‹ Les amants magnifiquesChapitre 6 sur 48 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

SOSTRATE, CLITIDAS.

CLITIDAS, [àpari].' IL est attaché à ses pensées.

SOSTRATE, [se croyant seul].

Non, Sostrate, j'e ne vois rien où tu puisses avoir recours, et tes maux sont d'une nature à ne te laisser nulle espérance d'en sortir.

CLITIDAS, [à parf].

Il raisonne tout seul. IO LES AMANTS MAGNIFIQUES

SOSTRATE, [se croyant seul].

Hélas! Y

CLITIDAS, [àparf].

Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose, et ma conjecture se trouvera véritable.

SOSTRATE, [se'croyant seul].

Sur quelles chimères, dis-moi, pourrois-tu bâtir quelque espoir, et que peux-tu envisager que l'af-freuse longueur d'une vie malheureuse, et des en-nuis à ne finir que par la mort ?

CLITIDAS, [à part].

Cette tête-là est plus embarrassée que la mienne.

SOSTRATE, [se croyant seul].

Ah ! mon coeur, ah ! mon coeur, où m'avez-vous jeté?

CLITIDAS.

Serviteur, seigneur Sostrate.

SOSTRATE

Oh vas-tu, Clitidas? Y

CLITIDAS.

Mais vous, plutôt, que::faites-vous ici, et quelle secrète mélancolie, quelle humeur sombre, s'il vous plaît, vous peut retenir dans ces bois, tandis que toupie .monde acouru en foule à la magnifi-- cence de la fête dont l'amour du prince Iphicrate vient de régaler, sur la mer la promenade dés prin-cesses, tandis qu'elles y ont reçu des cadeaux ■ merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu

ACTE I, SCENE I il les rochers et les ondes se parer de divinités pour faire honneur à leurs attraits?

SOSTRATE

Je me figure assez, sans la voir, cette magnifi-cence, et tant de gens, d'ordinaire, s'empressent à porter de la confusion dans ces sortes de fêtes que j'ai cru à propos de ne pas augmenter le nombre des importuns.

CLITIDAS.

Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien, et que vous n'êtes point de trop en quelque lieu que vous soyez. Votre visage est bien venu partout, et il n'a garde d'être de ces visages dis-graciés qui ne sont jamais bien reçus des regards souverains. Vous êtes également bien auprès des deux princesses, et !a mère et !a fille vous font assez connoître l'estime qu'elles font de vous pour n'appréhender pas de fatiguer leurs yeux; et ce n'est pas cette crainte, enfin, qui vous a retenu.

SOSTRATE

J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosité pour ces sortes de choses.

CLITIDAS.

Mon Dieu, quand on n'auroit nulle curiosité pour les choses, on en a toujours pour aller où l'on trouve tout le monde; et, quoi que vous puis-siez dire, on ne demeure point toutseul, pendant une fête, à rêver parmi des arbres, comme vous faites, à moins d'avoir en tête quelque chose qui embarrasse.

SOSTRATE

Que voudrois-tu que j'y pusse avoir?

CLITIDAS.

Ouais! je ne sais d'où cela vient, mais il sent ici l'amour. Ce n'est pas moi. Ah ! par ma foi, c'est vous.

SOSTRATE

Que tu es fou, Clitidas !

CLITIDAS.

Je ne suis point fou. Vous, êtes amoureux, j'ai le nez délicat, et j'ai senti cela d'abord.

SOSTRATE

Sur quoi prends-tu cette pensée? .

CLITIDAS. ,

Sur quoi? Vous seriez bien étonné si je vous disois encore de qui vous êtes amoureux.

SOSTRATE. " '■'■'

Moi? '.

CLITIDAS.'.-Y

Oui. Je: gage, que je vais deviner tout à l'heure celle que vous aimez. J'ai mes secrets aussi bien que notre astrologue, dont la princesse Aristione est.entêtée; et s'il -a la science, de lire dans les astres la fortune des hommes, j'ai celle de.life dans les yeux le nom des personnes qu'on aime. Tenez-vous un peu, et ouvrez les yeux. E, par

ACTE I, SCENE I i3 soi, É;:r, i, ri, Eri; p, h, i, phi, Eriphi ; 1, e, le : Eriphile. Vous êtes amoureux de la princesse Eri-phile.

SOSTRATE

.■..•Ah! Clitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon ; trouble, et tu me frappes d'un coup de foudre.

CLITIDAS.

Vous voyez si je suis savant !

SOSTRATE

Hélas ! si par quelque aventure lu as pu dé-couvrir le secret de mon coeur, je te conjure au moins de ne le révéler à qui que ce soit, et surtout, de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le nom.

CLITIDAS.

Et, sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu connoître depuis un temps la passion que vous voulez tenir secrète, pensez^vous que la prin-cesse Eriphile puisse avoir manqué de lumière pour s'en apercevoir? Lès belles, croyez-moi,sont tou-jours les plus clairvoyantes ;à découvrir les ardeurs. qu'elles causent, et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre, mieux qu'à tout autre, à celles àqui il s'adresse.

SOSTRATE

. Laissons-la, Clitidas, laissons-la voir, si elle peut, dans mes soupirs et mes regards l'amour que ses charmes m'inspirent; mais gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.

CLITIDAS.

Et qu'appréhendez-vous? Est-il possible que ce même Sostrate, qui n'a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois, et dont le bras a si glorieuse-ment contribué à nous défaire de ce déluge de Barbares qui ravageoit la Grèce ; est-il possible, dis-je, qu'un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler à dire seulement qu'il aime?

SOSTRATE

Ah ! Clitidas, je tremble avec raison, et tous les Gaulois du monde ensemble sont bien moins re-doutables que deux beaux yeux pleins de charmes.

CLITIDAS.

Je ne suis pas de cet avis, et je sais bien, pour moi, qu'un seul Gaulois, l'épée à la main, me fe* roit beaucoup plus trembler que cinquante 'beaux yeux ensemble les plus charmants du monde.

Mais, dites-moi un peu, qu'espérez-vous faire?

SOSTRATE

Mourir sans déclarer ma passion.

CLITIDAS.

L'espérance est belle ! Allez, allez, vous vous .. moquez. Un peu de hardiesse réussit toujours aux amants : il n'y a en amour que les honteux qui perdent, et je dirois ma passion à une déesse, moi, si j'en devenois amoureux.

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