LA VILLE-REINE
Dans le monoxylon du protospathaire, Dromund remonta jusqu'à la « gora » de Kiev. Par le faubourg des Khazars, il gravit la colline qui portait le palais de bois. Il vit Olga, la tsarine chrétienne, tandis qu'elle recevait la bulle impériale dans ses mains pieuses. Mais il recommença seulement de chanter quand, de nouveau, la barque glissa sur les eaux du Dnieper, à travers les steppes des féroces Petchénègues, par -dessus les tourbillons des porogues scythiques que la terreur des bateliers a désignés dans ces
noms redoutables : « Ne dors pas ! » la « Sonnante », 1' « Insatiable », la « Splendeur d'écume ».
Puis, jusqu'au Bosphore, ce furent les flots unis de la mer Pontique, étalés sous le soleil comme un sourire innombrable. La voile était moins blanche que les nuages qui voguaient dans la mer du ciel. Le protospathaire avait recommencé de commander avec arrogance et Ilarald disait :
— Nous sommes plus près de Byzance que de Kiev...
Le matin où la Ville-Reine parut audessus des eaux du Bosphore, un léger brouillard montait de la Propontide. Des mâtures de toutes formes et de toutes hauteurs encombraient le port de Boucoléon.
A travers l'enchevêtrement des cordages et des hunes, parmi les verdures des jardins, Dromund aperçut les doubles coupoles du Grand Palais. Un voile de deuil immense, ballotté par des flottements de brise, se soulevait, s'abaissait sur leurs rondeurs dorées.
Et la demeure impériale semblait le symbole même de la Ville-Reine pleurant le basileus défunt, avec des gestes de douleur qui, tour à tour, voilaient ou découvraient, pour l'admiration des hommes, les richesses de sa gorge.
A travers les allées dallées et sinueuses des grands jardins, Dromund et le warangien montèrent vers le palais, à la hâte. Ils avaient touché Boucoléon juste à temps pour assise aux funérailles du Purphjrogénète.
— Nous les verrons passer, disait Ilarald, de la terrasse du Gaballarios.
C'était le manège impérial où des warangiens choisis veillaient sur les chevaux favoris du basileus, sur les escortes des personnages qui, des quatre coins du monde, venaient en ambassade vers l'Autocrator, Là comme ailleurs, la foule était immense, mais elle s'ouvrit pour livrer passage au warangien et au guerrier qui le suivait.
Déjà le cortège des funérailles débouchait du Palais Sacré.
Depuis deux jours, les archimédecins palatins, les eunuques, les chitonites, les cubiculaires s'occupaient à baigner, à laver, à parfumer, à embaumer le corps du défunt. Ils sortirent du palais avec des lamentations, des gestes éperdus, comme une nuée d'oiseaux néfastes que l'on dérange dans la curée d'un cadavre. Derrière eux le corps était porté sur le lit de deuil qui fulgurait comme un soleil.
Habitué qu'il était à voir les rois wikings disparaître sur le pont de leurs navires, dans un tourbillon de fumée, sans autre ornement que leurs blessures, Dromund regardait passer avec défiance cette étrange momie. Le visage en était peint de couleurs vives, la barbe peignée, poil à poil. Un diadème d'émail et d'or cerclait le front luisant. Une clamjde bariolée, toute tissée d'or, habillait le torse vide. De hauts brodequins de pourpre chaussaient les pieds parallèlement posés sur un coussin de perles.
Haraldet Dromund se joignirent au cortège
qui, à travers les cours du Caballarios, portait le corps du basileus jusqu'à la salle somptueuse du Triclinion.
Une estrade d'exposition avait été dressée au bout de la galerie. Du seuil, qu'ils n'osaient franchir, les deux soldats apercevaient les semelles verticales des brodequins de pourpre, et, un peu derrière, soulevée par l'oreiller, la bandelette qui ceignait le front. Le reflet d'une lampe dont la chaîne se perdait dans la hauteur des voûtes faisait resplendir, comme une auréole, les gemmes du diadème. Entre cette pourpre et ces pierreries, le corps s'aplatissait, déjà desséché.
Quand chacun eut pris le rang que lui assignaient le grade ou le hasard, une éclatante sonnerie de trompettes annonça que le nouveau basileus venait une dernière fois saluer le père dont il occupait la place encore chaude.
Romain, deuxième du nom, atteignait sa vingt et unième année. Dès l'âge de six ans,
aux fêtes de Pâques, il avait été couronné, associé au pouvoir, par la volonté du Porphyrogénète. Passionné pour la chasse et pour la paume, il n'avait guère jeté les yeux sur le manuel d'instruction politique que le défunt basileus avait rédigé à son usage. Quand il entra dans le Triclinion, la poussée de la foule et des courtisans, sur son passage, fut si formidable, que Dromund, malgré sa haute stature, au-dessus des spectateurs soulevés, aperçut seulement deux têtes couronnées qui passaient accolées de profd, comme dans des médailles commémoratives : un adolescent imberbe, dont le visage intelligent était déjà fané par la débauche, une jeune femme d'une beauté surnaturelle dont les lignes de camée enfermaient dans leur harmonie ce pouvoir qui trouble le monde.
— Gloire 1 . . . Gloire ! . . . Romain I . . . Gloire ! . . . Théophanol...
Impatients de faire leur cour, les dignitaires acclamaient les nouveaux basileus
comme s'ils eussent été non dans le vestibule de la mort, mais dans le dégorgeoir du Cirque.
Une pesée irrésistible les refoula le long des murs du Triclinion. C'étaient les chefs de la garde Avarangienne et les hétairies barbares que le basileus traînait partout sur ses talons comme une meute de loups. Il y avait là des Bulgares, tondus ras, des Kazars hirsutes, des Petchénègues puants sous leurs peaux de bêtes, des Ross aux casques épointés, tels que Dromund en avait rencontrés, lance en main, tout le long de la Route de l'Ambre. Mais comme il ne voyait point de Normands parmi eux, il s'étonna et demanda à son compagnon :
— Où sont les nôtres ?
Harald était occupé de suivre la procession jusqu'aux portes de l'église de Myriandrion oîi de l'argent devait être jeté à la foule :
— Viens, viens, répondit-il.
Et il entraîna le guerrier.
Le cortège venait de se remettre en marche vers l'église. En tête, les clercs du palais chantaient des psaumes rituels avec des voix tremblantes et grêles. La rue, les places, les carrefours, les portiques de la dévote capitale étaient tendus d'étoffes précieuses. La terre disparaissait sous les verdures, les rameaux et le sable doré. La garde barbare, russe, arménienne, Scandinave, vénitienne, amalfitaine, faisait la haie, armée de sabres recourbés, de haches à doubles tranchants, de piques et d'arcs. Nombre de ces soldats avaient approché jusqu'aux pieds du trône, joui des faveurs de l'Autocrator défunt, reçu ses présents. Sur le passage du corps, ils poussaient des cris si sauvages que les chevaux d'escorte se cabraient, effarés.
Au seuil de l'église, Dromund eut une hésitation. Une inquiétude superstitieuse s'était emparée de lui à la vue du clergé qui s'avançait pour bénir le corps.
En tête de ces vieillards, raides sous leurs
robes lamées d'or, dont les barbes descendaient jusqu'à la ceinture, dont les boucles tombaient en abondantes hélices jusque sur les épaules, marchait le patriarche Polyeucte. Ce moine eunuque avait été le confesseur du Porphyrogénète. C'était lui qui avait converti au christianisme la tsarine Olga. Seule de tous les assistants, la basilissa Théophano releva la tête pour soutenir l'éclat extraordinaire de ses regards.
Autour du patriarche, se pressaient les personnages inscrits au Sacré Catalogue. Ils se rangèrent en demi-cercle, à la tête du lit funèbre. Aux pieds du mort se tenait le Grand Eunuque armé d'une baguette blanche. Il surveillait le défilé des dignitaires admis à saluer l'Autocrator une dernière fois. Selon leur grade , il leur ordonnait de s'arrêter dans une génuflexion où il leur permettait de se pencher sur le mort et de baiser sa bouche.
Quand tous eurent rendu au défunt ces suprêmes honneurs, l'Archi-Grand-Maître des
Cérémonies-des-Funérailles s'avança hors de l'ombre des colonnes.
Il cria d'une voix retentissante :
— Sors d'ici, basileus ! Le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs t'appelle !
Ce fut le signal pour l'explosion de la douleur. Les orgues d'argent tonnèrent, l'encens d'Arabie obscurcit la cathédrale, et, tandis que le clergé poussait les gémissements réglés par les rites immuables, que les pieuses factions jetaient vers les voûtes leurs chants saccadés et brefs, la foule immense, jusqu'au port, jusque dans les profondeurs du palais, sur les terrasses, dans les jardins, dans les vergues des navires, se détacha, d'une secousse, de sa piété pour le mort.
Elle tournait maintenant vers le jeune Autocrator ses servilités d'esclave, sa faim insatiable d'orgies et de spectacles, ses espoirs de misérables, perpétuellement piétines. Des pans de mur s'écroulèrent sous le poids des spectateurs. On monta sur leurs
cadavres encore chauds comme sur des décombres. Tous voulaient voir de plus près le nouvel Aulocrator, rencontrer les yeux du Père, se rapprocher de sa face.
LES WARANGIENS
En ces jours-là l'audace des Sarrasins attristait la Méditerranée par de tels excès de cruauté et de pillage que la gloire byzantine en était obscurcie. Des émirs impudents ravageaient sans trêve les îles de l'Archipel, les côtes grecques et asiatiques. Chandax, l'imprenable citadelle Cretoise, n'était plus qu'une gigantesque caverne de voleurs. Les trésors d'Orient y affluaient comme dans un bazar, et les pirates y tenaient perpétuellement ouvert un marché d'esclaves
chrétiens, où venaient se ravitailler les pourvoyeurs de harems.
Les peuples espéraient que le jeune Autocrator voudrait venger tant d'injures, et Romain était disposé à satisfaire ses sujets par une expédition qui éloignerait de la Ville-Reine la turbulence des mercenaires. Pour la conduire, il jeta les yeux sur un grand capitaine, Phocas, qui venait de s'illustrer en Asie Mineure sur la frontière sarrasine. Il le nomma Magister Splendidissime. Grand Domestique des Scholes d'Orient et le chargea d'organiser sans retard l'expédition de Crète.
La nouvelle en fut favorablement accueillie au palais comme aux camps. Les soldats chérissaient dans Phocas un chef qui partageait leurs fatigues. En son honneur, les bateliers de Roucoléon avaient composé une chanson que rythmait leurs rames. Mais la concurrence fut ardente entre les hétairies barbares, quand on sut que l'Autocrator permettait au Magister Splendidissime de re-
crutep comme il l'entendait son armée de mercenaires. Tous rêvaient du butin prodigieux que l'on ferait à Chandax. Déjà, ils se voyaient, reprenant le chemin de leur lointaine patrie, encombrant la Route de l'Ambre avec leurs bagages prodigieux. Aussi la fureur fut sombre dans le camp des Normands, lorsqu'on apprit que l'Autocrator avait écarté de ce choix la seule warangue Scandinave et son chef, Angul.
Habitué qu'il était à la discipline des barques, Dromund demeura stupéfait de cette licence. Les warangiens erraient dans le Caballarios comme des loups dans une fosse. A tue-tête, dans la langue de leur pays, ils chantaient des couplets où l'Autocrator était bafoué. A la nuit, ils franchirent les portes des jardins et se répandirent avec des hurlements dans les bas quartiers de Boucoléon.
C'était une tradition impériale de passer à cette garde favorite des excès d'enfants. Les basileus ne faisaient que rire quand
quelque dignitaire venait leur signaler avec une mine contrite, les fantaisies que la nuit et le vin avaient inspirées à ces barbares. Us savaient que cette meute, où les chefs n'avaient d'autorité qu'aux heures de combat, cessait de gronder à la seule vue de l'Autocrator. Ils se réjouissaient de sentir que ces rebelles étaient toujours prêts à couvrir le trône de leurs larges poitrines. Pour prix de cette fidélité, ils leur livraient Byzance comme une ville conquise.
C'étaient donc des orgies dont les cabaretiers et les maris de la Ville-Reine faisaient les frais. Une légende voulait que les plus grandes dames byzantines — voire celles qui avaient accès dans le gynécée impérial — vinssent parfois se mêler aux filles d'Egypte et d'Asie dont les vvarangiens faisaient leurs compagnes nocturnes. Lasses de leurs galants efféminés et disputeurs, elles cherchaient là des émotions nouvelles.
Sur le port, en face des navires qui apportaient du pays des Ross d'énormes charges
de blé, les warangiens avaient installé une vaste brasserie de cervoise. Là, ils se réunissaient pour vider en l'honneur des Ases des cornes couronnées de mousse. Ensuite ils devenaient sombres. Ils oubliaient la grâce de la mer grecque, l'azur du ciel, la facilité de leur vie. Du fond de leurs larges poitrines, ils poussaient des hymnes, désespérés comme le destin, des chansons d'amour mélancoliques comme la brume.
Dromund les écoulait chanter avec une attention tragique. Il semblait qu'il guettât un secret que l'ivresse, un jour, ferait jaillir d'une barbe blonde. Il ne vivait pas parmi ses compagnons comme un frère dont l'âme est à nu, mais comme un chasseur à l'affût d'une proie.
A présent, il commençait de parler la langue mélodieuse des Byzantins, car ceux de son pays ont l'oreille musicale et la mémoire prompte. Même, dans le patois d'Egypte il pouvait répondre aux filles de plaisir qui entr'ouvrent des tuniques sur la promesse
de leurs corps. Mais Dromund semblait un colosse de neige que nul soleil ne pouvait fondre; pas plus que le jeu l'amour n'avait de prise sur son âme où une seule pensée régnait.
Un jour qu'il était de garde à la porte du Triclinion, Harald l'interrogea:
— Quand un malade sent que ses poumons étouffent, il se fait ouvrir une veine, et, aussitôt, il est soulagé. Ne veux-tu pas, toi aussi, verser ton chagrin hors de toi ?
Dromund continuait de fixer la terre avec des yeux tristes.
Enfin, il dit :
— Voici. Il y a deux ans, à l'entrée du fiord, j'ai retrouvé le corps de mon frère bien-aimé. Il avait succombé, en trahison, frappé dans le dos. Le meurtrier a emporté son glaive...
Harald dit:
— Tu supposes que ton ennemi sert dans la warangue ?
— L'oracle l'annonce...
— Quel signe ornait le glaive de ton frère ?
— La garde, dit Dromund, ligure une griffe d'ours.
Les sourcils d'Harald se rejoignirent et Dromund s'écria :
— Tu connais l'homme?
La colère faisait rouler dans ses yeux deux gouttes d'argent vif.
Harald dit avec méfiance :
— Il est dans la warangue, mais plus haut que ton bras...