CHAPITRE PREMIER
Monsieur de Surgi était un de ces enfants gâtés <Jè la^ffune, dont Porgueil naît et s'accroît par la prospérité. Méprisant au fond de son cœur ft rang brillant dont il jouissait, la vertu modeste et pauvre n'avait nul prix à ses yeux ; il la régardait comme une nécessité dans les êtres dépendants., et comme un abus dans ceux qui ne rédament rien ; mais il pensait que l'homme adroit s'étaie des préjugés et des faiblesses Tome I, A
de la société, et que tout devait concourir à son bonheur et à son élévation y même aux dépens de tous les autres êtres.
Il s'était fait ridée d'une Divinité protectrice qui avait dit, en le formant : Le monde est créé pour toi ; vis pour être heureux. L'égoïsme était donc la base de son caractère , le guide de sa conduite, la conséquence de toutt* qu'il avait fait, et de tout ce qu'il projetait pour l'avenir.
Né dans une de nos provinces méridionales , il eu ayait conservé l'accent , car il avait plus de trente ans quand il était venu s'établir à Paris. Ce fut en 92, temps où tout étaifcdans la plus grande effervescence. Le nom de Surgi qu'il portait était connu comme celui d'un© des plus grandes maisons de Provence. On était étonné que le marquis ne fût pas émigré; maià il avait des idées libérales qui s'accordaient 03sez malayep spn insupportable or-
gueil. Rien, par exemple., n'avait pu le décider à renoncer à. son titre , et dans un temps ou les plus grands seigneurs n'ajoutaient rien à leurs noms, M. de Surgi se faisait appeler marquis , non-seulemeni par ses domestiques , mais encore par tous ceux qui avaient quelque chose à attendre de lui, et Tliomme qui a trois cents mille livres de rente ne manque pas de gens prêts à se ployer à tout ce qu'il* exige. Quelques individus voulaient que le marquis de Surgi fût plus âgé de quelques années que celui qui venait de s'établir à Paris ; d'autres même allaient jusqu'à dire qu'il était mort dans les plaines de Champagne , ne laissant qu'un fils en bas âge ; mais personne n'ayant d'intérêt à connaître la vérité , ne cherchait à contester les titres d'un particulier immensément riche , ayant un hôtel magnifique , un nombreux domestique, de beaux chevaux , le ton
et lès dehors d'un homme de qualité.
Tous ceux qui dînaient rhez lui , allaient au spectacle dans ses loges ^empruntaient sa voiture , même son argent , le trouvaient M. le marquis de Surgi autant qu'il soit possible de l'être. Cependant il pensa que tout avérée que fût sa noblesse 5 il ne ferait pas mal de l'appuyer par une belle alliance. Il rencontra chez un des membres les plus importants du gouvernement l'aimable madame de Mé-^ dosa , qui venait solliciter sa radiation pour rentrer dans la belle terre de l'Or en Dauphiné , qu'on lui avait injustement séquestréer Cette darqg*.' était veuve y et mère d'une char?
mante fille qu'elle avait amenée avec elle. Le marquis fut frappé de sa beauté , et surtout de son air doux et modeste.
Malheureusement pour Honorine 3 c'était le nom de mademoiselle de Médosa, elle remplissait l'idée que
(5) M. de Surgi s'était faite d'une compagne qui aurait pour lui toute la déférence et le respect qu'il croyait mériter. Il forma donc dès ce moment la résolution d*épouser cette jeune personne dont il avait entendu parler de la famille d'une manière très-avangeuse, et comme d'une des plus an* ciennes du Dauphiné. Pour y parvenir , il offrit à sa mère de se charger, de solliciter la grâce qu'elle demandait , ou plutôt de lui faire obtenir la justice qui lui était due.
Madame de Médosa 3 enchantée de trouver un aussi excellent appui près du gouvernement, lui demanda la permission de lui porter tous les papiers relatifs à cette affaire. Il l'assura qu'il ne souffrirait pas qu'elle prît cette peine, et qu'il passerait chez elle dans la soirée. Il y vint en effet ; elle s'excusa sur la modestie de son logement; le marquis l'assura que dans peu elle en aurait un plus digne
( 6 ) d'elle, si elle voulait consentir *à écouter ses vœux pour Paimable Honorine. Madame de Médosa, assez surprise d'une déclaration si brusque, ne crut pas néanmoins devoir la rejeter, entièrement elle répondit donc avec politesse , mais sans s'engager à rien ; elle voulait avoir le temps de consulter sa fille ; car elle aurait été bien fâchée de la contraindre dans le choix d'un époux.
Madame de Médosa parla dès le soir à Honorine des propositions du marquis. C'était un homme superbe , d'une taille élevée et bien prise, beaucoup de grâces , des dents admirables ; et cependant en l'examinant attentivement , il avait quelque chose de faux et de dur ; mais Honorine n'avait pas remarqué ces défauts de sa physionomie ; et si le marquis avait été entraîna vers elfe par un goût très-vif, il avait fait sur le cœur de mademoiselle de Médosa l'impression la plus
pt ofpnde. Elle éprouva donc tine joie très-sensible en apprenant qu'il Pavait demandée. Elle ne dissimula point ses sentiments à sa bonne et tendre mère* qui , pressée de nouveau par le marquis , accepta son offre avec d'autant {>lus de satisfaction 3 que M. de Surgi ui avait communiqué ses titres de noblesse, ceux de ses grandes propriétés enProvence et de son hôtel à Paris , il lui avait fait voir ses contrats , sou portefeuille , enfin tout ce qui constatait la plus belle etlaplussolide fortune.
On ne tarda pas à dresser les articles , et la radiation fut prononcée avant le mariage, que madame deMédosa exigea qui fût célébré dans un oratoire catholique romain. Le mar- -quis pe. s'y, était pas opposé, car il n'était pas fâché que des serments solennels et sacrés l'unissent à sa coinpagne, naturellement pieuse. Bien décidé quanta lui à n'y pas mettre plus d'importance qu'il n'en, attachait à
fouies les conventions sociales. Madame de Médosa, rentrée dans ses terres , partit pour s'y rendre deux mois après le mariage de sa fille , avec la triste certitude qu'Honorine ne serait pas heureuse. Elle n'eut d'autre espoir que dans les inclinations vertueuses de sa fille, qui' lui rendroient ses devoirs sacrés , quelque pénibles qu'ils fussent. Honorine aurait voulu retenir sa mère auprès d'elle ; mais madame de Médosa avait aisément remarqué que son gendre la, trouvait de trop , et elle se persuadait même que M. de Surgi aurait moins d'humeur quand il serait seul avec sa femme ; mais elle fit promettre à celleci qu'elle viendrait passer avec elle une partie de l'été prochain ,<siM. de Surgi y consentait. Il fut le premier à trouver cet arrangement très-bien.
Il était certain qu'avant cette époque Honorine serait mère , et que rien ne contrarierait un voyage qui serait
(9 ) également bon pour sa santé et celle
de son enfant.
Quoique le marquis n'eût déjà plus pour sa femme un sentiment de préférence , Pidée qu'elle allait lui donner un héritier qui prolongerait son existence au-delà de la vie le rendit plus attentif et plus aimable avec elle ; et la marquise , qui avait pour lui la plus grande tendresse , était au comble du bonheur ,. et aimait son enfant en proportion de la félicité dont elle jouissait ; et qu'elle croyait qui serait sans nuage de l'instant où cet enfant serait né. Elle l'écrivit à sa mère, et lui manda qu'elle ne doutait pas qu'elle n'allât à d'Or aussitôt après ses couches ; car il paraissait décidé que son mari consentirait à ce qu'elle nourrît son enfant, pourvu que ce fût à la campagne.
La pauvre Honorine &ait loin de savoir le mot de cette énigme. Le marquis était déjà ennuyé de sa ten-
dresse; il cherchait un prétexte pou£ l'éloigner pendant quelque temps de chez lui , afin de retrouver au moins momentanément sa liberté.
Tout succéda aux vœux de M* de Surgi. Honorine accoucha le plus heureusement du mondé d'un fils y qui fut nommé George , comme Fui* de ses aïeux qui s'était illustré dans les champs de la Syrie. De* qu'Honorine fut en état de partir, elle alla rejoindre sa mère, et le temps qu'elle passa près d'elle fut le dernier de son bonheur. Le marquis , sous prétexte d'affaires de la dernière importance, resta à Paris, et reprit le genre de vie qu'il y avait mené avant son mariage , et qui n'aurait pas convenu à une femme jeune, belle et vertueuse. Des actrices , des jeunes gens sans mœurs et des joueurs, telle était la société qu'il rassembla autour de lui après le départ d'Honorine , qu'il regrettait peu ; quant à son
petit George y l'unique objef de ses espérances , il avait eu beaucoup de peine à s'en séparer ; mais il était sûr des soins que sa mère et son aïeule auraient de lui , et il trouvait bon de leur abandonner son fils dans sa première enfance , pour se ré- j
server de le former quand il serait \
dans un âge plus avancé '; car il comptait élever lui-même ce préfcieux héritier 3 et Ton verra jusqu'où s'étendaient ses talents en éducation. Mais avant de s'imposer une tâche aussi importante y il avait voulu 5 comme nous l'avons dit, jouir encore de sa liberté , il^en usa jusqu'à satiété ; et cependant la langueur qui suit les faux plai/rs ne l'aurait peut-être pas rappelé auprès de sa compagne , s'il ne s'était ^ pas aperçu d'un déficit énorme qu*il fallut songer sérieusement à réparer. •
Il y avait plus de deux ans qu^Honorine était chez sa mère, donnant tous ses soins à son fils ; et, par une
fatalité l'are , ils n'avaient aucun stoC* ces , m au physique ,• ni au moral* George était laid et de la comple&ion la plus faible , et annonçait un trèsmauvais caractère. Sa grand'mère le gâtait , et il ne l'en aimait pas davantage ; il détestait sa mère, qui cher* chait à tempérer la violence de son humeur; il battait les compagnons de ses jeux ^ et né voulait pas qu'ils touchassent à ses joujoux ; enfin tout en lui dénotait la méchanceté. Il ne manquait cependant pas d'intelligence, ni sa.mère de flatteurs qui l'assurassent que les défauts de son fils étaient ceux de tous les autres en* f ants ; qu'il s'en corrigerait en prenant des années , et qu'il lui resterait de l'esprit, une aimable vivacité, et cette fermeté qui caractérise l'homme de mérite. Honorine les écoutait, mais n'était pas persuadée de ce qu'ils disaient , ôar , pour son malheur , elle n'avait pas l'aveuglement maternel
(13) Elle aurait eu grand besoin que sot* fils y par des qualités aimables , eût adouci le chagrin profond que lui causait l'absence de son époux. Hélas !
disait-elle à sa mère, qu'ai-je donc fait à M. de Surgi pour en être si cruellement abandonné? A peine ai* je atteint ma dix-huitième année , et déjà il y en a deux que je suis séparée de lui. Il a exigé que j'élève ici son fils jusqu'à ce qu'il soit en âge d'avoir des maîtres habiles : ainsi je serai peut-être encore cinq ou six ans sans être réunie à celui qui m'est si cheré Se ne puis disconvenir que votre ten* dresse ne me rende cet exil supportable ; mais vous a y et. aimé , madame * et vous savez que loin dé ce qu'on chérit 3 il n'est aucun plifsirpur. La mère d'Honorine qui ne démêlait que trop les causes de la conduite -de son gendre , loin cependant d'éclairer sa malheureuse fille, la consolait et l'assurait que son mari viendrait bientôt
k chercher* L'âme dy marquis, qui était insensible à la tendresse , Tétait également au repentir'; mais il était essentiel que la marquise/ voulût bien s'engager dans une spéculation d'une grande importance , pour laquelle ses propres fonds n'étaient plus suffisants.
L'intérêt surmonta la répugnance qu'il se sentait à Retourner auprès d'elle. Gomme il ne manquait ni d'esprit ni d'adresse, et il n*en fallait guère pour abuser une femme qui ne cessait de pleurer son absence elle crut à la sincérité de son retour 5 et le reçut avec joie : ses nouveaux empresse* ments , tout en causant quelque surprise à madame de Surgi, ne lui furent point suspects; elle crut que le ciel même récompensait ainsi son amour et sa résignation.
M. de ' Surgi devint le modèle des époux sensjbles et empressés , laissant ignorer à sa femme les nombreuses dépenses qui le mettaient dans
Fëdibaf ras. Il feignit de ne souhaite?
l'acdroissement de sa fortune que pour mieux assurer le bonheur de son enfant; ce fut en son nom que M. de Surgi obtint de sa belle-mère i par sa femtne, qu'elle engageât la terre où elle était rentrée par l'aide de son gendre. Mais si M. de Surgi eût été plus Capable d'apprécier sa vertueuse compagne,il eût trouvé in utiles ces ménagements et ces détours. Elle ne s'était occupée de sa vie d'aucun Intérêt, elle ignorait que son cônsen* tement put jamais être nécessaire.
Quand elle crût 10 comprendre elle n'y vit qu'un moyen de plus de plaire à son mari, et elle le saisit avec trans* port; ne voulut ni explication sur ses projets ni* connoissance de seë droits. La confiance qu'elle avait en son discernement n'entrait pour rien dans l'abandon de sa conduite ; elle aimait son mari et ses devoirs; en cédant tout , elle ne sacrifiait rient
M. de Ôurgi n'avait rien dans son.
ame qui pût le rendre juge de tels sentiments , il ne voulut y voir que l'insouciance d'une femme que la réflexion "fatigue , et il se dispensa fort aisément de la reconnoissance qu'on n'exigeait pas.
George, instruit par sa mère à aimer son père, qu'il ne connaissait pas encore , parut sensible aux nombreux jouets qu'il lui apportait de Paris. Le marquis le trouva faible , délicat, et en^ccusa sa mère, en se~ cret. Ayant résolu de rompre avec ses trop chers amis, il emmena sa femme, qui aurait senti plus vivement sa séparation d'avec sa mère si l'amour ne l'avait pas encore aveuglé.
La fortune s'attache aux heureux qu'elle fait, et pendant qu'on blâme légèrement ceux qui, .luttant avec effort contre leur mauvais destin 3 échouent dans toûi ce qu'ils entreprennent, on loue l'intelligence et
l'activité des autres ; mais c'est une des injustices attachées au malheur :
car le besoin est partout un obstacle au succès , il détruit la confiance ; rend les moindres revers irrépara* blés; refroidit l'amitié; éloigne les occasions , toutes les ressources : tan* dis que celui auquel il reste quelques moyens , et surtout les dehors de la prospérité, n'a besoin ni de prudence ni de travail.Le temps seul, qui détruit la réputation d'un homme riche , établit rarement celle de l'homme malheureux. M. de Surgi en donna la preuve; qpoiqu'il eût peu de discernement y que ses nombreux amis fussent plus heureux qu'honnêtes, en six mois de temps il doubla sa fortune, et fut en état d'acheter, pour son fils un bien magnifique, qui, sous l'ancien régime , lui aurait donné droit au titre de duc* Tous les rêves d'un orgueil insatiable se réalisèrent alors , et achevèrent d'endurcir son
Cœur. Honorine sollicita vainement lé bonheur dé soutenir quelques patents éloignés, mais tombés dans Findigence. Le marquis sYtait fait nu système de son insensibilité , loin dé croire que le pouvoir de faire des heureux fût une de obligations attachées à la fortune; il dût dire et penser que, dans Tordre général, la classe la plus nombreuse était faite pour souffrir; il en détournait les yeux avec une dureté qui affligeait sensiblement la marquise , et qu'elle réparait en secret. Mais il r^st pas au pouvoir humain d'épargner une vive inquiétude à celui qili regarde le bonheur comme une nécessité de F existence.
George , déjà âgé de trois ans, ce fils si cher , si glorieusement destiné à l'illustration de sa famille , tomba dangereusement malade. La marquise, douloureusement penchée sur son berceau , ressentait toutes les
( '9 ) angoisses de l'amour maternel ; elle
priait le ciel avec ardeur; appelait fous les secours de l'art % fondant tantôt son espérance sur la jeunesse de cet enfant, et croyant un moment après que cette même jeunesse né lui laisserait pas assez de force pour surmonter ses maux. L'abondance de ses larmes épuisait sa douleur , tandis que le marquis exprimait la sienne par un regard sombre et farouche qui ne permettait à personne de lui donner de l'espérance , ni de le préparer au plus grand malheur. Ce fut du ton de la menace qu'il offrit au médecin une somme considérable s'il sauvait son enfant. Son regard dur et fixe , la brièveté de ses paroles ^ «emblaient annoncer une éclatante vengeance si le ciel se lassait de le protéger; et la marquise /dans une manière de sentir si différente de la sienne , ne trouvait en lui ni douceur ni consolations. Ces vives alarmes
durèrent près de trois mois > après lesquels George resta si délicat et si faible , qu'on ne pouvait guère* en te regardant , se flatter de le conserver»
La marquise devint grosse de Hçuveau, et alors toute la sécurité de sou mari se rétablit t car ce n'était pas précisément son fils qu'il aimait, c'était un héritier ; et dès qu'il se crut assuré que la mort de George ne l'en priverait pas , il reprit sa gaieté et sa dissipation ordinaires»
Ce fut, vers ce temps que madame de Surgi éprouva le plus grand malheur qui pût lui arriver : la perte de sa respectable mère, qui mourut d'une maladie si prompte,- qu'elle n'eût pas eu le temps de la joindre si son époux le lui avait permis; mais il tenait trop à l'espéranee d'avoir un fils mieux conformé que le premier, pour permettra qu'Honorine s'exposât à un grand voyage. La marquise fut inconsolable, et l 'on crut que l'enfant
qu'elle. portait serait victime dp sa douleur; mais enfin elle se rétablit y et n'eut plus qu'une profonde tristesse. Elle ennuyait infiniment sou insensible époux, qui prit le parti d'aller dans une terre à trente lieues de Paris. Ce voyage devait durer six semaines. Soit que le chagrin avançât * le terme de la marquise , ou qu'elle se fût trompée sur l'époque où elle devait accoucher sans afucun accident particulier , les douleurs la sup* prirent peu d'heures après le départ de son mari : elle donna le jour à une petite fille, dont elle eût vivement désiré la naissance si elle n'eut pas été certaine que M. de» Surgi en serait au désespoir. Accoutumée à l'idée de perdre George, tous les projets toutes les espérances se réu-r nissaient sur ce second enfant. Honorine eût donné huit jours d'humeurs et d'impatience à son père, si elle eût seulement parlé de la possibilité d'à?
voij une fille; personne ne Pavait osé; et, dans ce qui le concernait, M. de Surgi ne croyait ni au hasard ni à la fatalité. Tous les domestiques refusèrent d'aller porter une nouvelle f si désagréable à leur maître; et la pauvre Honorine, aussi inquiète que si elle eût été coupable 9 en chargea un ami de la maison.
Le marquis, voyant quels ménagements on prenait avec lui , craignant de paraître ridicule 1 en montrant un ressentiment injuste, et se rendant assez Maître de sa physionomie , se borna à dire que la marquise, était encore fort jeune, et qu'il serait sans doute pttts heureux une autre, fois; il affecta même le désir de la revoir et le regret de s'être éloigné d'elle dans un moment pénible où sa présence aurait pu alléger le poids de ses douleurs. Le comte Armand, auquel on avait laissé craindre un accueil désagréable , Cut ravi de trouver son
atai dans des dispositions atfssi raisonnables ; et, dès le lendemain, tout deux reprirent la route de Paris.
C'est une des bienséances qu'exige le monde, que de paraître heureux dans son intérieur, et d'être exempt de toutes les tracasseries domestiques, et incapable de ces emportements bourgeois qui caractérisent les gens sans naissance et sans éducation; mais quand, on n'est plus obligé de se contraindre, combien de femmes regret* tent que leurs maris ne conservent pas avec elles cette dissimulation forcée.
M. de Surgi, de retour chez lui, trouva sa femme entourée de plusieurs personnes de sa famille et de ses amies* Il Fembrassa ; demanda à voir la petite; s'inquiéta des soins qu'on avait eus de la mère ; lui laissa quelques jours de repos et de tranquillité, n'attendit que l'éloignement de sa famille pour s'expliquer d'uij
ton tout différent. Madame, dit-il ^à la pauvre Honorine^ je n'ai ni la sottise ni l'injustice de vous reprocher un événement qui n'a pas dépendu de vous. George est faible et languissant. J'attendais , j'espérais un
fils Vous me connôissez trop biea
pour ne pas deviner ce que je souffre; et je m'étonne que vous n'ayez pas eu encore assez de sensibilité et de délicatesse pour éloigner de mes yeux une petite créature dont l'exis- ■* ténce m'afflige. Je mets sa vie au nombre de mes premiers revers :
mais George existe encore; l'excès des soins peut fortifier sa santé et me rassurer sur l'avenir. Il commence à penser , à sentir ; le moindre sentiment de jalousie , le partage des attentions et des caresses peut nuire à son repos : assurément je ne le souffrirai pas; et je dois m'expliquer, puisque vous n'avez pas su me prévenir. La marquise, inquiète, /trem-
bfante et bien faible encore, ne pnt répondre que par la touchante expression de ses regards. Mon ami , lui dit-elle 3 cet enfant apprendra de moi à vous chéjrir. Je n'ai pas besoin d'être aimé, reprit M. de Surgi avec dureté. Vous ne vous formez pas, madame, et vous mettez beau* coup trop d'importance à toutes ces niaiseries de sentiments qui m'intéressent fort peu. Choisissez une nourrice qui m'emmène cet enfant à quarante lieues d'ici , et ne m'en parlez plus. Je veux qu'elle s'appelle Nada : c'est un mot espagnol qui signifie rien, et c'est ainsi que je regarde tout ce qui vient de se passer.
En disant cela, le marquis prit •tranquillement son chapeau, et sortit eu feignaut de ne point apercevoir les pleurs de la malheureuse Honorine , qui ne pouvait plus contenir sa douleur. L'instant d'après , M. de Surgi rentre , amenant près du lit d'Hono* Tome L B
(tf)
rine une dame de leur société, et qui n'était pourtant ni du choix ni de l'intimité de la marquise. — Ma chère comtesse, lui dit- il 9 vous m'aiderez à consoler ma chère Honorine ; son enfant part demain. Je ne saurais souffrir qu'elle ajoute aux soins qu'elle prend déjà de mon pauvre ' George. J'avoue que mon Honorine m'est plus chère que iout le reste.
—Excellent mari, dit la comtesse en minaudant; en vérité on n'imagina point qu'il y ait, dans une ville comme Paris, un ménage semblable au vôtre; je ne connais rien de si édifiant. Pauvre petite femme , dit la comtesse en entrant, je crois en vérité qu'elle a
pleuré sa poupée Ne vous fâchez
pas, marquise; mais un enfant de huit jours, à quoi cela ressemble*t-il ? Pour rien au monde je n'oserais y toucher; j'aurais trop peur de le casser. Un regard extrêmement sévère avait indiqué a la marquise ce qu'elle devait
(*7) répondre : elle s'efforça de sourire,
essuya doucement ses yeux, et donnant un baiser à la petite, qui était couchée sur le pied de son lit , elle assura madame de Nelbœuf qu'elle était beaucoup plus raisonnable que son mari ne le disait. L'idée d'éloigner cet enfant vient de moi, dit* elle, à la comtesse; mais je n'ai point encore trouvé la femme et lé lieu qui lui conviennent. Les hommes n'entendent rien à cela, et je ne cède à personne le droit d'en décider. — Allons, marquis, votre femme à raison; elle est charmante. Mon Dieu, qu'est-ce que. j'entends? . . . Comme cette petite crie!.... Qu'est-ce qu'elle a donc?
Ah ! que cela fait de mal ! .... Je suis trop sensible , ntoi ; je ne pourrais jamais voir mon enfant.
La marquise fit signe à ses femmes de Temmener, tandis que son mari ordonnait qu'on fit venir George, dont il ne se séparait jamais qu'à
(s8) regret : l'enfant arriva un tambour à la main 3 qu'il frappait de toute sa force.Madame deNelbœuf, craignant qu'un tel bruit n'incommodât la marquise, s'élança pour le lui ôter : mais George, pâle de colère, se jette sur elle, l'égratigne, tente de déchirer sa robe, son schal, et eût fait bien pire si ses forces eussent repondu à sa fureur. Le marquis le trouvait charmant. — Voyez ce petit diable disait-il en riant ; aura-t-il du caractère, celui-là? saura- t-il se défendre?
A son âge, j'étais tout comme cela. — H sera élevé en héritier, dit la comtesse en serrant un peu les lèvres; car elle n'était pas frappée de l'amabilité de cet enfant. — Ma foi, reprit le marquis, s'il y a des êtres qu'il faille former de bonne heure à la contrariété, je ne pefnse pas que ce soit George ; je lui laisserai assez de bien pour n'avoir jamais tort. A force de joujoux et de bonbons on parvint à apaiser
(*9) George et à le distraire de son tambour 9 sans lui donner le chagrin d'obéir. Ce minutieux détail ne trouve sa place ici que parce qu'il explique naturellement toute l'éducation qu'on lui donnait. Il était défendu à tout ce qui l'entourait de lui causer le moindre chagrin ; ses volontés, ses caprices soumettaient tout à ses lois : ce qui ne l'empêchait pas d'être un enfant assez malheureux; parce qu'il désirait souvent des choses impossibles on dangereuses pour sa vie. Un refus alors l'exposait également; les convulsions du désespoir semblaient prêtes à l'étouffer : mais quel que fût ce danger, il était moins réel que celui de former à George un .caractère irascible , absolu , indépendant, et façonné de si bonne heure à l'é-
goïsme et à l'intérêt, (fie sa propre mère ne put , ni par son exemple ni par ses conseils, faire germer dans son ame le moindre trait de sensibi-
(3o) Uté; Bile n'avait que des douleurs à attendre de celle qui rattachait à sa fille. L'inflexible M. de Surgi Pavait envoyé dans un village éloigné de trente lieues. Il défendait qu'on la nommât devant lui; et quand les lettres de la nourrice tombaient entre ses mains, qu'il apprenait que Nada se portait à ravir, il ne pouvait se défendre d'un dépit qui bientôt se changea en haine contre cet innocent enfant. On commençait à espérer que George vivrait; mais, outre que sa figure était. ignoble et basse, un défaut déjà trop prononcé à sa taille annonçait qu'il serait inévitablement bossu. Plus le marquis pensait qu'une immense fortune était nécessaire pour couvrir tous ses défauts, et plus il s'affligeait que l'existence de Nada lui en retranchât une partie. Il avait un peu compté sur les premiers dangers de l'enfance ; mais peu à peu il se familiarisa avec l'idée de ne point
( 3i ) attendre les événements* Si la nature était entièrement éteinte en son cœur, ridée d'un grand crime l'intimidait encore : dès qu'il eûfci répoussé celle d'attenter aux jours de l'enfant, tout autre' moyen de s'en débarrasser lui parut légitime; et parmi les liaisons obscures qu'il avait conservées , il ne . lui fut pas difficile de trouver une com* plice de ses forfaits : une fort jolie fille , qu'il avait connue , avait pour amant l'intendant d'un de ses amis ; cet homme, égaré par l'amour, voulut faire sa fortune, l'épouser et l'emmener à Saint-Domingue. Le marquis , instruit de toutes ces circonstances , engagea Lucile à faire valoir le sacrifice qu'elle faisait en quittant sa famille et son pays; bien sûr même que la passion que son amant avait pour elle surmonterait la plus juste délicatesse, il l'engagea à lui faire une fausse confidence : Lucile devait avouer qu'elle était déjà mère , et exi-
( ** ) ger qu'il recpmmt son enfant , dont
elle dirait que le père était mort à Tannée. Une somme de vingt mille francs devait lui être comptée le jour où on lui remettrait Nada , qu'elle s'engageait à ne point ramener en France , et à ne jamais instruire de sa véritable existence,
Cette pauvre petite était sevrée > marchait seule , et entrait déjà dans sa deuxième année. Mais M. de Surgi avait résisté à toutes les prières d'Honorine, et ne voulait pas qu'il fût question de la rappeler près de lui.
Ce n'était même qu'à son insu que la marquise était parvenue à la voir plusieurs fois^ prenant pour cet enfant ce surcroît de tendresse qu'inspirent le malheur et l'injustice des hommes.
Pauvre enfant , disait-elle en l'arrosant de ses larmes, tu n'auras que moi pour te chérir , pour protéger ton enfance et ta vie; ta destinée double mes devoirs , et mon cœur les ao-
quittera fous. Mais le marquis , impatient d'ôter de son esprit l'idée importune de Nada, prétexta un voyage , et se rendit à l'insu de tout le monde <Jans le petit village oji son enfant était nourri.
La mère Michel , veuve depuis un an et mère de cinq enfans , aurait eu bien de la peine à vivre sans les générosités continuelles de la marquise.
Elle s'attendait de jour en jour à ce qu'on lui retirerait la petite ; et lorsqu'elle reconnut le marquis , un juste pressentiment de cette séparation la jeta dans un extrême chagrin ; toutefois elle fit ce qu'elle put pour le bien recevoir , s'excusant de son mieux sur l'impossibilité de le traiter aussi bien qu'elle l'aurait voulu. Mais venant à songer tout d'un coup que l'objet de son voyage était sans doute de revoir son enfant , elle appela Marguerite , sa fille aînée* qui jouait avec Nada dans la cour , et prenant
l'enfant dans ses bras , elle la porta avec empressement dans ceux de son père> ne s'inquiétant que de sa toiletfe,qui étaii fort négligée ,mais ravie de lui faire remarquer combien elle était fraîche, jolie, et déjà avancée pour son âge,
Persuadée qu'aucun détail n*est indifférent pour un père ^ elle racontait, avec autant de confiance que dd naïveté , au marquis , ce que cette pauvre enfant avait souffert pour ses dents , par la coqueluche 3 et tous les petits accidents qu'elle avait déjà éprouvés»
M* de Surgi avait peine à dissimuler Pennui «t l'humeur que lui causait cet entrelien , il dit à la nourrice qu'il était fatigué, et désirait qu'elle pût lui servir quelque chose ; qu'il la prierait ensuite d'éloigner sa famille et de rester seule avec lui , parce qu'il était venu pour parler de choses importantes qui demandaient
(35 ) de la discrétion et seraient pour elle d'un grand intérêt. — N'est-ce pas l'heure où cet enfant dort? dit-il à la mère Michel ; il ne faut pas déranger ses habitudes pour moi: sa santé m'est trop chère pour la risquer.
Quoique la mère Michel eût fort peu de pénétration , elle comprit que la présence et le bruit que faisait la petite importunaient le marquis , elle dit à Marguerite de l'emmener jouer chez la voisiue , et lui demanda pardon avec beaucoup de honte, et de timidité,— Monseigneur m'excusera* lui dit-elle avec embarras ; npus au* très gens de la campagne, nous attachons de l'importance à bien des choses qui ne sont pas faites pour occuper des personnes comme vous.
Dame , quand nous avons un enfant à élever , c'est une affaire pour nous; nous n'avons que cela en tète... Si mon pauvre mari vivait encore , il m'aurait fait taire plutôt, c'est lui, qui
avait de l'usage!... Son oncle le curé lui avait appris le monde , à lui ! mais moi... — Vousj la mère Michel, vous m'avez l'air d'une très-bonne femme, qui a fort bien fait son devoir. Quant à l'usage... il n'est pas nécessaire que vous en ayez, de la docilité... du respect pour vos maîtres, et pour ceux qui vous veulent du bien, voilà l'essentiel. — Oh! pour l'obéissance, monseigneur n'a qu'à parler,j'en sais assez pour cela. — J'y compte , reprit le marquis d'un ton de dignité qui acheva d'en imposer à cette bonne •femme.-
Tout en lui répondant, elle mettait le couvert... Du linge grossier , mais blanc , une soupe au lard , des œufs, de la crème , et un lapin domestique qu'un homme du pays voulut bien céder à la mère Michel , ne faisaient pas un repas fort splendide,mais le marquis était si préoccupé, et mangeait avec tant de distraction, qu'il
(37) parut content de tout. Ce qui le sur-* prit pourtant un peu dans un ménage qui paraissait fort misérable , ce fut de trouver près de lui un beau couvert d'argent, une timbale de même métal , et enfin de voir poser sur la table deux bouteilles d'excellent vin , auxquelles il fit très-volontiers honneur. — Vous n'êtes pas si pauvre que je le croyois , dit-il à la nourrice; voila du vin , aussi bon que celui que j'ar dans ma cave. — Oh dame, dit la mère Michel en souriant , c'est peutêtre bien, parce qu'il en vient aussi.
Et le vin... et^cette belle argenterie, serait-ce des gens comme noire* qui achèterions cela ? Mais monseigneur n'a-t-il pas la reine des épouses, une dame si grande , si généreuse , et qui aime tant sa petite Nada; n'est-ce pas elle qui m'a donné tout cela la dernière 'fois que je lui avions amené son enfant , il y a bien de cela trois mois. — Trois mois que vous ête*
Venus à Paris , nourrice? — Mais je pense ben qu'oui. Monseigneur n'était pas à l'hôtel, ni ben d'autres fois encore , ce qui fait que je ne l'aï guère vu , et que j'avais de la peine à me remettre sa physionomie lorsqu'il e&t entré.
De cette manière le marquis apprit que madame de Surgi lui avait caché qu'elle voyoit souvent saille, et qu'il lui serait plus difficile de l'éloigner civile qu'il ne l'avait d'abord imaginé; mais le plan qu'il avait formé lui paraissait si bien conçu, qu'il ne voyait aucune difficulté à son exécution. Tout en dînant, il posa sur la table une bourse pleine d'çr , et trouva divers prétextes pour étaler ce qu'elle renfermait". La mère Michel ouvrait les yeux avec une surprise mêlée de respect.
A mesure que le marquis buvait le bon vin qui lui était offert de grand cœur, il paraissait causer avec plus
d'abandon et de familiarité avec ta nourrice ; il la força de s'asseoir , et même de boire à sa santé ; il lui demanda ensuite ce quelle ferait si tout Tor qu'elle voyait là était en son pouvoir»— - Ah ! monseigneur plaisante, reprit la mère Michel, ce n'est pas seulement à nous de penser à cela. — Qui sait , disait le marquis ; tout le monde n'est pas né riche : il y en a qui le deviennent tout d'un coup; enfin dites moi ce que vous feriez de cet argent. — Oh ! dame , reprit- elle , je marierais ma pauvre Marguerite à son araoureux,qui est un brave gar»
çon , mais qui n'a rien; et puis je metfrais Jacques en apprentissage àParis, et puis j'aurais une vache pour m'ai* der à nourrir les trois autres , qui sont encore trop jeunes pour travailler»
— Bravo , bravo > dit le marquis avec vivacité; je vois que vous ëies digne du bien que je veux vous faire. Mère Michel > allez voir si toutes les portes
sont bien fermées, dites à vos enfants de nous laisser tranquilles, et causons tous deux de bonne amitié.
Ah ! monseigneur est trop bon ! • .
Oh ! le digne homme! disait-elle. Que ces grands seigneurs sont humains :
c'est le bon Dieu qui m'envoie celuilà. Et tout en bégayant mille bénédictions pour toute la famille de sa petite Nada, elle allait fermer les verroux...
les volets , exempte de toute inquiétude pour elle-même;car, outre qu'elle n'était ni jeune ni jolie, elle ne pensait seulement pas qu'un marquis fût un homme, ni qu'il pût s'abaisser jusqu'à elle. Si elle était émue, c'était de curiosité et d'espérance , car elle voyait clairement que son sort allait changer ; et se plaçant de l'autre côté de la table vis-à-vis de laquelle le marquis était assis, elle fixa les yeux sur lui , pour ne pas perdre un mot de ce qu'il voulait lui annoncer.