‹ Les amants byzantins; romanChapitre 36 sur 37 · L HEURE DE DIEU · texte numérisé non relu

L HEURE DE DIEU

A présent que la résistance de l'adultère s'était brisée contre la crainte du parjure, Irène n'était plus pour le patriarche qu'un objet de chrétienne pitié. Il oubliait celle qui avait triomphé dans son péché, il voyait une âme prête à se détacher de l'humaine chrysalide ; il voulait l'aider dans sa métamorphose. Il lui parla comme si elle était l'apparition même de Celle qui blottit son désespoir d'amour à l'ombre des calvaires.

— Ma fille, ton repentir t'abat sur la

dalle. Mais Dieu remit son péché à la femme adultère pour l'arôme des pleurs répandus sur ses pieds. Comme elle, tu peux toucher la clémence du Juge.

Irène rêvait que toute sa misère n'était qu'un songe.

Jamais elle n'était entrée dans le lit de Nicéphore, elle n'avait pas connu les dégoûts du mariage, le vertige des amitiés dissolvantes ; jamais le démon d'après-midi ne l'avait tentée sur son tapis de sieste, dans une telle mélancolie qu'elle prenait plaisir à écouter les sanglots de son cœur ; jamais elle n'avait connu celui qu'elle venait de trahir. Toute sa vie, dans des voiles de renoncement, elle avait vécu paisible caloyère. Ce n'était pas le marbre de l'Augustéon qui à cette heure blessait ses genoux lassés d'un trop long affaissement, mais la dalle de sa cellule. Et ce prêtre, qu'elle touchait de ses mains suppliantes, venait à elle, comme un confesseur dont le geste impérieux montre le ciel.

Elle murmura :

— Père, soulève-moi... joins mes mains... car les forces me manquent. Mon cœur a entendu ta parole, ma volonté veut ce que tu veux....

Elle se laissa porter sur les bras qui la saisissaient et sur la croix pectorale posa sa tête désolée.

L'hosanna, qui avait jailli de la bouche du patriarche, rebondit sur les marches de l'église. Il ralluma l'allégresse des diacres, la joie des officiants et dans les profondeurs de la Basilique émut les orgues d'argent. leur sonorité semblait la voix même de Dieu. Elle s'élargissait en vagues qui disaient la force, elle chevrotait en tremblements qui révélaient la tendresse, elle emportait le chagrin, comme un souffle d'orage balaj^e un fétu de paille, elle enlevait de terre comme un nuage d'ascension, elle inondait de lumière, elle consolait de tout.

Son pâle visage appuyé sur la poitrine de Polyeucte, Irène laissait se prolonger dans

son cœur la vibration de ces chants divins. Elle en vivait sans regret, sans souvenir, comme si déjà elle eût été une élue, traversée par la parole de Dieu. La rumeur du paradis bourdonnait en elle, mélodie de harpes, chants de vierges, loyale certitude des saints, trompettes guerrières des archanges — dont elle distinguait la fanfare lointaine, — puis, plus voisine, — accélérant son approche, — rythmée par des pas militaires, — un balancement qui courait, une rumeur de chevaux et d'armures, un éclatement formidable de trompes et de buccins, de pavillons de cuivre, jetant une clameur de guerre entre les palais de l'Augustéon.

Elle tressaillit.

De la poitrine de l'eunuque elle arracha sa tête hagarde. Ses pupilles se dilatèrent, sa bouche s'ouvrit pour un cri d'amour qui jeta ses seins glacés hors de la contrainte des voiles ; ses bras se dressèrent au-dessus de sa tête, dans la douleur d'un crucifie-

ment, — et, d'un élan surhumain, qui emplit le Forum, heurta les trophées et les coupoles, elle cria :

— Dromund !

DROMUND

Coiffé du casque héroïque, enveloppé, comme au jour de l'ovation, dans ce chiton d'or, qui sur sa cuirasse d'argent faisait courir des broderies de raisins et de pampres, la main appuyée à son glaive qui battait le flanc d'un étalon syrien, le barbare avançait, haut et droit sur sa selle, le visage aussi immobile que ces guerriers d'airain que des piédestaux élèvent dans les apothéoses équestres. A côté de lui, Harald portait cette lance chargée d'une banderole écarlate qui servait de fanion aux Normands. Derrière,

les loups Scandinaves se pressaient, ivres de la cervoise pétillante, que, dans une largesse, dernière Dromund leur avait versée à flots.

Face à l'apparition, Irène demeurait suspendue.

Sa décision la rejetait au patriarche ; mais un charme irrésistible l'attirait vers le soldat. Elle tourna sur soi-même comme si quelque magique puissance l'obligeait de contempler la tentation naguère évanouie. Et, dans un élan où elle demandait grâce, le nom qui ne devait plus sortir de ses lèvres en jaillit encore une fois.

— Pardonne-moi, Dromund I J'ai brisé notre amour !

Un renversement du mors assit l'étalon sur ses jarrets, et les loups, brusquement arrêtés, se heurtèrent dans un tumulte de cuirasses. En face d'eux, debout, sur les marches de l'église, le patriarche regardait les Normands emplir le Forum. Il restait là, en avant de ses prêtres, comme le témoin de Dieu.

11 ordonna :

— Éloigne-toi, païen I Ne consomme pas une œuvre impie. Cette femme ne t'appartient plus ; elle revient au Christ.

Un éclat de rire renversa la tête casquée. Puis, rejetant les rênes si vite, que nul soldat n'eut le temps d'accourir, Dromund sauta à bas de l'étalon et brandissant son glaive il s'élança vers Polyeucte. Mais il s'arrêta au milieu de sa course. Irène était entre eux.

Il la regarda.

Vides et furieux, sur la large poitrine, se croisaient les bras robustes où. elle avait tant aimé à défaillir. La fougueuse saillie du biceps soulevait près de l'épaule le bracelet d'or qu'elle lui avait donné. Pour elle, il était plus qu'un homme, plus qu'un amant : le fantôme du passé, le revenant des mélancolies et des extases.

11 prononça :

— J'ai ta parole !

Elle sentit qu'elle pouvait encore .souffrir

dans cette pensée : « Il croira que je lui avais menti. »

— 0 Dromund, dit-elle, jamais je ne t'ai trompé! En toi, j'ai vraiment aimé le héros de l'amour éternel, un idéal qui n'est pas de la terre!

La voix du barbare se voila comme s'il s'attendrissait.

— Tant que mon cœur battra, je t'aimerai !

Ce fut une douceur qui passait sur elle après tant d'épreuves et qui lui donnait la force de sourire.

— Mais je me meurs, Dromund ! Souffre qu'avant toi j'aille implorer le Juge alin qu'un jour, dans l'ombre de son trône, il réunisse nos âmes enfin purifiées...

Cette hérésie d'espoir réveilla la colère de Polyeucte. Étonné d'avoir toléré si longtemps l'audace du soldat, il commanda avec rudesse :

— Allons, il faut choisir...

Elle allait murmurer :

— Je suis à vous...

Dromund la saisit dans son gantelet de fer. 11 ne voulait pas la faire souffrir. Mais l'obliger à se noyer dans ses regards. Il fit chanter sa voix ;

— Rappelle-toi...

Elle supplia :

— Pitié I

11 dit comme on soupire:

— 0 cette nuit du rêve... la première, au bord des jardins... dans la flaque de lune... la nuit où, corps et âme, à moi, toute, tu t'es donnée I... Nous avions échangé nos âmes. . .

— Pitié!...

— Rappelle-toi 1 . . .

Il ne parlait plus, il la laissait se souvenir. Polyeucte sentit que l'amour reconquérait cette âme pénitente. Il cria :

— Arrière, Satan !

— Irène...

Elle ne pouvait pas se détacher du visage de Dromund. Elle bégaya pourtant :

— Monseigneur I ne m'abandonnez pas!

Son mouvement l'avait rejetée dans les

bras du moine et contre sa joue, elle sentait le rude contact de la barbe grise. Pour la dernière fois, le prêtre prêtait sa parole à la conscience qui s'éteignait.

Il proposa :

— Dieu ou celui-ci...

Dromund était incliné, lui aussi, sur le visage pâle. Ils guettaient l'arrêt. Elle murmura comme on agonise :

— Dieu...

— Meurs !

— Merci!...

... Ce sont les jardins du palais où murmure la foule élégante. Troilus et Agathias sont là, Eudoxie ; ils se disputent en riant, et soudain, du pied des remparts, du seuil de la mer, une voix monte : « 0 mes frères, dites-moi quel est celui-ci qui chante ? Sa voix est plus mélancolique que le jour qui finit... il parle à l'unisson de mon cœur... comme il est beau I... comme il est fort.

l'homme qu'ils ont réservé pour la hache I... Écarte-loi, bourreau ! celui-ci n'est pas pour toi, il est pour Irène. Et elle, est à toi, ô mon barbare ! La voici !... Le baiser et l'honneur I Tout, tout ! Prends et fais ce que tu voudras... Tu veux mon sein ?... Je le découvre... Tu veux mon' tourment?... Piétine... Tu veux ma vie ?... Tiens... Merci...

Le coup mortel avait renversé Irène sans souffrance, et dans l'évanouissement, préface de la mort, elle sourit aux souvenirs qui se mêlaient en une vision dernière avec la blancheur aveuglante du ciel.

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