EUDOXIE
Entre toutes les femmes que la basilissa Théophano chérissait pour la fantaisie de leurs imaginations et leur audace dans le plaisir, Eudoxie, jeune veuve d'un illustre patrice, étonnait la Ville-Reine par ses fantaisies amoureuses. Elle affichait une amitié inexplicable pour un clerc palatin que le basileus Constantin avait chassé de la Cour à cause de ses mœurs abominables. Eudoxie avait eu le crédit d'empêcher que ce Jean, dit Ghœrina, fût passé par la hache. Elle lui avait ménagé une retraite dans un couvent.
Elle avait entretenu avec lui une correspondance spirituelle. Sur son conseil, dès l'avènement de Romain, il avait jeté le froc et reparu à la Cour.
Le zèle qu'elle témoignait pour le service de Chœrina avait fait froncer les sourcils de l'impératrice Théophano. Mais Eudoxie avait haussé les épaules :
— Basilissal s'était-elle écriée avec ce sourire auquel ni les hommes ni les femmes ne résistaient, serais-tu jalouse d'un eunuque?...
Même elle avait obtenu, pour ce scandaleux défroqué, la charge de Grand Hétériarque, c'est-à-dire le commandement du premier bataillon barbare, qui gardait la personne sacrée de l'Autocrator.
Eudoxie n'était attachée à Chœrina que par des motifs d'amitié et d'intérêt. La conversation cynique de l'eunuque lui était un perpétuel divertissement; d'autre part, ils avaient entre eux un traité au-dessus du caprice des sens et des jalousies. Gens d'af-
faires, ils s'étaient avisés, malgré leur apparente folie, de la puissance dont dispose parmi les rivalités et les inconhérences de l'amour, l'union d'un homme rapace et d'une femme ambitieuse, l'un et l'autre masqués de frivolité.
Le crédit d'Eudoxie avait ajouté aux courtisans de son esprit et- de sa beauté, la troupe de ceux qui suivent aveuglément la fortune. Dans la foule de ces adorateurs, elle distinguait momentanément deux frères, deux jumeaux, Troilus et Agathias, dont la ressemblance était pour leurs amis une occasion perpétuelle de méprises.
Ce jeu de la nature divertissait Eudoxie. Elle se plaisait à confondre les jumeaux, à exciter leur jalousie feinte, disant :
— Jusqu'ici, j'avais toujours aimé plusieurs hommes à la fois. . . le Ciel veut mon salut : il a créé ces deux frères pour m'acheminer vers la fidélité par une pente facile...
Sur la fin de ce jour où le basileus avait passé au Caballarios la revue des waran-
giens, Eudoxie s'attardait à sa coiffure. Assise devant le miroir, elle regardait une esclave d'Asie cercler avec une bandelette, l'opulence dorée de ses cheveux. Le portier qui avait sa confiance entra librement dans la chambre :
— Que veux-tu, Pastilas?
— Ce sont, dit l'homme, tes jumeaux qui veulent forcer ma consigne. Ils prétendent que tu les attends...
— Ils mentent !... Mais peu importe...
Laisse-les entrer dans les jardins.
Eudoxie acheva sa toilette sans hâte ; le plaisir qu'elle prenait à contempler dans l'acier ses yeux de lotus, aurait suffi à l'occuper encore une heure; il lui plaisait d'ailleurs de faire attendre ses amants, comme elle en usait avec les chevaux, devant sa porte, afin de les trouver, au départ, plus excités.
Lorsqu'enfin les jumeaux montèrent, — fous comme des écoliers, dans les marches, — un cri d'admiration, sur le seuil de la chambre, les arrêta, essoufflés.
Eudoxie avait fait le jeu de se draper pour les recevoir dans une attitude de déesse. Ses beaux pieds étaient posés nus sur un escabeau d'ivoire ; une de ses mains retenait les plis de sa tunique transparente, l'autre, élevée derrière la nuque, cherchait le trait dans un invisible carquois.
— A genoux 1 cria -t- elle. A genoux I ou je lire 1
Ils se prosternèrent avec de grands éclats de rire, et comme, joyeuse elle-même, elle était descendue de l'escabeau, ils rampèrent vers elle, ainsi que des Jévriers. Ils s'emparèrent de ses pieds. Ils les couvrirent de légères morsures.
— Assez I assez! criait-elle. Vous ôtes-vous fait des âmes de chiens? Je veux que vous me courtisiez avec des paroles et non comme des bêtes avec des grognements. Relevezvous 1 tous deux 1 Montrez vos visages afin que, si je puis, je sache lequel de vous deux est mon amant.
Ils s'étaient fraternellement promis de
s'associer dans la possession d'une femme puissante, et, sautant sur leurs pieds, tous deux à la fois, d'une haleine, ils récitèrent une apostrophe à Diane, qu'un acteur de Cappadoce venait de mettre à la mode, sous le manteau d'Actéon :
« — 0 Reine des Nuits I Blanche comme du laitl Douce comme du lait! jamais je n'ai vu que ton visage... Écarte les nuées afin que mes regards caressent enfin ta nudité et que mon désir me soulève vers ta beauté nocturne... »
Étendant ses beaux bras, elle ferma leurs bouches à la fois, et, secouant ses colliers, elle dit :
— Agathias!...
— Me voici.
— Gomment me désires-tu?
Le jeune homme la regarda avec une ardeur infinie, puis, tournant ses regards autour de la chambre, comme s'il cherchait quelque objet sacré pour l'invoquer en témoignage, il aperçu», répandue sur la dalle,
la souple étoffe, dont Eudoxie avait essuyé son corps au sortir du bain. II se jeta de ce côté-là; il s'agenouilla dans les plis vivants du peignoir, où les formes de sa maîtresse semblaient encore moulées. Et il baisa leurs traces humides, il les baisa, il les baisa comme si une folie le prenait, voilant toute sa tête avec l'étoffe, criant d'une voix passionnée :
— Mon amour m'a consumé I Je suis une urne funéraire 1 J'enferme des cendres 1...
Il sortait de là tout ébouriffé. Eudoxie se pâma de rire et touchant Troilus à l'épaule :
— Et toi, dit-elle, à ton tour, comment m'aimes-tu?
L'amant provoqué secoua sa belle chevelure, puis gracieux comme un cygne, il descendit vers la piscine de marbre où Eudoxie aimait à se plonger. Il mit un genou sur la marche, il se pencha vers l'eau, il emplit sa main, la vida d'un trait et il criait en même temps :
— Libation ! Libation ! Mon amour me
rafraîchit I Mon amour me grise ! L'eau lustrale a décuplé mes forces d'amour 1
Eudoxie avait pris Agathias par la main ; elle tendit son autre bras à Troilus, et, comme tous trois ils étaient là, enchaînés, elle demanda :
— Quel vaut le plus, le baiser qui rafraîchit, ou le baiser qui brûle?... Je ne puis faire un choix... Défiez- vous encore...
Des soupirs gonflèrent leurs poitrines et Troilus dit :
— Voici comment je t'aimerai...
— J'écoute...
— Non, plus près... penche-toi vers moi... 11 ne convient pas qu'Agathias entende...
Rieuse, elle approcha l'oreille et il lui parla très bas dans ses cheveux parfumés.
Agathias regardait le sourire de la jeune femme qui devenait fixe. Les yeux de lotus cherchaient à voir les projets des paroles, et, sous la tunique transparente, les beaux seins ne battaient plus.
Mais Eudoxie haussa ses épaules polies :
— Menteur! dit-elle... Je connais tout cela...
— Tu ne sais pas mon secret à moi ! dit Agathias, je ne l'ai confié à personne. Si les déesses le soupçonnaient, elles descendraient du vieil Olympe pour m'aimer.
— Voyons, dit-elle.
Elle écouta le chuchotement de l'amoureux avec cette curiosité vigilante qui tient les enfants sur leurs gardes quand ils craignent d'être dupés. Pourtant une rougeur monta de son sein à son visage, honte, plaisir, ou fatigue de son attention tendue Cette fois encore, elle s'arracha à la confidence, et, laissant tomber les deux mains qu'elle tenait dans les siennes, elle déclara :
— Mes chers amis, je renonce à vous départager. Allons porter notre différend à un juge...
— A Chœrina? dit Agathias.
Ses sourcils se fronçaient.
Mais Eudoxie lui jeta un regard moqueur qui signifiait sans doute :
— Toi aussi, tu es jaloux de mon eunuque ?
Et elle conclut avec belle humeur :
— Non, pas à Chœrina... A Irène.