‹ Les amants: poésiesChapitre 43 sur 60 · LES COO^'P^G'ÎLO'KS · texte numérisé non relu

LES COO^'P^G'ÎLO'KS

A STéPHANB MALLARMÂ

Quelques arbres encor dans le parc où j*èrrais Faisaient des oasis pleines d*abris secrets Aux nids encor gardés, aux sources encor vives Où les biches broutaient les feuilles sur les rives. Mais plus d^un tronc rameux que Tété surchargea, Par un précoce hiver étreint partout déjà, Maigre et noir, découpait au ciel sa cime nue. Je marchais au hasard^ traversant l'avenue Ou suivant les chemins cachés dans les massifs. J'allais, sous les Tilleuls, sous les Pins, sous les Ifs, En écoutant au loin Tappel des tourterelles, Ou les craquements brefs dans les ramures frêles. Au détour d'un sentier, aux bords frais d'un ruisseau

LES COMPAGNONS

Où tremblaient des cailloux d'argent, sous un berceau

Mêlant le chèvrefeuille avec la vigne folle,

Un être de vapeur couché dans l'herbe molle,

Tout jeune, ressemblait à l'enfant que je fus.

« Puisque je t'ai troublé dans tes songes confus,

« Lève-toi, viens ! lui dis-je, et suis-moi ! » Sans rien dire

Il se leva, vers moi vint avec un sourire.

Et marchant à ma gauche il me suivit. Sur nous

Les branches bruissaient dans un frisson plus doux.

« O Toi, que tel encor je retrouve, j'écoute,

« Parle, enfant, je t'en prie, et chante sur ma route I

« Tout ce qui m'a quitté, tes extases, ta foi,

« Tes désirs, dis-les tous I Ton âme rends-la moi !

« Ombre de ma jeunesse, où donc est ta demeure,

« A présent ? Oh ! dis-le ! Parle avant que je meure ! »

Or, il restait muet. Mais, ô jours oubliés !

Il vous ressuscitait, et vous vous dérouliez

Un par un, me charmant de vos chansons légères,

Et le ciel enfantin de vos mille chimères

Filtrait comme un sourire en mon cœur adouci.

Et longtemps tous les deux nous marchâmes ainsi.

Au pied d'un cèdre mort et couvert de broussailles,

— Vision qui toujours fait frémir mes entrailles —

J'aperçus un vieil homme, assis, voûtant le dos

Comme s'il eût ployé longtemps sous des fardeaux.

En ce fantôme fait de brumes condensées

Ai-je senti peser mes futures pensées ?

Et dans son regard vide ai-je vu sous son front

Le frère du regard que les ans me feront?

Peut-être 1 Et sons vouloir comprendre davantage.

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LES COMPAGNONS

Je m'enfuis ; mais en vain. Cette nouvelle image, Je la revis bientôt à ma droite marchant, Sinistre, à chaque pas près de moi trébuchant, Ouvrant des yeux pareils à des flaques d*eaux mortes. « Eh bien*! De quel abîme inconnu que tu sortes, « Lui dis-je, es-tu muet comme l'autre, vieillard ? « Parle-moi dans le soir, parle dans le brouillard I « Puisque tu viens à moi comme un hideux prophète, « Ombre de ma vieillesse, où repose ta tête ? « Qu'as-tu donc à m'apprendre, et vers quel seuil vas-tu ? « Ton trésor, quel est-il? Sagesse, oubli, vertu, « Gloire ou prière? dis I Q.ue t'a servi de vivre? » Il se taisait aussi, s'acharnant à me suivre Comme l'autre, et sur moi s'accumulaient les ans. Et mon cœur et mes pas se faisaient plus pesants. J'allais. Autour de nous, par le vent détachées, Pendaient en lourds faisceaux les lianes séchées, Et mille souvenirs ignorés, lourdement Se balançaient aussi dans mon cerveau fumant; Et longtemps, très-longtemps, tous les trois nous passâmes, Triple forme d'un être unique avec trois âmes ! Mais ces deux compagnons, chacun de son côté, Me dérobaient mon âme et ma réalité ; Si bien, que vers la nuit, perdu dans les allées De rêves innocents ou funèbres peuplées, Parfois ivre du chant d'un rossignol, parfois Tout entier tressaillant aux bruits secs du vieux bois, •J'avançais comme un spectre inerte, une ombre vaine, Que retient un enfant et qu'un vieillard entraîne !

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