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LA GRIFFE DE L OURS

Une tradition voulait qu'à la troisième lune levée sur l'avènement, l'Autocrator passât la revue de ses armées. C'était une occasion de largesses où chaque basileus s'efforçait d'éclipser la générosité de son prédécesseur.

Romain voulait profiter de cette cérémonie pour s'attacher à jamais la fidélité de ses warangiens. Il destitua dans un éclat de colère, le sage Sisinnios qui avait recommander l'économie. Il installa dans ses fonctions un moine défroqué, l'infâme Jean

dit Chœrina. Celui-là savait le profit qu'un organisateur peut tirer d'une distribution de vivres et de la fourniture d'une fête publique. Il fit agréer par le basileus un modèle de bouclier qui était cerclé d'argent. De ses mains les warangiens reçurent cette arme protectrice — mais une bande d'acier avait remplacé le précieux métal.

Au matin de la fête, le camp des Normands était en rumeur. Tous tenaient à honneur d'arriver à la parade avec des armes resplendissantes. La plupart portaient des cuirasses d'acier bleui. Leurs brassards étaient de cuivre, dorés comme leurs casques en pointe. Quand le soleil venait à ricocher sur ces armures, leur fulguration était si splendide, que la masse des guerriers se fondait dans un seul éclair; — et la warangue semblait quelque dragon qui s'avançait en vomissant des flammes. ^

Égayés par ces préparatifs, les soldats chantaient. Sous les pavillons que formaient leurs boucliers disposés en « tortue » ils se

grisaient de paroles belliqueuses. Des virtuoses de l'arc s'amusaient à lancer des flèches dans le corps d'un esclave arraché aux fossoyeurs. Chaque fois qu'une adresse heureuse fichait un trait dans la poitrine, les victorieux poussaient des cris. Alors ceux qui jouaient aux dés tournaient la tête et ils mêlaient leurs hourras à ces clameurs.

A l'écart de ces plaisirs, Dromund et Harald s'étaient assis. Un serment unissait maintenant leurs efforts pour la vengeance.

Ayant résolu l'acte qui mettrait un terme à leur vie, ils n'avaient plus rien à se dire. Ils songeaient. Leur rêve tourné vers les gloires militaires ne s'attardait pas aux regrets de leur lointaine patrie. La seule pensée du paradis odinique où ils allaient entrer, éclaboussés par le sang d'un ennemi, occupait leurs âmes belliqueuses. Quand les trompettes qui appelaient dans le rang retentirent sous les voûtes du Caballarios, ils tressaillirent comme si déjà sonnait la fanfare

des Walkyries qui ouvrirait pour eux les portes du ciel.

Le chef des warangues normandes, Angul, dépassait ses conapagnons d'une taille prodigieuse. Dans les dernières années du Porphyrogénète, il était arrivé, comme les autres Scandinaves, par le Chemin de l'Ambre. En ce temps-là, il n'avait d'autre bagage que sa tunique de peau de bête, d'autre fortune que ses armes. Il avait eu l'occasion de se distinguer dans la suite de Phocas. Depuis le retour, une femme puissante le soutenait de ses dons. Pour lui complaire, il avait abandonné son pourpoint de morse. Il portait sous sa cuirasse un court dibétésion ; un manteau de laine multicolore recouvrait à demi son bouclier.

C'était un maître arrogant et redouté. Ses soldats disaient de lui :

— Angul est un fils de Loki... plus rusé que courageux...

Le char du haut duquel Romain avait décidé de passer la revue, figurait le qua-

drige d'Apollon . L'Autocrator y parut debout derrière son cocher. Sa main droite s'appuyait sur une pique dont la hampe était garnie de pourpre. Une couronne d'or, sans pointes, éloilée d'un rubis, ceignait les tempes ; un autre rubis énorme attachait le manteau d'azur; la chlamyde était sombre comme l'améthyste. Une cotte d'or, souple, des brassards d'or, des mitaines d'or faisaient coller cette tunique au buste. Des perles fines boutonnaient jusqu'au-dessus des genoux les hauts brodequins de pourpre. Romain passa d'abord la revue de sa cavalerie, Hongrois, Petchénègues, Khazars, Ross et Tauroscythes. Le hennissement des chevaux barbares était si prodigieux qu'une panthère apprivoisée, que le basileus traînait partout comme un chien favori, s'échappa à travers les jardins, la queue abaissée, balayant le sable. Mais quand l'Autocrator arriva au seuil du Caballarios et qu'il fit le geste d'envoyer un baiser à ses warangiens, l'enthousiasme de ces idolâtres fut si pro-

digieux que deux d'entre eux sortirent du rang, et, à la tête des chevaux, se percèrent le cœur, de leurs propres armes, tandis que rhétairie entière poussait cet effrayant « barritus » qui jadis, au seuil du Nord, avait arrêté les Romains eux-mêmes.

Plus haut que tous, Angul criait :

— Gloire à l'Autocrator!... La victoire le précède!... Les largesses le suivent!...

Et comme il tendait son casque avec une mimique passionnée, le basileus y jeta une bague arrachée de son doigt.

Déjà le char était sorti du Caballarios et les hourras soulevés par cette générosité dédaigneuse ne faisaient que grandir. Sans attendre l'ordre de leur chef, les Normands se débandèrent. A travers les cours et les portiques, ils se ruèrent, escaladant les terrasses pour assister, spectateurs à leur tour, aux pompes de l'impériale promenade.

Ce fut la minute que Dromund choisit pour aborder Angul. Le guerrier s'amusait

à essayer sur ses doigts la bague de l'Autocrator; aussi il fronça ses sourcils torves, quand il entendit qu'en langue norraine une voix rude l'interpellait.

— Un mot î dit Dromund. Sais-tu que les loups Scandinaves sont tous égaux entre eux?

Fièrement Angul posa la main sur sa hanche :

— Je le sais... Que veux-tu?

— Je veux de toi, justice. Le soldat reprit :

— Du fond de la Norvège, je suis venu venger un frère que j'aimais. Celui qui l'a frappé se cache dans ta warangue. Ordonne qu'il sorte du rang. Désigne les guerriers qui présideront à notre combat.

Le dédain avait fait place à la méfiance. Angul examina l'homme qui lui parlait.

Il dit avec calme :

— A quel signe certain peux-tu recon naître le meurtrier?

— Celui qui a tué mon frère lui a dérobé

son glaive. Une griffe d'ours était gravée sur la poignée;... il était pareil... tiens... à celui-ci 1

D'un élan irrésistible, Dromund venait d'arracher le glaive que le chef accrochait à sa hanche. Quand la lame fut au clair, il la brandit :

— Ah!... Ah!...

Angul avait croisé les bras sur sa large poitrine. Il fixa son ennemi avec une intrépidité feinte, et il essaya de le duper :

— Les Ases sont pour toi, Dromund !

Remets ce glaive au fourreau et dis ta volonté. Je paierai le prix du sang selon la justice et nos lois...

11 n'acheva point sa tromperie, car deux fois, pour laver la souillure, Dromund plongea le glaive dans la poitrine de son ennemi ; puis, montant sur le corps qui roulait dans le sable, il entonna l'hymne que jettent aux échos les guerriers affranchis par une vengeance triomphale :

. « — J'étais dans la nuit et le jour s'est

levé ! Je regardais la poussière, je heurte les astres! Mes mains sont rouges de sang, mais mon honneur est blanc comme la neige!... »

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