LA FEMME DE MARBRE
A J/me BuUtau.
LA FKMME DE MAUniU-
Je jure qu'en rencontranl GiulieKa del ftocco, je ne pensais çuère k la voir nue.
C'était par un assez hol après-midi d'été, bien que la pureté et la transparence de l'air ne fussent point parfaites comme à certains jours où leur beauté est presque divine. Pa« ' de nuaces au ciel, mais une vapeur sèchr qui en troublait la lumière. La chaleur, sans être orageuse, était pesante. Aussi, après avoir cheminé assez lonsrteraps hors de la ville, je me sentis faliçué.
Je continuais pourtant à marcher. Le terrain montait en pente brusque. Malc^ré ma lasrsitude, je me résolus à nra^ner la traverse qui mène aux hautes fermes de Rocco, d'où
Ton voit un vaste espace de contrée et les méandres marécag-eux du Motterone. Il y a là un bois de pins. L'air y est plus salubre que dans la basse campagne, et je pensais à m'étenclre jusqu'au soir àl'ombredes arbres pour ne revenir à la ville que par les routes rafraîchies et déjà ténébreuses. Je trouverais bien aux fermes de quoi souper^ une jatte de lait, des olives et une grappe de raisin.
Pour raccourcir mon chemin je devais prendre par la vigne du vieux Bernardo. Je comptais plus de cinq ans, passés sans avoir revu le bonhomme ; durant ces cinq années, l'ardeur du travail m'avait tenu enfermé dans ma maison. Tout avait succombé à cet attrait soudain, mon goût du plaisir aussi bien que mes habitudes de paresse et même ma gourmandise. Moi, jadis si friand de mets et de fruits, je ne m'étais pas une fois assis à une table. Un morceau de pain mangé debout, un verre de vin bu à la hâte, formaient toute ma nourriture. Et dire qu'auparavant je guet-
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jais la venue du vieux Bernardo, pour le voir arriver avec son âne et déboucher du coin de la Place aux Herbes !
Il levait son gros bâton d'épine sur la croupe ^rise du baudet, dont les sabots secs piétinaient les dalles plates. J'entendais rire, entre les paniers où il l'installait pour l'amener avec lui au marché, la petite Giulietta. La fillette portait en ses mains des caïeux d'iris cueilhs au bord du Motterone, et elle se retournait aux jurons de son grand-père et aux pétarades de l'âne. Bernardo m'apportait ainsi des fruits et des légumes, et réservait pour moi les plus beaux parmi ceux qu'il allait vendre ensuite sur la Place.
Le vieillard, qui était arrogant et sentencieux, se montrait fier de mon attention, mais, du jour où je cessai de m'occuper du pas de Tâne et de venir choisir au panier ce qui était à ma convenance, il fut blessé dans son orgueil maraîcher et, peu à peu, cessa, de luimême, son office. Je ne le vis donc plus, et
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j'aurais pu ne jamais le revoir, car il était vieux et les années, à son âge, sont pesantes et fourbes.
Celles que je passai, comme je l'ai dit, retiré en ma maison, me furent, grâce à Dieu, singulièrement fructueuses. Si le champ du vieux Bernardo porta, durant cet intervalle, de belles récolles terrestres, la mienne aussi, pour être d'un autre grain, n*en fut pas moins précieuse, car il faut que vous sachiez qu'en ces cinq ans je devins, d'apprenti, maître en mon art.
Je ressentis, pour être vrai, à cette promptitude et à ce succès une grande joie et une grande peur. Il fallait maintenant me rendre digne d'une pareille faveur et la justifier à mes propres yeux par l'usage que j'en pourrais faire, carie plus sérieux devoir de l'homme n'est point celui où on l'oblige, mais bien celui qu'il s'impose.
Dès lors, l'agitation incertaine de mes pensées me rendit étroite ma demeure. Je cou-
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rus la ville, inquiet et exalté; je sortais dans la campagne et je gagnais quelque endroit isolé, tantôt sur les bords du Motterone, tantôt sur la montagne. J'en gravissais les pentes et je m'asseyais sur un rocher, à moins que, couché sur la berge, j'écoutasse couler l'eau jaune et limoneuse du fleuve ou frissonner, à leurs tiges humides, les feuilles sèches des roseaux. Le silence des pierres et les murmures de Tonde entretinrent tour à tour ma méditation solitaire.
C'était un hasard que je ne fusse pas, jusqu'au jour dont je vous parle, retourné à la ferme de Rocco ni à son bois de pins. J'y venais souvent autrefois. Il était rempli de ramiers et j'aimais les abattre à coups d'arbalète. Je me montrais fort adroit à ce tir. Mes traits ne manquaient guère le but visé ; mais depuis longtemps j'avais renoncé à ce vain jeu. Ce n'était pas l'œil au guet et les mains alertes que je venais aujourd'hui m'asseoir anxieusement auprès des troncs rouges.
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Je voulais m'y élendre, les oreilles closes et les paupières fermées, el y endormir pour une heure le Irouble de mon esprit.
J'étais arrivé à la vigne de Bernardo. Elle s'étagcail en terrasses. Le raisin mûr pendait à ses arceaux. Je goûtai un grain d'une grappe. Je ne trouvai aucun plaisir à sa fadeur chaude et liquoreuse el je recrachai la peau trop sucrée. Quelqu'un riait derrière moi. Je me retournai.
Une jeune fille était debout devant une grande corlieiile pleine de raisins. Le bras haut tendu vers une grappe, elle me sembla svelteet forte à la fois. La beauté de son corps apparaissait sous une robe et une chemisette de toile commune.
Do[)uis l'enfance, je me montrais attentif à la forme des êtres et des choses, jusqu'à demeurer de longues heures à contempler les figures qu'ébauchent les nuages, celles que dessinent les veines des cailloux, celles»
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qu'indiquent les nœuds des écorces. J'y distinguais tout ce qu'on devine d'indislincl et de mystérieux dans ce qu'on regarde longtemps. J'aimais la vue des paysages; les animaux m'intéressaient. A la chasse, tout en les poursuivant, j'admirais l»;ur course ou leur vol.
Ce fut ainsi qu'à voir vivie je vécus. Je fis la guerre et l'amour. La façon dont se croisent les épées et se joiirnent les bouches me passionna également. Lu jour, ma maîtresse m'embrassa a>ec un geste si charmant que je voulus en fixer le souvenir ailleurs qu'en ma mémoire. Celle des hommes est si incertaine que même les images qui l'ont le plus délicieusement émue y sont brèves et fugitives. C'est de l'expérience de cette fragilité que sont nés les arts, et du désir de rendre durable par eux ce qui, sans leur aide, n'est que passager. Je voulus imiter ce que d'autres savent faire si bien. J'ignorais, hélas ! le divin artifice. Mon papier ne porta que des
signes informes et ne reùnl que des formes
'"Tme fallait tout apprendre. J'appris. Vingt fois je fus sur le point de renoncer. Je
^.afharnai. Cinq années passèrent, au bou desquelles je sus ^^^^X" ^ to,:!
:Tjsrremrr::rpiusqu.ei.oi.
s r ce que je voulais éterniser. J'ava,s résolu qLce'fùJ un corps de femme, en souventr
de celle dont le baiser m'ava>t ouvert les
yeux...
Cependant la vendangeuse avait achevé de cueilL la grappe quelle tàta.t; elle l sur les autres dans la corbetlle. Elle ne naît dIus et me regardait.
^\ II, sont trop chauds, Seigneur pou vous désaltérer, me dit-elle d'une voix douce et „rave ; ils ne redeviendront bons qu au frais Mais si Votre Seigneurie a soit, qu'elle da,-
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gne venir avec moi jusqu'à la ferme. Notre puits est froid et mon grand-père sera bien aise de revoir Votre Seigneurie, si elle n'a pas oublié le vieux Bernardo.
Et elle se remit à rire. Il me semblait la reconnaître.
— Mais alors, lui dis-je, tu es donc la petite Giulietta qui m'apportait sur l'âne des olives, des melons et des iris ! On t'asseyait entre les paniers. Comme tu es grande et belle maintenant I
— Oui, répondit-elle en rougissant, je suis Giulietta, la petite-fille du rieux Bernardo, et j'ai grandi.
Elle souleva la corbeille. L'osier ploya en gémissant sous la charge des grappes, mais elle saisit les anses de ses mains robustes et posa le fardeau sur son épaule. Tout son corps se roidit pour supporter le poids. Je voyais la hanche tendre l'étoffe. Elle se mit à marcher devant moi.
Je la suivais. Ses cheveux relevés sur sa
nuque y tordaient leur natte puissante. Elle allait d'un pas sûr et égal. Ses reins solides se cambraient. L'étoffe rugueuse de sa robe semblait de la pierre souple, et elle y paraissait sculptée en lignes nobles et fortes. La chair de ses bras et de son cou nus, de leur marbre tiède, achevaient en elle la statue. Gomme elle avait chaud, une plaque de sueur mouillait sa chemise entre les deux épaules.
La ferme était un bâtiment carré, au milieu d'une cour caillouteuse. Un chien jappa à notre approche; un bœuf beugla dans l'étable. Des moutons bêlaient plaintivement dans la bergerie. Le vieux Bernardo parut sur le seuil de la porte.
Il n'avait guère changé depuis ces cinq années, sauf que sa longue barbe blanche poussait plus longue et plus blanche. J'admirai ses mains; elles étaient larges et terreuses. Le vieillard tout entier ressemblait à un arbre debout. Ses cheveux frisaient sur son front comme une mousse sèche, et sa barbe pendait
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comme une herbe fibreuse. Ses pieds nus tenaient au sol comme des souches. L'écorce rude de son visage montrait la fente de la bouche et le nœud du nez. Les yeux vifs imitaient deux gouttes de pluie, et les oreilles rappelaient ces champignons cartilagineux qui croissent au bas des vieux troncs. Il avait l'air sylvestre et végétal.
Il m'accueillit bien, mais avec quelque gravité. Peut-être était-il mécontent de me voir revenir ainsi avec Giulietla et craignait il, de ma part, une de ces entreprises galantes dont les seigneurs ne se privent pas avec les belles paysannes. Giulietta, sans mot dire, avait posé sur la table une fiasque clissée et une cruche d'eau fraîche près d'un plat d'olives noires, puis elle disparut brusquement. Nous restâmes seuls. Bernardo se taisait et me regardait en mordillant sa longue barbe. Le silence dura assez longtemps.
— Tu la trouves belle, notre Giulietta I me dit-il tout à coup en me versant à boire.
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Je ne répondis rien. II reprit :
— Elle est belle, n'est-ce pas?
Il s'arrêta encore, puis, posant ses deux coudes sur la table, il ajouta, quand j'eus replacé mon verre devant moi :
— Pourquoi ne fais-tu pas son portrait sur je bois ou dans la pierre?
Sa langue s'était déliée comme lorsqu'il vantait jadis longuement le mérite de quelque fruit qu'il me tendait de sa grosse main, pardessus l'échiné pelée de son âne.
— Les deux seigneurs de Corcorone, tes amis, me parlaient souvent de toi, durant les temps où Ton ne te voyait plus. Tu sais, les deux Corcorone ! Ce sont de bons seigneurs . J'ai fait la guerre jadis avec leur aïeul, aussi me saluent-ils et m'abordent-ils familièrement. Ce sont de bons seigneurs. Le grand est souple comme l'arc et le petit vif comme la flèche. Ils m'ont appris que tu devenais savant à peindre et à tailler des images, que tu pourrais, si tu voulais, refaire un tableau d'autel
LES AMANTS SINGULIERS sS
comme celui qui a brûlé lors de l'incendie de Santa Chiara et réparer aux portes de San Michèle les apôtres à qui les mauvais jours ont cassé le nez ou les bras. Giulietta est belle et sage et j'aimerais la voir sous les traits d'une sainte. Sa figure serait toujours parmi les prières, les cierges et l'encens. Cela lui porterait bonheur et lui communiquerait de la sagesse et de la piété .
— Hélas! répondis-je, tu te trompes, Bernardo. Je ne taille et ne peins point d'images sacrées, et j'en laisse la tâche à de plus habiles et à de plus pieux. Pour moi, je me borne à représenter exactement l'aspect des choses et plus particulièrement le corps et le visage des hommes.
Il passa la main dans sa barbe.
— Les Corcorone t'ont mal renseigné, Bernardo.
— J'ai vu déterrer d'anciennes statues, dit tout bas et comme à lui-même le vieillard. Elles gisaient en terre depuis des centaines
■a'\ les amants singuliers
d'années. Elles n'avaient ni robes ni coiffures; elles étaient toutes nues. Personne pourtant n'en riait, et on les entourait avec respect. Je crois que c'était parce qu'on les trouvait belles.
Et il continua plus bas encore :
— J'ai vu ouvrir des sépultures et briser des cercueils d'airain. Ils contenaient des squelettes vêtus de drap d'or. Tout le monde se bouchait le nez, et quelques-uns poussèrent du pied ces ossements. C'était au temps des g-uerres, quand nous prîmes Guescia et qu'on pilla le tombeau des ducs...
Et le vieux Bernardo me raconta plusieurs faits d'armes de sa jeunesse, alors qu'il suivait l'étendard du grand Gorcorone. J'avais achevé la fiasque et les olives. Le vieillard m'accompagna jusqu'à la porte :
— Excuse-moi de ne point aller plus loin, mes jambes sont lourdes.
Je me trouvai seul. Je me dirigeai vers le bois de pins. Quand j'y entrai, les ramiers
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inquiets cessèrent de roucouler. Quelquesuns s'envolèrent avec un grand bruit d'ailes. Une pomme écailleuse tomba à mes pieds.
Non, vraiment, je l'ai déjà dit et je le répète encore, lorsque je rencontrai Giulielta dans la vigne, je n'eus aucune pensée de la voir nue, et j'ajoute qu'en la voyant telle en sa chair je n'eus dans la mienne aucun désir.
Elle revenait chez moi, chaque matin, à la même heure qu'elle y était venue la première fois. Ce fut le surlendemain de ma visite au vieux Bernardo que je la vis entrer dans la salle où je travaillais. Je crus qu'elle me rapportait quelque objet perdu. J'attendais qu'elle parlât, et je la considérais en souriant.
Sans rien dire, elle commença à se dévêtir. Elle agissait comme si elle ac^:omphssait un
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ordre. Quand elle fut nue, elle me regarda au visage et se tint immobile.
Je restai de longs joure en face de sa beauté. Ma porte fut close à tous. Il vint des marchands de marbre et des vendeurs de terres colorées : c'étaient mes visiteurs les plus habituels. Les deux seigneurs de Corcorone demandèrent aussi à me voir, et repartirent fort étonnés de s'être présentés en vain.
D'ordinaire, ils entraient chez moi à leur gré. Au temps de ma plus sévère réclusion, ils pénétraient dans ma solitude. Je les aimais. Nos pères s'étaient connus et avaient toujours suivi les mêmes factions. Nous aussi, dans notre jeunesse, avions tiré l'épée pour les mêmes causes, et notre sang avait coulé aux mêmes batailles.
Les deux cousins, car ils étaient nés des deux fils du grand Corcorone sous qui Bernardo avait servi, se ressemblaient peu, mais une étroite amitié lès liait mieux que la parenté ou que n'eussent fait des rapports
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apparents d'aspect ou de visage. L'un était grand, l'autre petit. Très beaux tous deux. Ils habitaient deux palais voisins et tout était commun entre eux, jusqu'aux femmes que, plus d'une fois, ils se partagèrent fraternellement. L'un obtenait d'elles plutôt de l'amour, l'autre tirait d'elles plutôt de la volupté. Alberto de Corcorone, qui était petit, se montrait violent et sensuel; Gonrado de Corcorone, qui était grand, paraissait doux et rêveur. Alberto traitait ses maîtresses avec passion; Gonrado, avec tendresse : aussi celles de Gonrado oubliaient-elles assez vite qu'il les avait aimées, tandis que celles d'Alberto se souvenaient longtemps de leur amour.
Ils étaient mes amis et j'avais plaisir à leur compagnie. Je travaillais librement en leur présence. Ils s'intéressaient à mes efforts. Ils se tenaient debout devant moi, Gonrado, la main sur l'épaule d'Alberto, Alberto, le bras passé à la taille de Gonrado, car ils étaient
de hauteur inégale, comme de tempéraments différents. Ils portaient un costume simple et riche à la fois, et chacun une dague au côté. Celle d'Alberto, avait, au pommeau, un gros rubis, que remplaçait à celle de Conrado une perle longue.
Il me fallut pourtant me priver de voir mes Corcorone, car Giulietta m'occupait tout entier, les mains et la pensée. Je leur écrivis donc pour leur dire la nécessité de ma solitude et que, ma tâche terminée, je leur en ferais savoir la fin.
J'avais étudié passionnément le corps admirable que Giulietta, immobile et silencieuse, dressait chaque jour devant mes yeux. Je l'avais tour à tour dessiné, peint et modelé pour en apprendre la proportion, la structure et les lignes. Il ne me restait plus qu'à le tailler au marbre.
J'en fis venir un bloc pur et magnifique; il était légèrement rosé, comme une chair solide qu'on pouvait entamer sans qu'elle
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saignât. Giulietta pourtant tressaillait à chaque coup de ciseau comme si ce fût son corps que j'atteignisse dans la pierre et comme si une sympathie secrète unissait sa chair vivante à la matière que sa forme animait peu à peu.
Cependant je travaillais avec ardeur et joie. La statue s'ébauchait dans le bloc dégrosis. La figure naissait lentement. Je hâtais sa mystérieuse délivrance. Je la dépeçais de son écorce rugueuse. Enfin, le marbre vécut.
Giulietta, anxieuse, ne me quittait pas des yeux. Elle assistait silencieusement à cette naissance d'elle-même. Une semaine se passa encore, et ce fut le vendredi de la suivante, au crépuscule, que je laissai tomber le marteau. Mon œuvre était finie, la statue se dressait toute blanche dans la lumière adoucie.
Un léger bruit me fît tourner la tête.
Giulietta s'avançait à pas lents vers la statue. Elle enlaça tendrement le marbre, qui sembla lui rendre sa caresse, et posa ses
lèvres éphémères sur les lèvres éternelles. Leurs deux sourires se touchèrent. Après cet adieu, Giulietla reprit ses habits. Au moment où elle se dirij^eait vers la porte, la porte s'ouvrit et les deux Corcorone se montrèrent sur le seuil. Je les avais fait prévenir la veille qu'ils me vinssent voir ce jour-là. Ils s'écartèrent pour laisser passer Giulietta. Elle passa entre eux.
— C'est la petite-fille du vieux Bernardo, leur dis-je; c'est de son corps que j'ai fait la statue.
J'avais pris entre mes doigts une pincée de poussière de marbre. La poudre brillante filtrait comme d'un sablier improvisé, sans que je me doutasse que sa fuite marquât le passage d'une heure solennelle.
Je ressentais une grande fatigue. Mon tra-
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vail avait épuise mes forces et je tâchais de les réparer par le sommeil et la nourriture; je dormais et je raang-eais abondamment. Jamais les viandes ne me parurent plus substantielles et les fruits plus délicieux. Je pensais à ceux que m'apportait autrefois sur son âne le vieux Bernardo. En était-il un qui valût le beau fruit charnel du corps admirable de Giulietla?
Je ne l'avais pas revue, non plus que les Corcorone. Mon existence solitaire avait éloigné de moi mes autres amis. Je vivais donc sans nouvelles du dehors. J'ignorais ce qui se passait derrière le mur de mon jardin. Parfois un ramier traversait le ciel. Je voyais son ombre mobile dans Teau du bassin et je songeais au bois de pins, à la ferme de Rocco, à Bernardo et à Giulietta.
Déjà depuis longtemps je voulais porter à la jeune fille quelque présent, en reconnaissance de son aide et de son assiduité. J'allai donc chez le joaillier. J'y choisis une bague
et des boucles de corail. C'était bien peu de chose auprès des pierres que l'artisan était en train de sertir. Il me montra un coHier de rubis et un collier de perles. Chacun avait été commandé par Tun des seigneurs de Gorcorone.
Quelques jours après, je partis pour la ferme de Bernardo. Je quittai les berges plates du Molterone, je gravis le chemin rude, cl je coupai par la vigne. Arrivé à la ferme, je trouvai les portes fermées. L'étable seule était ouverte, mais vide. La maison semblait abandonnée.
J'appelai; personne ne répondit. Où pouvaient bien être Bernardo et Giulietta? Je pris le parti de monter au bois de pins. Aucun oiseau dans les branches; pas un souffle dans les cimes. Les résines cristallisées coulaient le long des troncs rougeâtres. Les aiguilles feutraient le sol ; en entrant là, les pas perdaient leur bruit.
Je m'assis. Un enfant parut. Il ramassait
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des pommes de pin dont il remplissait un grand sac de filet qu'il portait sur l'épaule. Le garçon pouvait bien avoir une dizaine d'années. Je l'appelai. Il s'arrêta.
— Sais-tu où est le vieux Bernardo?
L'enfant fit un signe de croix. Je compris que Bernardo était mort. Il était mort, en effet, la semaine précédente. Le petit clocher du village, que j'apercevais à travers les arbres, avait sonné la cérémonie. Ainsi Bernardo dormait sous les cyprès du cimetière. Quoi de plus simple? Il était vieux, et nous mourrons tous.
L'enfant s'était remis à ramasser ses pommes de pin.
— Et Giulietta? lui dis-je.
Il se mit à rire en montrant ses dents blanches, claqua la langue comme pour imiter le bruit d'un cheval qu'on excite, puis, avec les doigts, fit le signe d'un oiseau qui s'envole.
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Le bois était silencieux, pas un ranriier n'y roucoulait.
Giulietta était la maîtresse d'Alberto de Corcorone. Il la promenait par la ville, superbement vêtue et parée de riches joyaux. Le collier de gros rubis cerclait son cou blanc. Tout le monde savait cela, hors moi peutêtre. Je les vis tous deux par hasard, quelque temps après, comme je traversais le pont du Motterone. J'étais allé à la recherche du jeune garçon de l'autre jour, et m'accommoder avec sa famille pour qu'il vînt chez moi servir de modèle à un bas-relief que je projetais. Je pensais y représenter une ronde d'enfants marins et sylvestres s'offrant des pommes de pin et des algues, des mousses et des coquilles. C'est en revenant que je rencontrai Alberto et Giulietta. Il faisait un beau temps
d'hiver. Les pluies de l'automne avaient cessé, et l'eau souvent jaune du fleuve s'était clarifiée de ses boues. Elle coulait, verte et pure, sous l'arche bombée. Accoudé au parapet, je regardais la fuite insensible de l'onde. De longues herbes flottantes y semblaient des chevelures étendues. On eût dit que des nym^ phes invisibles couraient debout sous la transparence des eaux et ne montraient d'elles que leurs chevelures ttuviatiles. Un long- murmure fluide et soyeux berçait le songe de ma pensée incertaine. J'en étais là, quand un bruit de sabots m'avertit que des cavaliers venaient de s'engager sur la pente du pont. Je reconnus Alberto et Giulietta. Arrivés derrière moi, ils s'arrêtèrent pour laisser souffler leurs bêtes. Lui montait un cheval noir, elle une jument alezane. Les chevaux se louchaient du flanc. Alberto avait un bras passé autour de la taille de Giulietta. J'hésitai à me retourner tout à fait et à leur parler; une réserve instinctive me pencha sur le pars-
pet, et je continuai à reg-arder couler l'eau. Quand je me redressai, les deux amants avaient disparu, sans me reconnaître, car l'amour ne voit que lui-même.
Je rentrai chez moi en pensant à ces choses et aux enfants sylvestres et marins que je voulaisunir enune ronde amoureuse, sculptée au socle de la statue de Giulietta . Je voyais en esprit sa forme de marbre. En arrivant dans ma maison, je me trouvai face à face avecGonrado de Gorcorone. Je sentis que c'était lui, quoique un chang^ement profond l'eût presque rendu méconnaissable. Sa haute taille s'était comme cassée. Une pâleur fiévreuse ternissait son visag-e. 11 répondit à peine à mes propos. Un grand chag-rin paraissait l'occuper. Il allait et venait, d'un air inquiet. Je n'osais l'interroger, quand, avec un effort douloureux, et presque à voix basse, quoique nous fussions seuls, il me demanda où était la statue de Giulietta.
Je le menai devant elle. Le marbre nu sem-
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blait vivre et respirer. Quand il le vil, je crus qu'il allait tomber et je m'aperçus qu'il pleurait.
Ce fut une terrible et simple histoire que me raconta Conrado de Corcorone.
En sortant dechezmoi,le jouroù ils avaient vu Giulietta, les deux cousins, qui rentraient d'ordinaire ensemble au double palais qu'ils habitaient sur la Vieille Place, se séparèrent brusquement. « Dès cet instant, me disait Conrado, je sentis que nos destinées se quittaient la main. Giulietta était entre nous. Nous aimions tous deux la même femme et, cette fois, nous nous sentîmes ennemis. » En effet, une muette rivalité commença entre eux. Ils ne se parlaient plus. Tous deux recherchaient Giulietta. Sous prétexte de visiter le vieux Bernardo, qui était tombé malade, ils se rendaient chaque jour à la ferme de Rocco. Ils se succédaient au chevet du vieillard et auprès de Giulietta. Parfois, ils se croisaient en chemin, l'un montant, l'autre
descendant. « Le regard que nous échan- ^ons alors était meurtrier. Je ne sais comment nous ne nous précipitâmes pas l'un sur l'autre. Je ne sais pas non plus, — me disait Conrado, — quand je vois Alberto passer sous mes fenêtres avec sa maîtresse, ce qui me retient d'aller au-devant de lui et de l'outrager en son bonheur insolent, d
— Giulietta, donc — reprit-il après un silence, — ne me haïssait pas, mais je n'étais point sûr qu'elle n'aimât pas Alberto. Hélas! j'en eus bientôt la jalouse certitude.
Ce fut le lendemain de la mort du vieux Bernardo. Conrado se trouvait avec Giulielia au bois de pins. Alberto parut. Les deux hommes la mirent en demeure de choisir entre eux.
— Ah! s'écriait Conrado, je l'aimais... Elle souriait à Alberto, et son sourire riait de moi. Alberto était aimé. C'était lui qui allait bai ser cette belle bouche, respirer son souffle, étreindre ce corps, et moi, moi...
Il se tenait debout sur la porte, prêt à par-
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tir. Son regard ne poiîvnit quitter la statue de Giulietta. Une long-ue larme ;jîissait sur sa joue. Je me sentis au cœur une mélancolique pitié. La nuit, je le revis en rêve. La larme n'avait pas séché sur sa joue livide.
Le lendemain, je fis transporter chez lui la statue de Giulietta. « Prend-la, lui écrivaisje. Elle est à toi; qu'elle console ta solitude. Ne me remercie pas. Puisse l'éternelle te guérir de la vivante! »
Chaque année, an retour du printemps, on donnait dans la ville des fêtes masquées. Les unes réunissaient les principaux seig"neurs avec leurs femmes : on cherchait à y paraître mag'nifiquemenl; mais je préférais à ces majestueux plaisirs les mascarades plus familières où les jeunes g^ens amenaient leurs maîtresses et où les courtisanes remplaçaient les
matrones. Ce fut là que je retrouvai avec étonnement Alberto de Gorcorone. En me voyant, il m'évita et s'assit à l'autre bout de la table. Giulielta, placée à son côté, m'adressa un gracieux signe de tête. Elle me parut admirablement belle, mais singulièrement pâle. Quand on sortit respirer au jardin, je gagnai la terrasse. Le Motterone coulait au bas du mur avec un bruit ample et doux. Des reflets de lanternes s'y balançaient. Une odeur d'eau trouble en montait, mêlée sournoisement au parfum des fleurs nocturnes. En revenant vers la maison, au détour d'une allée, Alberto m'arrêta :
— J'ai à te parler 1 me dit-il d'une voix brève et basse où je sentis une sourde colère.
Nous nous assîmes sur un banc. J'entendais dans l'ombre le fourreau de la dague d'Alberto racler la pierre. Sa main invisible devait en tourmenter le pommeau.
— Tu as donc donné la statue à Gonrado ? reprit-il brusquement, après un silence.
J'inclinai la tête, mais l'obscurité lui fit croire que je ne répondais pas, et il répéta d'un ton dur :
— Tu as donné la statue à Conrado?
— Oui.
Unpeu devent agitait le feuillage. La lueur d'une lanterne pendue nous éclairait par instants. Alberto me regardait avec fureur. Au pommeau du poignard, le rubis rougissait en goutte de sang.
— Tu es jaloux! lui dis-je.
Je lui parlai longuement, avec force et sévérité. Il restait sombre et taciturne. Tout à coup, il éclata d'un rire brusque:
— Tu as raison, j'ai tort. Je t'en ai voulu. Qu'importe, après tout, que cette statue soit ici ou là? Qu'est-ce qu'une vaine figure inerte? J'ai bien songea entrer chez Conrado et à lui reprendre cette image, mais, si je le voyais, je le tuerais. Non, se battre pour une femme de marbre quand on ne s'est pas battu pour une femme de chair! Ah! ahl...
Il semblait tout à fait égayé de celle pensée, et me posa la main sur l'épaule. Il me parlait bas à l'oreille.
— Quel tourment ce doit être! Il l'aime et elle est immobile, froide, silencieuse et insensible. Il parle, elle ne répond pas. Qu'il tourne autour d'elle, ses yeux vides ne le voient pas. Elle a l'air d'être et ne sera jamais. Oui, vraiment, j'avais tort. Pauvre Conrado ! Il l'aimait; moi, je l'aime et je l'ai, Reg-arde comme elle est belle.
Giulielta s'avançait vers nous. La lune s'était levée, grasse et jaune. On entendait une musique lointaine. Giulielta se plaça auprès d'Alberto. 11 lui prit la main dans l'une des siennes et porta l'autre sur la gorge découverte de sa maîtresse. Il en caressa le contour et en soupesa larondeur, de sa paume tendue ; puis, entre ses doigts écartés, il laissa saillir, comme le chaton d'une bague, la pointe charnue et délicate du sein mollement pressé. Alberto m'observait en dessous. Il m'épiait. Je
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pense que, si j'avais montré le moindre signe de désir, il m'eût tué.
II conlinuaità manier diversement la g-orçe voluptueuse de Giulietta. Je restai impassible, sans baisser les yeux.
Nous quittâmes l'ombre des arbres et nous revînmes tous trois vers la maison. Le vent balançait les lanternes. Il était lourd et fiévreux, suspect, pour mieux dire. La ville, d'tiilleurs, était souvent malsaine, surtout au printemps et à l'automne. Les détours pestilentiels du Molierone engendrent de dang-ereux miasmes. A ces saisons, la (lèvre règne en permanence, ce qui fait que les femmes d'ici sont souvent faibles, languissantes et maladives. C'est pourquoi la saine beauté de Giulietta m'avait rendu sa rencontre surprenante quand je la vis, dans la vigne du vieux Bernardo, porter sur son épaule la lourde corbeille de raisins. C'est à l'air montagneux, au fumet des étables, à l'odeur résineuse des pins qu'elle avait dû sa chair savoureuse et
superbe. Mais les couleurs de ses joues s'étaient éteintes. Ce soir, des cercles de bistre cernaient ses yeux; son visage avait pâli et, si j'avais voulu la figurer par mon art, en une matière appropriée, je n'aurais pas recouru à la blancheur éclatante du marbre, mais aux teintes assombries du bronze.
Les effets du mauvais air se firent sentir avant l'automne. Aux premiers feux de l'été, une épidémie soudaine et terrible ravagea la ville. La maladie montra une force et une promptitude égales. Les cloches, chaque jour, sonnaient des trépas inattendus. Une des dernières victimes du mal fut Giulietta. J'en avais lu déjà l'approche sur son visage. Elle mourut.
On enferma au cercueil, non pas une morte pâlie, mais un cadavre livide. Elle n'empor-
tait pas avec elle celle apparence suprême de leur beauté qui fait parfois à nos yeux, de celles qui nous quittent, l'illusion de vivantes endormies. Il fallut dénouer les bras d'Alberto d'une chair funèbre et nauséal»onde, et arracher ses lèvres à des lèvres putréfiées. Il s'attachait désespérément à ce qui avait été le désir de son amour. Quand la tombe eut reçu ce qui restait de la belle Giulietta, on emmena son amant titubant et à demi fou de douleur. J'aidai à soutenir le malheureux. Notre luçubre cortège allait lentement par les rues. Enfin nous arrivâmes sur la Vieille Place. Je levai involontairement les yeux vers le palais voisin de celui d'Alberto, où habitait Conrado. Les fenêtres, ordinairement closes, se trouvaient ouvertes aujourd'hui. Celles du palais d'Alberto se fermèrent sur son désespoir. Il vécut retiré au fond de sa demeure. Il fuyait la lumière du jour. Il restait, des journées, immobile, les yeux fixés sur une imag-e invisible.
40 t-i-S AMANTS SINGULIERS
Je vins fréauemmenl le visiter en sa détresse. La première fois que je m'y rendis, je rencontrai, sur la Vieille Place, Conrado. Son aspect me surprit extrêmement. Une joie mystérieuse éclairait sa figure. J'allais me diriger vers lui quand, de loin, il me fit un sii,''ne énig^matique et s'esquiva en mettant un doijçt sur ses lèvres. Sa contenance n'étonnait pas que moi. Tous ceux qui le voyaient la remarquaient. Je sus qu'il se promenait souvent par les rues; il ne parlait à personne, mais parfois chantait en marchant. Il arrivait même qu'on le vît assis sous les pampres d'une tonnelle. Il faisait placer deux verres sur la table. Il les remplissait et n'en vidait jamais qu'un. Ces rapports excitèrent ma curiosité. Je l'allai voir. On ne me reçut pas. Quelques jours après on me remit une lettre. Conrado me disait : <( Ami, Giulietta est revenue. La vaine chair qu'elle anima pourrit maintenant dans la terre. Elle habile désormais la forme éternelle que tu lui avais pré-
LES AMAJSTS SINGULIERS /(7
parce au marbre incorruptible. Merci, je suis heureux. »
Alberto se leva, fit quelques pas avec effort et se laissa retomber sur un sièiie. Il me dit:
— C'est fini, elle est perdue. Les vers ont achevé leur œuvre souterraine. J'ai lutté de toutes mes forces, je n'en peux plus. Ils ont dévoré le corps de Giulielta dans sa tombe, ils l'ont détruit dans ma mémoire. Elle est poussière; elle est oubli. J'ai assisté minute par minute à cette double disparition. J'ai senti la chair s'émietter et le souvenir se dissoudre. Si j'ouvrais son cercueil, je n'y trouverais qu'une poudre incertaine, pareille à la cendre qu'elle a laissée dans mes pensées. En fermant les yeux, je ne la vois plus; elle m'est devenue obscure et ténébreuse.
Le lendemain, il ajouta :
— Si je la revoyais, fût-ce un instant, même immobile et inanimée au marbre où tu l'as figurée jadis, il me semble qu'elle renaîtrait en moi. Mes yeux lui emprunteraient sa forme, et mon âme lui rendrait la vie. Ah ! pourquoi as- tu donné la statue à Conradol
Quelques jours après, il me dit encore :
— Ahl tu as fait un grand malheur.
Puis il murmura des paroles inintelligibles. Ses dents grincèrent. Il allait et venait rapidement; à bout de forces, il se rassit et je l'entendis murmurer :
— J'irai, j'irai, j'irai...
Il y alla. Que se passa t-il entre les deux Corcorone ? Comment Alberto parvint^il à s'introduire chez Conrado? Nul ne l'a su. Seulement on les trouva tous les deux morts, un matin, aux pieds de la statue de Giulietta. L'un avait au cœur la pointe d'une dague à pommeau de perle ; l'autre, dans la gorge, la pointe d'une dague à pommeau de rubis;
LJ£b AMANTS SINGULIERS JQ
et ieur double sang- ne faisait sur la (Jalie qu'une seule flaque rouge.
La tache séchée s'en voyait encore quand, au retour du cimetière, je me rendis au palais deConrado. J'entrai sans rencontrer personne. J'avais caclié sous mon vêtement un solide marteau. J'arrivai à la salle où se trouvait la statue. Je la regardai une dernière fois, puis Je levai le bras et je frappai lourdement.
A chaque coup, le marbre volait en éclats et se marquait d'écorchures blanches. La noble matière criait ou gémissait à l'insulte, selon que le fer la heurtait ou l'éraflait. Elle repoussait mon effort de toute sa vivante solidité. C'était moins une destruction qu'un combat. Un fragment aigu me jaiUit au front; je saignai. Une sorte de fureur m'avait saisi qui se changea en une rage forcenée. Parfois l'étais honteux comme de battre une femme. Parfois il me semblait me défendre contre une ennemie. J'éprouvais une étrange colère, quelque chose d'insensé, je ne sais quoi d'in-
connu. Je martelai furieusement les seins dont les rondeurs s'ébréchèrenl. Les bras se brisèrent ; je m'attaquai aux genoux ; une jambe cassa, puis l'autre, et la statue oscilla; elle tomba en avant sur la dalle. Ce n'était plus qu'un bloc indistinct. La tête épargnée se détacha et roula jusqu'à mes pieds. Je la pris; elle était intacte etlourde. Je l'enveloppai de mon manteau et je sortb de la ville.
Je marchai longtemps. Le Motterone luisait livide dans la plaine ocreuse. Je me dirigeai vers la montagne. Arrivé au petit bois de pins, je m'agenouillai et je creusai la terre. J'y déposai la tète de marbre après avoir baisé aux lèvres sa funeste et mortelle beauté. C'est là qu'elle repose encore, parmi les troncs rouges où la résine semble pleurer des larmes embaumées et transparentes.
LE RIVAL
A Remy de Gourmont.
LE RIVAL
La première conséquence de la mort de M. de La Thomassière fut qu'on en accusa M.d'Aiguisy. Les circonstances de l'événement étaient de nature à diriger le soupçon public. Le 1 1 septembre 1687, on avait trouvé M. de La Thomassière, les habits en désordre et le crâne défoncé sous le crin de sa perruque, à l'endroit appelé le carrefour des Gisquets, sur les terres de M. d'Aiguisy. La conduite de ce gentilhomme envers M. de La Thomassière laissait à penser que lui, plus qu'un autre, après tout, avait bien pu malmener ainsi quelqu'un pour qui l'on savait sa rancune et sa haine. M. d'Aiguisy avait pris soin de les manifester et de publier l'injure faite à sa per-
sonne par M. de La Thomassière. Tout avait retenti de son grief et il subissait maintenant l'inconvénient qu'il y a à dire trop haut son sentiment et à faire confidence à tous de querelles privées dont il est plus convenable de n'entretenir que soi-même.
Pour irascible que fût M. d'Aiguisy et quoique hargneux bien prouvé, il y avait pourtant loin des aigreurs et des difficultés de son caractère à un crime que rien n'excusait, pas même l'insulte prétendue dont se plaignait le vindicatif gentilhomme.
M. d'Aiguisy avait, en effet, à peu près six mois auparavant, demandé à M. de La Thomassière sa fille en mariage. C'est à ces fins qu'un beau jour il était sorti en carrosse de son château des Gisquets et qu'il avait assis sur les coussins râpés sa petite personne maigre et arrogante, que chaque cahot faisait sursauter, tant elle était légère et pesait peu. A la descente, M. d'Aiguisy n'avait point manqué, selon son usage, de donner un regard
aux chevaux. Ils étaient assez gras et à peu près nourris. Il les entretenait par orgueil, quoiqu'il n'en eût guère, raisonnablement, les moyens, car son revenu était médiocre. Son château délabré le prouvait. On y faisait petite chère et l'on disait que l'attelage y mangeait souvent mieux qne le maître, qui n'hésitait point à se serrer le ventre pour arrondir la panse de ses bêtes.
Du reste, ce carrosse fournissait un sujet de plaisanterie, en une ville comme Courjeul' Abbaye, où beaucoup des principaux habitants et même des plus qualifiés se passaient d'en entretenir un, et se contenlaient, soit d'une chaise, soit d'une mule, soit de sortir en galoches et, le soir, précédés de lanternes pour éclairer le pavé. La Tliomassière était du nombre, de même que MM. de Parfondval et des Rantours et bien d'autres parmi la noblesse du lieu. M. de Valenglin, dont l'hôteî sur la grand'place était cité comme fort beau, laissait le sien à la remise et ne
LES AMANTS SINGUHEKS
nourrissait à Técurie que des chevaux à monter. M. d'Aiguisj tenait d'autant plus à un luxe qui, dans sa pensée, le distinguait de tous. Son carrosse lui était cher. Il lui devait le plaisir de faire trembler le pavé sous ses roues et d'éclabousser ceux qui passaient. Souvent même il l'epvoyait à vide faire un tour de ville ou s'arreicr à quelque boutique, pour rappeler aux bourgeois et aux ménagères qu'il existait aux environs de Gourjeu un M. d'Aiguisy qui n'allait point à pied comme le vulgaire. Aussi ne doutait-il pas que M. de La Thomassière, qu'il avait si souvent croisé en chemin et salué par la portière, ne saurait que reconnaître par un prompt assentiment une démarche qui lui vaudrait l'alliance d'un tel gendre.
Ce fut en ces pensées que M. d'Aiguisy entra dans la maison qu'habitait M. de La Thomassière. C'était une grande bâtisse, de bonne apparence, avec une cour de caiiloutis. Le dallage en damier noir et blaac du vesti-
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bule sonnait sous le talon. L'escalier à rampe forgée était larg-e et commode. Tout indiquait cette sag-e aisance qui est le signe d'une riciiesse économe. M. de LaThomassière eût pu faire montre de la sienne, s'il n'eût préféré augmenter son fonds en épargnant sur le revenu. Gourjeu était à souhait pour cela. M. de La Thomassière s'y retira, sa charge au parlement vendue. La raison de cette retraite n'était aucune cause de santé, mais tout bonnement que le père de M""® de La Thomassière leur avait, en mourant, laissé sa maison de Gourjeu et les deux terres de la Gorgne et du Birouet, qui valaient gros et se trouvaient assez belles pour que La Thomassière en tirât de quoi, avec ce qu'il possédait de son chef, vivre sur le pied qu'il eût voulu; mais il bornait sa dépense à son besoin et à ses goûts, qui n'étaient point d'en imposer aux autres et à soi-même. M. d'Aiguisy n'ignorait rien de ce détail et il prévoyait déjà agréablement le jour où tout ce beau
LES AMANTS SINGULIEIvS
bien lui reviendrait par l'entremise de M"^ de La Thomassière , dont, par surcroît , le visage, la taille et les façons lui plaisaient assez pour l'aider à attendre, la dot en mains, quelque chose de plus substantiel et de plus durable que l'amour et la beauté. Non que M. d'Aig-uisy n'aimât M^^* de La Thomassière pour elle-même, mais il ne pouvait haïr les avantages qu'elle tenait malgré elle de la naissance et de la fortune .
Une fois assis en face du bonhomme La Thomassière, quiélait rond, gras et de souffle court, M. d'Aiguisy vint droit à son sujet. Il fut écouté comme à l'audience. Le père semblait se souvenir du magistrat. Il portait une grosse perruque grise et regardait les boucles d'argent de ses souliers. Aiguisy s'at- Icndait à ce que La Thomassière l'inlerrompît au premier mot et se jetât dans ses bras : aussi s'arréta-t>il de lui-même après son préambule. La Thomassière le laissa aller jusqu'au bout. Sans doute, La Thomassière
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avait médilé perulaiit ce temps la substance de sa réponse; eile fut claire, quant au fond, qui était un refus. Les termes faits pour en amortir le coup n'y réussirent peut-être point, car la réplique s'acheva dans un hautle-corps du petit M. d'Ai;,M!isy. La rougeur de son visage marqua l'irritation de son esprit. Il eût d'autant plus volontiers sauté à la gorge de La Thomassière que le dépit qu'il éprouvait ne savait où se prendre pour éclater. Le trajet mcme qu'il fit jusqu'à son carrosse, sous la reconduite du gros La Thomassière, ne lui fournit rien. Sa seule ressource fut de fermer si rudement ia portière que la vitre s'en rompit avec fracas et tomba par morceaux, tandis qu'au dedans il sacrait de colère et trépignait de rage.
Ce fut ce dépit, répandu en tous lieux et outré par les promptes fiançailles de M""^ de La Thomassière avec M. de Valenglin, qui donna matière au soupçon que M. d'Aiguisy pût bien être pour quelque chose dans
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l'accident fâcheux arrivé si à point à son ennemi. Beaucoup y crurent et aucun ne fit observer que la taille et les forces de M. d'Aig^uisy ne le rendaient çuère capable d'une pareille besog^ne, car c'en était une que d'abattre d'un coup La Thomassière, qui, malgré son âge, ne manquait ni de vigueur ni de hardiesse; mais on n'aimait point M. d'Aiguisy. Il fallut pourtant changer d'avis lorsque, quelques jours après la mort et les obsèques de M. de La Thomassière, on découvrit que le coupable n'était autre qu'un certain Pierre Graffard, valet de ferme à la censé du Petit-Clos, qui dépendait du couvent des Filles-Dieu. C'était bien lui, en effet, comme il l'avoua, qui avait assommé du fer de son hoyau, une fois qu'il le surprit, au revers d'un fossé, avec Perrelte Gilon, sa promise, M. Honoré-Marc-François Farfin de La Thomassière, ancien conseiller au parlement, seigneur de la Corgne, du Birouet et autres lieux. Ce Pierre Grafr'ard était un gars brutal.
jaloux et vigoureux, à en juger par l'état où l'on trouva sa victime.
Un musicien ambulant vint avertir la justice. Il avait aperçu le cadavre en passant et offrait d'y conduire qui l'on voudrait. On se mit en route à la tombée du jour. L'homme marchait devant. Il avait sa vielle eu bandoulière, et, sur l'épaule, un petit singe à danser qui amusait par ses grimaces les gens du prévôt, de sorte qu'on allait fort gaiement.
La nuit était venue et on allumait les lanternes. M. de Valenglin, qui, suivi de deux laquais, rentrait à cheval de son château de Beaulignon, rencontra la troupe à sa sortie de Courjeu. Il s'enquit du motif de cette promenade nocturne et jugeant, à ce qu'on lui dit, qu'il s'agissait de quelqu'un de qualité, il tourna bride et se joignit à tout ce monde pour voir ce qu'il en était.
Le pas de son cheval le porta en avance. De temps à autre, M. de Valenglin arrêtait sa
bête et regardait en arrière. Les lanternes éclairaient l'ornière et le talus de brèves lueurs. Parfois un caillou déroulait : la route des Gisquets, fort en pente, est raboteuse. Enfin on approcha du carrefour.
Le croisement de deux roules formait un espace découvert. Alentour, les champs s'étendaient, tranquilles et sombres. Un pelit chêne, noueux et trapu comme une massue, se dessinait en noir sur le ciel vide.
Toutle monde s'arrêta. Le joueur de vielle, son singe sur l'épaule, désigna l'endroit. M. de Valeiiglin tenait son cheval par la bouche. Une lanterne approchée éclaira un soulier à boucle d'argent, un bas, puis le pan d'un justaucorps et enfin une perruque grise, car le mort gisait sur le nez. Deux hommes se baissèrent et retournèrent la masse inerte où M. de Valenglin reconnut avec stupeur le visage de M . de La Thomassière. Ses yeux restaient ouverts dans sa grosse figure pâle et le sang lui coulait des narines. La per-
nique enlevée laissa voir au crâne chauve une larije entaille rou^e.
M. de Valengliii fit placer le corps sur le cheval de l'un de ses laquais où on le lia avec une sangle, puis, tandis que le "reffier griffonnait sur son genou et que la plume d'oie grattait le papier, il se mit en selle et partit au galop vers Courjeu.
Grâce à celte rencontre et à ce galop à toute bride, M"^" et M"« de La Thomassière connurent leur malheur avant d'en savoir toute l'étendue. M. de Valenglin avait trouvé les deux femmes tranquilles et occupées. La mère lisait dans un livre et la fille travaillait à un ouvrage. Quand il fut introduit auprès d'elles, il s'excusa de l'heure déjà tardive sur son désir d'entretenir M. de La Thomassière et feignit de s'étonner qu'il ne fût pas encore rentré. « Il y avait de l'imprudence à rester dehors si tard. Les chemins ne sont pas sûrs et un malheur arrive vile. Les plus imprévus sont quelquefois les
plus proches, et les plus grands nous menacent à chaque instant. Ce n'est point toujours en nous-mêmes que nous sommes atteints, mais souvent en ceux que nous aimons... » A mesure que M. de Valenglin parlait, M"e de La Thomassière le regardait avec une inquiétude qui s'augmentait de son air singulier. M'"^ de La Thomassière écoulait, béate et sans comprendre, et il ne fallut pas moins que les larmes de sa fille pour l'avertir que la visite de M. de Valenglin annonçait quelque mauvaise nouvelle. 11 fit de son mieux pour ne la leur découvrirque par dej^^rés. Mais elles la surent tout entière lorsque le funèbre cortège entra dans la cour et qu'elles s'aperçurent que M. de La Thomassière était mort. Cela se voyait sur son visage ensanglanté. Il faisait fort clair dans la cour : les voisins y avaient apporté des flambeaux. On se pressait curieusement. Le bruit du meurtre courait de boucheen bouche jusqu'aux oreilles dcM^''^ de La Thomassière. Ses sanglots redoublèrent.
M. de La Tliomassière, porté à bras, rentra donc, pour la dernière fois, dans sa maison où, le matin encore, il marchait d'un pas alerte. Pour le conduire à son lit on traversa la salle à mançer. Un en-cas qui l'avait attendu restait dressé sur la table : car il avait d'ordinaire grand faim, les soirs où il ne revenait ainsi que tard. Entre deux candélabres on voyait des viandes et des pâtisseries. L'argenterie brillait sur du beau linge. Une corbeille de fruits s'arrondissait au milieu. C'était plaisir naguère de regarder M. de La Thomassière mordre une pêclie mûre ou une poire juteuse ou égrener un raisin, quoiqueàla gra{)peil préférâtla bouteille, et de l'en voir presser la panse poudreuse de cette même main grasse dont les doigts frôlaient au passage le pan de la nappe.
Au moment où on le déposait sur son lit, le curé de Saint-Grégoire parut. L'abbé Virlong, voyant son ministère inutile, se chargea d'apaiser M™« de La Thomassière dont les crie
remplissaient la chambre où, affaissée de tout son poids dans un large fauteuil, elle tendait ses bras courts vers le corps de son mari. M. de Valenglin dut repousser les gens qui encombraient le seuil et parmi lesquels s'était glissé le ménétrier avec son singe qui grignotait une pomme volée f».u couvert de M. de La Thomassière. M. de Valenglin fit sortir tout le monde. Les servantes apportaient du linge et des bassins pour la toilette du défunt. M'^^ de La Thomassière réglait et ordonnait. Elle ne pleurait plus. M. de Valenglin la contemplait et la trouvait belle.
Sa beauté n'avait rien de mignon ni de délicat. Les traits de son visage étaient forts et son teint éclatant. 11 y avait en elle je ne sais quoi de ferme et de franc. La forme de sa bouche convenait à son sourire qui montrait des dents saines et blanches. Elle paiaissait plus que son âge et il était rare de voir dans une fille du sien plus de raison et de mesure. Une santé robuste la faisait propre à vivre. Sa
piété était exacte et sans petitesse. Tout cela plaisait infiniment à M. de Valenglin. Elle avait accueilli son amour sans craindre certaines hardiesses du langage où il exprimait son goût pour elle, qui n'était pas sans ardeur. M'^^ de La Thomassière ne s'offensait pas qu'on la désirât : la rougeur de sa joue n'était point un fard de prude, mais plutôt la marque d'une chair sanguine capable de s'émouvoir amoureusement; elle cachait le feu de sa nature sous cette sorte de retenue qui empêche une fille de montrer autre chose en elle que ce que l'usage veut qui y paraisse. Cette réserve charmait M. de Valenglin de même que certaines vivacités du regard, où il augurait bien du plaisir.
Il en espérait beaucoup de celle union où tout semblait à souhait. Gela rendait Valenglin indulgent pour la sottise de M°'* de La Thomassière et pour les frasques de son futur beau-père. Bien qu'amortis par l'âge, il y avait en ce dernier des restes de bon vivant. 11
l'avait été sous l'hermine de sa magistrature et le demeura quand il eut renoncé à la toque. Il suffisait de quelque bouteille de sa cave ou de quelque retour de mémoire vers le temps de sa jeunesse pour réveiller en La Thomassière le goût des femmes, où avait été son penchant principal et qui le restait encore malgré l'âge et le propos d'y mettre bon ordre. De fréquentes rechutes marquaient qu'il n'y parvenait guère. Quand il sentait l'aiguillon, rien ne pouvait le retenir chez lui : la vue de la bonne M'^^ de La Thomassière lisant en quelque livre ou visitant ses armoires ne lui donnait aucun plaisir; sa bibliothèque ne le sauvait pas davantage que l'agrément de son logis, d'où l'on apercevait, des fenêtres, un jardin qui descendait en talus jusqu'à la rivière. Il trouvait alors insipide toute compagnie. La présence même de sa fille, allant et venant en sa saine beauté, au lieu de l'arrêter, augmentait même plutôt en lui la force de son désir. Il était si âpre et si prompt que,
pour le satisfaire plus vite et plus librement, il se contentait au besoin de la première venue. Les manèg-es de la galanterie, par quoi on obtient que des dames ou des bourij^eoises passent, à la faveur de ce qu'on leur dit, et sur ce qu'on leur veut faire, lui par.ussaient insupportables. De telle sorte (iue La Thomassière, jeune, ayant aimé les femmes, vieux, courut la gueuse. Pas une servante chez lui qui échappât à son empressement. Les plus sales cottes de Courjeu firent son affaire. A la Corgne et au Birouet, dont il était seigneur, il ne se privait pas des filles de ferme; il en rapportait du fumier à ses genoux et des brins de paille à sa perruque. Il n'était guère de métairie, à plusieurs lieues à la ronde, autour de laquelle il n'eût rôdé. Il trouvait là pour quelques écus la pâture qu'il voulait, n'étant difficile ni sur l'âge ni sur la propreté. Il revenait de ces équipées le souffle court et les jambes lourdes et, ces soirslà, M""^ de La Thomassière le voyait s'en-
dormir dans son fauteuil au sortir de table.
On savait à Courjeu les histoires de M. de La Thomassière, mais la considération qu'on lui portait n'y perdait rien. M. de Valen^lin, comme tout le monde, était renseigné à ce sujet- Souvent, à la chasse ou à la promenade, il rencontrait La Thomassière battant le pays à sa façon, en quête de bergères ou de gardeuses d'oies. Il le saluait çaiementet passait vite. Le bonhomne avait conçu de ce procédé discret une estime particulière pour M. de Va^ lenglin, qui y dut en partie le bon accueil que fit La Thomassière à ses ouvertures de mariag-e. Aussi Valenglin éprouvait-il quelque chagrin à voir M. de La Thomassière étendu sur son lit entre deux cierges, le crâne ouvert et les mains croisées sur un petit rameau de buis.
La pointe du jour commençait à percer quand M. de Valenglin se retira. Il salua la veuve, qui dormait dans son fauteuil. M''*^ de La Thomassière le reconduisit en silence
jusqu'àla grande porte où il prit congé d'elle. L'aurore blanchissait le ciel. M. de Valeng-lin, pour rentrer chez lui, suivit le mur de clôture du couvent des Filles-Dieu : une petite cloche matinale y tintait doucement à mi-voix, comme pourappeler quelqu'un; puis il tourna le coin de la ruelle et n'entendit plus que son pas sur le pavé.
Le lendemain des obsèques, M. de Valenglin vint voirM'^^deLa Thomassière. La bonne dame pleura abondamment au récit de la cérémonie. Elle n'en avait entendu que les cloches qui l'avaient sonnée toute la matinée ; et elle fut aise d'en apprendre le détail. II était de nature à satisfaire cette vanité que nous portons même à ce qui devrait être une saine leçon pour notre orgueil ; il y a, paraît-il, un honneur à ce qu'on fasse escorte à notre
'ia LES AMANTS SINGULIERS
néant, et M™« de La Thomassière ne se montra pas insensible à ce que son mari eût été conduite sa dernière demeure par un g^rand concours de gens de toutes conditions qui remplirent la rueet comblèrent l'église à pleine nef. Ce fut sous la dalle d'une chapelle que M. de La Thomassière trouva sa sépuUure. Aucun de ses amis ne manqua à lui rendre la suprême politesse dont il ne se fût certes pas dispensé à leur égard. MM. de Parfondval et des Piantours y furent vus au premier rang, et la présence de M. d'Aiguisy y fut remarquée. Elle produisit même autour de sa personne un chuchotement qui serait allé jusqu'au murmure si M. de Valenglin, qui désapprouvait le soup';on où l'on tenait alors M. d'Aiguisy, n'eût cru de son devoir de le saluer visiblement. Le petit homme reçut ce salut avec une hauteur et une morgue inconcevables, lantlavue de M. de Valenglin menant le deuil lui renouvelait son dépit d'avoir échoué où J'autre avait si promptemeut réussi.
LES AMANTS SlNOlMEnS "jZ
M"^ de La Thomassière ne semblait pas partager l'intérêt que prenait sa mère au récit de M. de Vaieng-lin.ElIe restait silencieuse et les yeux baissés. M. de V'alenglin observait son silence et sa tristesse. Aussi lorsqueM™®de La Thomassière, s'étant levée pour quelque soin ménager, les laissa en tête-à-tête, M. de Valenglin éprouva-t-il une gène singulière à cette situation, qui était d'habitude pour lui le plus agréable de ses visites : c'est alors qu'il entretenait librement M"'' deLa Thomassière de ses sentiments pour elle, mais celte fois il eut recours, pour entrer en conversation, à un propos plus général et qui lui semblait mieux approprié. M. de Valenglin s'étendit sur le peu de durée de l'existence et sur les accidents auxquels elle est sujette. Il blâma la folie de prendre dans le bonheur quelque assurance de sa solidité. Il en vint aux perles que nous pouvons faire. « Certes, l'une des plus cruelles est celle d'un père, encore que la Providence prenne soin de nous la ren-
dre plus facile en nous enseignant à l'accepter comme une nécessité due aux lois de la nature qui sont que ceux qui nous ont devancés dans la vie nous précèdent aussi dans la mort. Nous leur devons de vivre comme nous leur devrons d'avoir à mourir : telle est l'obligation commune et le sort inévitable. » Il ajouta encore à ce discours tout ce que lui fournit sa raison, sans que M"*^ de La Thomassière l'interrompît de parler et sans que, quand il se fut tu, elle semblât vouloir lui répondre. Elle restait assise, immobile en ses habits de deuil. L'air entrait parles fenêtres ouvertes. On était à la mi-septembre. Les arbres à fruits du jardin alignaient leurs pyramides bien taillées le long- des allées régulières ; les peupliers du bord de l'eau tremblaient doucement en leurs verdures inégales. M. de Valenglin, embarrassé, cherchait quelque nouvelle voie où conduire l'entretien. M"^ de La Thomassière sentit sans doute où il le voulait mener et l'arrêta d'un geste.
LtS AMANTS SINGULIERS "]•)
— Ne cherchez pas, Monsieur, — dit-elle à M. de Valenglin, — d'autres consolations et excusez-moi de répondre si mal à celles dont j'ai à vous remercier. Vous m'avez éparg-né fort délicatement ce que je redoutais le plus au monde. Il est telle circonstance, Monsieur, où nos sentiments particuliers ne sont point de mise et je vous sais gré de n'avoir emprunté votre discours qu'aux pensées que chacun doit avoir en face de la mort, sans y rien mêler de ce dont j'eusse dû vous prier de vous abstenir pour l'instant . Vous-même êtes si bien venu au-devant de mon désir que cet accord m'enhardit à vous l'exposer jusqu'au bout.'
M. de Valeng-lin s'inclina.
— J'oserais plus facilement, Monsieur, vous adresser ma requête, si vous ne m'aviez accoutumée à croire qu'elle puisse vous causer quelque chagrin. La faute en est à vos bontés pour moi si je n'hésite pointa vous demander de leur en ajouter une nouvelle ; vous y con-
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sentirez sans aucun doute, Monsieur: pendant quelque temps, ne cherchez pas à me voir. Qu'un pareil souhait ne vous offense pas ; c'est celui d'une âme désireuse de méditation et de solitude. Je dirai même que c'es: m devoirque m'impose la conjoncture et vous m'aiderez de votre plein gré à m'en acquitter. Il est de tels événements si soudains qu'ils déconcertent, et dont il importe de reconnaître le caractère afin d'en comprendre la leçon. Le malheur qui maccahle est de ceux-là. J'en suis encore toute saisie, et c'est dans la retraite que je veux tâcher d'en saisir le sens. V( is saurez respecter ce vœu sincère. Votre absence m'aidera à ne m'en pas distraire.
M"« de La Thomassière se tut un instant et reprit :
— Notre devoir envers ceux que nous perdons ne finit pas avec eux; il continue et prend des formes inattendues. L'amour filial, en particulier, a ses exigences. Il parle même, en certains cas, d'une voix qu'on ne lui sa-
vail point auparavant. C'est cette parole que je me propose d'écouter. La prière m'aidera à en entendre l'ordre. Le sérieux de votre affection pour moi m'autorise à vous en demander celte preuve sing^ulière. J'y verrai la marque que mon di^ne père ne se trompait pas dans l'estime qu'il faisait de vous et dans le choix qu'il m'en a conseillé.
Au nom de son père, M"« de La Thoraassière laissa couler ses larmes.
— D'ailleurs, continua-t-elie, son jug^ement était bon et son cœur meilleur encore, et je m'étonne que Dieu n'en ait pas tenu compte pour lui épargner une mort affreuse par son imprévu et sa promptitude, mais il sied de ne pas discuter les raisons divines : elles passent la nôtre et se passent de nous.
Ce lang-age inusité surprit fort M. de Valeng-lin. >!'•* de La Thomassière s'y montrait une personne qu'il ne connaissait pas. Du reste, tout cela n'était que la conséquence d'une douleur légitime. Il ne s'agis-
sait que d'un délai pour donner à ce jeune esprit le temps de se remettre du rude coup qui l'avait frappé à l'improviste. De plus, M. de Valeng^lin, en égoïste, préférait peutêtre céder à Dieu le soin de consoler la belle chagrine, au lieu d'avoir à le faire lui-même Il s'y sentait assez peu propre, car la perte de La Thomassière lui semblait facile à oublier. Sa fille l'éprouverait aussi quand elle en aurait épuisé la juste douleur. Sa piété l'y aiderait. M. de Valenglin se souvenait luimême de s'être, en certains cas, brusquement tourné vers Dieu et d'en avoir retiré les meilleurs effets, encore que, d'ordinaire, il fût plus ferme dans sa foi que zélé dans ses pratiques. C'est ainsi qu'il expliquait en M^^* de La Thomassière ce caprice de retraite, de solitude et de religion. Il ne laissait point d'en être quelque peu surpris, mais il se donnait pour raison de son étonnement qu'il avait mieux observé la forme corporelle de sa fiancée que le détail de son caraclère. Pour dire
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vrai, il s'en était peu inquiété, jugeant qu'il y a dans le mariage trop d'intérêts communs pour qu'on n'y trouve pas le point d'entente nécessaire à rendre une union agréable et solide; quant au petit surplus qui l'embellit, la beauté de M'^* de La Thomassière suffirait à y pourvoir.
Tout cela lui fit accepter d'assez bonne grâce de se résoudre au désir qu'on lui exprimait. Ilpromitdonc à M^'*= de La Thomassière de ne point chercher à la voir avant un mois écoulé. Passé ce temps, il pensait la retrouver telle qu'auparavant. On fixerait alors la date du mariage. M. de Valenglin n'en souffla mot pour le quart d'heure. M''^ de La Thomassière était trop en d'autres pensées pour lui rappeler celle-là. M. de Valenglin s'abstint de toute allusion à ce sujet, de même qu'il se garda de faire la grimace quand M'*« de La Thomassière lui parla des secours spirituels qu'elle comptait obtenir de M™^ de Larnot. C'était la supérieure des Filles-Dieu, un peu
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parente de Valeng^lin, qui l'estimait la pire pécore. En toute autre occasion, il n'eût point caché son sentiment sur ce point à M''* de La Thomassière, mais il pensait que l'ennui qu'elle trouverait aux discours et aux conseils de cette vieille dame sèche et dure hâterait en M"^ de La Thomassière le dësir de revenir à des idées plus mondaines.
Tout ainsi rég-lé, M"* de La Thomassière ne laissa pas partir M. de Valenglin sans une dernière requête. Sa mère désirait vivement qu'un calvaire fût érigé à l'endroit du crime, en mémoire de ce misérable et funeste événement. Elle charg-eait M. de Valenglin de veiller à ce soin pieux. Il promit de s'en occuper au plus tôt et de faire que l'image de Celui qui est mort pour les péchés de tous s'élevât au lieu même où La Thomassière avait péri des suites du- sien.
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Le curé de Saint-Grégoire et le chapitre, consultés par M. de Valenglin sur le vœu de M™<' de La Thomassièreet de sa rilie,s'y montrèrent favorables jusqu'à vouloir faire de cet acte de dévotion une cérémonie publique où toute la ville serait conviée. D'ailleurs, on ne peut trop multiplier aux yeux des hommes la sainte image de leur Sauveur : elle doit non seulement sanctifier les églises et présider à chaque foyer, mais peupler les carrefours et se montrer en tous lieux.
— Voyez-vous, Monsieur, — disait l'abbé Virlong à M. de Valenglin, — de notre temps, Dieu se cache trop et ne fait point assez pour renouveler la dévotion et pour stimuler la piété. Il ne se gêne guère et nous laisse tout le mal. Autrefois, Monsieur, il n'en était pasainsi. Il agissait mieux et davantage. Dieu ne dédaignait point de paraître en personne. Sa présence visible réchauffait le zèle des
fidèles et encourag-eait leur foi. De nos jours, il ne prend plus guère le soin de se manifester aux yeux, et cela, Monsieur, entre nous, lui fait bien du tort. Je le lui dis chaque jour dans mes prières; mais voilà! on n'écoute pas en haut lieu le curé de Saint-Grégoire I
Et M. Virlong laissait tomber les coins de sa bouche, qui était grande dans un visage maigre.
— Je sais bien. Monsieur, reprit-il que cela n'est point nécessaire ; mais vous m'accorderez, au moins, que cela n'était pas inutile et que les miracles avaient du bon. Les hommes sont oublieux et il faut aider leur mémoire. Faute de mieux, ne sommes-nous pas réduits à user de figures de bois et de cire pour remettre Dieu en pensée au public! Aussi, Monsieur, le projet de M™e de La Thomassière est-il d'une âme vraiment chrétienne et ne peut-on qu'y applaudir.
Et M. Virlong indiqua sur-le-champ à M. de Valenglin un tailleur d'images capable de lui
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en façonner une de belle taille et de bonne ressemblance. C'était une espècede petithomme roux qui habitait une échoppe au grand faubourg-, passé la rivière et près du pont. M. de Valenglin le trouva dans sa boutique parmi des copeaux et en train de raboter une planche. Maître Luchoux lui expliqua ses talents. 11 était réduit, faute de clients, à les rabaisser jusqu'à de viles menuiseries. Il offrit de tout quitter pour se mettre à l'ouvrage et assura à M. de Valeng-lin qu'il aurait fini son travail en moins d'un mois et qu'on en serait content.
Maître Luchoux tint sa parole et M. Virlong- ne manqua pas à la sienne. La semaine qui précéda la date choisie, il annonça, au prône, que le Christ de M^^^ ^jg l^^ Thomassière serait érigé en grande pompe au carrefour des Gisquels, le dimanche suivant, après vêpres. Les fidèles le porteraient sur leurs épaules, en procession, par les rues jusqu'au lieu désigné. Enfin il exhortait toute
la paroisse à se joindre au cortèg^e, ajoutant que lui-même et tout le chapitre suivraient en corps, tant pour honorer Dieu en son image, qu'en l'honneur du digne M . de La Thomassière.
M*""^ de La Thomassière fut instruite de ce beau projet par M. de Valenglin, qui revenait justement de son château deBeaulignon, où il était allé passer le temps de son éloignement. II avait fait prévenir de sa visite pour que M'^« de La Thomassière la pût éviter. En effet, elle n'y assista point. Aussi la veuve parla-t-elle tout à son aise. Elle ne s'en fit pas faute, car elle était bavarde par nature. Elle complimenta Valenglin sur l'exacte façon dont il tenait sa promesse et blâma sa fille de lui en avoir arraché une pareille. La douleur où la mort de La Thomassière avait jeté cette jeune tète excusait une telle bizarrerie. M. de Valenglin dut subir ensuite quelques larmes et quelques regrets et maints propos inutiles et inopportuns, où
se mêlaient les diverses préoccupations de la vieille dame. Sa santé n'était pas la moindre et il fallut lâter l'enflure de ses poig-nets.
Certes, la fille eût mieux fait de préparer à sa mère des compresses et des onguents que de passer ses journées au parloir du couvent. M'"^ de La Thomassière se mit pourtant à louer M"»e de Larnot. a M"« de La Thomassière devait à cette sainte femme de grandes consolations. Quoi déplus naturel, puisqu'elle n'avait point auprès d'elle ce consolateur né qu'est un bon mari? » Et M"^^ de La Thomassière, en soupirant, donnait à penser qu'elle avait trouvé dans le sien des remèdes à bien des maux.
M. de Valenglin, pour tout dire, quoique homme de religion, n'aimait pas beaucoup les couvents. La règle y ploie l'âme à une servitude mécanique ou l'exalte par des pratiques dangereuses. Et il se demandait quel bien M''^ de La Thomassière pouvait retirer de la compagnie de M""* de Larnot. Il allait, une ou
deux fois i'an, voir à la grille sa pieuse parente. Elle y venait appuyer son visage jaune et revêclie. Quelle diirérence avec la saine et fraîche figure de M^^^ de La Thomassière ! Il y pensait en longeant le mur des Filles-Dieu. Pour la première fois, il en remarquait la hauteur. La façade du couvent lui déplut, et il ressentit une impression désagréable à songer que M^'^ de La Thomassière en franchissait chaque jour le portail pour s'y enfermer de longues heures, au lieu d'employer les beaux jours de la' mi-automne à promener dans les allées de son jardin une mélancolie qui se serait dissipée d'elle-même, au grand air, en regardant couler l'eau et jaunir les peupliers du bord de la rivière.
La rencontre de maître Luchoux arrêta ces réflexions. Le nabot rasait la muraille de si près qu'il semblait s'y gratter l'échiné comme un chat. Il parla, en frappant l'une contre l'autre ses mains énormes. A elles seules, elles avaient équarri, sculpté et peint l'image
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du Sauveur. Il ne restait plus que les plaies à figurer. Maître Luchoux les promit fraîches et saignantes.
Ce fut du porche de l'église Saint-Grégoire, après les vêpres du dimanche, que partit la procession qui devait mener au carrefour des Gisquets le chef d'oeuvre de maître Luchoux. Les rues avaient été décorées de banderoles d'étoffes et de guirlandes de feuillages. Des draperies pendaient aux fenêtres. Il faisait un temps clair et beau. On était venu des hameaux voisins. Tout Courjeu était debout.
La croix quitta le porche aux épaules de douze gentilshommes. MM. de Parfondval et des Rantours en étaient, ainsi que M. d'Aiguisy, dont la petite taille pliait sous le poids. Il fallut bientôt relayer ces premiers par d'autres bras plus robustes : il y avait plus d'une lieue à parcourir, soit sur le pavé de Courjeu, soit sur le caillou de la route, et M. de Valenglin céda avec plaisir sa place au gros Vignon, le maréchal ferrant, dont les
muscles convenaient mieux à ce fardeau. On avançait lentement. Les mouvements de la marche donnaient au crucifié je ne sais quoi de traj^ique et de vivant. Les bras écartés semblaient se rattraper aux épaules des porteurs. C'était une %ure assez grossièrement sculptée, peinte de couleurs vives ; maître Luchoux l'avait taillée de son mieux. Les côtes saillaient dans les flancs maigres ; la tête succombait sous une énorme couronne d'épines. Les cinq plaies faisaient cinq taches rouges. Faite pour être vue de loin, cette figure, de près, était monstrueuse et elle prenait, aux secousses des porteurs, des raccourcis subits qui la rendaient presque effrayante.
On se trouvait maintenant hors de la ville et la procession se déroulait entre les haies de la route. M. de Valenglin se retourna pour la considérer. Elle avançait lentement et en bon ordre, avec un bruit de souliers et de sabots. Les bannières flottaient au-dessus
des tôtes pressées. En arrière venaient les femmes. Beaucoup portaient des cierges allumés et, quand le refrain des psaumes cessait, la rumeur des pas remplissait seule la campagne. En avant marchaient les prêtres et le corps de ville.
La chaise de M™^ de La Thomassière avait précédé le cortège au carrefour des Gisquets. Elle en sortit avec sa fille. M. de Valençflin les salua et se rangea non loin du carrosse de M. d'Aio-uisy, qui attendait là son maître pour le ramener chez lui, car si M. d'Aiguisy avait daigné escorter à pied l'image de Dieu, il tenait à montrer aux hommes que ce n'était point sa coutume d'aller ainsi. Il l'avait prouvé déjà en se rendant en carrosse, l'autre semaine, voir pendre au gibet Pierre Graffard, le meurtrier de M. de La Thomassière. Ce à quoi il avait semblé prendre un plaisir extrême.
Sur la place même où le meurtre avait été commis, on avait préparé un socle de pierre pour recevoir le bois de la croix. La foule se
pressait pour voir l'opération. Elle fut difficile et assez longue, quoique l'on eût tout disposé à cet effet. Enfin, peu à peu, le lourd poteau s'éleva au-dessus des faces attentives, oscilla un moment aux cordes qui le guindaient, puis s'implanta et se tint droit, et chacun put voir se dresser debout l'image divine. Elle étendait sur le ciel ses bras sanglants, et allongeait son torse peint et ses jambes étirées, tandis que sa tête, inclinée sous les épines, semblait regarder en bas les hommes que le Christ était venu racheter du péché.
L'assistance se jeta à genoux. On entendait pleurer des femmes, un petit chien aboya et le curé de Saint-Grégoire entonna un Te Deum.
Il était tard et le jour commençait à baisser quand la foule se dissipa. Peu à peu, les derniers groupes disparurent au tournant du chemin. Le carrosse de M. d'Aiguisy était parti et il ne restait plus sur le carrefour que
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la chaise de M™« de La Thomassière, qui demeurait à genoux dans l'herbe ainsi que sa fille. M. de Valenglin attendait pour leur parler qu'elles eussent fini leurs oraisons. M"^ de La Thomassière termina les siennes la première. La grosse dame se releva péniblement et elle eût eu peine à remonter dans sa chaise si M. de Valenglin ne l'y eût aidée. Elle poussait de gros soupirs.
Il y avait juste un mois que M. de Valenglin, selon sa promesse, n'avait point vu M''^ de La Thomassière et il se sentait en droit d'espérer d'elle quelque remerciement de la fidélité qu'il avait mise à se conformer à son désir. Quoique le lieu prêtât assez mal à l'entretien, il comptait pourtant sur quelques paroles qui l'eussent averti que le temps de son absence avait assez duré. En cet espoir, il se tenait chapeau bas devant M^'^ de La Thomassière, non sans observer en elle un trouble aussi singulier au moins que son silence, qu'elle ne rompit que d'un « Merci,
Monsieur! » tout sec, en prenant place auprès de sa mère. Puis les porteurs saisirent les bâtons et se mirent en marche, laissant M. de Valenglin méditer l'étrangeté de cet accueil.
Il eût pu rester long-temps ainsi, tant sa rêverie l'occupait, si le petit chien qui avait aboyé tout à l'heure n'était venu roder autour de lui et se frotter contre sa jambe; M. de Valenglin l'allait éloigner d'un coup de talon, quand il remarqua que le roquet ter ait en sa gueule un papier blanc: c'était uneleltreque, sans doute, quelque personne de l'assistance avait laissé tomber de sa po:he en s'agenouillant. M. de Valenglin se promit de la rendre à qui elle appartenait dès qu'il en aurait pu lire l'adresse, carie jour était trop bas pour qu'il la déchiffrât ici. La nuit était presque venue, et M. de Valenglin reprit sa route vers Courjeu, tandis que le chien messager continuait d'aboyer à l'ombre et au vent, de sa voix aigre et diminuée.
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Quand M. de Valenglin fut rentré chez lui et que le laquais eut allumé les cires, il s'aperçut que cette lettre était pour lui. Son nom y était écrit d'une écriture haute et ferme et, le cachet rompu, il lut au bas du papier la signature de M"* de La Thomassière.
M. de Valeng^lin n'élait point assez jeune pour n'avoir rien enduré des femmes. Il n'est presque personne qui ne garde en un coin de sa mémoire quelque reproche à leur égard. On sait, en effet, la façon dont la meilleure d'entre elles n'hésite pas à agir envers celui qu'elle aime le mieux. Chacun, quand il y pense, retrouve d'elles quelque iniquité déplorable. Les uns ont à se plaindre de leurs rigueurs, les autres n'ont pas à se louer de leurs bontés, tous ont à se sou-
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venir de ce qu'elles ont en elles de changeant et qui fait le danger de la plus sûre comme de la plus périlleuse. M. de Valenglin, autant que quiconque, avait été à même, par les circonstances de sa vie, de rassembler des preuves de ce qu'il y a à craindre quand on aime. Il savait fort bien ce qu'on risque à placer son bonheur dans l'amour et qu'il dépende ainsi, non point du hasard qui parfois le favorise, mais du caprice qui lui est une menace perpétuelle. Il avait éprouvé cette vérité à des âges divers et en des occasions différentes, mais il croyait en avoir heureusement fini avec ces incertitudes et avoir trouvé en Mii^ de La Thomassière ce qu'un homme de quarante ans recherche le plus, c'est-àdire de quoi fonder son repos et assurer son lendemain. Aussi, à mesure qu'il parcourait la lettre, son visage montrait-il une surprise et une agitation qui alla bientôt jusqu'à la fureur.
L'effet en fut de le mettre debout, le pa-
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pier froissé à la main. Son chapeau vola dans un coin de la salle et son poing- sur la table y fit sursauter le chandelier de cuivre. Sa figure était celle d'un homme hors de sens, car il était violent jusqu'à en pouvoir devenir brutal et injurieux. Aussi une tempête de jurons lui sortit-elle de la bouche dans le premier mouvement de sa colère. Le transport passé, et il dura bien un bon quart d'heure, M. de Valenglin revint à la lettre. Il n'était point homme à s'en tenir à cette première chaleur et savait refroidir la sienne et raisonner sainement ce qui l'offensait le plus. Il relut donc ce que lui écrivait M"e de La Thomassière.
« Avant d'en arriver, Monsieur, à l'objet véritable de cette lettre, je ne saurais assez vous supplier de ne pas prendre en mauvaise part l'aveu que j'ai à vous faire. Il me coûte, certes, mais je dois dire qu'il me coûterait davantage si quelque sentiment terrestre me
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dictait la conduite où m'oblige envers vous une raison plus haute et plus puissante. J'aurais honte, Monsieur, d'avoir à vous avouer quelqu'un de ces caprices du cœur dont tant de filles n'hésitent pas à faire le principe de leur humeur et le pivot de leurs actions. Je ne suis pas de celles-là et j'espère que vous ne m'y confondi ez point. Je tiens à votre estime et je me plais à l'espoir que vous voudrez bien me la continuer quand vous m'aurez entendue.
« Cette estime, Monsieur, qui est tout ce que je puis désormais attendre de vous, ne m'eût point paru assez avant l'événement qui est la cause inévitable de ce qui arrive aujourd'hui. Votre amitié alors m'était précieuse et j'eusse même désiré qu'elle devint par la suite quelque chose de plus, si Dieu avait permis que nous vécussions ensemble dans une union dont il semblait approuver le projet et dont je lui sais gré maintenant d'avoir différé le lien. Il me réservait eu
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secret à une autre lâche. Il en a décidé ainsi. C'est à son ordre que j'obéis. Il m'a donné, Monsieur, un nouveau et terrible devoir, et c'est pour me conformer à ses vues que je vous demande ici même de me délier d'un eng-agement que je ne suis plus capable de tenir et auquel je ne me sens plus tenue. J'ai senti, Monsieur, que je cessais de m'appartenir. Ce ne fut que peu à peu que j'appris clairement l'emploi que je devais faire de moi-même. Le temps de cette retraite et de cette solitude dont vous m'avez si généreusement accordé le loisir m'a servi à mûrir et à former le dessein que j'ai à vous dire et que vous ne pourrez qu'approuver.
« La prière, Monsieur, m'a aidée en cette épreuve. J'ai sollicité le secours et le conseil d'âmes savantes et pieuses. Elles m'ont confirmé en mon dessein et, si ce dessein vous cause quelque peine, acceptez-la comme votre part à l'œuvre charitable et sacrée que je vais entreprendre et où j'userai mes forces et ma vie.
« C'est au service et à la délivrance d'uue âme que je me voue. Mon père est mort, vous savez où et comment. C'était un homme et un pécheur. Certes, si la justice de Dieu est rigoureuse, sa miséricorde est infinie, mais il faut satisfaire d'autant plus exactement à l'une que nous avons eu plus à demander à l'autre. Et qui sait quelle dette mon pauvre père a eu à payer au divin Juge, même s'il a obtenu la pitié du divin Sauveur? Et comment s'en peut-il acquitter? Par des tourments affreux, et des peines redoutables. Ah ! Monsieur, rien que d'y penser, le froid gagne mes os. Puis-je l'abandonner en cet étal misérable sans songer à le secourir? Il m'adonne la vie terrestre: ne chercherai-je pas à l'aider en sa vie éternelle?
« Le Purgatoire n'est pas inaccessible. La prière en apaise les fîamiues. Elle en peut ouvrir les portes! C'est ce que je demanderai à Dieu chaque jour en lui donnant les miens en échange. Qu'il les prenne donc; ils sont à
lui. Le monde m'aurait distraite de cette grande affaire. Le rachat d'une âme est chose laborieuse qui n'exige pas moins que toutes nos forces. Dieu acceptera les miennes. Je les lui offre pour qu'il en use à son gré, et c'est pour me donner à lui que je me redemande à vous.
« Quand vous recevrez cette lettre, je serai enlrée au couvent des Filles-Dieu. Excusezmoi de vous avertir seulement maintenant d'une décision irrévocable. J'ai voulu vous éviter un entretien qui nous eût été pénible à tous deux. Ne le regrettez pas, Monsieur : tout ce que vous auriez pu m'y dire eût été inutile. On est bien fort quand il s'agit du salut d'une âme et que cette âme est celle d'un père. Puissé-je contribuer à la rendre digne d'un séjour pour lequel elle était faite et quej'ai l'espoir de mériter aussi, non par mes vertus, mais par la grâce de Dieu dont je vous souhaite. Monsieur, les marques les plus insignes et les plus particulières. »
M^'® de La Thomassière, le matin de la cérémonie de la croix, avait préparé une autre lettre à peu près dans le même sens pour sa mère. Elle comptait, le lendemain, dans l'après-midi, sortir comme d'habitude et se rendre aux Filles-Dieu, d'où M'"® de Larnot aurait fait porter les deux paquets, chacun à son adresse. En cette intention, une fois les lettres écrites, elle les avait placées sur elle, d'où l'enveloppe pour M. de Valenglin était tombée à son insu . Ce fut ainsi que le gentilhomme fut prévenu, par hasard, la veille au soir, de ce qu'il n'aurait dû savoir que le lendemain. Il eut donc toute la nuit pour méditer ce qu'il convenait de faire. L'idée la plus naturelle était de voir M'^^de La Thomassière, et c'est justement ce que la jeune fille avait cherché à éviter. Elle n'y parvint pas, car, sur les dix heures du matin, elle vit entrer M. de Valenglin dans la salle où elle se tenait avec sa mère. Valeng-lin avait passé par le jardin pour n'être point arrêté par les servantes.
A sa vue, M^'"^ de La Thomassière se leva brusquemenf de sr chaise et fît un grand signe de croix. M. de Valenglin, sans saluer M™® de La Thomassière qui, de son fauteuil, assistait, effarée, à cette entrée inattendue, alla droit à la jeune fille. Elle le reçut de pied ferme, quoiqu'elle pût voir dans son regard un feu inaccoutumé et que sa lettre, déchirée en quatre devant elle sur le parquet, l'avertit que le choc serait dur; elle se sentit encouragée à le soutenir par la brutalité même de l'attaque.
Cette mise en pièces ayant soulagé M. de Valenglin, il put dire d'une voix assez calme :
— Passez-moi cette vivacité, Mademoiselle. Voyez, le vent se met de la partie pour emporter le témoignage de votre tort et du mien 1
Un souffle d'air assez vif, venu par la porte que M. de Valenglin avait laissée ouverte derrière lui et qui se referma, faisait voltiger les morceaux de papier,
— Quant à ce que contenait ce billet, je
n'en puis faire plus de cas que d'une vaine rêverie. Laissons là ces sottises et parlons de choses sérieuses. Nous en avons à régler qui nous concernent...
M}^^ de La Thomassière regardait M. de Valenglin. Elle ne s'expliquait pas que la lettre fût déjà en ses mains, mais ce n'était point le temps de s'enquérir de cet accident.
— D'ailleurs, — continuait-il, — si je cédais à vos instances, je m'en repentirais éternellement, et vous seriez endroit de me reprocher un jour de vous avoir abandonnée à vousmême au lieu de vous défendre contre des idées certes généreuses, mais auxquelles je ne puis consentir. Le lien qui nous unit déjà m'autorise à vous empêcher d'accomplir un acte de cette sorte, dont la moindre conséquenceserait de désespérer un honnête homme qui a votre parole et qui la ^arde.
M. de Valenglin prononça ces derniers mots d'un ton ferme et haut. M^e de La Thomassière, croyant à quelque querelle d'amants,
fit mine d'intervenir. Un bref « Laissez-moi. ma mère î » l'interrompit durement et rabattit la bonne dame au fond de son fauteuil .
— Et vous, Monsieur, — reprit Mi'e de La Thomassière, — que prétendez-vous de moi? Je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez déjà. Le hasarda devancé mon intention. Elle m'eût épargné un entretien dont il n'est guère besoi ;. Restons-en là, Monsieur, si vous ne voulez pas que je vous quitte la place, pour une autre où je devrais être déjà puisque j'y eusse évité l'épreuve que vous m'imposez malgré moi,
M. de Valen^lin avait cru, au fond, qu'il n'aurait qu'à se montrer à M"" de La Thomassière pour la voir confuse de son projet. Il comptait sur la surprise de sa venue pour déconcerter la jeune fille. Le stratagème de la lettre lui semblait une marque certaine que M"'' de La Thomassière, en redoutant sa présence, avouait par là même quelque crainte de s'en sentir ébranlée. D'ailleurs, le style
même du billet lui paraissait si nouveau qu'il en soupçonnait M™^ de Larnot. Quant à M^ie de La Thomassière, il lui suffirait de la raisonner pour qu'elle revînt à d'autres sentiments. Il l'avait jugée d'esprit sain et de caractère mesuré. Mais le ton de fermeté et de hauteur dont elle avait répondu à son reproche prouvait un entêtement qui pouvait être dangereux, et il commençait à penser que ce qui lui avait paru un pieux caprice sans importance pouvait bien être quelque chose de plus sérieux. Il en sentit le péril et s'apprêta à défendre ses droits : car, s'il lui paraissait fort bon que La Thomassière sortît au plus tôt du Purgatoire, il trouvait dur que ce fiit à ses dépens. Il fallut que son embarras fût réel pour qu'il songeât à se faire une alliée de M'"^ de La Thomassière. Valenglin n'avait jamais fait grand cas de la bonne dame. Il vit que sa fille avait eu soin de lui cacher son dessein et il calcula que, s'il le lui révélait subitement, elle en jetterait les hauts cris etjoindrait ses efforts
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aux siens pour retenir dans le monde une personne si nécessaire à ses habitudes.
Ce fut donc de la bouche de M. de Valengha que M"^® de La Thomassière apprit l'abandon et la solitude dont elle était menacée. M. de Valenglin ne se trompait pas, et l'efFet de ses paroles dépassa ce qu'il en espérait. La plainte de M"^* de La Thomassière fut bruyante et pathétique. L'égoïsme d'une vieille femme qui craint d'être délaissée s'y mêlait naïvement au chagrin d'une mère à perdre une fille qu'elle aime. Son désespoir, quoique véritable, eût eu de quoi faire rire toutes personnes autres que sa fille et M. de Valenglin. Labonne dame gémit et se lamenta. Sa grosse figure tremblait des bajoues, aux paroles de sa bouche, et ses grosses mains s'agitaient au bout de ses bras courts. Elle en vint même à dire que feu La Thomassière était fort bien au Purgatoire et qu'il saurait bien s'en délivrer tout seul et que le vieux renard, de son vivant, s'était tiré de plus mauvais pas.
Puis elle se remettait à geindre, parlant à sa fille des soins qu'elle aivait eus de son enfance, des tisanes et des drogues dont elle avait guéri ses petites maladies, sans oublier les lavements d'eaux qu'elle lui avait fait prendre pour la tenir en santé et lui éclaircir le teint. Et elle essuyait ses gros yeux, gonflés de larmes qui coulaient sur ses joues amollies.
M^i^ de La Thomassière semblait insensible à ce spectacle. Quand il eut pris fin et que ^fme Je La Thomassière se fut rassise en son fauteuil, elle se tourna vers M. de Valenglin.
— Contemplez, Monsieur, votre ouvrage...
Et pensez-vous donc m'arrêter par de vaines paroles quand une pareille vue ne saurait me retenir?
L'embarras de M. de Valenglin s'augmentait de ne pas plus voir de pleurs au visage de M'ie (Je La Thomassière que de trouble en sa voix, car elle ajouta du ton le plus calme et le plus résolu :
— J'ai juré que je ne dormirai plus sous ce toit et je n'ai déjà pas d'autre demeure que la maison du Seigneur. Adieu, ma mère !
Et elle fit un pas pour sortir.
M"*® de La Thomassière se releva de son fauteuil. Sa douleur s'était changée en fureur. Sa figure s'empourpra. Elle marcha droit à sa fille, la main haute. Le soufflet retentit sur la joue tendue.
— Et maintenant, ma mère, me laisserezvous partir ? — dit froidement M'^® de La Thomassière.
C'en était trop : M™« de La Thomassière faillit étouffer de rage. Tout à coup, elle s'écroula comme une masse; son corps étendu barra la porte .
— Tu ne partiras pas, mauvaise fille, ou il faudra que tu foules aux pieds ta mère.
W^^ de La Thomassière hésita à peine un instant, puis elle se signa et enjamba légèrement l'obstacle vivant. Valenglin vit sa cheville et la doublure de son jupon. Arrivée
au seuil, elle se retourna une dernière fois avec un tel air de triomphe el de contentement que M. de Valena^lin, qui allait courir après elle pour tenter un dernier effort, s'arrêta tout court, tant il le sentit inutile. La porte se referma. On n'entendait plus que les petits soupirs que poussait M"'^ de La Thomassière toujours étendue sur !e parquel. Il la releva et appela les servantes. L'une d'elles lui dit que M"' de La Thomassière venait de sortir. Il s'en alla, comme il était venu, par le jardin. Le temps était clair et beau et les feuilles jaunes des peupliers tombaient une à une dans le soleil.
L'entrée en relig-ion de M"® de La Thomassière fut le sujet de toutes les conversations, et qui le voulut bien en eut le récitde la bouche même de M™'' de La Thomassière. Tout ce qui
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comptait dans la ville vint visiter la délaissée et entendre le détail d'un événement si surprenant. La bonne dame, flattée de l'intérêt qu'elle excitait pourla première fois de sa vie, refit à plaisir ce récit sans jamais se lasser. Elle y ajoutait, pour certains, l'imitation de ce qui s'était passé en ce dernier entretien, et elle allait jusqu'à s'étendre à l'endroit même où elle s'était laissé tomber en ce jour mémorable. Cependant les lançi-ues travaillaient. Les uns blâmaient une filledénaturéequi,pour un devoir imaginaire, abandonnait à la solitude une mère âi,'ce. Quelques-uns faisaient remarquer que M'"^deLa Thomassière paraissait se consoler assez bien d'une perte qui, jointe à celle de son mari, eût dû la rendre inconsolable. La vérité est que M'"® de La Thomassière trouvait à son double malheur un adoucissement qui, pour être unique, ne lui était pas moins précieux. Gourmande à l'excès, elle avait toujours été retenue encegoût par La Thomassière, qui l'empêchait de s'y
livrer à sa guise, par crainte de voir s'augmenter jusqu'au ridicule une corpulence où sa femme n'était que trop disposée. M"° de La Thomassière,àson tour,en avait usé de même avec sa mère, de sorte que, pour la première fois, M™^ de La Thomassière mangeait son saoul. Personne n'était plus là pour la raisonner, et cette liberté compensait pour elle bien des maux.
Sur le compte de sa fdle donc les avis différaient. Certains vantaient son scrupule. Ils admiraient la délicatesse de son sacrifice filial et disaient touthaut que le couvent des Filles- Dieu gardait maintenant sous son toit une véritable sainte et qu'on ne manquerait pas de la canoniser un jour. Le clergé, qui eut à se prononcer en cette affaire, se montra fort réservé. Ces messieurs du chapitre jugeaient entre eux que la supérieure des Filles-Dieu, M'"*' de Larnot, avait outre passé son devoir de directrice, et que les prêtres ont seuls qualité pour apprécier une vocation et décréter
aux âmes ce qu'il leur faut: ne point recourir à leur science est s'exposer à de regrettables erreurs. N'ayant été consultés ni par M"»* de Larnot, ni par M'*« de La Thomassière, ils en gardaient rancune à toutes deux et hochaient la tête à ce sujet. Quelques-uns, moins réservés, laissaient entendre que des aumônes bien distribuées ou quelque fondation pieuse eussent fait tout aussi bien et auraient eu en plus l'avantage d'éviter à M"« de La Thomassière le parti qu'elle avait pris et qui lui coûtait le monde en même temps que sa jeunesse et sa liberté. L'un d'eux disait même que, La Thomassière étant mort comme il était mort, il y avait chance que tout cela fût pour rien et que, d'autre part, si une contrition subite l'avait sauvé de l'Enfer, le Purgatoire n'était pas, après tout, une telle affaire que l'Eglise ne fût venue à bout de l'en tirer par les moyens particuliers dont elle dispose et dont elle est heureuse de faire profiter les fidèles. Mais M^^® de La Thomassière n'avait voulu mêler personne
à une entreprise qu'elle considérait comme un devoir de famille et dont elle prétendait s'acquitter à sa façon.
Quant à M. Virlong-, il soutenait Mi'« de La Thomassière et voyait en son cas l'œuvre de la Providence. L'entrée aux Filles-Dieu d'une âme si déterminée et si ardente serait un grand bien pour le couvent. Certes, les religieuses y étaient exemplaires en discipline et en vertu, mais la ferveur leur manquait. M"^ de La Thomassière y apporterait la sainte contagion, car la ferveur se communique comme le feu, qui est son image. Et M. Virlong comparait déjà M"* de La Thomassière à un tison tombé parmi du bois mort. « Un couvent, répétait-il souvent, n'est point fait pour polir des dévotes; il est fait pour former des sainteis. »
Si l'on parlait beaucoup à Gourjeu de M"* de La Thomassière, on s'y occupait aussi de M. de Valenglin. Tous ceux qui s'y présentèrent trouvèrent sa porte fermée. On en
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prit prétexte pour dire qu'il était à demi fou et mortifié jusqu'au désespoir d'un événement si cruel et si inattendu. Certains lai prêtaient, outre le regret de la personne de I\r^® de La Thoraassière, celui des grands biens qu'elle lui eût valus : non que les siens fussent médiocres, mais chacun supposait qu'il avait eu le dessein légitime de les accroître par ce mariage, et ce raisonnement semblait d'autant plus vraisemblable à tous que presque pas un ne l'eût tenu en pareil cas.
La vérité était que M. de Valenglin ressentait de ce qui s'était passé un chagrin opiniâtre et que le temps ne diminuait pas. Au contraire. Il est, en effet, dans notre nature de prêter à ce qui n'est plus et aurait pu être des couleurs favorables: aussi M. de Valenglin se représentait-il avec vivacité ce qu'il avait perdu; jamais il n'aima davantage 'bV^^ de La Thomassière que depuis qu'il sentait combien il était inutile de l'aimer. L'épais mur du couvent, au lieu de lui cacher la perspective du passé, le lui fai-
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sait voir comme au travers d'un cristal qui en redoublait le prix et en ravivait la vue.
Il faut croire qu'il souffrit véritablement, puisque, au bout de quelques semaines, il reparut avec une mine si changée et si chagrine que personne ne se risqua à l'aborder. On s'y hasardait peu d'ordinaire, car il avait été toujours assez rude et cassant, quoique poli et même serviableà l'occasion. D'ailleurs il ne sortait guère qu'au crépuscule pour une courte promenade, toujours la même, qui longeait à pas lents le haut mur du couvent des Filles-Dieu. Pendant une heure environ, le nez dans son manteau, car l'hiver était venu, M. de Valenglin frappait du talon le sol gelé et retentissant. Aux jours de lune, il demeurait plus longtemps pour la voir écorner au mur son croissant ou s'élever en silence au-dessus, ronde et blanche comme une hostie.
Hors cela, M. de Valenglin restait chez lui. Les laquais l'entendaient marcher fort tard dans la nuit sur le plancher de sa chambre,
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tantôt taciturne, tantôt jurant à pleine gorge, et, le matin, ils trouvaient la chandelle usée au ras du chandelier. Parfois, il descendait aux écuries. Le passage y était dangereux à la croupe des chevaux, enratrés de leur repos inusité. M. de Valenglin était grand cavalier et entretenait à son usage de fort belles bêtes. Il les montait finementet hardiment, ayant été jadis officier dans la cavalerie du roi. C'est de ce service qu'il avait conservé le goût des chevaux et des armes. lieu avait de plusieurs sortes pendues à son mur, épées, pistolets el mousquets, et les regardait mélancoliquement, pensant que s'il avait été, comme jadis, à la tête de son escadron, il eût eu bien vite fait de forcer la porte du couvent. Il se voyait, faisant cabrer son cheval sur les dalles du cloître, parmi les nonnes épouvantées, et saisissant à plein corps M"^ de La Thomassière, la mettre en croupe derrière lui et l'enlever au galop malgré sa guimpe, sa cornette et ses signes de croix. Mais les temps étaient
chang-és. Les verrous solides et les bons murs da couvent gardaient en sûreté la fugitive. Et Valenglin se reprochait amèrement de n'avoir rien entrepris sur M^^^de La Thomassièrc que de la convaincre par des raisons parlées, non moins que de n'avoir pas su obtenir d'elle, au préalable, les privautés qui rendent un mariage nécessaire et aux suites desquelles elle n'aurait pas pu se dérober comme elle l'avait fait à une simple promesse, et il regretlait fort une délicatesse malencontreuse dont il avait lieu maintenant de se repentir.
Tout de même on commençait, à Courjeu, à oublier M. de Valenglin, lorsqu'un jour, vers midi, le portail de son hôtel ouvert brusquement, on l'en vit sortir suivi de ses deux laquais. Aussitôt les tètes se mirent aux fenêtres sur la place. Le spectacle valait d'être vu. M. de Valenglin montait un de ses chevaux, A peine dehors, la fougueuse bête se prit à ruer et à se cabrer furieusement. Elle martelait le pavé du sabot et faisait de dan-
g-ereuses voltes. On s'attendait à ce que M. de Valeng^lin se brisât les os en quelque chute, mais il maîtrisa son cheval et disparut au tournant de la rue, non sans que M™° Lucile, la mercière, eût dit à Mme Babou, sa voisine, qu'après tout ce M. de Valenglin avait une fière mine d'homme et que M"' de La Thomassière était bien sotte d'avoir refusé un tel mari.
Ce n'était point pour faire admirer ses voltes que M. de Valenglin avait ainsi quitté sa retraite, mais pour se rendre à son château de Beaulignon y finir l'hiver dans une solitude encore plus étroite. On le sut, le soir même, à Courjeu, et l'on dit que M. de Valen^lin avait bien choisi là le lieu qui convenait à son hypocondrie. Elle pourrait à l'aise se nourrir d'elle-même en cette demeure isolée au milieu des bois et à plus de quatre lieues au delà des Gisquets, où habitait M. d'Aiguisy. Il fut remarqué aussi que M. de Valenglin partait sans prendre congé
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de personne, pas même de M'^'' de La Thoraassière, dont la santé n'était point bonne et commençait à se ressentir des repas trop copieux où elle s'adonnait avec trop de suite et de liberté.
Cette conduite de M. de Valenglin fut jugée assez sévèrement. Au fond, chacun lui en voulait de se passer de tout le monde et de garder sa douleur pour soi seul sans en faire eonfidence à personne, tant il y a, dans la commisération et la pitié que nous accordons au malheur, une part de curiosité sur la façon dont le patient supporte ses maux, avec la pensée secrète qu'en pareil cas nous les supporterions mieux. Car tout en l'homme est vanité. Il semble de plus que nous ayons un droit sur le prochain et qu'il y ait une sorte d'outrecuidance à vouloir souffrir seul et à sa guise.
Ce tort de M. de Valenglin était vivement senti à Gourjeu. Après s'être enfermé, voilà que M. de Valenglin s'échappait, dans
l'intention évidente de fuir toute consolation. Aussi se promit-on bien de le laisser tant qu'il voudrait à sa solitude et de ne pas risquer les mauvais chemins pour aller voir un homme qui se retirait ainsi de son propre çré à l'écart de ses semblables, comme si leur compagnie était, non seulement inutile, mais même importune et haïssable. On ne le poursuivrait donc point au milieu de ses bois, qui devaient être en cette saison fort dépouillés et fort lugubres, car on était à la mi-janvier. M. de Valenglin put s'apercevoir de ce qui l'attendait à Beaulignon par l'aigre bise qui ne cessa de lui souffler au visage durant sa route, mais il y prit peu garde, attentif à corriger les écarts de son cheval comme s'il avait voulu, par cet exercice, montrer, en une image, qu'il entendait dorénavant tenir la bride aux emportements de son esprit et de son cœur.
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Chaque jour, M. de Valençlin faisait seller un de ses chevaux et le montait en de longues courses à travers la campagne. Il ne rentrait qu'au soir, la tête harassée, car, dans la fatigue de sa monture, il ne cherchait que la sienne. Elle secondait cette dissipation de nos pensées qui se fait au grand air et M. de Valenglin demandait au mouvement un remède à sa mélancolie. L'aspect du château n'était guère pour la distraire. La solitude est plus entière dans une vaste demeure que dans une petite. Elle s'augmente du vide qui nous entoure et elle s'accroît de l'espace qui nous environne. Beaulignon était à souhait. La seule partie vivante et chaude en était les écuries. M. de Valenglin les remonta de nombreux achats. Sa préférence allait aux bêtes fougueuses et difficiles. Il se plaisait à
les réduire, au risque de s'y rompre le co], si bien que les valets, à le voir partir, s'attendaient chaque fois à ce qu'il ne revînt pas.
M. de Valeng-lin passa quelque temps à ce divertissement solitaire. Ce fat au retour de l'une de ces coursesqu'on lui dit que M. d'Aiguisy était venu le demander. Les roues du carrosse se voyaient encore empreintes au sable de la cour. M. de Valeng-lia s'étonna de cette visite et y songea un jour ou deux, puis cessa d'y penser et continua ses promenades équestres. Elles n'étaient point ordinaire^, car il en revenait, les molettes rouges. Il y estropia plusieurs chevaux ; il n'était rien qu'il n'exigeât d'eux. Il les ruait en galops furieux qui le précipitaient au hasard à travers les champs, à moins qu'il ne leur fît sauter les haies les plus hautes et les fossés les plus profonds, comme s'il eût voulu, tour à tour, atteindre ou fuir quelque chose qu'il ne parvenait ni à rejoindre ni à distancer et qui déSait le jarret et l'haleine de son cheval.
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Quelquefois même il selançailà fond detrain, les yeux fermés, comme pour accroître par plaisir le danger qu'il courait. Ce fut ainsi qu'un jour, s'étant laissé emporter à l'aveugle par une longue galopade, il se tr i-uva à son insu dans la cour du château des Gisquets et à deux pas de M. d'Aiguisy,qui le saluait poliment et qui, prenant cette arrivée involontaire pour une visite rendue à la sienne, le pria de vouloir bien entrer au château pour se reposer un instant. M. de Valenglin accepta et mit pied à terre de dessus sa bête é; oumonnée.
Certainement, M. d'Aiguisy était tombé sur l'une de ces occasions où le plus solitaire et le plus renfrogné éprouve le besoin de se répandre au dehors. M. de Valenglin suivit donc M. d'Aiguisy dans la salle basse où brillait un grand feu. Celui-ci, en vrai personnage de comédie qu'il était, appelait par leurs noms des valets imaginaires. Un unique serviieur lui tenait lieu de tout, et plus d'une
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fois le petit homme lavait lui-même les roues ou pansait les chevaux du carrosse dont il tirait tant de vanité. Aujourd'hui levalet était absent. M. d'Aiguisy savait fort bien qu'il était allé acheter de l'avoine : aussi, après l'avoir appelé à tue-tête, prit-il le parti de sortir lui-même de l'armoire un plateau, un flacon et deux verres. Il les remplit d'un vin rosâtre, fit claquer sa langue, et, après un siieiîce, s'adressa brusquement à M. de Valenglin qui chauffait ses boites au foyer :
— Ma foi, Monsieur, je suis heureux de vous voir, car j'ai un remerciement à vous faire et qu'il me tardait de vous avoir fait. J'ai eu trop à me louer de vous, dans une certaine affaire que vous savez, pour souffrir de rester ingrat à votre égard. Tandis que toute la clique de Courjeu acceptait complaisamment que j'eusse pu commettre l'action que m'imputait la rumeur d'un public stupide, vous avez été seul à me défendre contre ces langues maudites et à douter que je fusse
capable de tuer un homme autrement qu'en combat loyal et selon toutes les règ-les de l'honneur, comme un gentilhomme qui se venge et non commç un rustre qui assomme au coin du chemin, sans cartel ni seconds. Cela, Monsieur, ne s'oublie point et fait oublier beaucoup, car, — ajouta-t-il encouragé par le silence de M. de Valenglin, — j'avais de belles raisons de vous haïr et je vous haïssais comme on hait quelqu'un qui est la cause d'un dommage irréparable et d'un tort infini.
— Vous voyez. Monsieur, répondit froidement et simplement M. de Valenglin, que le ciel s'est chargé de votre grief et a pris soin de votre injure. Il a même mis à les satisfaire une extrême rigueur. Il m'a enlevé M^''' de La Thomassière au moment où je la croyais à moi. Il l'a attirée à lui avec une brusquerie irrésistible, de telle sorte que nous l'avons perdue tous deux, vous sans l'avoir obtenue, moi sans pouvoir la retenir. Gela fait
entre nous quelque différence cù l'avantage, Monsieur, n'est point (Jemoncôté,car, seriezvous mon pire ennemi, que je ne vous souhaiterais jamais d'avoir été à ma place et d'avoir eu à endurer mon tourment.
M. de Valenglin fut étonné d'avoir parlé. Il regarda autour de lui comme s'il n'eût pas bien su où il était. Le feu pétillait. Le vin rougissait les verres. M. d'Aiguisy agitait sur sa chaise sa singuHère petite personne. Sa figure se perdait dans l'ampleur bouclée de sa perruque. M. de Valenglin le considérait attentivement et se demandait si c'était bien lui-même qui était ainsi en conversation suivie avec quelqu'un qu'il connaissait à peine et surtout par ses ridicules, et pas assez, certes, pour traiter un sujet si intime et si douloureux. Ne s'était-il point enfermé au désert de Beauiignon pour que personne ne pût l'interroger mal à propos sur ce qu'il voulait taire à tous? Il avait fui dans la solitude toute curiosité intempestive; il avait refoulé en lui
le désir de trouver à son cliagrin la consolation qu'il peut y avoir à le répandre; il s'était interdit à ses pensées aucun confident que soimême, et il se surprenait tout à coup à faire part des plus particulières à un M. d'Aiguisy qui, à l'aborder dans une rue de Gourjeu, n'eût obtenu que le salut le plus sec et le bonsoir le plus coupant.
Étrange inconséquence! Mais n'y a-t-il pas des moments où notre langue est plus forte que notre silence, où le besoin de communiquer la substance de douleur accumulée en nous nous la fait suer, pour ainsi dire, en paroles involontaires? Cette nécessité est tellement puissante qu'elle nous livre au premier venu sans que notre étonnement même nous puisse empêcher de faire ainsi.
— Encore que je voie bien comme vous une différence entre nous deux, — repartit M. d'Aiguisy, — cette différence, je la vois tout autre et bien loin de m'être avantageuse. Laissez-moi, Monsieur, m'en expliquer
à ma façon et faites-moi l'honneur de quelque patience.
M. de Valenglin approcha ses mains du feu et les chauffa alternativement.
— Pensez, Monsieur, — disait M. d'Aig-uisy, — à l'état où je me suis trouvé quand ce vieux gredin de La Thomassière me reiusa si durement ia main de sa fille. Je l'aimais, Monsieur, comme vous la pouviez aimer. Ajoutez que ce refus fut le plus poli du monde. Le malin renard ne me dit rien dont je pusse m'otFenser, mais le mépris qu'il faisait de moi n'en était pas moins cuisant. Vous me direz, Monsieur, et je vous le laisserai dire, que je ne méritais pas l'honneur auquel je prétendais et que M^'« de La Thomassière était digne de mieux que moi. Vous auriez raison, Monsieur, et la suite Ta prouvé, puisque vous avez réussi où j'ai échoué et que vous avez été agréé par son père et par ellemême et que, sans une circonstance inattendue, elle serait maintenant votre femme.
— Eh bien, Monsieur, — inlerronajiit M. de Valenglin, — n'est-ce point justement ce qui rend mon sort si amer et si dérisoire? Ne voyez-vous point là la raison de mon désespoir et de la mort que j'y ai souhaitée pour fin ? Car ce n'est point ma faute si mon cheval ne m'a pas vingt fois rompu les os I Je vous en parle avec calme en ce moment, mais ne vous y trompez point: bientôt, je serai repriis de la fureur qui me tourmente et ne me laisse guère derepos. Perd-on sans désespoir de si belles espérances ? Quel changement, Monsieur, que de se voir au seuil d'un hymen désiré et que se referme sur votre bonheur la porte affreuse d'un monastère I Ajoutez-y que M"'' de La Thomassière se résolut d'elle-même à ce qu'elle a accompli, et dans toute l'indépendance de sa cruauté et au nom, Monsieur, d'un prétexte dont l'entêtement me fait encore rougir pour elle î
— C'est encore là. Monsieur, où je vous contredirai, — riposta M. d'Aiguisy, et sa
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petile figure prit un air de triomphe et d'importance. — Oserai-je vous parler de moi et hasarder entre nous deux une comparaison? Certes le refus que me fit le vieux La Thomassière d'un bien si précieux me toucha vivement,mais pensez-vous que le succès que vous eûtes auprès de lui ne m'atteignit pas davantage ? J'ai pleuré de rage à voir entre vos mains celle qui échappait aux miennes. La jalousie, Monsieur, a des tortures sournoises et délicates. Je les ai éprouvées en leur entier. Je vous ai haï, Monsieur, et vous me passerez la sincérité bizarre de ne vous le point cacher. Si jamais j'ai désiré passionnément la mort de quelqu'un, ce n'est point celle de ce gros paillard de La Thomassière, c'est la vôtre, Monsieur, vous qui, riche et heureux, alliez me ravir un bien dont m'éloignait la volonté stupide d'un barbon et le manque de quoi la contraindre.
« Vous me direz qu'il était facile de vous montrer mon ressentiment et de vous cher-
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cher querelle. J'ai failli le faire, quand vous me vintes saluer à l'église lejour des obsèques de La Thoinassière. Mais vous ne savez point, Monsieur,ceque c'est que d'être faibleetpetil. Un duel avec vous ! Un poucet comme moi y risquait le ridicule d'être désarmé ou embroché comme une grenouille, et je n'avais n,ullo envie, après tout, d'être ramené chez moi, tout saignant, sur les coussins de mon carrosse; je me résolus donc au spectacle atroce d'un rival fortuné. Ah! Monsieur, quel tourment, et combien la mort de ce qu'on aime doit être peu auprès de la vue qu'un autre en soit aimé! Je perdais M^^» de La Thomassière, et je la perdais à cause d'un homme, de quelqu'un fait comme moi, mieux que moi, si vous voulez, mais enfin de chair et d'os comme je le suis 1
« C'est un homme qui me la prenait pour lui parler comme je lui aurais parlé, pour la caresser comme je l'eusse aussi caressée. Voilà, Monsieur, l'état où j'ai été réduit, et
Irouvez-vous singulier qu'il éveille des sentiments de haine et des désirs de vengeance ? Je les ai eus, et j'ai souffert d'autant plus des uns que je ne me sentais pas l'audace de réaliser les autres. J'aurais voulu vous écraser sous les roues de mon carrosse. Je suis allé voir prendre Pierre Graftard ; je l'aurais, pour un peu, félicité, moins pour avoir assomméce gros La Tliomassière, dont l'apoplexie se fût cliargce toute seule, que pour avoir vengé l'injure qu'il en avait reçue; et je voulais faire à un manant qui avait su tuer l'honneur de le voir mourir.
Et le petit M. d'Aiguisy, qui trépignait sur son fauteuil d'ancien dépit et de rage remontée, ne paraissait plus aucunement ridicule à M. de Valenglin.
— Tout passe, Monsieur, — reprit M. d'Aiguisy, — el je vous jure que je n'ai rien conservé du venin de ma rancune d'alors. Apprenez-y une fois encore la fragilité de l'homme, qui n'est pas plus durable en ses
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haines qu'en ses amours, et voyez -y l'augure que vous guérirez comme j'ai guéri. N'avezvous pas des raisons de vous consoler que je n'avais point ? Vous, Monsieur, au moins, M''* de La Thomassière ne vous a quitté pour personne qui vous ressemblât. Vous n'avez pas eu la menace de la voir passer à votre vue au bras d'un cavalier qui usurp;\t votre place et tînt votre rôle. Les murs bienfaisants des Filles-Dieu nous évitent ce spectacle exécrable. Le cloître vous assure d'elle pour toujours. Que dis -je, Monsieur? elle n'est plus une femme et par là elle échappe à votre regret, car ce que vous recherchiez en elle n'existe plus. Elle s'est donnée à Dieu. Ah ! le beau rivai que celuilà qu'on ne connaît que par son nom, qui n'a point de forme ni de visage ! N'est-ce point bien rassurant ? Et y a-t-il de quoi tant s'affliger quand ce qu'on a perdu n'est à personne ? J'y prendrais plutôt de quoi m'enorgueillir puisque, pour détourner ce
cœur du votre, il n'a fallu rien moins que l'attrait de l'éternel. Ce n'est point, Monsieur, croyez-le, au vain soin de tirer du Purgatoire ce pauvre La Thomassière que vous avez été sacrifié : cela n'en est que le prétexte et l'occasion. Accusez bien plutôt M"^ de La Thomassière d'avoir a^i ainsi par quelque vocation secrète et qu'elle ignorait ellemême et qui eût percé même à travers le mariage, l'amour et les enfants. Et alors, au lieu d'une femme, vous auriez eu une dévote aigrie et passionnée, qui en est l'espèce la pire et la plus malencontreuse, et qui eût troublé vos jours de ses manies et de ses pieuses lubies.
« Louez-vous, au contraire, que M"« de La Thomassière se soit reconnue et découverte à temps, et remerciez Dieu de ce qu'il a fait. Il a repris ce qui lui appartenait et qui ne vous eût jamais appartenu qu'à moitié. Remerciez-le de ce bon office et montrez-vous raisonnable de même que je le suis
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devenu en apprenant ce que vous avez considéré comme un malheur et qui m'a été, comme il vous devrait l'être plutôt, un grand soulagement. »
Et M. d'Aiguisy ajouta encore mille choses sur le même sujet avec une suite et un tour dont M. de Valeng-lin ne l'eût pas cru capable, tant nous sommes enclins à jug-er les gens à l'apparence, sur leurs grâces ou leurs ridicules, sans nous occuper de ce qu'il y a au fond d'eux et au delà de ce qu'ils semblent. Cette erreur si commune avait fait prendre à M. de Valenglin M. d'Aiguisy pour un sot, tandis qu'il avait prêté sur sa mine à M'^^ de La Thomassière des vertus d'épouse et de ménagère qu'elle avait étrangement démenties.
Quand M. de Valenglin. après avoir quitté M. d'Aiguisy, se fut mis en selle, pour la première fois depuis longtemps il n'éperonna {)a.s son cheval et le laissa aller à son pas. Ce fut à celte allure modeste et inaccoutumée
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qu'il regagna Beauiignon, d'où il ne sortit guère les jours suivants. Une neige épaisse couvrait la terre, et M. de Valenglin, le nez à la vitre, regardait le paysage. Les aspérités s'en nivelaient sous une poudre blanche, et rien ne convient mieux que cette monotonie à apaiser, par son silence, l'âme la plus désordonnée, car on dirait qu'elle y ensevelit le passé sous un suaire qui en égalise les couleurs et en unifie les formes.
Que ce fût donc ce spectacle, que les discours de M. d'Aiguisy opérassent sur son esprit, que son chagrin louchât à son terme, il ne s'en produisit pas moins un grand changement dans les manières de M. de Valenglin. Les plus longues douleurs s'usent d'elles-mêmes et il arrive que nous continuons à les ressentir, pour ainsi dire, par habitude, au point que nous aurions peine à nous passer d'elles, de sorte que nous les laissons nous opprimer, faute de courage à secouer leur poids désormais imaginaire. En
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ce cas, le moindre prétexte suffit à nous avertir que leur fardeau est si diminué qu'il nous déchargerait au plus petit effort. C'est alors que quelque circonstance fortuite nous informe du tort que nous fait notre paresse et nous arme contre elle. Aux uns les aident à cela certains événements insignifiants : il eh est d'autres que guérit l'air du printemps ou la rencontre d'un visage ; ceux-ci ont besoin de voyager, ceux-là de rester en place. Les plus enracinés à leur mal n'attendent que quelque nouveauté qui les en distraie.
Pour M. de Valenglinles propos de M. d'Aiguisy avaient eu cet effet. L'image de M^^® de La Thomassière s'éloignait de lui peu à peu, elle devenait indistincte et il s'y sentait insensible. L'assurance qu'en somme elle n'était qu'à Dieu l'apaisait singulièrement et il y puisait une sorte de satisfaction égoïste. Bientôt, il en chercha d'autres autour de lui. La saison lui donna tout d'abord celle de voir reverdir les bois qui environnent Beaulignon. Ce l'eu
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qu'il se reprit à aimer fort lui parut manquer de diverses choses dont il se mit en tête de le pourvoir au plus tôt. Il fit venir de Courjeu des ouvriers. Ils exécutèrent plusieurs travaux qui l'occupèrent agréablement. On creusa devant le château un bassin carré qu'il fallut orner de figures. Elles ne jetaient point d'eau, mais se miraient avec grâce en celle qui les entourait et qui refléta à merveille leur bronze redoublé. On perça plusieurs allées dans les bois, entre autres une fort large qui menait à un manège de verdure ; M. de Valenglinycaracolait à l'aise. Il y avait loin de ce Valenglin à celui qui, l'hiver, courait les chemins à bride abattue.
Ce changement et les nouvelles beautés rustiques de Beaulignon, répandus à Courjeu par M.d'Aiguisy qui arrêtait son carrosse aux portes pour en parler, valurent à M. de Valenglin la visite de MM. de Parfondval et des Rantours. Ils le trouvèrent d'humeur ouverte^ avec un peu d'embonpoint. Il les pro-
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mena partout et les renvoya fort contents. Il leur rendit leur visite. On le revit à Courjeu plusieurs fois au cours de l'été; au bout de l'an du gros La Thomassière, qui était comme on sait à la mi-septembre, il vint présenter ses devoirs à la veuve. M""** de La Thomassière lui parut énorme. Elle le reçut à merveille et fort gaiement, et il se demandait en sortant de là si c'était bien elle qu'il avait vue sur le parquet, en travers de la porte, le jour où sa fille avait si vivement franchi le corps écroulé de sa maman. Elle semblait avoir oublié son chagrin. M. de Valenglin lui demanda des nouvelles de la religieuse. Elle en était fière ; sa réputation de sainteté se répandait. Elle alla jusqu'à bénir cette heureuse vocation, sans avoir Tair de se souvenir qu'elle était due à une mort encore récente. Il faut dire qu'elle n'y pensait plus guère. Ne s'occupait-on pas de tirer La Thomassière du Purgatoire, où il expiait sans doute son goût immodéré des bergères et des servantes? Car
M""" de La Thomassière ne cacha point qu'elle avait eu à se plaindre de son époux sous le rapport de la fidélité qu'il lui devaitet qu'il ne lui g-ardait pas trop, quoiqu'elle eût été prèle à lui sacrifier quelque peu de son repos pour le retenir auprès d'elle en lui laissant prendre des plaisirs qu'il préférait chercher ailleurs. Et la grosse M"* de La Thomassière minaudait comme si ses chairs amollies et tremblotantes eussent pu être une pâture appétissante à qui eût voulu y goûter. M. de Valenglin rapporta le lendemain ces propos àM.d'Aiguisy. Ils eu rirent tous deux. Les deux gentilshommes se fréquentaient fort et ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. M. d'Aiguisy amusait M. de Valenglin par ses ridicules et ses vivacités, et M. de Valenglin lui conservait un sentiment de reconnaissance. Il s'ensuivait des rapports constants entre les Gisquets et Beaulignon, où les maigres chevaux du carrosse de M. d'Aiguisy s'engraissaient aux avoines de M. de Valenglin jus-
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qu'à s'en crever la panse et à faire craquer leurs sangles.
Le couvent des Filles-Dieu deCourjeu avait été fondé vers 1620 par les soins de M°^« de La Golarderie. La pieuse dame le dirigea pendant trente années avec une fermetéadrairable. Cette première rigueur se relâcha quelque peu par la suite et ne se rétablit que sous l'autorilé de M'"^ de Larnot, qui, en 1673, prit le gouvernement de la communauté.
Cette M'"^ de Larnot était une grande femme maigre et jaune. Elle imposa une discipline exacte et n'y souffrit nul écart. On priait et on travaillait, aux Filles-Dieu, avec une régularité parfaite. Tout y était ordonné jusqu'au plus petit détail. M""^ de Larnct se rendait compte de tout par elle-même. Elle pouvait voir le bon ordre qu'elle avait insti-
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tué se maintenir eu son intégrité et, malgré cela, elle n'était point sans s'étonner que de si excellents principes de perfection ne portassent pas de meilleurs fruits. Dieu ne pouvait prendre que du plaisir à se voir servi de la sorte, mais il n'en marquait son contentement par aucune faveur particulière. M""® de Larnot le constatait avec amertume. Dieu ne répandait sur ses servantes que des grâces ordinaires, de celles qu'il ne refuse guère et qu'il ne marchande point, mais il ne s'était choisi dans ce troupeau aucune ouaille privilégiée, comme il se plaît parfois à en élire pour les surélever jusqu'à lui et les mener aux hauteurs de sa prédilection.
Les religieuses de Courjeu étaient de bonnes religieuses, fort attachées à leur devoir et l'accomplissant de leur mieux. Pourtant pas une n'atteignait un état de piété supérieure qui surpassât le niveau de ses compagnes. M""^ de Larnot souffrait de cet abandon où Dieu laissait cette maison où elle avait tout établi
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dans l'espoir d'en faire un de ces bercails où le Seigneur choisit les brebis de sa pâque. Elle lui reprochait souvent l'indifférence qu'il montrait pour son rude labeur à préparer les âmes à sa visite.
C'est en vain que M'"^ de Larnot chercha à combattre celte tiédeur de ses filles, où elle voyait la raison de ce traitement. Elle appela à son aide les prédicateurs.
Il en vint de toutes sortes, qui tâchèrent de réveiller ces engourdies et de leur donner le nerf et l'élan qui manquaient à leur vol. Leurs efforts y échouèrent. Ni les beaux raisonnements, ni les éclats de voix, rien n'y put, encore que M™* de Larnot y aidât par des jeûnes sévères et des austérités bien entendues. Tout resta sans effet et elle commençait à maudire son troupeau dont le piétinement sur place lassait sa patience. Pas une âme parmi ces âmes qui se distinguât par quelque soif spirituelle plus ardente et plus passionnée.
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Elle s'étonnait de sa malchance et en concevait une sorte de pieuse fureur. Une fois, pourtant, elle crut le grand jour arrivé. Le curé de Saint-Grég'oire lui amena une espèce de frère mendiant qu'il avait trouvé dans la cuisine, cherchant à plat ventre sa nourriture au tas des immondices. C'était un gaillard de haute taille, à poil roux, et doué d'une forte voix. Il prêchait aux carrefours et semblait inspiré. M. Virlong l'olTrit à M'"'^ de Larnot. Pendant une semaine le saint rustre objurg-ua les nonnes épouvantées de ses gestes d'énergumène et des fureurs triviales de sa parole. Son bras énorme et poilu sortait de sa manche graisseuse en brandissant un crucifix de bois dur. A la suite de cette prédication, une des religieuses tomba en extase et se prétendit des visions. Toute la communauté la vint admirer sur la paillasse de sa cellule, les jeux retournés et les lèvres balbutiantes. On la fit parler, mais on n'en tira que des incohérences et des sottises. L'imposture irrita cruelle-
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ment M™^ de Larnot, mais sa colère fut pire lorsqu'on s'aperçut que le bon frère avait, en partant, échangé son crucifix de bois contre une riche croix d'arg-enl qu'il avait trouvée dans la sacristie dont la visionnaire avait les clefs.
M°»^ de Larnol se tut sur sa double déconvenue et ce fut quelques mois après qu'elle vit venir à elle M"^ de La Thomassière, qui la consulta sur le scrupule où elle était et sur ses anxiétés au sujet des destinées éternelles de feu son père. Dès la première entrevue, la jeune fille s'ouvrit spontanément à M"® de Larnot du projet qu'elle avait conçu. M™e de Larnot, dans tout cela, se souciait assez peu de ce que pouvait bien être devenu en l'autre monde le pauvre La Thomassière; ce qui l'intéressait davantage était de rencontrer en sa fille ce qu'elle avait cherché si souvent, c'està-dire une âme ardente et vigoureuse, et capable d'un pareil sentiment. Le projet de M'i® de La Thomassière annonçait une délica-
tesse singulière et un caractère aventureux, puisqu'elle n'hésitait pas à se lancer à corps perdu dans une voie où le premier inconvénient était de renoncer au monde et à soimême, sans compter que le résultat de ce sacrifice demeurait incertain.
De tout cela, M'"^ de Larnot jugeait qu'une fois débarrassée de cette préoccupation un peu niaise d'être utile à son prochain dans une circonstance où les plus proches l'abandonnent volontiers, M^*® de La Thoraassière ferait une religieuse admirable .Elle avait l'élan , la hardiesse, le transport qui mènent au plus haut, et cette fermeté à entreprendre qui fait les saintes. M'°ede Larnot se sentait de force à en faire une d'une àme de cette trempe. Que ne deviendrait-elle entre ses mains!
L'occasion était trop forte pour que M"^* de Larnot y résistât : aussi, en femme prudente et experte, accueillit-elle assez froidement l'intentioa de M"^ de La Thomassière de prendre le voile et de sortir du siècle ; elle
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objecta ce qu'il fallait pour mieux entêter la jeune fille. L'adroite Larnot feig-nit d'abord d'être effrayée de lasing-alarité et de lagrandeur d'un tel dessein. Par là elle flattait en M'^« de La Thomassière sa vanité de faire quelque chose qui la distinguât des autres et la mît au-dessus du commun.
Peu à peu, pourtant, et comme à regret, M™® de Larnot entrait dans ses vues. Elle lui fit entrevoir la délivrance certaine de M. de La Thomassière. Pourquoi Dieu luimême ne lui donnerait-il pas un jour l'assurance que son sacrifice avait été agréé et jugé suffisant? Peut-être recevrait-elle un jour, de lui-même, la bonne nouvelle, et, certes, une fois réglé le compte dont elle aurait été l'appoint. Dieu ne l'abandonnerait pas. Et M'"" de Larnot promettait à M"« de La Thomassière l'espoir d'une de ces unions mystiques où le Maître devient rÉpoiix, union si continue, si intime, si durable, qu'elle y trouverait l'avantageuse compensation de
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ces plaisirs du cœur auxquels elle aurait renoncé. Qu'est-ce donc que l'amour terrestre auprès de l'araour divin, et faut-il hésiter entre eux, dont l'un est par nature incomplet et précaire, tandis que l'autre est immuable et absolu?
M"® de Larnot fit si bien qu'elle amena ce que nous savons et qu'elle se trouva en possession d'une âme toute à elle et qu'il ne s'a^-issait plus que de guider vers lés sommets de la contemplation et de la mysticité. Il y avait de l'entremetteuse en M™^ de Larnot, et il est probable que dans le monde elle eût tenu ce rôle complaisant. Pour elle, elle n'avait (]uelegoût de la direction et l'entente de la discipline et, au fond, nul pouvoir d'aller plus loin qu'une dévotion sèche, acquise et voulue ; elle n'était ambitieuse que pour les autres, se satisfaisant d'en bas de leur servir de g^uide, faute de pouvoir les suivre dans leur trajet.
Elle trouva donc en M"^ de La Thomas-
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sière une flamme et un eatrain qui la comblèrent de joie : aussi résolut-elle de tenter la chance qui se présentait enfin d'obtenir ce qu'elle avait le plus souhaité, une de ces marques particulières de la faveur divine dont l'honneur rejaillit non seulement sur celle qui en a été l'objet, mais sur le lieu même où elles se manifestent. Pour tout dire, M"^^ de Larnot ne rêvait rien moins qu'un miracle où elle serait mêlée de près et qui donnerait au couvent et surtout à sa supérieure un éclatincomparable. Elle réussit à persuader M"« de La Thomassièrc qui en accepta la possibilité avec une aisance singulière. Elle était résolue de monter à Dieu d'un pas que rien n'arrêterait pour obtenir le pardon du pauvre La Thomassière; et cette voie peu ordinaire paraissait aux deux femmes le chemin le plus court à parvenir où elles voulaient arriver, chacune pour une raison différente, mais avec une égale ardeur.
L'avancement de M"^ de La Thomassière
dans la voie lumineuse fut prodigieux et continuel. M"* de Larnot en fit pari brièvement au dehors. Depuis que son couvent comptait une personne qui promettait de si grandes choses, M™® de Larnot prenait un air d'importance et de mystère. Son contentement augmentait et elle ne se tenait pas d'aise. Cela dura tout Tété. L'automne se fût passé de même si, vers le milieu d'octobre, qui était l'anniversaire du temps où M"« de La Thomassière était entrée aux Filles-Dieu, la salisfaction de M'"^ de Larnot n'eût été accrue encore. Ce fut alors que M"« de La Thomassière lui avoua certains indices préparatoires de la faveur qu'elle sollicitait du Très-Haut.
Dieu, à n'en pas douter, se rapprochait d'elle de jour en jour, et les ténèbres qui séparent l'Invisible de la créature s'éclaircissaient peu à peu. Le voisinage de la divine présence était certain et inévitable. Dieu venait à sa renconlre. La distance diminuait
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entre elle et lui, et elle éprouvait ce qu'on pourrait appeler l'appréhension mystique sans qu'elle s'en sentît le moins du monde intimidée.
M™^ de Larnot reçut cette confidence avec un secret transport, car il n'était pas dans son caractère de rien montrer de ses sentiments. Elle se borna à exhorter M"^ de La Thoraassière à redoubler d'ardeur et d'insistance. La prière est si puissante qu'elle peut forcer Dieu à l'exaucer; elle lui fait violence et M™^ de Larnot brûlait d'impatience que les choses en restassent au même point. M''^ de La Thomassière demeurait l'oreille tendue au céleste appel. Ce ne fut qu'aux premiers jours du printemps qu'elle eut la révélation intérieure du lieu où se produirait la miraculeuse rencontre.
Il y avait au bout du jardin, près du potager, un petit bosquet de charmille qui était l'endroit désigné par son pressentiment. Elle s'y retira chaque jour pour y faire oraison.
LES AMANTS SINGULIERS l5l
A plusieurs reprises, il lui sembla que le dernier voile allait se soulever et elle en éprouvait ce je ne sais quoi de modéré, de patient et de tranquille que donne la certitude d'un événement attendu et qui ne peutmancjuer.
M"*^ de Larnot, pendant ce temps, se con sumait. Ces lenteurs la tuaient. La sérénité de M"« de La Thomassière l'exaspérait. Elle eût voulu qu'elle hàlât l'heure divine par le moyen des pénitences et des macérations. M'i^ de La Thomassière s'y refusait doucement. Si M™^ de Larnot l'eût osé, elle eût enfermé celte sotte orgueilleuse dans sa cellule ou dans la chapelle qui sont, après tout, des endroits plus propices aux choses de Dieu qu'un petit couvert d'arbres taillés, à deux pas des laitues et des potirons.
Lorsque M'-* de La Thomassière se retirait dans le bosquet, M™® de Larnot rôdait alentour et l'observait à travers les feuilles en marchant fiévreusement dans les allées. Ce fut ainsi qu'un vendredi du commencement
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de maiM™« de Larnot vit M"« de La Thomassière sortir plus tôt que de coutume de son abri et se diriger à sa rencontre. Elle allait lui lancer son ordinaire : « Eh bien 1 ma fille?... )) quand M"^ de La Thomassière lui cria de loin :
— Ah ! ma mère, il est venu vers trois heures. Je l'ai vu comme je vous vois.
M"*^ de Larnot faillit tomber à la renverse; elle ne revint de son étonnemenl que pour ressentir le dépit que lui causa le récit de M"^ de La Thomassière. 11 était venu, l'avait consolée et acceptait son sacrifice. Il la prenait pour l'une de ses épouses spirituelles. M'"® de Larnot pinçait les lèvres sèchement. Son couvent méritait mieux que ce petit miracle sans fracas. Elle avait imaginé une vision pleine de foudres, de terreurs et d'extases, la terre tremblante et les nues entr'ouvertes, et il se fallait contenter, dans un maigre bosquet de charmille, d'une apparition pour ainsi dire potagère. Et lors
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qu'on demanda à M"^ de La Thomassière comment était son céleste Epoux, elle répondit que c'était un grand jeune homme un peu rustique, et avec un air de bonié...
Quoi qu'il en fût, le miracle n'en était pas moins certain et il importait d'en tirer le parti convenable. M. Virlong- en fut averti le premier; il interro'^ea longuement M"« de La Thomassière. Ses réponses furent convaincantes. Le céleste Epoux lui apparaissait souvent. Leurs entretiens étaient affectueux et mesurés :
— 11 se repose auprès de moi de tous ceux qui le tourmentent et l'importunent. Je ne lui demande rien; il reste parfois silencieux à écouter les oiseaux et il ramasse à terre des brindilles qu'il tourne entre ses doi^-ts.
M""^ de Lainot, sur le conseil de M. Virlong-, se résolut à faire part de l'événement à l'évêque, M. de la Bigourg-ère, qui y prit un vif intérêt et promit de venir en personne à Courjeu aussitôt qu'il aurait fini de prendre
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les eaux d'Aiguesdoues, qu'il buvait en ce moment. On convint donc de tenir la chose secrète jusqu'au temps où on !a pourrait proclamer au diocèse et au royaume, et W^^ de La Thomassière continua de se rendre «^haque jour au bosquet sous l'œil dédaigneux de M""*^ de Larnot.
M. de Valenglin se fût fort bien dispensé d'assister au repas où il avait été convié par MM. les chanoines pour y rencontrer M. de la Big-ourgère, qu'il avait connu jadis aux eaux d'Aiguesdoues quand, avant de songer au mariage, il allait s'y divertir au jeu et aux galanteries; mais M. d'Aiguisy insista pour qu'il se rendît sans lui à celte invitation. M. d'Aiguisy souffrait cruellement, pour l'instant, d'une jambe cassée dans une chute qu'il avait faite avec son fameux carrosse, à l'essai d'une paire
LES ASIANTS SINGULIERS
de chevaux bais que lui avait donnés M. de Valenglin. Les deux gentilshommes se voyaient fort. M. de Valenglin avait profité de cette amitié pour faire, à ses fiais, remettre en état les Gisquets, qui menaçaient ruine, M. d'Aiguisy acceptait volontiers ces politesses et donnait en échange à son ami le spectacle de ses ridicules et de ses bizarreries. M. de Valenglin s'arrangeait de ce paiement singulier; il y trouvait le profit de s'y distraire. Il finit donc par céder aux instances de M. d'AiguLsy et il vint à Courjeu rendre ses devoirs à M. de la Bigourgère.
Le repas eut lieu dans la grande salle du chapitre, et l'on se mit à table vers midi. L'assemblée fut nombreuse. Elle comprenait, outre le clergé, une quinzaine de convives. Aucun n'aurait manqué à la convocation, tant à cause de la bonne chère que pour l'honneur d'approcher M. de la Bigourgère, qui venait rarement à Courjeu et bornait ses tournées épiscopales au plus proche.jC'était un homme
fin et avisé que ce prélat. Aussi avait-il compris tout de suite Tavantag-e des visions de M"® de La Thomassière. Il voyait déjà la foule des curieux se presser à Courjeu et cela d'autant mieux que Courjeu est sur le chemin d'Aiç^uesdoues, où la meilleure compagnie de la province et de lacour venait, chaque saison, prendre les bains et demander à l'étuve et au gobelet des forces pour se réjouir en santé durant le reste de l'année. M. de la Biî^ourgère poui.ait dès lors offrir, à deux pas des remèdes du corps, ceux de l'âme, de sorte que les buveurs malheureux et les baigneurs mal partagés qui ne se trouveraient guéris ni des sources ni des piscines pussent aller chercher an pèlerinage de Courjeu, sinon le souverain allégement, au moins des grâces de patience qui les aidassent à supporter leurs incommodités.
Bien plus, M. de la Bigourgère, au lieu de regretter, comme M™^ de Larnot, un miracle si intime et familier, le jugeait du meilleur
LES AMANTS SINGULlEaS
augure. Sa confiance était sans réserve. il avait voulu pourtant s'instruire par lui-même des circonstances de l'apparition. Les discours de M"*' de La Thomassière auraient désarmé les plus incrédules : M. de la Bigourgère s'en était trouvé si satisfait qu'il s'était résolu à rendre public le miracle aujourd'hui même, et à appeler le peuple de Courjeu à louer lo Seigneur d'avoir bien voulu donner à la ville cette preuve de ses bontés, en la choisissant, parmi celles du diocèse, pour manifester sa présence visible, mais M. de la Bigourgère, en homme subtil, avait songé avant tout à convaincre de cette sainte nouveauté les personnes dont l'esprit est naturellement enclin au doute, et il s'en trouvait malheureusement de cette sorte parmi la meilleure noblesse de Courjeu, pour ne citer que M. des Rantours, qui était de tout temps disposé à chicaner les choses sacrées. On n'était guère sûr non plus de M. de Parfondval, son ami, et de quelques autres. M. de la Bigourgère pensait qu'en les
réunissant à table, et en leur annonçant luimême l'événement, il acquerrait mieux leur suffrage et qu'ils ne le lui oseraient pas refuser en face. Une fois ce point obtenu, le gros des gens se rangerait à leur avis par imitation. Quant au reste et à la foule bavarde des femmes, ils sont si prêts à accepter les preuves miraculeuses de ce qu'ils croient que M. de la Bigourgère jugeait inutile de s'en occuper particulièrement et réduisait son attention à ce public de choix qu'il voulait persuader tout d'abord.
Il attendait justement la fin du repas, qui était copieux et succulent, car il est de fait que les vins et la bonne chère prédisposent favorablement les esprits et les portent à une bienveillance au moins passagère. Ce ne fut donc que lorsqu'il estima les convives dans l'état oiî il les souhaitait qu'il ordonna de fermer les portes et d'éloigner les valets. Cet ordre donné à haute voix surprit tout le monde et les yeux se tournèrent vers le pré-
LES AMANTS SINGULIERS iSg
lat. Le silence s'établit de lui-même et M. de la Big-ourg^ère toussa trois petites fois.
M. de la Bigourgère parlait fort bien et, ce jour-là, il parla le mieux du monde. Il débuta par un éloge de Courjeu, de la quantité et de la qualité de sa noblesse. Il en ^anta rattachement à la religion. Tout cela méritait récompense. Elle n'avait que trop tardé, mais elle n'en serait que plus éclatante. L'heure de la réparation était venue.
L'attention était générale. M. des Rantours mettait sa main en cornet à son oreille pour mieux entendre ; M. Virlong souriait béatement autant que le lui permettait sa figure maigre. Chacun écoutait d'avance ce qu'allait encore dire M. de la Bigourgère.
— Dieu n'est point ingrat, Messieurs, et la preuve de sa sollicitude ne pouvait tarder plus longtemps. Il nous la donne aujourd'hui et permet à votre évêque la joie de vous l'annoncer. Dieu est parmi nous, Messieurs, et sans que vous vous en doutiez. <f Je viendrai
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comme un voleur, » a dil rÉvangile: sicut fur... Et il est venu; il est venu prendre parmi nous une âme au monde, afin qu'elle fût la pieuse élue de sa prédilection ; il l'a éloignée de ses affections les plus chères pour la rendre plus digne de lui. Il en a fait sa chose. Il l'a choisie et il nous a choisis en elle. Il lui est apparu, et celle qu'il a favorisée ainsi, Messieurs, vous la connaissez...
Et M. de la Bigourgère nomma M^'^ de La Thomassière. Il y eut un murmure de surprise et d'approbation. On épiait M. de Valenglin. M. de la Bigourgère continua :
— Ah! Messieurs, quelle grâce et quelle faveur! Il eût pu lui envoyer un de ses saints ou un de ses anges, qui sont ses messagers ordinaires. Il a voulu mieux. Il est venu luimême, en personne, et, de sa triple personne, il a choisi pour se révéler à cette âme la plus touchante et la plus belle, celle où est notre espoir puisqu'elle s'est déjà sacrifiée pour nous. Ce n'est point le Dieu terrible du Sinaï
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qui s'est montré à M"»^ de La Thomassière ; c'est le Dieu de douceur et de paix, Jésus luimême, l'Epoux divin, et non pas, Messieurs, tel qu'il est mort en croix, mais tel qu'il s'asseyait au foyer de Marthe et de Marie et s'entretenait avec elles. Ah I Messieurs, quelle joie pour notre sœur d'avoir vu la face du Sauveur, non pas couronnée d'épines, mais toute brillante de jeunesse, de bonté et d'a-
mour
M. de la Bigourgère regarda autour de lui. Aux mines il sentit sa cause gagnée. L'odeur des viandes et des vins se mélangeait agréablement. Les valets, qui écoutaient aux portes entrebâillées, se signaient.
— Voilà, Messieurs, — reprit M. de la Bigourgère, — ce que j'avais à vous apprendre. J'ai voulu vous en avertir des premiers. Bientôt vous mêlerez votre voix à celles qui proclament ce miracle. J'ai tenu à vous en attester la vérité et laissez-moi ajouter que j*espère qu'il n'aura pas d'incrédules et que notre La
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Thomassièrene trouvera pas son « Thomas ».
Ce jeu de mots eut un succès admirable. Toute la salle se leva dans un brouhaha d'aise. On formait des groupes. M. Virlong- allait de l'un à l'autre pour fomenter l'enthousiasme. On entourait M. de la Bigourg-ère de compliments comme si c'eût été son œuvre personnelle et une preuve de plus de la bonne administration de son diocèse. Il était près de trois heures quand M. de la Bigourgère annonça son intention de se rendre au couvent. La sortie se fit en tumulte. M. des Rantours, au bras de M. de Parfondval, ricanait. M. de Valenglin suivit la troupe, pensif.
Les rues étaient pleines de monde comme un dimanche. M""^ de Larnot, de son côté, avait convoqué à la grille quinze des plus actives dévotes pour leur apprendre la nouvelle : grâce à leurs langues, elle courait maintenant toute la ville; on s'abordait en s'interrogeant. Une grande foule s'était rassemblée sur la place du couvent. Il y avait des vau-
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riens qui, grimpés aux arbres, criaient à luetête: « Vive Jésus! » On se coudoyait; il faisait chaud, car on était au mois d'août. Le soleil brillait.
L'arrivée de M. de la Bigourgère ouvrit un sillon. Il bénissait de l'anneau, à droite et à gauche, l'air content et échauffé, et, quand il monta les trois marches du seuil des Filles- Dieu, il se retourna.
On s'écrasait sur la place. M. de Valenglin s'y sentait pressé. Tout à coup, un chuchotement vola de bouche en bouche. Quatre heures allaient sonner: c'était l'instant où, d'ordinaire, M'!** de La Thomassière entrait en vision. Un profond silence se fit et H s'écoula deux bons quarts d'heure. M. de la Bigourgère avait reparu sur le seuil. Il leva la main et fil signe qu'il allait parler : « Jésus était là. » Une immense acclamation répondit à cette nouvelle. Les hommes lançaient leurs chapeaux en l'air et agitaient les bras. Les femmes, à genoux, pleuraient. En même temps^
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la cloche du couvent se mit à tinter. Celles de Saint-Grég-oire entrèrent en branle. Grosses et petites rivalisaient. L'émotion était à son comble. Le soleil dardait avec force. La sueur coulait des visages. Une vieille mendiante accroupie auprès d'une borne jeta ses béquilles en criant : « Jésus! Jésus ! je suis guérie I » cependant que les cloches sonnaient si fort qu'elles semblaient proches et que M. de Valeng-lin les croyait entendre au fond de ses oreilles, tant la tête lui bourdonnait.
M. de Valenglin avait assisté à toute celte scène avec un malaise singulier. Des pensées confuses l'agitaient et il était plus attentif à en débrouiller le sens qu'à observer ce qui se passait autour de lui. En toute autre circonstance, ce miracle l'eût laissé sinon incrédule, du moins indifférent, et sans l'intérêt bizarre
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qu'il y prenait aujourd'hui. Il l'avait éprouvé aux premières paroles de M. de la Bigourgère et il ressentait maintenant un trouble qu'il ne s'expliquait pas. Etait-ce le spectacle de l'émotion populaire? L'empressement de ces bonnes gens à fêter Ihonneur que le ciel leur faisait? Il y avait là plutôt de quoi divertir. Les vivats, les cris, les cantiques montraient l'embarras qu'ont les hommes à exprimer ce qu'ils sentent le mieux et la singularité qu'il y a à marquer son contentement par une gambade, un cri ou l'agitation d'un chapeau.
L'angoisse inexplicable de M. de Valenglin s'accrut encore lorsque, quittant la place où le tumulte ne cessait pas, il revint à son hôtel donner l'ordre qu'on sellât son cheval. Il ne trouva personne à l'écurie. Les deux valets étaient sans doute à quelque cabaret à célébrer, la bouteille en main, l'événement du jour. Tout de même, comme le soleil baissait et que M. de Valenglin avait hâte, sans savoir
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pourquoi, de s'en retourner, il se résolut à faire lui-mêmesa besogne. Il voulait, d'ailleurs, avant de rentrer à Beaulignon, passer aux Gisquets,chez M. d'Aiguisy, pour lui raconter ce qui venait d'avoir lieu.
Lorsqu'il traversa la ville, les habitants commençaient à pavoiser les rues et à placer les lampions. Les filles et les g-arçons dansaient déjà sur le mail. On s'embrassait et les talons frappaient le sol en cadence. Maître Luchoux, délaissant encore une fois la sculpture pour la charpente, clouait les planches d'une estrade improvisée. Des gens passaient en chantant et M. de Valenglin dut détourner son cheval pour ne pas écraser un ivrogne.
Il eut quelque peine à éviter ce fâcheux accident, car il était fort absorbé en ses pensées. Elles s'agitaient en lui avec rapidité et il cherchait à voir clair dans leur mouvement ; il y réussit, car, au moment où il sortait de Courjeu, il s'aperçut, sans en pouvoir douter, que leur sujet principal était M"^ de La
Thomassière. Elle occupait son esprit : sa figure s'y montrait à découvert. Ces retours du passé ne sont pas rares, mais M. de Valenglin ne s'attendait pas à celui-là, tant il avait défait sa mémoire de tout ce qui se rapportait à ce souvenir.
Le chemin que suivait M. de Valenglin montait en pente caillouteuse dès au sortir de la ville. Le cheval allait au pas. La campag^ne était silencieuse. A un coude de la montée, M. de Valenglin s'arrêta. On avait de là une vue assez complète de Gourjeu.
La ville apparaissait, dans cette clarté douce d'une belle fin de journée, répandue le longdès deux bords de la rivière, avec ses rues inégales, ses places, ses ponts, ses maisons et ses jardins. Le détail en était visible. Autour du clocher massif de Saint-Grégoire, des bandes de corneilles volaient en cercles, troublées par le bruit des cloches encore distinct jusquelà. M. de Valenglin soupira longuement. On apercevait les bâtisses sombres du couvent et
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le carré long de son jardin. L'hôtel de La Thomassière, tout proche, était reconnaissable à ses girouettes. Une fumée s'échappait de la cheminée : sans doute, M™^ de La Thomassière allait célébrer, par quelque copieux repas, la sainte gloire de sa fille et sa mystique union avec l'Epoux. Voilà qui valait bien, morbleu! l'alliance terrestre d'un Valenglin. Et dans le jour encore clair M. de Valenglin distinguait là-bas le bosquet de charmille où s'accomplissait la divine rencontre. Les petits arbres faisaient une tache verte. Aucune lumière miraculeuse ne les désignait au regard, et pourtant c'était là que M^^^ de La Thomassière s'entretenait avec le Fils de l'Homme. Le sentiment d'une douleur profonde , sournoise et envenimée, pénétrait peu à peu M. de Valenglin. 11 avait souffert quand M"® de La Thomassière lui avait repris sa foi, mais aujourd'hui ce qu'il éprouvait était une amertume sourde et concentrée. 11 ne lui venait point, comme jadis, l'idée de mettre
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le feu au couvent, ni aucune des fureurs qui l'avaient tourmenté alors. Il ne pensait plus à lancer son cheval au galop à travers champs pour épuiser sa colère et sa violence. Il demeurait immobile à sentir monter et sourdre en lui je ne sais quoi d'atroce et de mordant qui lui déchirait le cœur en lui laissant la tête froide et saine.
Jadis, certes, M'ie de La Thomassière l'avait quitté, mais pour se donner à Dieu, et ce don, qui avait été d'abord son désespoir, était devenu par la suite saconsolation. Et les paroles de M. d'Aiguisy lui résonnaient à la mémoire. Que dirait-il maintenant? Dieu!... mais ce n'était plus pour M"^ de La Thomassière et pour M. de Valenglin quelqu'un de lointain, d'inconnu, d'informe et d'invisible. Pour elle, c'était un Époux ; pour lui, c'était un Rival. Et ce Rival étaitlàenpersonne,lui-même! Il était descendu des espaces de l'éternité, il avait pris formCj et quelle formel non point merveilleuse ou terrible, mais la plus simple et la
plus redoutable, celle d'un homme! Et M. de Valeng-lin, dans l'air plus frais du soir, suait d'angoisse et de jalousie.
M. de Valeng^lin était jaloux de Dieu. Et par quel subterfuge, par quel artifice ce Dieu, fait homme, avait-il attiré cette âme à lui, sous quel prétexte de devoir, par quel stratagème ingénieux? Et M. de Valenglin se tourmentait douloureusement. Ce n'était ni de la fureur ni de la colère, mais du dépit, de la rancune, de la haine, et brusquement il poussa son cheval comme pour fuir, avec la vue de Gourjeu, de ses maisons et de son couvent, la pensée qui lui perçait le cœur et qui lui répandait par tout le corps l'acre bile de son chagrin.
Son cheval galopait lourdement, car c'était une forte bête. Tout à coup, elle s'arrêta. M. de Valenglin leva les yeux. L'Ennemi était devant lui. C'était le calvaire que M""® de La Thomassière avait fait élever au carrefour des Gisquets. Un reste de jour semblait ani-
mer l'image d'une vie naturelle. On n'en distinguait plus le détail et la couleur et l'on ne voyait que le geste des bras ouverts et étendus comme pour étreindre.
M. de Valenglin eut un éblouissement et faillit tomber. La haine le mordit au cœur de sa dent aiguë. Il n'aperçut ni la couronne d'épines, ni les plaies, ni les clous. Il ne vit du Dieu qu'un torse d'homme. C'était Lui, l'Ennemi, le Rival. Et M. de Valenglin assura sa botte à l'étrier, redressa sa haute taille et, de son gant de cuir brodé, enfonçant son chapeau sur sa perruque, hautain, dur et dédaigneux, passa outre, sans saluer.