‹ Les amants byzantins; romanChapitre 37 sur 37 · LA WALKYRIE · texte numérisé non relu

LA WALKYRIE

Sur les marches de la Grande Église, ce fut un désordre fou. Diacres , clercs , eunuques, s'évanouissaient dans une confusion de surplis et d'étoles. Des bras se levaient au-dessus des faces glabres, des cris aigus jaillissaient de la gorge des choristes. Dans un tumulte qui, confondant les rangs, déshonorait la dignité du sacerdoce, ils s'engouffrèrent sous le porche béant. Les plus hardis se contentaient de tourner la tête pour invoquer Polyeucte, le supplier de les suivre dans leur fuite.

A la vue du glaive qui s'enfonçait dans le sein d'Irène, l'eunuque avait reculé d'horreur. Il voulut faire un pas vers sa pénitente, lever le signe de la croix sur son agonie, il était trop tard. Irène était tombée devant Dromund, et le barbare la dominait comme une dépouille reconquise, prêt à appuyer le pied sur sa tète. Ils se mesurèrent des yeux. L'un brandissant son glaive, l'autre sa malédiction. Le vieillard faiblit, Il tourna le dos dans une retraite qui ne cherchait plus qu'à sauver sa vie, il atteignit les portes, au moment où l'épouvante des prêtres les barricadait.

Détachés de sa fuite, les regards de Dromund s'abaissèrent vers la dalle.

Un tressaillement souleva sa large poitrine comme s'il eût oublié qu'elle était là, comme s'il la découvrait, comme s'il se heurtait à ce corps, comme si ce n'était pas lui, mais le prêtre qui l'avait tuée.

Il gémit :

— Irène...

Mais déjà, la fureur l'avait reconquis, son bras commandait l'attaque :

— A moi I Fils de Loki. Le feu ! Les torches! Pillez! Brûlez! Hourra! Ah! prêtre de l'Homme Blanc ! tu vas payer ta dette !

La chute d'Irène avait soulevé, comme un coup de vent, la fureur des Normands. Hs se ruèrent à travers le Forum avec les clameurs, les sursauts, la violence d'une marée qui culbute une digue. Les cimes de leurs casques surgissaient, plongeaient dans le flot des armures — et les éperviers de cuivre, les monstres, les dragons, toutes les tètes fantastiques dont ils étaient coiffés, semblaient soudain animées d'une vie meurtrière qui planait au-dessus des piques, griffes et becs ouverts, affamés de meurtre.

Le premier coup de hache qui entama les portes de la Grande Église éveilla dans la sonorité intérieure des voûtes, une longue suite d'échos. Ils semblaient la lamentation de la basilique atteinte au flanc par le fer

impie. Un hurlement répondit sur la place, pareil à la fureur des lames Scandinaves qui, dans les passes des Lofotten, assiègent le prêtre d'Ymer. Et soudain, comme la poussière même d'une vague qui croule, un nuage s'éleva, qui enveloppait tout. Le feu venait de prendre au pied des portes de cèdre. En une seconde, tout s'effaça dans ces épaisses volutes, les arcades qui cernaient la place, les façades du Prétorion et du Palais, le Milliaire d'Or, la Colonne et l'Oratoire, — Byzance avait disparu, les warangiens combattaient dans un nuage.

Dromund était agenouillé à la tête d'Irène.

11 la soutenait comme une blessée que l'on trouve sur un chemin, et, la face penchée vers cette tête pâle, il la baignait de ses premières larmes.

Elle ouvrit les yeux sous le rafraîchissement de cette rosée inconnue. Jusqu'à lui elle eut la force d'élever une de ses mains, et de lui démasquer le visage. Elle le regardait avec une tendresse comme il n'en

n'avait jamais vue. Un sourire voltigeait sur sa bouche parmi les ombres de la mort. De cette voix dont elle l'avait caressé jadis sur leur couche amoureuse, elle murmura :

— Mon cœur va vers ton cœur comme après la mort, l'âme s'élance dans l'espace. Oh ! retiens son départ, serre-moi dans tes bras et que sur nous soit le silence. Ta poitrine est la forêt verte oii j'entendrai le vent gémir, ton cœur est la fosse béante, la tombe où je veux reposer.

Elle avait fini de souffrir et de le voir, elle souriait encore, et leurs bouches ne se décollaient pas.

La voix d'Harald arracha le warangien à sa rêverie :

— Alerte I On nous cerne I Veux- tu que tes ennemis te saisissent vivant !

— Aide-moi, dit Dromund.

Ils étendirent Irène sur le bouclier. Le rhodobotrin arraché de la cuirasse soulevait de ses broderies d'or la tête échevelée; les longs voiles de deuil enveloppaient les pieds.

Le soldat ôta de son casque la couronne de laurier qui le ceignait depuis les pompes de l'Ovation, et, dans la main glacée, il plaça la poignée du glaive qui avait mis iSn à celte belle vie. Puis quatre soldats saisirent le bouclier aux angles et sur leurs épaules ils enlevèrent ce léger fardeau.

Dromund était remonté à cheval. De sa selle, il dominait Irène si près, qu'en s'inclinant il aurait pu lui baiser le front. Mais il ne songeait plus qu'à la guerre, à la mort oîi il allait la retrouver. Vers le portail de l'église qui se tordait dans la douleur des flammes, il leva son visage joyeux, et, sur cet air de bravoure dont autrefois il avait chanté au pied du supplice, avant de rentrer dans la nuit où tout s'achève, il entonna l'hymne triomphal :

« — Quand après la joute d'amour, mon souffle mourait sur ta bouche, j'ai déjà rêvé sur ton cœur, ô femme, que l'Attendue, c'était toi. J'ai connu les jeux et la bataille! Dans ton amour surhumain, j'ai usé les

joies de cette vie I Rentrons tous deux dans le mystère! Emporte-moi vers le Wahall » D'un dernier regard il caressa la morte étendue sur le bouclier, puis, enlevant son cheval entre ses genoux, il le jeta dans les tourbillons de feu et de fumée, là où, la bouche sérieuse et les yeux fixes, la Walkyrie lui faisait signe.

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