé de Yillars-Saint-MarceUn, « qui l'avait trouvé bizarre » , qu'il était allé faire visite à un de ses oncles, évêque in partibiis dans la Haute-Marne, et que là, il aurait brisé diS'érents objets, déchiré des livres et même des manuscrits de son oncle. II a su, depuis, qu'il avait contracté cinq cents francs de dettes pendant ses pérégrinations, qu'il avait été traduit devant le tribunal de Yassy pour acte de filouterie et condamné par défaut.
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« Autre épisode :
« Le 11 mai 1889, il déjeune dans un restaurant du quartier latin. Deux jours après, il se retrouve sur une place de Troyes. Qu'a-t-il fait pendant ces deux jours? Il n'en sait pas le premier mot. Tout ce qu'il se rappelle, c'est qu'en revenant à lui, il s'aperçut qu'il avait perdu son pardessus et son porte-monnaie contenant deux cent vingt-six francs.
«Dans l'observation d'Emile X... comme dans les observations similaires, on relève, notamment, les deux points suivants :
« 1" Une rupture dans la continuité des phénomènes de conscience, et ce, bien que l'individu, pendant cette rupture, aille, vienne, agisse conformément aux habitudes de la vie courante.
« 2" S'il y a discontinuité entre les phénomènes de conscience de la période de condition seconde et ceux de la vie normale, il y a, au contraire, continuité entre les phénomènes de conscience des périodes de condition seconde.
« Ainsi, Emile X..., dans son état normal, ignore ce qu'il a fait pendant les périodes d'automatisme ambulatoire, mais il suffit, en le plongeant dans le sommeil hypnotique, de le replacer en condition seconde pour qu'aussitôt il se rappelle les moindres détails de ses pérégrinations. Éveillé, il ne sait ce qu'il a fait du 23 septembre au 15 octobre; endormi il révèle les incidents de son voyage. S'il a dépensé cinq cents francs c'est qu'il a joué. 11 dit les sommes perdues, et à quel jeu. 11 donne le nom de son partenaire. Il raconte tout ce qu'il a fait et dit chez le curé son ami, et chez l'évêque son oncle.
« Même chose pour sa fugue à Troyes. Pendant le sommeil provoqué il dit : « Le 17 mai, au sortir du restaurant, j'ai pris une voiture, je me suis fait conduire à la gare de l'Est. Je me suis embarqué par le train de 1 h. 25 et suis arrivé à Troyes à 5 h. 27; je suis descendu à l'hôtel du Commerce, chambre n^ 5. J'ai déposé mon pardessus, qui renfermait mon porte-monnaie, sur le dossier d'un fauteuil. Je suis
ensuite allé au café place Notre-Dame, puis je suis rentré dîner à 6 h. et demie. Je suis allé faire visite à un négociant de ma connaissance, M. G..., et j'ai passé chez lui la soirée jusqu'à 9 heures. Puis je suis revenu me coucher. Je me suis levé le lendemain à 8 heures, j'ai déjeuné chezM.C... Je l'ai quitté après déjeuner, j'ai pris la rue de Paris et me suis senti malade. Je me suis alors adressé à un sergent de ville qui m'a conduit chez le commissaire de police, et de là à l'hôpital de Troyes, où on m'a réveillé. »
(( A titre de renseignement complémentaire, j'ajouterai le détail suivant :
(( Après avoir appris du malade endormi l'endroit où il avait laissé son pardessus, nous l'avons engagé, après son réveil, à écrire à Thôtel du Commerce. Le surlendemain, à son grand étonnement, il recevait son pardessus et son porte-monnaie avec les 226 francs qu'il renfermait. Ces objets, je l'ai dit, étaient égarés depuis plus de six mois, et notre malade manquait d'argent.
«Emile X... avait été condamné, par le tribunal de Vassy, pour fdouterie commise pendant sa période d'automatisme ambulatoire. Le jugement a été annulé quand on a su dans quelles conditions le délit avait été commis.
« Plus récemment Emile X... a, de nouveau, été inculpé d'escroquerie. Il aurait emprunté une somme, d'ailleurs minime, à un employé du palais de justice, en se targuant d'une qualité fausse.
« Sur un rapport de MM. Motet et Ballet, une ordonnance de non-lieu a été rendue en sa faveur. »
L'observation de M. Proust se rapproche beaucoup de celle de Félida : changement de caractère pendant les états seconds, et perte de mémoire à la suite; mais tout cela aurait besoin d'être étudié avec soin , et un grand nombre de détails font défaut. Notons en passant un point intéressant, et qui ne se rencontre pas dans les observations précédentes; mis en somnambulisme hypnotique, Emile X... retrouve les souvenirs de l'état second.
Il faut ajouter à la série d'observations qu'on vient de
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lire celle qui a été publiée par Weir-Mitchell; elle constitue elle aussi une répétition intéressante du cas de Félida. Il s'agit d'une jeune fille âgée de vingt ans, de caractère triste, mélancolique, timide; cette personne est envahie par un sommeil qui dure plus de vingt heures; au réveil, on s'aperçoit qu'elle a oublié totalement son existence antérieure, ses parents, son pays, la maison où elle demeure; on peut la comparer, dit l'auteur, à une enfant qui serait à l'état de maturité. On est obligé de recommencer son éducation; on luij apprend à écrire, et on remarque à ce propos qu'elle écrit de droite à gauche, comme dans les langues sémitiques.
Elle n'avait à sa disposition que cinq ou six mots, vrais réflexes d'articulation qui étaient pour elle dénués de sens. Le travail de rééducation, conduit méthodiquement, dura de sept à huit semaines. Son caractère avait subi un changement aussi profond que sa mémoire; timide à l'excès dans son premier état, elle était devenue gaie, expansive, bruyante, hardie jusqu'à la témérité; elle courait les bois, les montagnes, attirée par les périls de la contrée sauvage qu'elle habitait. Puis une nouvelle attaque de sommeil se produit; la malade revient à son premier état; elle en retrouve tous les souvenirs, elle en reprend le caractère mélancolique, qui paraît s'être aggravé; nul souvenir conscient ne subsiste du second état. Une nouvelle attaque fit revenir ce second état, avec les phénomènes de conscience qui l'accompagnaient la première fois. La malade passa successivement un grand nombre de fois d'un de ces états à l'autre; ces changements se répétèrent pendant une période de seize ans. Au bout de cette période, les variations cessèrent; la malade avait alors trente-six ans; elle vécut dans un état mixte, mais plus voisin du second que du premier; le caractère n'était ni triste, ni bruyant, mais raisonnable. Elle mourut à soixante-cinq ans \
Il faut terminer ici la liste des observations; celles que