SOSTRATE, SUITE
ARISTIONE.
LES mêmes paroles toujours se présentent à
dire ; il faut toujours s'écrier : « Voilà qui est admirable ! il ne se peut rien de plus beau ! cela passe tout ce qu'on a jamais vu ! »
TIMOCLÈS. Y
C'est donner de trop grandes paroles, Madame, à de petites bagatelles.-
ARISTIONE.
Des bagatelles comme celles-là peuvent occuper agréablement les plus sérieuses personnes. En vé-
ACTE III, SCENE I 5o rite, ma fille, vous êtes bien obligée à ces princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins qu'ils prennent pour vous.
ERIPHILE.
J'en ai, Madame, tout le ressentiment qu'il est possible.
ARISTIONE.
Cependant vous les faites longtemps languir sur ce qu'ils attendent dé vous. J'ai promis de ne vous point contraindre; mais leur amour vous presse de vous déclarer, et de ne plus traîner en longueur la récompense de leurs services. J'ai chargé Sos-trate d'apprendre doucement de vous les senti-ments de votre coeur, et je ne sais pas s'il a com-mencé à s'acquitter de cette commission.
ERIPHILE.
Oui, Madame ; mais il me semble 1 que je ne puis assez reculer 'ce choix dont on me presse, et que je ne saurois le faire sans mériter quelque blâme. Je me sens également obligée à.l'amour, aux em-pressements .aux services de.'.ces.deux.princes, et je trouve une espèce d'injustice bien grande à me montrer ingrate, ou vers l'un où vers l'autre, par le refus qu'il m'en faudra faire dans la préférence de son rival.
IPHICRATE
Cela s'appelle, .Madame, un fort honnête com-pliment pour nous refuser tous deux. .-'•■-.■"..-'■
Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous in-quiéter, et ces princes tous deux se sont soumis, il y a longtemps, à la préférence que pourra faire votre inclination.
ERIPHILE.
L'inclination, Madame, est fort sujette à se tromper, et des yeux désintéressés sont beaucoup plus capables de faire un juste choix.
ARISTIONE.
Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer là-dessus, et parmi ces deux princes votre inclination ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais.
ERIPHILE.
Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule, agréez, Madame, un moyen que j'ose proposer.
ARISTIONE.
Quoi, ma fille?
ERIPHILE.
Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l'avez pris pour découvrir le secret de mon coeur, souffrez que je le prenne pour me tirer de l'em-barras où je me trouve.
ARISTIONE.
J'estime tant Sostrate que, soit que vous vouliez vous servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que vous vous en remettiez absolument à sa conduite, je fais, dis-je, tant d'estime de sa vertu et de son jugement que je consens de tout mon coeur à la proposition que vous me faites.
IPHICRATE
C'est-à-dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour à Sostrate?
SOSTRATE
Non, Seigneur, vous n'aurez point de cour à me faire, et, avec tout le respect que je dois aux princesses, je renonce à la gloire où elles veulent m'élever.
ARISTIONE.
D'où vient cela, Sostrate ?
SOSTRATE
J'ai des raisons, Madame, qui ne permettent pas que je reçoive l'honneur que vous me pré-sentez.
IPHICRATE
Craignez-vous, Sostrate, de vous faire un en-nemi?
SOSTRATE
Je craindrois peu, Seigneur, les ennemis que je pourrais me faire en obéissant à mes souveraines.
TIMOCLÈS
Par quelle raison donc refusez-vous d'accepter le pouvoir qu'on vous donne, et de vous acquérir l'amitié d'un prince qui vous devroit tout son bon-heur ?
SOSTRATE
Par la raison que je ne suis pas en état d'accor-der à ce prince ce qu'il souhaiteroit de moi.
IPHICRATE
Quelle pourrait être cette raison ?
SOSTRATE
Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je, Seigneur, quelque intérêt secret qui s'op-pose aux prétentions de votre amour. Peut-être .ai-je un ami qui brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous êtes épris. Peut-être cet ami me fait-il tous les jours confidence de son martyre, qu'il se plaint à moi tous les jours des rigueurs de sa destinée, et regarde l'hymen de la princesse ainsi que l'ar-rêt redoutable qui le doit pousser au tombeau. Et, si cela étoit, Seigneur, seroit-il raisonnable que ce fût de ma main qu'il reçût le coup de sa mort?
IPHICRATE
Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous-même cet ami dont vous prenez les intérêts.
...SOSTRATE
Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux aux personnes qui vous écoutent. Je sais me connoître, Seigneur, et les malheureux comme moi n'ignorent pas jusques où leur fortune leur permet d'aspirer.
ARISTIONE.
Laissons cela ; nous trouverons moyen de ter-miner l'irrésolution de ma fille.
ANAXARQUE
En est-il un meilleur, Madame, pour terminer les choses au contentement de tout le monde, que les lumières que le Ciel peut donner sur ce ma-riage? J'ai commencé, comme je vous ai dit, à jeter pour cela les figures mystérieuses que notre art nous enseigne, et j'espère vous faire voir tan-tôt ce que l'avenir garde à cette union souhaitée. Après cela pourra-t-on balancer encore? La gloire et les prospérités que le Ciel promettra ou à l'un ou à l'autre choix ne seront-elles pas suffisantes pour le déterminer, et celui.qui sera exclus pourra-t-il s'offenser, quand ce sera le Ciel qui décidera cette préférence ?
IPHICRATE
Pour moi, je m'y soumets entièrement, et je déclare que cette voie me semble la plus raison-nable.
TIMOCLÈS
Je suis de même avis, et le Ciel ne sauroit rien faire où je ne souscrive sans répugnance.
Mais, seigneur Anaxarque, voyez:vous si clair dans les destinées, que vous ne vous trompiez jamais ? Et ces prospérités et celte gloire que vous dites que le Ciel nous promet, qui en sera caution, je vous prie ?
ARISTIONE.
Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous quitte point.
ANAXARQUE
Les épreuves, Madame, que tout le monde a vues de l'infaillibilité de mes prédictions sont les cautions suffisantes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce que le Ciel vous marque, vous vous réglerez là-dessus à votre fantaisie, et ce sera à vous à prendre la fortune de l'un ou de l'autre choix.
ERIPHILE.
Le Ciel, Anaxarque, me marquera les deux for-tunes qui m'attendent?
ANAXARQUE
Oui, Madame, les félicités qui vous suivront si vous épousez l'un, et les disgrâces qui vous ac-compagneront si vous épousez l'autre.
ERIPHILE.
Mais, comme il est impossible que je les épouse tous deux, il faut donc qu'on trouvé écrit dans le Ciel non seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit pas arriver.