CHEZ LE LIBRAIRE
Cette boatiqne verte de M. Paillot, libraire de pro- ▼inoe, à l'angle formé par ane rue Saint-Exupère et une me des Tintelleries, est un refuge aimable où se plaît à flâner notre epprit. Car, nous sommes bien sûr que cette librairie Paillot existe, depuis que nous Font fait oonnaître Anatole France et M. Bergeret. Il n'est plus, aujourd'hui, le moindre bourg de France qui n'ait une vitrine de livres et les vitrines de livres sont celles devant quoi Ton s'arrête toujours avec le plus d'agrément. Imaginez-vous la tristesse d'une ville qui ne posséderait pas un seul étalage de bouquins et d'estampes. En certaines grisailles de province, la lumière que réalisent les couvertures multicolores met, de jour et de nuit, comme une petite illumination. Il n'est pas de seuil plus accueillant *que celui d'une maison de livres, si accueillant qu'on ne peut guère se retenir de le frandiir. Et, presque toujours, dans la librairie, on trouve des gens qu'on a plaisir à |rencontrer. Enprovince, on y voit tous les promeneurs notables de a l'Orme du Mail • en quôte des nouveautés parisiennes qui remontent à un petit semestre ou même à une couple d'années. La province ne se soucie pas de lire n'importe quoi paru de la veille. Elle prend le temps de choisir son livre comme de fixer sa mode. Elle aime les titres sympathiques et les noms éprouvés. Elle se décide sur des souvenirs de lecture aidés^ parfois, de quelque opinion de critique. Souvent, aussi, elle s'en remet à son libraire du soin de lui vendre une marchandise loyale. Et c'est bien lÀ que la difficulté commence :
— Je voudrais un romsm pour jeune fille.
Un. roman pour jeune fille! Voilà qui est vite dit. Mais qu'est-ce qu'un roman pour jeune fille ? Les jeunes filles ne lisent plus, aujourd'hui, ce qu'elles lisaient il y a dix ans. Avec les études sans cesse plus étendues auxquelles on les contraint, leur esprit a des exigences nouvelles et ne se satisfait plus guère des contes romanesques à dormir debout. Elles aiment mieux l'histoire que les historiettes et des visions de vie réelle que de mirages. Les blâmera qui voudra. Mais il faut être logique néanmoins et convenir que, même pour des esprits de jeunes filles, le c|ioix des lectures doit s'adapter aux programmes d'enseignement. Ajoutons, d'ailleurs, que les jeunes lectrices de cette génération cultivée demanderont rarement conseil pour l'achat d'un livre à leur aïeule ou même à leur libraire. Elles sont informées parfaitement de ce qui se lit et de ce qa'il faat lire. Et si, parfois, elles ont des choix médiocres, le plus souvent elles ne se trompent guère. Elles ne commettront de véritables erreurs que plus tard, lorsque, avec l'expérience de la vie, seront venus peut-être le goût de l'artifice et les préoccupations du snobisme.
Les goûts de lecture les moins aisés à satisfaire sont ceux des gens d'âge habitaés à une forme littéraire et s'aocommodant peu de ce qui, dans l'expression et la technique, est nouveauté. On a vu des vieillards continuer à demander des livrés du romancier qu'ils lisaient depuis trente ou quarante ans sans pouvoir imaginer que l'œuvre humaine a des limites et que l'imagination s'épuise comme la vie s'achève. Pourtant, ces lecteurs attardés sont le très petit nombre, et ce n'est pas nécessairement en province qu'on les trouve. Il existe des coins de Paris délicieusement désuets, où il semble que les esprits, comme les sensibilités, continuent de vivre loin de la capitale. Et d'autre part, les journaux
régionaux, dans leur bel effort continu de développement et d'adaptation, sont arrivés ^ réaliser des rubriques littéraires si complètement et si promptement informées que ce qui est nouveauté à Paris, dans le domaine des lettres, devient immédiatement actualité pour la province.
Lee librairies parisiennes, dans les grands centres, ne sauraient vivre si elles n'offraient, sous une présentation de goût, le plus complet achalandage. livres anciens, livres nouveaux,, volumes d'une substance durable ou d'un intérêt éphémère, éditions de luxe, tirages spéciaux pour les bibliophiles. La clientèle ici n'est pas seulement parisienne. Elle est internationale, particulièrement sur la rive gauche, dans le quartier de l'Opéra et sur les grands boulevards, de plus en plus cosmopolites. Il y a, ici et là, une véritable mission, je dirai presque une mission nationale, que doit assumer le librcûre el disons tout de suite que ce libraire a conscience du rôle qui lui est imparti. Le libraire français aime le livrs français, entendez : le livre riche de ces qoalités françaises, qui ne sont pas nécessairement celles imaginées par trop de lecteurs étrangers. Sauf des exceptions dont il vaut mieux ne point parler, rien n'exaspère plus un de nos bons marchands de livres que de s'entendre demander, sous une marque de chez nous, de l'obscénité ou de la sottise. Ces libraires connaissent trop bien nos lettres, ils suivent trop l'effort de nos écrivains dont ils sont les amis pour avoir le désir de participer à une duperie malsaine de la clientèle internationale. Voyez le soin qu'ils mettent à recommander les belles œuvres et le rang d'honneur qu'ils leur donnent dans leurs étalages. Ecoutez les propos d'un Floury, tellement séduit par l'c^ du livre qu'il n'a pu se retenir de devenir lui-même un éditeur, lucide et suivi, du livre de luxe et qu'il a fait de sa librairie un salon intime de l'intelligence où lecteurs et auteurs se rencontrent et se lient. Voyez le curieux et intelligent effort d'un Samuel transformant, pendant une semaine, sa vitrine en exposition révélatrice de tout ce qui évoque la conception, la genèse, l'effort d'un livre de mérite et organisant des réunions du soir où l'auteur de l'œuvre nouvelle se trouve en. contact avec une sélection de son public. Voyez un Emile Paul, fervent d'histoire, obstiné jusque dans les années de mévente à créer ou à maintenir des collections documentaires dont il vend lui-même, en les expliquant, les volumes à sa clientèle confiante. J'en cite trois aujourd'hui. J'en pourrais demain citer d'autres qui réalisent admirablement leur tâche de bons propagandistes, chacun dans l'atmosphère spéciale d'une région parisienne, car on ne vend pas exactement rue Royale ce qui se vend dans le quartier Victor^Hugo, ni boulevard des Italiens ce qui se demande place Saint-Michel ou bien autour de la Sorbonne. Il y aurait sans doute une curieuse enquête à faire, sur l'activité des libraires dans les différentes agglomérations de Paris. On y constaterait que les bibliothèques des gares elles-mêmes, aux clientèles brusques et fugitives, changent de caractère selon les gares et que les voyageurs habitués des lignes du Midi ne font pas exactement les mêmes provisions intellectuelles que les voyageurs qui fréquentent les lignes du Nord.
Et nous voici loin de la boutique verte de M. Paillot. De la boutique peut-être, mais non point de M. Paillot lui-même, car il reste le type représentatif d'un très grand nombre de ses collègues, et il apparut tellem^it sympathique aux esprits d'élite qu'Anatole France eut le bon goût de s'en faire un ami.
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ALBÈRIC CAHUET