‹ Les amants: poésiesChapitre 58 sur 60 · TULLIA, FABIEN · texte numérisé non relu

TULLIA, FABIEN

TULLIA, rentrant à droite et se reculant un peu en V observant.

Il ne m'a donc pas vue ? Ou bien il me fait montre D'un dédain par trop grand aussi pour ma rencontre I Un peu d'attention du moins me restait dû !

C'est lui ! Mais dans quel rêve à cette heure perdu ?

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iz^k^..

LA RENCONTRE

D'une autre ou bien de moi laquelle en est la cause? Ce n'est certes pas moi qu'il attend, je supposa ! Alors, c'est l'autre ? Eh bien ! il serait trop plaisant Que j'en fusse jalouse et tremblante à présent ! L'aimerais-je aujourd'hui? Non. "

FABIEN

Il se lève et se promène avec agitatioa sans 1*^ voir.

L'atroce folie.

Que ronger des liens où soi-même on se lie, En creusant la rancune amère où Ton se plaît ! Tout est bien mort en elle ! Et c'est l'oubli complet 1 Tandis qu'en moi, malgré ma leçon fière apprise... Ah I comme follement aussi je la méprise I Elle est là-bas j qui rit peut-être à mes dépens. Et s'apprête à me tendre un cruel guet-apens I Allons ! qu'elle me voie ! et que l'orgueil efface Toute émoticHi vile à l'instant sur ma face !

Il va pour sortir k droite. Tullia va au-devant de lui. Ils se croisent. Mouvement de Fabien qui salue avec une froideur affectée, et passe.

C'est elle !

Pas un seul mot!

FABIEN, à part.

TULLIA, à pari, IlapâTi!

FABIEN, à part.

J'ni failli me trahir !

LA REN*CONTRE

TUILIA, âparL

Quoi ! rien? Comment le retenir?

Pardon, Monsieur !

A FABIEN, 5^ retournant.

Madame !

A part.

O lâche ! ma voix trenAIe !

TULLIA

Une femme, une amie> était là, ce me semble?

Je la cherche. ••

FABIEN

Excusez, madame, je nVi vu

Personne ici.

TULLIA

Pourtant, tout à l'heure j'ai cru Vous entendre appeler par quelqu'un ici-môme,

Avec intention,

Pendant que nous causions avec franchise extrêmei Et je croyais...

FABIEN

J'arrive.

k'^'jf .'

ii6

LA RKNCONTRE

TDLLIA.

Et de notre entretien?...

FABIEN

Je n'ai, rassurez-vous^ madame, entendu rien !

TULLIA, à part,

' • Si grande insouciance est-elle fausse ou vraie ?

— Et qui vous dit, monsieur, que si fort je m'ef&aie ? Si ce que nous disions vous est resté secret...

FABIEN

Sur rhonneur !

TULLIA

Je rapprends peut-être avec regret !

Vous m'eussiez crue alors, sans peine, j'en suis sûre.

FABIEN, à part.

O serpent ! qui veut voir le trou de sa morsure ! — Vos secrets sont à vous, madame, gardez-les !

TULLIA

Ah ! si c'était de vous pourtant que je parlais ?

LA RENCONTRE II7

FABIEN

De moi, madame? en vain je cherche, et ma surprise Est égale à l'honneur dont on me favorise !

A part.

Orgueil, plastron menteur, doublé d'horribles clous ! Mais je mourrais, mordant le fer comme les loups, Plutôt que d'avouer ce qu'en moi je surmonte Et nourris chaque jour de torture et de honte ! O sirène!

T u L L I A, les yeux baissés.

J'avais grand tort, assurément.

S'il faut croire sincère un tel étonnement ?

FABIEN

Je n'ai sujet aucun d'avoir recours au masque !

T u L L I A , /^ regardant.

Non, car à votre front l'orgueil luit comme un casque !

FABIEN

Je n'ai rien à défendre !

T u L L I A, doucement, après silence.

Et moi, rien, n'est-ce pas, A regagner d'un cœur si tranquille aux combats?

mmÊm

ii8

LA RENCONTRE

La première je fus d'un peu d'oubli coupable ; Mais de tout souvenir êtes-vous incapable ?

Et vous estimez-vous, en vous-même, si peu, Pour que vous puissiez croire à mon complet adieu? Souvent le repentir de bien près suit la faute, Et fait au fond de nous une place plus haute A l'absent, dont Timage où palpite une voix Sur le rêve trahi flotte comme un pavois!

L'amant qu'on a quitté, c'est celui que l'on pleure Le plus, peut-être 1 Ici, disais-je tout à l'heure t

FABIEN

Paurais lieu d'en avoir vraiment quelque fierté !

TULLIA

Ainsi, je vois par vous mon regret insulté ?

Ah ! que saurions-nous donc absoudre^ si la bouche Qui fait un tel aveu n'a plus rien qui nous touche ? Et qu'avions-nous aimé jadis, si nous gardons Au& remords confessés nos regards sans pardons ?

FABIEN

Mon incrédulité peut-elle être une offense ?

Mais j'ai bien quelque droit de m'étonner, je pense, D'on ne sait quel regret qui depuis six grands mois S'éveille étrangement, pour la première fois.

^99Cf,

LA RENCONTRE XI9

TU LU A, douloarmsemenL

Ah ! l'abîme est profond qui toujours nous sépare ! Homme ou femme, ici-bas, chacun garde en avare Un secret pour lui seul enfoui dans son cœur, Et comme un bouclier porte un masque moqueur ! Pour nous enorgueillir d'ironiques conquêtes Nous nous mentons partout, séducteurs et coquettes, Mais leur mépris pour nous vaut le nôtre pour eux, Et la peur de l'amour fait les froids amoureux I Q.ui sait ? Peut-être un jour deux âmes fraternelles. Jalouses des trésors accumulés en elles, S'unirent par hasard en de courtes amours.

Et n'avaient qu'à s'ouvrir pour se fondre toujours ! Un jour, deux êtres faits peut-être l'un pour l'autre, Du même dieu chacun mystérieux apôtre, Ont feint de se trouver, sans jamais laisser voir Qii'ils s'en vont par le monde abritant même espoir ! Oui, Tamant dont un jour le souvenir s'envole. Qu'un caprice appelait, et que l'on crut frivole, Peut-être était aussi, sans le dire, embaumé D'un amour orgueilleux, solitaire et fermé!

FABIEN, j^ contraignant.

Serait-ce à mon profit ce beau discours ?

TULLIA

Peut-être !

On se lasse et Ton part, sans s'être fait connaître!

LA RENCONTRE

FABIEN, railleur.

Et souvent, à celui que l'on avait quitté L'on revient par dépit, ou curiosité ?

TULLIA

Pour quelqu'un qui n'a pas perdu toute noblesse...

FABIEN

Un oubli trop facile est un affront qui blesse 1

Si peu que vous aimiez, c'est d'un mépris trop grand

Que de vous voir partir d'un œil indifférent !

Votre beauté, du moins, veut un dernier hommage !

Et l'amant qui s'en va sans regret vous outrage !

TULLIA

Celui qui rit ainsi de son propre abandon

N'eut pas même un reproche, et n'a pas un pardon,

Indigne d'un remords, était de nous indigne,

Et mérita l'arrêt qu'on regrette, et qu'il signe !

Le premier il mentait alors à nos genoux,

Et si nous trahissons, il fut traître avant nous !

FABIEN, très-amer,

AUez ! riez aussi, pour être longtemps belle I

Ce qu'il fut, ce passé, qu'un hasard vous rappelle.

LA RENCONTRE Ul

Au peu qu'il en coûta pour briser autrefois

Ses chaînes, vous avez mesuré tout son poids !

Avons-nous cru jamais à nos propres paroles ?

Aux encensoirs voués à d'uniques idoles ?

Aux pas toujours unis dans les mêmes chemins ?

Aux magiques rameaux toujours verts dans les mains?

Aux éclairs éternels? aux urnes jamais vides?

Non ! qui crut aux serments seul peut croire aux perfides ?

Ce souvenir, madame, est affreusement loin !

J'ai beau fouiller au fond du plus obscur recoin

De mon âme, vraiment, je n'ai pas de rancune !

Je suis sans plainte, étant sans jalousie aucune !

Le beau rôve perdu I Vous en vouloir ! Pourquoi?

Quitté? Le grand malheur ! mais n'est-ce pas la loi?

Non ! madame^ cela n'a rien qui m'assombrisse l

C'est l'histoire ordinaire^ et c'était le caprice

Qui se raillait lui-même en se sentant banal,

Qu'un bal avait fait naître, et qui meurt dans un bail

Pour cela qu'avant moi se lasse une maîtresse,

Moi^ sentir ma pensée ou mon âme en détresse ?

Non ! c'est la vieille histoire et le vieux dénoûment,

Vieux, autant que les mots si doux et le serment

Qui dans tous les baisers voltigent sur les fièvres,

Vieux, comme les aveux, les regards et les lèvres^

Vieux, autant que l'amour, ce mensonge ! aussi vieux

Que l'éternel ennui qui nous tombe des cieux !

TULLiA, à part.

Il raille ; et cependant il parle sous l'étreinte D'un mal profond!

LA RENCONTRE

FABIEN

Non, non. Riez ! Je suis sans crainte, Q.uand vous me révélez vos regrets et vos pleurs !

{leurs?] D'où viendraient vos remords? d'où naîtraient mes dou- De quel rêve trahi me parlez-vous? Quel crime A donc soudain creusé sous ma vie un abime^ Et réclame si tard son pardon?

TULLIA

Et d*où vient L'amertume qu'en vain votre fierté contient?

Je ne la sens que trop saigner, votre blessure !

FABIEN, se redressant.

Je ne suis nullement blessé, je vous assure ! Il n'est point d'amertume en ce que je vous dis ! Nous avons échangé bien des serments jadis, Mais de ceux que chacun en soi-même renie I Ce fut l'amour tranquille en sa double ironie, L'aventure ordinaire au terme si prévu, L'union où chacun s'estime heureux, pourvu Qu'il sente son cœur libre et fragile sa chaîne, Et rêve sans pâlir la rupture prochaine I On ne rompt même pas ce lien passager; On le laisse tomber un jour, sans y songer ;

LA RENCONTRE

Et Tâmour de la femme aisément se rattache

A plus menteuse voix, à plus fine moustache I

Sitôt Tennui venu, vient le nouvel amant I

Que vous reprocherais-je ? Avez- vous seulement,

Par un égard vulgaire, essayé d'un mensonge ?

Pas même une heure! Et moi j*en souris quand j*y songe,

Car celui-là mérite à mon sens le mépris,

Qui d'un espoir brisé ramasse les débris !

TULLIA

Amèrement aussi ce soir je vous écoute !

Et je sais mesurer à Teffort qu'il en coûte Pour nier aujourd'hui sa richesse, un passé Trop méconnu de moi, faussement méprisé Par vous !

FABIEN

Cest me montrer une foi légitime Dans le haut prix auquel une femme s'estime 1 Et je vous félicite, en toute humilité.

Pour votre clairvoyance, ou votre vanité.

TULLIA

Vanité bien étrange alors, qui tout entière Vient s'offrir elle-même à l'ironie altière!

FABIEN

Comme une amorce, où luit clairement l'hameçon !

LA RENCONTRE

TULLIA

Non, Fabien ! comme un gage et comme une rançon !

FABIEN

Gage ? De quel espoir ? Rançon ? De quel reproche ?

TULLIA

Est-ce donc à plaisir qu'un cœur se fait de roche ?

FABIEN

Est-ce donc sans raison qu'un cœur froid reprend feu 2

TULLIA

Pour vous la raillerie est-elle un si doux jeu ?

FABIEN

Pour vous, la fourberie est-elle si charmante ?

TULLIA

Ah ! c'en est trop î — Pourquoi voulez- vous que je mente?

FABIEN

Mais que voulez-vous donc me faire croire ? Et vous. Q,ue croyez-vous vous-même, enfin ?

LA RENCONTRE

TULLIA

C'est qu'entre nous Tout n'est pas mort, peut-être, et que tout peut revivre î Je veux que vous croyiez au remords qui me livre Pour m'en purifier soumise à vos mépris !

Ce que vous me cachez. Fabien, je l'ai compris Au soin que vous prenez d'en comprimer la plainte I Ce que je sais, ami, c'est que je suis sans feinte! Que je lis dans vos yeux comme en votre pâleur ? Et que, transfigurée en sondant ta douleur, Je mérite un pardon qui sera mon baptême !

Mieux, et plus qu'autrefois, Fabien, crois que je t'aime !

FABIEN, passionnément.

TuUia, dis-tu vrai?

TULLIA, de même.

Vois si mes yeux sont faux !

FABIEN, àpart.

O femme 1 6 souvenir plus tranchant qu'une faulx ! Qp'elle est belle pourtant I

Haut.

Oh ! ne sois pas si belle !

TULLIA

Oui I belle, je le sens, d'une beauté nouvelle !

a/Jlf^^.

126 LA RENCONTRE

FABIEN

Tous les parfums des bois sortent de ses cheveux !

La prenant dans ses bras et l'asseyant sur un banc

Eh bien, apprends-le donc de moi, si tu le veux! En vain depuis six mois je te fuis ; ton image Me précède partout, m'attire davantage !

Oui, tu Tas deviné, je raillais en effet !

L'orgueil ment ! compagnon sanguinaire qui fait Du mal qu'on veut guérir l'incurable supplice ! On l'appelle vengeur ! Et ce n'est qu'un complice ! Quand tu te détournas de nos frêles amours, Je partis, l'appelant en vain à mon secours ; Mais sans cesse à travers mes révoltes vaincues, M'abreuvant au poison de sos pointes aiguës ! Si je me suis roidi tout à coup ce jour-là, C'est qu'en moi tout un ciel inconnu s'écroula! Et lorsque autour de moi je serrais ma cuirasse, Le souvenir fouillait avec sa dent vorace Sous les débris vivants de tous les bonheurs morts ; Et l'enchanteur maudit les changeait en trésors , Et je sentais partout s'enfoncer les racines De rêves grandissants faits d'espoirs en ruines ! Oui, plus je me faisais du mépris un devoir, Plus j'espérais, et plus je voulais te revoir ! Et je venais ici, pâle, t' aimant encore D'un amour étouffé d'autant plus qu'il dévore, D'un amour éveillé par son propre linceul.

Et qui, brûlant trop tard, croyait brûler tout seul I

Tombaitt à ses genoux.

LA RENCONTRE

Et de loin, te cherchant sous une ombre qui cache. Je me faisais plus fier afin d'être plus lâche !

TU L LIA, avec enthousiasme.

Ah ! sois fier cette fois, mais d*être aimé, Fabien I

FABIEN, se rélevani.

Et je t'ai vue F Alors veux-tu savoir combien

Mon cœur, plein du remords de son propre courage,

A tressailli de joie, en se gonflant de rage ?

Montrant d'un geste le fond du daèltre.

TULLIA

Nous partirons bien loin ! Cet homme, je le hais! Je ne Tai point aimé, mon Fabien I Et jamais Je n'y penserai plus !

FABIEN, à part.

Moi, toujours!

TULLIA

Où tu voudras, demain, partons !

Je le jure !

FABIEN, à part.

Qjielle torture t

"'yj^.

123 LA RENCONTRE

TULLIA

Va ! nous nous aimerons d*un amour jamais las !

FABIEN

Nous aimer !

Il se recule. — A part ,

Insensés ! Entre nous deux, hélas I Se dresse un souvenir que vainement je raille ! Entre nous deux je sens s'épaissir la muraille Où debout sur Toubli l'orgueil veillait, gardien Des glaces de son cœur et des brasiers du mien ! Élans tardifs ! Derrière un rempart tutélaire, Lâches élans ! dormez ! Sans plainte et sans colère, Redresse-toi sur eux, fierté dont je m'armais 1 Rien ne peut plus renaître entre nous désormais !

Se rapprochant de TuUia, qui Ta suivi des yeux avec angoisse,

et qui va à lui.

Ainsi donc, vous croyez, lorsqu'un vain souffle emporte

En l'effeuillant, un jour, la rose à moitié morte,

Que rouge et chaque jour encor s'élargissant,

Elle peut refleurir sur sa racine en sang ?

Vous croyez qu'un éclair en s'éteignant dans l'âme

Peut y faire surgir un paradis en flamme ?

Vous croyez qu'un refrain arrêté brusquement

Peut nous suivre la nuit comme un rugissement

Q.ui dans un noir ravin rebondit d'angle en angle ?

Qji'ôn peut faire un vautour d'un oiseau qu'on étrangle ?

LA RENCONTRE 129

Et d'un caprice un soir pour un autre oublié, Un amour immortel, ardent, fier et souille ?

Dites, le crovez-vous ?

TU L LIA, écrasée.

Oh ! Fabien !

FABIEN, avec emportement.

Alors, dites Lequel sait plus aimer ses souffrances maudites. Des deux tyrans qu'on nomme orgueil et lâcheté? Dis-le, toi, femme, amour, perfidie et beauté ?

TULLiA, suppliante.

Grâce pour ton supplice, ô Fabien ! je t'adore ! Et l'occident de pourpre est l'envers d'une aurore Immense! Crois en moi, Fabien ! et pour toujours!

FABIEN, amer.

Oui, tu sais oublier, toi, femme ! Toi tu cours Sans qu'un baiser te laisse à toi sa cicatrice. Comme à celui d'hier, à ton nouveau caprice !

TULLIA

N'appelle pas ainsi mon amour d'aujourd'hui !

FABIEN

Que sais-tu de l'amour ? Ne parle pas de lui !

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