‹ Les amants du lac, romanChapitre 2 sur 7 · L'AUBERGE DE BÉTHUNE · texte numérisé non relu

L'AUBERGE DE BÉTHUNE

E 24 mars 1815, Taube mouillée de la plaine picarde éclaira un singulier tableau d'histoire. Sur la grande route d'Artois et de Flandre, une fastueuse cavalerie en désordre précédait, enveloppait ou suivait une longue file cahotante de voitures dont les roues se noyaient dans un limon jaunâtre. Des fourgons d 'artillerie bousculaient des berlines de cour. Des carrossées dé femmes allaient pêle-mêle avec des charretées de soldats en détresse qui tous avaient des épaulettes d'argent ou d'or. Parfois, au croisement des routes, dans cette cohue piaffante; roulante, giclante, on percevait des sonneries et des clameurs qui essayaient un ralliement : « Ici, les gardes de Monsieur... Les mousquetaires de Nansouty... Les chevau-légers de Damas!... Où sont les Ecossais?... Les gendarmes?... Les Suisses?.,. »

Les gens tôt levés, les valets de culture, qui se heurtaient à ce cortège en démence, étaient rejetés durement dans les fossés liquides. On sentait, dans cette chevauchée folle, la hâte d'une fuite. Etait-ce une retraite après un désastre, une déroute de Français sur les chemins de France? Oui et non. Tous ces chevaux, ces équipages, ces chariots de secours se dirigeaient vers

(^^('lle

la frontière où ils accompagnaient un régime chassé, une dyuastie de nouveau proscrite.

La M'aison du. Roi, précédée à deux journées d'étapes par le Roi lui-même, — Louis le Désiré que Ton croyait en ce moment à Lille, — fuyait devant les cavaliers du Corse, miraculeusement revenu de Tile d'Elbe.

La saison, indécise, tenait de l'hiver et du printemps. Une pluie froide, continue, ajoutait à la tristesse et à l'épuisement de cette mêlée sans gloire. L'armée de parade où le simple cavalier portait l'épaulette de lieutenant et où le lieutenant avait le grade de général, était partie, voilà cinq jours, du Champ de Mars, sur un ordre brusque, sans préparation, sans ravitaillement, avec à peine la moitié des chevaux nécessaires. Des véhicules de réquisition avaient recueilli les cavaliers démontés ou harassés, car, à faire des journées de vingt lieues, une. armée d'adolescents et de vieillards s'exténue et s'essaime.

Les hommes en âge de combattre n'étaient, d'ailleurs, pas très loin. On les devinait, à quelques kilomètres en arrière, sur la même route, sans broderies et sans confusion, portant la cocarde impériale, à l'ourson, au colback, au bonnet de police, la pipe ou le rire aux dents, poussant devant eux, sans hâte, comme en se jouant, ces escadrons dorés de la Restauration, cette impopulaire Maison rouge qu'ils contraignaient à sa première manœuvre de guerre : ^une fuite. Humiliation cruelle, imméritée, car, parmi ces royaux en détresse, il n'en était pas un qui ne fit avec ferveur, dans ce désarroi, son effort de fidélité et beaucoup, faute de monture, s'étaient formés en une- compagnie de marche avec les armes et la giberne d'infanterie.

Tant bien que mal, vers la fin de la matinée, on arriva aux portes de Béthune. L'avant-garde — des grenadiers à cheval de La Rochejaquelein — dut attendre sous l'averse que les chaînes fussent relevées par les soldats du poste. Des. vétérans, qui grognèrent. Après quoi l'on vit passer les grands personniages, le comte d'Artois ruisselant de pluie, impassible, le duc de Berry exaspéré, sacrant contre les lenteurs du poste. Soucieux,, embarrassé par trop de souvenirs, le maréchal Marmont accompagnait les princes en tête d'un état-major sénile où l'on retrouvait quelques vieilles perruques de Mittau : Vioménil, Messey, Croismare et le respectable comte de" Nantouillet. Ce fut ensuite la ruée des grands manteaux blancs avec quelque, quinze cents chevaux et tout le convoi disparate. Sur la place, devant le vieux beffroi, les berlines se rangèrent à côté des fourgons. Tuis, après un long flottement et dans un grand tumulte, les unités se regroupèrent. On aunonçait que la poursuite des chasseurs d'Exelmans s'était ralentie, arrêtée. Une partie des royaux occupa les issues, les postes, les remparts, mêlés à la garnison peu sûre. Ceux des soldats officiers qui se trouvaient exempts de ce service cherchèrent des abris dans les maisons qu'il fallait faire ouvrir à coups de pommeau de sabre. Deux d'entre eux, un garde du corps de la compagnie Noaillcs et un gendarme rouge du marquis de Iiagrange, trouvèrent, près de la porte d'Arras, un refuge dans une auberge hostile. Ils durent menacer pour faire allumer du feu et obtenir qu'on leur servît uii morceau de pain noir avec du vin de mûres.

Leur lassitude était telle qu'ils omirent d'échanger leurs noms, selon le mode militaire. Le garde du corps était grand, maigre, musclé. Il avait le front large, un regard direct, pénétrant et doux. Il enleva son vaste chapeau à cornes tombantes qui libéra un flot de boucles brunes et, dépouillé du manteau qu'il tendit près de l'âtre, il apparut très mince dans l'habit bleu à plastron rouge que barraient des aiguillettes d'argent.

Si le garde était svelte, le gendarme était menu. On eût dit un enfant

habillé d'écarlate pour jouer au soldat. Sous le casque noir, des cheveux blonds exagéraient la finesse d'un visage éclairé par des yeux timides. Les lèvres minces étaient d'un dessin presque trop joli, avec un pli d'amertume qu'on s'étonnait de voir sur cette mine de page harnaché trop tôt en homme d'armes.

Un long moment, le garde bleu et le gendarme rouge chauffèrent dans l'âtre leurs grandes bottes à genouillères. L'enfant surtout semblait exténué. L'aîné s'émut de cette fatigue :

— Je regrette, monsieur, dit-il, de ne pouvoir vous offrir un cordial que j'avais dans mea fontes. J'en ai disposé tout à l'heure pour un garde de mes amis, le comte de Virieu, qui est dans la compagnie Grammont et que je voyais dans une grande détresse.

L'adolescent eut un geste qui le redressa. Le feu ramenait un peu de chaleur sur ses- joues décolorées.

— Je vous remereie, monsieur. Je me sens presque bien maintenant, mais je me réjouis pourtant de cette halte, car je n'aurais pu aller beaucoup plus loin, je crois. J'ai eu naguère une jambe brisée, dans un exercice, et mon cheval a perdu un fer après Beauvais. Pensez-vous que nous nous arrêterons ici!

— C'est le secret du TSUÂ.

Le garde ajouta :

— Ou bien celui de l'Empereur.

— Curieuse époque, monâenr, reprit le cavalier rouge. Le drame où nous figurons aura peut-être de la grandeur dans l'histoire. Mais, sous l'averse et dans la boue, il nous paraît médiocre.

— La pluie accommode tout en grisaille, même le sublime.

— Où voyez-vous le sublime!

— La postérité le trouvera sans doute dans le retour de fortune de l'Aigle ou dans le retour d'infortune des Lys.

— Le Roi s'en va, Bonaparte revient. Bonaparte repartira et la Légitimité reviendra. Chacun arrange les événements selon son désir. Mais il y a, dans ces pays que nous traversons depuis cinq jours, une bien grande indifférence.

— Que voulez-vous, monsieur! La France est fatiguée comme une terre que depuis vingt ans on épuise. On n'y peut plus moissonner l'enthousiasme... L'enthousiasme pourtant ne meurt pas.

* — Mais il lui faut d'autres semences.

Les tisons, dans le foyer, crépitèrent. Les jeunes gens regardaient rêveusement les braises qui faisaient des cendres et dessinaient des ruines incandescentes, des paysages en feu, des villes incendiées.

— D 'autres semences ! acquiesça le garde bleu. Le mot me saisit et je suis bien étonné, monsieur, de l'entendre prononcer par une bouche si jeune. D'autres semences ! Vous entendez ainsi, n'est-ce pas, des émotions nouvelles et je suis bien votre pensée. Nos pères ont connu l'exaltation des philosophies créant la tyrannie des mots : l'égalité qui divise, la liberté qui emprisonne, la fraternité qui tue. Nous-mêmes, ne nous sommes-nous pas éblouis des images d'un autre culte T

— Je n'oublierai point; en effet, cette vision de mon enfance : après ime journée de salvesy de canlloiia et de parades, un grand feu d'artifice dessinant parmi les étoiles les figures gigantesques du (îénie, de la Victoire et de la Gloire.

— Dix ans de Te Benm !

— .^Maia ^ n'oublierai pas non. pdus une autre vision qui est de cette

nuit même et qui, sans doute, finira par chasser le souvenir de bien des illuminations.

— Monsieur, vous m'intriguez.

— ... Une rencontre dans le désordre de notre retraite.

Les.yeux de Tadolescent ne fixaient plus les braises. Ils regardaient ailleurs, pensifs et comme obsédés.

— ...Mon cheval, je vous Tai dit, avait perdu un fer. Aussi me fallut-il ralentir mon aUure et me séparer de mon escadron... Vous n'avez peut-être pas remarqué, monsieur, tout ce qu'il y a de bagage vivant dans le triste pittoresque de notre fuite. Vous, les gardes, vous avez escorté les berlines de la suite immédiate des princes; nous, les gendarmes rouges, nous avons poussé devant nos chevaux la suite de la suite, des broderies et des livrées, des femmes endormies ou nerveuses et toutes les douillettes de tous les abbés de la grande et de la petite aumônerie. Nous fermions la marche de ce défilé qui n'avait rien de triomphal, mais, après nous, il y avait encore d'autres véhicules, protégés par la prévôté ordinaire, les voitures de déménagement les plus imprévues, depuis le coucou de louage jusqu'à des chaises de l'autre siècle et de l 'avantdernier roi. Que Sa Majesté me' pardonne, mais cette cavalcade m'avait mis «n belle humeur et je me suis pris à fredonner une romance d'opéra... Comme mon cheval boitait assez fort, j'ai dû me laisser dépasser par cette queue d'équipages que suivait un peu de troupe à pied, et j'aurais été bientôt seul à me débattre dans les ornières où vous vous êtes, je vois bien, englouti vous-même, s'il n'y avait eu, auprès de moi, un autre retardataire. C'était un vieux soldat, xm officier, mais pas de notre façon, une vieille moustache d'infanterie. J'ai entrevu, sous son petit manteau usé, l'épaulette de chef de bataillon. Cette épaulette était son gagne-pain et il nous suivait, j'imagine, par crainte de le perdre. Il cheminait à côté d'une charrette de bois blanc, couverte d'une toile qui se tendait sur trois cercles en berceau. J'avais cru d'abord voir une voiture de cantinière, peut-être celle de cette fameuse Rosalie, qui vous appartient, messieurs les gardes, et que toute la Maison du Roi vous envie. Mais, grand Dieu ! ce n'était point cela. Il y avait, sous la toile, une pauvre innocente avec deux admirables yeux égarés, une figure de détresse agitant à chaque cahot d'admirables cheveux blonds. Elle n'était ni la femme, ni la fille de la moustache grise. Le vieil homme, au long de la route, m'a raconté l'histoire de cette créature, dont il était la seule protection, qu'il emmenait avec lui partout depuis dix ans, et qui l'accompagnait même dans la retraite royale.

— Vous avez vu cela!...

> — Oui, monsieur, j'ai vu cela, et je crois bien que je ne cesserai jamais de le voir.

Et, gravement, avec une lenteur où la pensée prenait une expression recueillie et presque religieuse :

— Qui dira l'âme de cet obscur soldat promenant à travers tous les champs de bataille de l'Empire une pauvre démente dont jadis... entendez-moi bien, monsieur... il avait dû fusUler le mari par ordre,,, et qui se dévoue maintenant par pitié à celle que, par devoir, il fut contraint de rendre folle.

Le visage du garde reflétait l'émotion que trahissait la voix du gendarme.

— Oh! monsieur, dit-il, c'est plus grand, dans son horreur généreuse, que la fatalité grecque, que la tragédie de Corneille, que les hallucinations d'Ossian.

Il ajouta, après im silence :

— Vous êtes presque un enfant encore et je sens votre pensée resserrée et mûrie. Vous venez de me faire éprouver, par votre rédt, un trouble qui doit être Tune de ces émotions neuves auxquelles nous faisions allusion tout à

rheure, car j'en oublie le retour de Bonaparte, notre position déplorable et le malheur de nos rois... Notre attention se détaeherait-elle des événements publies pour s'intéresser à une âme qui passe, à une âme inconnue!

— Il n'y a point d'âmes inconnues.

— Il 7 a l'âme. Oui. Pendant ces quinze ans où l'individu avait cessé de compter, l'âme avait cessé de vivre.

— Et vous croyez à sa résurrection?

Le garde bleu eut un sourire.

-*^ Que voilà un étrange entretien dans une auberge de retraite! Sans doute sommes-nous impressionnés plus que nous ne consentons à le dire par la chute des grandeurs ou par la grandeur des chutes. Notre humilité y prend de l'importance et voici que notre modeste destin nous préoccupe tandis que nous faisons, dans ces boues, notre devoir de fidélité aux Rois.

— Mon père a lon^mps servi dans leurs armées.

— Le mien a été blessé aux Tuileries, le 10 août. Et vous et moi sommes ici. Mais nous ignorons où l'on nous mène et si l'on nous mène. On a cessé de nous donner «des ordres. Et nous ne savons même plus où demain nous recevrons le mot.

— A Lille, dit-on.

Et, plus bas :

— Dans les Flandres, peut-être.

— Auriez- vous le goût d'émigrert

Le visage du petit gendarme se contracta :

— Les miens, fit-il, sont restés en France... sous Robespierre.

■' — Parbleu, dit le garde, votre sentiment est le mien. S'il nous faut passer la frontière, nous laisserons nos armes en France. C'est ce que je dirai à la réunion qui doit avoir lieu tout à l'heure, car, en l'absence d'ordres, nous allons avoir une assemblée de soldats. Mais vous voyez, monsieur, où nous en sonunes. Tout cède sous nos pas. Le droit s'effondre. La force qui revient sera demain faiblesse. C'est le "vi(^3 de tout. Et nous nous sentons pourtant quelque chose dans ce vide... Mais on ne se garde pas pour soi-même. A qui, à quoi nous donnerons-nous désormais?... La gloire! Une fascination de feu d'artifice. Allons-nous aimer la raison?

— Elle n'est pas assez religieuse.

— La religion, alors?

— Elle n'est plus assez raisonnable. Les dix mois de messes expiatoires que nous venons de subir nous feraient prendre en horreur jusqu'^au devoir chrétien de l'expiation.

— Alors?

H y eut un silence.

— Je songe, dit enfin le grand jeune homme, à cette pauvre folle d'amour qui vous est apparue cette nuit. Celle-ci avait su donner son âme et elle ne l'a point reprise.

Quelle magie venait soudainement de redresser et d'éclairer ces deux visages? Quel appel profond, immense, dominateur, parti du fond des êtres, des siècles, des ftiillénaires avait fait entendre sa voix dans un mot murmuré? L'émotion qu'avait cessé de provoquer la chute d'un ordre de traditions était ranimée par la détresse d'une vie de passion. Le chant intérieur interrompu se continuait ou se renouvelait avec d'autres notes sur le clavier dés âmes. La jeunesse reste soumise aux forces de la jeunesse. L'un de ces êtres, qui discutaient de leurs ardeurs et de leurs bixunes, n'avait guère passé vingt ans; l'autre ne les avait même pas atteints. Tous deux, qui, dans cette lassitude de l'heure et dans leurs directions brouilléeSy ne savaient plus à qui donner leur

foi, redevenaient croyants devant une démence d'amour. Pénétraient-ils le secret d'une agitation intime à laquelle ils donnaient un objet extérieur? Us avaient perçu un son, ils se représentaient une image. Discernaient-ils combien l'écho se prolongeait en eux et combien la vision, accommodée par la sensibilité de chacun, finissait par être personnelle f

— Je reviens à votre récit, dit le garde du corps, il était si parfaitement sobre et prenant que vous ne l'auriez pas mieux fait si vous l'aviez écrit. Ne songeriez-vous pas à le rendre durable? Vous êtes bien jeune, je le répète, monsieur, mais le siècle depuis quinze ans marche d'un train d'enfer, et les enfants de notre époque ont la maturité des philosophes qui vécurent en des temps plus paisibles. Enfin, nous avons cet âge où l'on a quelque envie d'être poète.

— Si nous étions poètes, nous n'écririons sans doute point, à cette heure, n'est-ce pas, monsieur, une ode à la politique!

— Oh! le premier chant de tous ceux qui ont chanté s'est plutôt inspiré de l'amour. Mais, après avoir vu ce que vous avez vu et ce que vous m'avez répété, je songe au néant des fantaisies rimées de ma jeunesse. Tenez, je vous assure qu'il ne me plairait pas de chanter en ce moment la femme, comme Anacréon chanta jadis la jeune Milésienne.

— Hélas! monsieur, j'ai, comme vous, beaucoup lu les poètes, non pas ceux d'aujourd'hui, qui sont des fonctionnaires et tiennent des emplois publics, mais ceux du dernier siècle qui furent plus libres et avec plus de grâce. Pourtant, leur muse avait perdu sa sainteté orphique. Elle a fardé ses joues, traîné dans les carrefours. Elle s'est livrée dans les ruelles. Elle n'a servi que le jeu de l'amour. Elle eût perdu son trop petit souffle à en chanter la folie.

— Vous convenez donc, monsieur, que la folie serait une puissance?

— Ou une vérité!

— Nous insultons la sagesse. Oserions-nous nous séparer de la raison !

— Sait-on!

— La science...

— Je n'aime pas la science. Elle rétrécit le monde. Je lui reproche de détruire tous les hasards et de réduire tous les enchantements.

— Tout à l'heure, je disais que vous seriez peut-être un poète, monsieur. Je me trompais : vous êtes un i>oète.

Le cavalier rouge eut un triste sourire:

— Monsieur, si j'étais poète, — et je voudrais être poète! — je sais bien le poème que j'écrirais.

— A votre âge, vous devez avoir toutes les puretés du cœur. J'aimerais vous entendre chanter le vrai, le beau et le bien...

— A mon âge, à notre âge, nous en convenions tout à l'heure, on ne chante que t'amour et que la femme. Et j 'imagine une femme qui ne serait pas une femme, qui ne serait ni une figure terrestre, ni im symbole de mythologie. Je vois en elle une sœur des anges, née d'une larme du Christ, et qui se nommerait, comme les Hébreux nommaient le Créateur lui-même : Eloa.

— Eloa!...

— ...Si belle qu'elle serait le plus beau des joyaux du ciel, si pure qu'elle inspirerait le respect à Dieu, si pitoyable que sa charité s'étendrait à tous les êtres condamnés par l'ordre divin.

— Votre poème, monsieur, serait un très beau poème. Je m'avoue fort impressionné par cette vision de votre sœur des anges. Et que furiez-vous de eette beauté, de cette lumière, de cette pureté!

— Je les donnerais à Satan.

Le garde bleu eut un mouvement involontaire comme s'il avait reçu un choc. Il observa une minute Tenfant-officier, Tenfant-poète, dont le visage lui parut soudainement vieilli. Une expression de raillerie douloureuse entr 'ouvrait ses lèvres. Le visage semblait trahir la triste connaissance de l'âme humaine.

Il reprit :

— Je donnerais cet ange au démon... oui... la Pitié s 'offrant au Désespoir... Ah! si vous aviez vu comme je l'ai vu tout à l'heure, dans une aube de deuil, le regard vide de la pauvre folle, pour qui, depuis l'assassinat de son amour, le ciel était désert! Pourquoi tant de misère humaine t Pourquoi tant d'indifférence divine t Y aurait-il sur la terre plus d'amour qu'il n'en existe dans le cielf Monsieur, dans ce poème dont je vous parle, et qui n'est évidemment qu'un rêve, je prendrais à la terre, pour la montrer à Dieu, sous des traits de femme, la figure de la Pitié. Tout ce qui pleure a besoin d'amour. L'ange femme née d'un miracle de tendresse aimera l'ange déchu par un miracle de pitié, et, ne pouvant ramener le maudit dans les régions célestes, elle ira s'engloutir avec lui dans un abime de douleurs.

— L'innocence se donnant au péché!... Je vois, monsieur, que je m'étais trompé sur le caractère de votre génie. Vous ferez de grandes et cruelles choses si vous écrivez un jour, car je sens bien, hélas ! que vous serez un poète !

Le jeune officier eut im franc sourire qui lui restitua sa vie jeune.

— Rêverie! fit-il. Mais ne m'aviez-vous pas dit tout à l'heure que, vousmême...

— Oh ! moi, j 'ai rimé des riens à la manière de Pamy. Et le ciel de Pamy ne ressemble pas plus au vôtre que la femme de son imagination et de ses sens ne ressemble à celle de votre cœur.

— A celle de notre âme, n'est-ce pas?

— Je vous remercie, monsieur, de rapprocher ainsi nos émotions profondes et permettez-moi d'ajouter : fraternelles. Mais pardonnez-moi, si l'ange que vous créez dans le ciel, je le vois plus humblement sur la terre et si je le garde jalousement dans notre humanité. Si j'étais un poète, monsieur, la femme qu'il me plairait de chanter serait aussi une figure de lumière à qui feraient cortège nos plus fiévreuses aspirations et nos plus fascinantes mélancolies. EUe serait la vie de notre intelligence, le battement de notre cœur. Elle n'aurait point la perfection que vous donnez à votre sœur des anges. Elle resterait humaine et pécheresse. Pourtant, elle ne se résignerait pas à partager, à accepter notre déchéance sous la malédiction divine. Par sa tendresse et par sa grâce, elle ranimerait en nous l'étincelle de la divinité. Elle serait à la fois la Cynthie de Properce, riseult de Tristan, la Béatrix de Dante, la Laure de Pétrarque.

— Et vous la nommeriez?

— D'un nom humain : Elvire.

L'adolescent sourit au jeune homme. Un souffle indiscernable allégeait l'atmosphère lourde de la pauvre salle d'auberge. Deux gardes de Qrammont, un autre gendarme de Lagrange, un mousquetaire, qui étaient entrés sans attirer l'attention des jeunes gens et qui n'avaient point voulu interrompre leurs propos, se rapprochaient maintenant du foyer. Puis un son de trompette vint briser la magie du silence. Tout le monde se leva. Chacun ajusta son sabre, reprit d'un élan son manteau humide.

— Nous voilà, dit le garde du corps, tirés de notre songe. Nous avions rêvé de poèmes. On nous rappelle à notre service de soldat. Ne vous semble-t-il pas que nos trompettes de Cour sont bien enrouées ce matin f Heureuse rencontre en ces tristes jours, monsieur, j'aurais grand plaisir à vous revoir...

— J'ai eu bien de la joie à vous connaître. Croyez-vous que nous ne nous sommes même pas présentés Tun à Tautref...

Et, comme les deux mains se tendaient, les deux noms s'échangèrent :

— Alfred de Vigny.

-^ Alphonse de Lamartine.

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