‹ Les amants byzantins; romanChapitre 14 sur 37 · IRÈNE · texte numérisé non relu

IRÈNE

L'amitié de la sage Irène pour la folle Eudoxie aurait étonné Byzance — autant que la liaison d'Eudoxie avec l'eunuque Chœrina, — si, parmi tant d'incohérences et de scandales, la Ville-Reine avait encore pu s'alarmer. Le motif de cette intimité était le charme des deux amies. Celui d'Eudoxie était nourri de brillantes impudences et de caprices enfantins; celui d'Irène, d'une indulgence gracieuse, d'un rêve qui la faisait toujours absente, d'une droiture de cœur, rare à Byzance, comme une fleur

naturelle entre les dalles des quais. Les hommes avaient une nuance de respect pour cette femme charmante qui n'avait ni coquetterie ni morgue de vertu, et qui ne dépitait personne, puisqu'elle ne faisait pas de choix. Les femmes aimaient dans Irène une beauté qui rehaussait leurs fêtes sans leur donner d'inquiétude pour leurs propres amours.

C'était une Grecque de Milet. Sœur de Troilus et d'Agathias, orpheline, ruinée comme eux par un tuteur indigne, elle songeait à entrer au monastère de Caniclion et à couper ses cheveux, quand un banquier, déjà grisonnant et de réputation douteuse, l'avait demandée en mariage.

Elle avait cédé aux supplications de ses frères qui pensaient bien tirer profit du crédit de Nicéphore et de l'opulence de sa maison. Elle était entrée dans la tristesse de ce mariage comme dans des vœux de renoncement. Mais, des années pures et sérieuses de sa jeunesse où déjà tournée vers ses réso-

lutions claustrales, elle avait fait vers le Ciel un sincère effort, il lui était resté un parfum d'encens qui mêlait du divin à sa langueur.

Brune aux paupières bleuissantes, elle rappelait par toute l'élégance de son corps, ces statuettes que les artistes de ïanagre modelèrent jadis, avec la divination de la beauté éternelle et un peu de terre fragile.

Comme une offense imposée par le destin, elle portait en soi la meurtrissure du sénile désir qui l'avait à jamais froissée. Une pierre sculptée qui formait son cachet, figurait, sur une hampe, un lys brisé. Elle prétendait que ce bijou lui venait de sa mère ; elle l'avait fait graver dans une heure de désespoir.

La résignation qui était entrée dans le cœur d'Irène après quatre années de mariage, la faisait encore plus touchante et désirable. Elle souriait avec sérénité sous les regards de son vieil époux. Lorsque la brutalité de Nicéphore lui reprochait quelque largesse dont Troilus et Agathias avaient eu la

meilleure part, elle répondait avec une grâce soumise :

— Il faut qu'une femme gâte quelqu'un... un enfant ou un amant... moi, je n'ai que mes frères...

Et le barbon ravalait sa semonce dans la crainte qu'elle ne prît l'amant puisqu'il ne pouvait lui donner le fils.

D'ailleurs, il estimait en elle des talents qui jetaient du lustre sur sa maison : l'art d'ordonner des festins, de surveiller le domestique, de plaire aux personnes puissantes, de renvoyer les convives satisfaits de la chair et des paroles...

Lorsque Eudoxie et ses deux galants tombèrent dans la chambre haute, où la sage Irène passait dans des travaux d'enluminure tout le temps qu'elle n'employait pas à rendre des visites, ils la trouvèrent occupée à sceller un rouleau où elle venait de tracer quelques lignes à la hâte.

L'effroi léger de sa surprise trompa la folle et les deux écervelés ;

— Ahl je t'y prends! s'écria Eudoxie.

Sournoise 1 Tu écrivais à un amoureux.

Comment se nomme-t-il?

Irène tendit le rouleau avec son mélancolique sourire, et Agathias lut :

« A VAiigusta Sophie, supérieure du couvent de Caniclion. »

Tous se récrièrent et Troilus demanda :

— Qu'est-ce à dire? Demandes-tu qu'on te prépare une cellule?...

— J'écrivais à l'Augusta, répondit simplement Irène, pour la prier qu'elle fasse tenir cette lettre à la princesse Agathe.

— Agathe est au couvent!

— Agathe et ses sœurs, Anne, Zoé, Théodora!... C'est la nouvelle du jour... D'où sortez-vous, mes chers amis ?

Et elle conta le scandale qui défrayait toutes les causeries.

Le matin même, avant la revue, l'Autocrator avait fait comparaître devant son trône ses jeunes sœurs accompagnées de la basilissa douairière. C'étaient des princesses accom-

plies ; lui-même, le basileus défunt, avait surveillé leur éducation ; il les chérissait ; il ne pouvait se passer d'elles. Ces jeunes porphyrogénètes avaient été frappées comme de la foudre par l'arrêt de leur frère. Il voulait que, le jour même, elles quittassent le gynécée du Palais Sacré, pour se retirer dans des couvents et y prendre le voile.

— Les princesses, dit Irène, étaient folles de honte. Elles se sont traînées aux pieds de Romain. Elles se tenaient étroitement embrassées. Les cubiculaires ont dû les jeter dans des litières. A cette heure leurs cheveux sont coupés, le cathégoumène a dû leur imposer le voile... Elles vivront désormais avec les anges.

Eudoxie et les deux jeunes gens sentirent descendre entre leurs épaules ce frisson que donnent les excès du pouvoir absolu ; — et, à propos du désastre des princesses, silencieusement, ils s'apitoyèrent sur eux-mêmes.

Enfin, Eudoxie dit :

— Chœrina m'avait prévenue que la basi-

lissa se vengerait de ses belles-sœurs, mais je ne croyais pas que sa colère serait si prompte, ni si redoutable!

Irène demanda :

— Qu'est-ce donc que Théophano pouvait reprocher à ces filles charmantes?

Eudoxie jeta vers la porte un regard furtif :

— Elles répétaient trop haut, dit-elle, une histoire qui circule depuis des années dans le Palais Sacré et qui déplaît à la basilissa.

— Et quoi donc?

— Il y a des gens qui se souviennent d'avoir connu, sur le port, voilà une dizaine d'années, un cabaretier du nom de Cratéros. Sa fille versait à boire aux matelots. Elle s'appelait Anastazo. C'était une beauté miraculeuse. A l'approche de sa quinzième année, elle disparut. Mais ses premiers amants ne l'avaient pas oubliée, et, le jour où la basilissa Théophano est entrée dans la couche dorée de l'héritier de l'Empire, de celui qui est l'égal des Saints Apôtres, des matelots de Boucoléon sont demeurés la bouche ou-

verte... Ils étaient frappés d'une ressemblance...

— Eh quoi ! dit Irène, l'Augusta Théophano serait une sœur de la belle cabaretière ?

— Ou elle-même...

De nouveau, on se tut dans la chambre d'Irène ; mais Agathias dit d'un ton détaché :

— Voilà une histoire que j'oublierai...

Pauvre Théodoral Elle était si fîère de ses beaux cheveux... Gomme elle a dû pleurer, quand elle les a vus sur les dalles 1 Parole d'honneur, c'est un crime de lèse-esthétique que d'affubler ainsi de la caloyère des nonnes une fille de sang impérial qui portait si bien la toilette !

— Et la pauvre Zoé î dit Troilus, Zoé qui était gourmande comme une grive I Zoé qui s'entendait comme personne à organiser un goûter dans les jardins 1 Zoé qui mettait des gants pour faire la cuisine avec ses nourrices ! Comment va -t- elle s'arranger des jeûnes du « Ganiclion », d'une table où l'ab-

stinence du vendredi reparaît six fois par semaine?'..

— Je sais, dit Irène, qu'Agathe avait dans le cœur un grand amour... Elle était payée de retour par un homme digne d'elle... J'ai peur qu'elle n'apporte à l'autel un cœur désespéré... Sa révolte rendrait inutile un sacrifice où elle ne se résignera point...

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