DES
AMANTS MAGNIFIQUES LE îô novembre 1669, le lendemain de la pre--
mière représentation de M. DE POURCEATJGNAC au Palais - Royal, Bossuet prononçait, en l'église des religieuses de Sainte-Marie de Chaillot, l'oraison funèbre de très haute, très excellente et très puissante princesse Henriette-Marie de France, la malheureuse reine d'Angleterre, fille de Henri IV, veuve de Charles Ier, mère de Madame.
Les deuils de cour ne sont pas de longue durée. Dès le mois suivant, on projetait de nouvelles fêtes pour le carnaval, et cette fois encore, Molière tra-vaillait en hâte sur un sujet fourni par le Roi lui-même : « Deux princes rivaux, par une belle ému--
Amants magnifiques. a ii NOTICE lation, régalent, dans la vallée de Tempe, la princesse Eriphile et sa mère de tout ce que l'imagi-nation peut leur fournir de plus galant. » Tel était le thème sur lequel Molière composa, dans le goût de DON S ANCHE D'ARAGON et de la PRINCESSE D'ELIDE, les AMANTS MAGNIFIQUES, divertissement royal représenté pour la première fois au vieux ■ château de Saint-Germain-en-Laye, le Mardi-gras 4 février 1670.
Ce n'est certes pas une des meilleures pièces du Maître; c'est-peut-être la moins connue; c'est, en tout cas, la seule qui ne soit pas restée au répertoire de la Comédie et qui n'ait pas reparu sur l'affiche depuis la mort de Louis XIV.
Mais est-ce bien, comme on l'a écrit, une oeuvre « ennuyeuse et incolore »? Et, sans lui donner plus d'importance que ne lui en accordait Molière lui-mime, qui ne la donna pas à la Ville et la garda manuscrite, ne irouve-t-on pas dans cette pièce héroï-galante, précieux reflet des magnificences de la Cour, des traits, des scènes dignes de lui ? Pourrait-on citer chez un contemporain, autre que Racine, quelque chose d'approchant? C'est la BÉRÉNICE de Molière, qui en eût fait un chef-d'oeuvre, s'il eût eu le loisir de l'écrire dans la langue cfAMPHITRYON.
Toute la partie sentimentale est charmante : il faut plaindre ceux qui n'en goûtent pas la délicatesse et la grâce. Molière ouvre, ici, la voie à Marivaux,
NOTICE m Les FAUSSES CONFIDENCES sont nées des AMANTS MAGNIFIQUES ; Soslrate et Clitidas sont les ancêtres directs de Dorante et de Dubois, et sans Eriphile nous n'aurions pas eu peut-être la délicieuse figure d'Araminthe.
A côté de la princesse, il ne faut pas oublier Arisiione, cette aimable mère, si tendre et si sensée, dont Molière avait dû rencontrer l'original à la Cour. Et l'amoureux Sostrate, est-ce une figure de fantaisie que cet « honnête homme » de mérite mo-deste, dont l'esquisse, reprise et appropriée au mi-lieu, servira bientôt au portrait de Cliiandre : « C'est un homme qui me revient, un homme fait comme je veux que les hommes soient faits, ne pre-nant point de manières bruyantes et des ions de voix assommants, sage et posé en toutes choses, ne par-lant jamais que bien à propos, point prompt à décider, point du tout exagérateur incommode; et, quelques beaux vers que nos poètes lui aient récités, je ne lui ai jamais ouï dire : Voilà qui est plus beau que tout ce qu'a jamais fait Homère! »
De tels coups de pinceau signent un portrait, et l'on voudrait savoir le nom du modèle, qui était alors dans toutes les bouches. Car la pièce devait four-miller d'allusions, dont la clef est perdue pour nous.
Si, comme il est probable, Armande Béjari créa le rôle à"Eriphile, et Madeleine celui de la mère, il y eut, pour les spectateurs au fait de leur vie privée, tv NOTICE un piquant sous-enlendu dans ce compliment d'Iphi-crate à Arisiione : «C'est vous qui voulez être mère malgré tout le monde, et, si vous le vouliez, la princesse Eriphile ne serait que votre soeur. »
Avec Molière, la satire ne perd jamais ses droits; elle se glissa même dans cette étude du coeur, et c'est sur l'astrologie que sa verve s'exerça cette fois.
Il n'y avait pas bien longtemps qu'on croyait en-core aux astrologues et qu'on les consultait. On se souvenait des nombreuses prédictions de l'assassinat de Henry IV; c'est parce qu'il était né sous le signe de la Balance que Louis XIII, enfant, avait reçu le surnom de Juste, et au moment de la naissance de Louis XIV, on avait eu soin de tenir un astrologue caché près de la chambre de la Reine. Ces mome-ries, ce charlatanisme ne pouvaient échapper à Mo-lière, qui n'épargnait aucune chimère. Frapper sur Anaxarque, c'était poursuivre encore sa guerre contre les médecins et tous les imposteurs qui exploi-tent l'ignorance superstitieuse et abusent de la crédu-lité humaine.
Les AMANTS MAGNIFIQUES soulèvent un petit pro-blème historique-, qui n'a pas été définitivement ré-solu : Louis XIV a-t-il dansé Neptune et Apollon
NOTICE v dans le ier et dans, le 6e intermède, comme l'an-nonce Je livret du: Divertissement royal, imprimé. par Ballard ?
« On sait, dit Louis Racine', l'impression que firent sur Louis XIV quelques vers de BRITANNICUS. Lorsque Narcisse rapporte à Néron les discours qu'on tient contre lui, il lui fait entendre qu'on raille son ardeur à briller par des talents qui ne doivent point être les talents d'an empereur :
Il excelle à conduire un" char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre..... . « Ces vers frappèrent le jeune monarque, qui avait quelquefois dansé dans les ballets 2; et, quoi-qu'il dansât avec beaucoup de noblesses, il ne vou-lut plus paraître.dans aucun ballet, reconnaissant qu'un Roi ne doit point se donner en spectacle. On trouvera ce que je dis ici confirmé par une des lettres de Boileau. »
En effet, le 7 septembre 1707, Despréaux écrivait ■' 1. Mémoires sur la vie de Jean Racine, p. 797
2. Depuis le Mariage forcé (1664), le Roi avait dansé dansi la Naissance de Vénus (i665), au Ballet dés Muses (1666), au Carnaval, mascarade de 1668, au Ballet de Flore (1669).
. 3. « Louis XIV excellait dans les danses graves, qui con-venaient à la majesté de sa figure et qui ne blessaient pas celle de son rang. » (Voltaire.) vi NOTICE à de Losme de Monchesnay ; « Je vous dirai qu'un grand Prince, qui avait dansé à plusieurs ballets, ayant vu jouer le BRITANNICUS de M. Racine, où la fureur de Néron à monter sur le théâtre est si bien attaquée, il ne dansa plus à aucun ballet, non pas même au temps du carnaval. »
Or, BRITANNICUS fut représenté le i3 décembre 1669, elles AMANTS MAGNIFIQUES, le 4 février sui-vant. On lit cependant,, au livret c?u Divertissement Royal:
« i£r intermède, 2e entrée de ballet, Neptune : LE ROI.
« 6e intermède, 5e entrée, Apollon : LE ROI. »
La Gazette, organe officiel; parle, à la date du 7 février 1670, d' « une danse qui est suivie de celle du dieu Neptune, représenté par le Roi avec cette grâce et cette majesté qui brille dans toutes ses actions » ; et, plus loin, d'Apollon, encore reprê-sente par le Roi. -.'-■'■
Il est vrai que le 14 février, la même Gazette constate que le comte d'Armagnac et le marquis de Villeroi représentent Neptune et Apollon, « en la place du Roi qui n'y danse pas ». C'est ce que dit aussi la lettre de Robinet, du lendemain 1 5 :
Notre auguste Sire
Fait danser et n'y danse point ;
M'étant trompé dessus ce point
.Quand, sur un livre, j'allai mettre
Le contraire en mon autre lettre.
NOTICE vu
Celait sur là foi du livret que Robinet, dans sa lettre du 8, avait dit que le Roi dansait. Mais ce livret, tiré à plus de mille exemplaires ', était im-primé bien avant la fêle, et c'est dans l'intervalle que- le Roi, ayant vu la nouvelle tragédie de Ra-cine, aura renoncé à reparaître sur le théâtre de la Cour.
Mais alors pourquoi l'édition de 1682 a-i-elle conservé cette double indication : « pour le Roy, représentant Neptune (p. 10); pour le Roy, repré-sentant le Soleil » (p. 83) ?
Louis XIV aurait-il réellement dansé à la première représentation, et la Troupe Royale ne serait-elle venue représenter BRITANNICUS que quelques jours après ? Remarquons qu'un intervalle de dix jours sépare la ;re rie la 2e ries AMANTS MAGNIFIQUES, qu'il ne s'agit plus que d'une question d'heures, et, qu'en définitive, Louis Racine et Boileau ont eu raison de dire que le Roi cessa de danser dans les ballets après BRITANNICUS.
Ce.fameux livret, qui en dit trop sur Louis XIV',■ n'en dit pas assez sur Molière et sa vaillante troupe. Il donne, selon l'usage, les noms des moindres chan-teurs et baladins, et ne parle pas de la distribution de la comédie, que nous ne pouvons reconstituer qu'approximativement, de la manière suivante :