‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 17 sur 40 · LE BARON VIVANT-DENON · texte numérisé non relu

LE BARON VIVANT-DENON

'est une originale figure que celle de Denon. I Né au milieu du dix-huitième siècle, héri- I tîer de l'esprit de cette société bouleversée I par la Révolution, il en transmit la tradition à la société moderne, formant trait d'union entre elles deux. Par certains côtés, il ressemble à son contemporain M. de Talleyrand. Je veux dire que, comme M. de Talleyrand, il sut montrer, quand les circonstances l'exigèrent, tout ce que cachait de qualités sérieuses, de résolution en face du danger, cette apparence légère qui constitue la livrée du dix-huitième siècle. Ses deux biographes, Coupin de la Couperie et

408 Les cAmateurs d'autrefois.

Amaury-Duval, ont insisté sur le bonheur qui raccompagna toute sa vie. « M. Denon, dit Amamy- Durai, » fut un être privilégié : la fortune lui épargna des mal- » heurs , pour récompense sans doute de la douceur, de i » l'amabilité de son caractère. » Un homme heureux!

Le fait serait rare. Si Ton a voulu dire qu'il avait le caractère bien fait, prenant le bon côté des choses, jouissant du présent sans redouter l'avenir, ne se laissant pas abattre par la mauvaise fortune, doué de ressort et de ressources, les témoignages contemporains confirment cette assertion : mais si Ton veut prétendre que les hasards de la vie lui ont toujours été favorables, qu'il était né sous une heureuse étoile, il faut s'entendre. Autant je crois peu au bonheur pris dans Pacception de hasard, autant je suis persuadé que la fermeté, le sangfroid devant le danger dominent les événements et les font tourner au profit de qui sait attendre. Si la fortune aime les audacieux, elle ne déteste pas qui la brave. Lorsqu'en 1793, en pleine terreur, M. Denon, inscrit sur la liste des émigrés, venait à Paris réclamer ses droits de citoyen et les débris de sa fortune au Comité de salut public, apportant sa tête pour enjeu de la partie qu'il risquait, ce n'était pas apparemment la quintessence du bonheur. Lorsqu'en 1798, pendant la campagne d'Egypte, il allait sous la mousqueterie arabe relever le plan de Memphis ou dessiner l'île de Philae, il y avait beaucoup de chance pour que la balle d'un Bédouin ou un coup de soleil vinssent mettre un terme à la félicité dont il jouissait. Lorsqu'en 181 5 un peloton

Le 'Baron "Vivant- Denon. 40g

de soldats prussiens le repoussait à coups de crosse dans son cabinet du Louvre 3 lui montrant pour perspective ' à peu près certaine un séjour indéfini dans la citadelle de Graudentz, on pouvait encore trouver beaucoup de gens placés dans des circonstances plus agréables. Il n'est donc pas permis de dire que la vie de Denon ait été uniquement tissée de jours fortunés. S'il a rencontré des circonstances heureuses, ce que je crois , il Ta dû peut-être à sa gaieté 3 mais certainement à la fermeté de son caractère. J'espère en fournir des preuves en racontant sa vie.

Dominique Vivant-Denon, baron de l'Empire, fils de Vivant-Denon et de dame Nicole -Marie Boisserand, naquit à Châlons-sur-Saône le 4 janvier 1747 (1). Une sœur épousa un M. Brunet et en eut un fils qui joignit à son nom celui de son oncle, devint général de division et mourut en 1845. C'est le général Brunet-Denon , dont la famille existe encore. Sans être riches, ses parents étaient assez aisés pour pouvoir choisir la carrière de leur fils. Ils songèrent à la magistrature, et, en 1776, l'envoyèrent à Paris étudier le droit sous la conduite d'un abbé Buisson parfaitement inconnu. Ce qui devait arriver arriva. Les goûts du jeune homme ne répondaient pas aux intentions de sa famille. Privé de surveil-

(1) Son acte baptistaire est déposé aux Archives des Affaires étrangères. Dans une déclaration qui y est jointe, datée du 21 octobre 1785, Denon se qualifie de seigneur de Lans. J'ignore à quel fief se rapporte cette qualification.

4i2 Les oAmateurs d'autrefois.

de la présence d'esprit. Le Roi ne l'oublia pas, et, pour permettre à Denon de le voir à toute heure sans interposition de baïonnettes, lui accorda le titre de gentilhomme ordinaire, qui n'avait d'autre avantage que de donner au titulaire un accès libre auprès du souverain. Pour un jeune homme, c'était quelque chose.

Deux années plus tard, comprenant qu'il avait à faire de son temps un meilleur usage que de voir Je Roi et de courtiser les jolies femmes, Denon se décida à prendre une carrière. Il choisit la diplomatie, et, son genre d'esprit étant donné, il ne pouvait faire un meilleur choix. En 1772, il fut envoyé à Saint-Pétersbourg comme gentilhomme d'ambassade (ce que l'on a appelé depuis attaché), chargé de dépêches pour le ministre de France baron de Talleyrand. Arrivé à son poste, ses qualités d'homme du monde, l'agrément de son commerce lui ouvrirent rapidement les salons de la haute société. Bien accueilli par les grands seigneurs, mieux encore par les grandes dames; observateur fin et pénétrant, moitié confidences, moitié discernement, il fut vite au courant de mille petits secrets dont la chancellerie française profitait. Je ne sais s'il était plus ministre que le ministre lui-même, ainsi qu'il le laissait complaisamment entendre plus tard (c'est une prétention manifestée par tous les attachés au début de leur carrière ) ; mais il n'est pas douteux que dans une cour dissolue comme celle de la grande Catherine, des indiscrétions de boudoir n'aient éclairé parfois des imbroglios diplomatiques,

Le Haron Vipant-Denon. 4i3

Il revint en France en 1774 à la mort de Louis XV , et rencontra à Copenhague M. de Vergennes, qui quittait Stockholm pour venir occuper le poste de ministre des affaires étrangères. L'année suivante , il était envoyé auprès de la Confédération helvétique à l'occasion du renouvellement des capitulations militaires. A ce moment y Voltaire habitait Ferney, où il avait établi une manière de pontificat de la bassesse et de l'esprit , de la mauvaise foi et du talent. Denon était trop fin pour négliger de faire sa cour au pape de l'incrédulité /et pour ne pas lui demander cette consécration banale qu'il prodiguait à tous ses visiteurs. Il lui adressa donc la lettre suivante :

(( Monsieur, j'ai un désir infini de vous rendre mcfh hommage. Vous pouvez être malade, et c'est ce que je crains; je sens aussi qu'il faut souvent que vous vouliez l'être, et c'est ce que je ne veux pas dans ce moment-ci. Je suis gentilhomme ordinaire du Roi, et vous savez mieux que personne qu'on ne nous refuse jamais la porte. Je réclame donc tout privilège pour faire ouvrir les battants. J'étois Tannée dernière à Pétersbourg; j'habite ordinairement Paris, et je viens de parcourir les treize cantons, dont vous Voyez que j'ai pris la franche liberté. Si avec cela vous pouvez trouver en moi quelque chose qui vous dédommage des instants que je vous demande, alors mon plaisir sera sans reproche et deviendra parfait.

» Je ne m'aviserai pas, Monsieur, de vous faire des compliments; vous êtes au-dessus de mes éloges, et vous n'avez pas besoin de mes humilités; et puisque j'ai trouvé un moyen d'être Votre camarade, je me contenterai de vous assurer que vous n'en avez point qui vous soit plus parfaitement dévoué, Monsieur, que votre très-humble serviteur. »

414 Les cAmateurs d'autrefois.

Voltaire ne pouvait être indifférent à un désir si spirituellement formulé. Il répondit :

« Monsieur et respectable camarade, non -seulement je veux être malade, mais je le suis, et depuis quatre-vingt-un ans. Mais, mort ou vif, votre lettre me donne un extrême désir de profiter de vos bontés. Je ne dîne point, je soupe un peu. Je vous attends donc à souper dans ma caverne. Ma nièce, qui vous aurait fait les honneurs, se porte aussi mal que moi; venez avec beaucoup d'indulgence pour nous deux. Je vous attends avec tous les sentiments que vous m'inspirez. »

L'entrevile eut lieu le lendemain ^ 4 juillet 1775. Dès le 5, Denon, sous le charme., écrivait à Voltaire cette épître dont le style fait sourire , mais curieuse comme témoignage de ces enthousiasmes de la jeunesse pour les grandes réputations littéraires :

«Cétoit l'amitié, Monsieur, qui devoit me mener au Temple de la Bienfaisance. Je vous envoie mes passe-ports, dont mon empressement et votre complaisance ont prévenu les effets. J'ai le cœur plein de vos bontés ; votre gaieté est un phénomène qui ne sort point de mon esprit. Vous m'avez montré que le temps ne peut rien sur Pâme lorsqu'on ne laisse engourdir aucun de ses ressorts. Vous serez éternel, vous resterez toujours parmi nous sans être sujet aux lois de la nature. Vous en avez déjà franchi l'ordre (!), et par degrés votre être a déjà pris cette existence aérienne, l'accoutrement de l'immortalité (!!). Voilà ce que Ton pense lorsque l'on vous a vu; voilà ce qu'il faut penser pour se consoler de vous quitter.

» La Borde me demande votre portrait, et je regrette bien de ne vous avoir pas demandé, à titre de l'amitié que vous lui accordez, la permission de le faire d'après vous.

» Je suis avec la tendre vénération que vous m'inspirez, mon

Le <Baron Uivant-Denon. 41 5

très-respectable camarade , votre très-humble et très - obéissant serviteur. »

Voltaire lui répondit :

« Je suis, Monsieur, plus édifié de votre jeunesse que vous n'êtes indulgent pour ma décrépitude. Je crois avoir connu tout votre mérite, quoique je n'aie pas eu l'honneur de vous voir aussi longtemps que vous me l'avez fait désirer. Je voudrois pouvoir envoyer à M. de la Borde le portrait qu'il veut bien demander; mais je n'en ai pas un seul. Le meilleur buste qui ait été fait est celui de la manufacture de porcelaine de Sèvres; j'en fais venir quelques-uns, et je vous en présenterois si j'étois assez heureux pour vous revoir. Je vous prie de conserver vos bontés pour un vieux camarade bien indigne de Fétre. »

Le commerce épistolaire se prolongea pendant une année. On trouvera copie de toutes les lettres échangées dans la Notice d'Amaury-Duval. La seule particularité que Ton puisse y relever, c'est que dès cette époque Denon s'occupait de gravure*. Ce portrait de Voltaire dont il vient d'être question, et une composition intitulée le Déjeuner de Ferney , que Ton retrouve dans son œuvre , amenèrent entre les deux confrères un échange de propos aigres -doux et de persiflage courtois où le dernier mot ne resta pas à Voltaire.

Denon passa l'hiver de 1775 à Paris. Il repartait au printemps de 1776 comme attaché à l'ambassade de Naples sous M. de Clermont d'Amboise.

Avec ses habitudes et ses goûts, il était là dans son élément. Les huit années passées à Naples furent des années d'enchantement. Le trône était occupé par

416 Les cAmateurs d'autrefois.

Ferdinand IV, et surtout par sa femme, la fameuse Marie-Caroline, sœur de Marie -Antoinette. La reine Caroline et son favori, le ministre Acton, fidèles à la politique italienne, favorisaient les mœurs légères de la Cour. Mais là se bornait l'imitation. Ces désordres ne voilaient qu'une politique sans but, des caprices sans grandeur et des passions sans frein. C'était la cour de Catherine II, moins le génie. Un diplomate de trente ans ayant tenu tête à Voltaire devait trouver matière à de nombreuses observations au milieu des intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de lui, et les dépêches de M. de Clermont d'Amboise doivent contenir des traits d'un vif intérêt. Je ne les ai pas lues. Mais l'œuvre gravé de Denon est rempli de témoignages qui ne laissent pas de doutes sur l'impression causée sur l'artiste par la société napolitaine de 1777 à 1785. Grandes dames, aventuriers, princes, savants, la%{aroni, pêcheuses de coraif qui composaient ce monde bigarré, défilent devant vous, et produisent la même impression amusante et malsaine que les Mémoires de Casanova.

Ses devoirs officiels n'absorbaient pas tellement son temps qu'il ne pût en consacrer une partie à ses goûts d'artiste. L'abbé Richard de Saint-Non publiait alors son Voyage pittoresque de Naples et de la Sicile (i), et chargeait des artistes de faire des dessins reproduits par la gravure. Denon les suivit dans leurs excursions,

(1) Quatre tome» en 5 vol. in-fol. Paris, Lafosse, 1781-1786.

Le 'Baron Vtpant-Denon.' 417

et en rapporta des observations qui^ mises au net, composent la majeure partie du cinquième volume. La description de la Sicile est entièrement rédigée par lui : « Un voyage dans la Calabre et dans la Sicile , dit-il » dans le fragment publié par Amaury-Duval 3 ralluma y> toute ma passion pour les arts 3 me fit reprendre mes » crayons et entreprendre des fouilles dans la Terre de » Labour et dans la Pouille. La découverte d'un vase » grec ou d'un vase quelconque de forme nouvelle me » paraissait un service signalé que je rendais au bon » goût. Je revins en France si chargé de poteries que je » ne savais où les placer. » Voilà le collectionneur qui apparaît.

Ce voyage date de 1780. En 1782, lors du rappel de M. de Clermont-d'Amboise, Denon resta à Naples comme chargé d'affaires en attendant l'arrivée d'un nouvel ambassadeur. Ses fonctions cessèrent à la fin de 1785, où il fut rappelé à son tour et mis en disgrâce. Mais lorsque Amaury-Duval insinue que la divulgation des galanteries de la Reine ne fut pas étrangère à cette disgrâce , il est évidemment dans le vrai. Qu'on y ajoute le temps dérobé par le collectionneur au diplomate , et je crois que les causes de cette disgrâce ne seront pas difficiles à pénétrer. Je ne sais si Vénus et les Amours de Naples pleurèrent son départ; Denon paraît s'en être facilement consolé.

Pendant son absence, il avait fait imprimer un opuscule : Point de lendemain, qui, comme fond et comme

forme > n'a rien de commun avec le Bon Père. C'est un

ûi

418 Les oA mateur s* d' autrefois.

conte spirituel et licencieux , dont le mérite consiste à présenter sous une forme des plus châtiées les situations les plus inconvenantes et les plus scabreuses. Ce mérite, Point de lendemain le possède au suprême degré. Il est difficile de pousser plus loin l'art de faire dire aux mots le contraire de ce qu'ils expriment. Le genre est détestable j mais dans son genre c'est un chef-d'œuvre. Je n'en raconterai pas l'intrigue, qui ne dure qu'un jour ou plutôt qu'une nuit. Par le début, on pourra juger de la suite : « J'aimais éperdument la comtesse de ***. J'avais » vingt ans, et j'étais ingénu. Elle me trompa, je me » fâchai; elle me quitta, j'étais ingénu, je la regrettai. » J'avais vingt ans, elle me pardonna. Et comme j'avais » vingt ans, que j'étais toujours ingénu, toujours trompé, » je me croyais l'amant le plus aimé, partant le plus » heureux des hommes. » C'est leste, railleur, bien tourné, et cela continue sur ce ton de persiflage pendant vingt pages (1). Point de lendemain a sa place marquée dans la bibliothèque réservée de tout homme

(1) La première édition de Point de lendemain parut dans le Coup d'œil sur la littérature, ou Collection de différents ouvrages tant en prose qu'en vers, par M. Dorât. Amsterdam et Paris, Gueffier, 1780, 2 vol. petit in-8°. Le nom de Dorât, qui sert de passe-port à cette compilation, lui a fait souvent attribuer Point de lendemain.

Il en parut une deuxième édition chez Didot en 18 12. In- 18 tiré à petit nombre : 25 exemplaires, dit-on. Il y a tout lieu de croire que le chiffre de ce tirage est plus considérable.

Balzac Ta reproduit une troisième fois dans la Physiologie du mariage, chapitre Principes de stratégie.

Enfin, en 1869, il en fut publié une quatrième édition chez Claye. In-40 avec une eau-forte. Tirée à petit nombre.

Le 'Baron Uivant-Denon. 41g

de goûtj entre les Hasards du coin du feu , de Crébillon fils, et Angola, du chevalier de la Morlière, moins obscène que l'un,, plus vif que l'autre, supérieur à tous • deux.

Fixé à Paris et libre de ses engagements diplomatiques, Denon demanda des ressources à sa facilité d'écrivain et à son talent de graveur. A la suite du Salon de 1787, il publia un de ces comptes rendus aussi fréquents pour le moins alors qu'aujourd'hui ( 1 ) . On y chercherait vainement des renseignements ou des critiques sur les œuvres exposées. Du commencement à la fin ce n'est qu'une apologie du talent de David, qui exposait son tableau Socrate buvant la ciguè. Voilà près d'un siècle de cela, et l'on peut affirmer que l'enthousiasme de Denbn ne le trompait pas. Il n'en est malheureusement pas de même pour le choix des victimes qu'il immolait à ce nouveau dieu. S'il s'est relu vingt ans plus tard, il a dû regretter des phrases* comme celle-ci : « Pérugin a une petite manière 3 et Simon Vouet » lui est bien préférable. » Il ne faut pas disputer des goûts. Pourtant Denon venait de voir Rome et les Pérugins de la chapelle Sixtine. Il est impardonnable. Mais sept ans plus tard, ce grossier panégyrique devait lui donner dans David un protecteur tout-puissant.

La même année, au mois de juillet, il était reçu agréé à l'Académie de peinture sur la gravure de YAdo-

(1) Lettre de M. Denon en réponse à une lettre et un étranger sur le Salon de 1787. Broch. de i5 pages. Paris, Didot l'aîné.

42Ç Les oAmateurs d'autrefois.

ration des Bergers d'après Luca Giordano ( i ) . Au mois de mai 1788, il repartait pour l'Italie , « pour elle seule » et dans le but de se perfectionner dans les arts » , suivant ses propres expressions. Afin de subvenir aux frais du voyage, il céda au Roi la collection des vases qu'il avait rapportés de Naples. Elle est répartie aujourd'hui \ entre le Musée céramique de Sèvres et le Cabinet des

médailles de la Bibliothèque nationale.

I Denon s'établit à Venise , et y passa les premières

I années de la Révolution. Il en partit lorsque l'hostilité

j de la Sérénissime République contre la France fut

devenue trop manifeste, et se transporta à Florence. | Chassé également de cette ville par l'adhésion du

! grand-duc de Toscane à la coalition; à bout de res-

sources i plein d'inquiétudes sur le sort des siens au milieu de la tourmente révolutionnaire, menacé d'être compris dans la liste des émigrés , il rentra en France j dans l'automne de 1793, au plus fort de la Terreur.

Il avait consacré ces quatre années à des travaux de

gravure. D'un burin facile et uniforme > il reproduisit

I les tableaux , dessins , paysages , scènes de mœurs , per-

| j sonnages qui l'avaient frappé. Pendant son séjour à

/ Florence, il donna un commencement d'exécution à la

reproduction à l'eau-forte des portraits d'artistes qui figurent à la Galerie des Offices. Les événements ne lui permirent pas de poursuivre ce projet.

A Paris, il retrouva David membre de la Conven-

Ui 1

(1) La planche est aujourd'hui à la Chalcographie du Louvre.

Le ^Baron Vivant-Denon. 421

tion, jouant le rôle politique que Ton sait, et tout-puissant dans le domaine des arts. Heureusement pour Denon^, le rigide républicain se souvint du flatteur de 1787. Il lui confia la gravure du tableau du Jeu de Paume, et, ce qui valait mieux, protégea sa vie en répondant de son civisme. C'est alors que Denon adressa la curieuse lettre suivante au ministre des affaires étrangères, ce fameux Buchot qui jouait au billard de la rue du Bac les nominations des ministres plénipotentiaires (1) :

« Citoyen Ministre, j'ai été employé dans les affaires étrangères en Russie et à Naples. Dans cette dernière cour, où j'ai été trois ans et demi chargé des affaires, la nature des événements m'a rendu désagréable à la reine de Naples et, par contre-coup, à celle de France , ce qui m'a éloigné d'une carrière à laquelle j'avais destiné ma vie. N'ayant aucun reproche à articuler contre moi, on me donna, en me renvoyant à la fin de 1785 r deux mille quatre cents livres de pension, qui fut réduite six mois aptes. L'espèce de disgrâce que j'éprouvai alors me fit tourner toute mon attention du côté des arts. Je me présentai et fus reçu comme artiste à l'Académie de peinture, en qualité de graveur. Je partis pour l'Italie pour aller perfectionner mon talent, m'étant muni d'un passeport en date du 11 mai 1788. Je me fixai à Venise, pensant y demeurer, jusqu'à ce que, devenu suspect, j'ai été obligé cFen partir pour me rendre à Florence, que j'ai quitté lorsque la coalition de cette puissance en a éloigné tous les Français.

» De retour, on me demande, pour être payé des arrérages d'une pension, le seul fruit de dix-huit ans de service, un certificat de toi, Citoyen, où il soit mentionné que je suis membre de la ci-devant Académie de peinture, que je suis parti pour

(1) Voir les Mémoires de Miot de Melito, t. I.

Les cAmateurs d'autrefois.

l1 Italie en vertu d'un passe-port, que j'ai été à Venise, que j'ai été forcé de quitter cette ville à cause de mon patriotisme , que je me suis rendu à Florence, où je suis resté jusqu'au 8 octobre 1793; que je suis parti pour me rendre à Paris , ott je suis arrivé le 20 frimaire, ce que je puis te prouver, Citoyen, par les pièces ci-jointes consistant en un extrait du Registre des passe-ports du mois de mai 1788 donné par le ministre Lebrun, mon brevet d'académicien, un certificat de prestation de serment à la République entre les mains du chargé d'affaires Jacob, un certificat de civisme dudit Jacob, un autre du plénipotentiaire Noël, une autre attestation du citoyen Hennin que je me suis constamment occupé à graver des tableaux de l'école vénitienne; un billet particulier du citoyen Noël; un passe-port du citoyen La Flotte, ministre à Florence; et enfin, un autre passp-port du citoyen Barthélémy, ambassadeur de la République en Suisse.

» J'attends de ta justice, Citoyen Ministre, que tu te prêteras à tous les détails qu'exige ce certificat, puisque je te fournis les preuves aussi authentiques de toutes les circonstances qui y sont nécessaires.

*> Signé : Denon. »

« J'atteste, Citoyen Ministre, avoir connu le citoyen Denon en Italie, l'y avoir vu s'exercer aux arts avec succès, et qu'il n'y a jamais habité que des pays neutres. Nous faisons en ce moment concurremment la gravure du tableau du Jeu de Paume. C'est lui qui en fait la gravure. Il ne l'aurait pas fait s'il n'eût été bon patriote.*

» Signé : David, député (1). »

On ne retrouve pas dans l'œuvre de Denon la gravure dont parle David ; mais on connaît celles exécutées au même moment d'après les costumes dessinés par David

(1) Archives du Ministère des Affaires étrangères, liasse Denon,

Le IJaron Vipant-Denon. 42S

et proposés à la Convention. Il s'agissait d'édicter des lois somptuaires obligeant tous les Français à porter un costume uniforme en rapport avec leurs fonctions et leur âge, et David fut chargé de donner le dessin de ces costumes. Ils offrent un mélange du sénateur romain, du magnat hongrois et de l'acrobate, parfaitement ridicule aujourd'hui , mais que l'on prenait au sérieux alors. Parmi les plus bizarres, je signalerai le Représentant du peuple en fonction , le Législateur en fonction, Y Habit civil du citoyen français , Y Habit du citoyen français dans son intérieur. On croyait de bonne foi que la coupe des habits est un moyen efficace de réformer les mœurs, et que le tailleur peut venir en aide au législateur. On n'avait peut-être pas tort, mais je doute que l'ancien correspondant de Voltaire fût bien convaincu de l'efficacité du moyen.

L'exactitude biographique oblige à mentionner à ce moment une série de vingt-quatre planches de sujets obscènes. J'ai vu ces gravures, et je puis assurer que le talent, ce talent qu'avait rencontré Annibal Carrache dans la répétition des Amours des Dieux, de Jules Romain, en est absolument absent. Point de lendemain peut être excusé; rien ne saurait faire pardonner les priapées de Denon. Il n'y a pas deux manières d'apprécier une pareille œuvre : c'est une œuvre pitoyable, mais c'est surtout une mauvaise action. J'en ai trop dit sur ce sujet, et j'en demande pardon aux lecteurs.

Cependant le Directoire succédait à la Convention, un calme relatif était accordé à la France; la campagne

424 Les cAmateurs d'autrefois.

d'Italie commençait, et l'étoile de l'Empire se levait à

Millesimo. Denon avait rencontré le général Bonaparte

dans le salon de madame de Beauharnais. Lorsque le

traité de Campo-Formio eut ramené le général à Paris

et que l'expédition d'Egypte fut décidée, ses voyages,

; son goût, ses connaissances spéciales, son habileté

: comme dessinateur, sa facilité d'écrivain, le désignèrent

j à l'attention du général en chef, qui le comprit au

I nombre des savants destinés à accompagner l'expédi-

ï tion. Bonaparte n'eut pas à se repentir de ce choix : il

| se connaissait en hommes. Une fois en Egypte, Denon

; fut un des plus actifs collaborateurs de l'Institut du

Caire. Son ardeur, en présence des merveilles qui

I frappaient ses yeux, lui faisait braver gaiement les dan-

gers qui augmentaient à chaque pas. Monté sur un âne, son carton en bandoulière, ses crayons dans sa giberne, il était toujours en tête des colonnes, sourd aux coups

! ) de fusil, insensible aux balles pleuvant autour de lui.

! Dès que les Arabes laissaient un moment de répit à nos

;. colonnes, il en profitait pour dessiner à la hâte les pay-

sages qu'il avait sous les yeux. Voici comment s'ex-

I , prime sur son compte un de ses compagnons d'Egypte,

Savary, depuis duc de Rovigo :

« M. Denon était attaché d'amitié au général Desaix , et ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive était un i délassement pour nous. Le zèle qu'il mettait à toiser les monu-

ments, à rechercher les médailles et les antiquités était un sujet continuel d'étonnement pour nos soldats , surtout quand on lui

Le IJaron Vivant-Denon. 42S

voyait braver la fatigue, le soleil et souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelque débris d'architecture; car je he crois pas qu'une seule pierre lui ait échappé. Je Fai souvent accompagné dans ses excursions. Il portait sur ses épaules un portefeuille rempli de papier et de crayons, il avait un petit sac suspendu au cou , dans lequel il mettait son écritoire et quelque nourriture. Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des monuments qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger un chameau en dessins de toute espèce quand il retourna au Caire, d'où il repartit avec le général Bonaparte pour la France (1).

Les cent cinquante dessins de Denon ont été gravés dans le grand ouvrage sur l'Egypte publié de 1809 à 181 3 sous la direction de Jomard. La majeure partie appartient aujourd'hui au Cabinet des cartes géographiques de la Bibliothèque nationale, et les planches gravées font partie de la Chalcographie du Louvre (2). Tout le monde connaît cet ouvrage , au moins de réputation. Le premier il a appelé l'attention sur les études égyptologiques. C'est sa lectiire qui a guidé les Champollion, les Lepsius, les Lhôte 3 les de Rougé, les Prisse d'Avesnes, les Deveria dans leurs merveilleuses découvertes; c'est encore lui qui forme la base de tous les travaux ayaht l'Egypte ancienne , ses mœurs, son histoire, sa chronologie , sa littérature, sa religion pour

(1) Mémoires du duc de Rovigo, t. I, p. 121.

(a) Description de l'Egypte. Paris, Imprimerie impériale, 1 809-181 3, et Imprimerie royale, 1818-1828. — 10 vol. in-folio de texte et 12 vol. in-folio de planches.

426 Les oAmateurs d'autrefois,

objet et pour but. Nous voilà bien loin de Julie, ou le Bon Père, et de Point de lendemain. Devant cette multiplicité de travaux , il faut bien rendre justice à la souplesse et à la fécondité de cette intelligence, et à la facilité d'application dont elle était douée.

Rentré en France en 1800 à la suite de son ami le général Desaix, Denon assista à la réorganisation du pays, qui occupa les premières années du Consulat. Quand ce fut le tour des établissements scientifiques de fixer Fattention du Premier Consul , il était tout désigné pour occuper un poste important, et fut nommé en 1 802 directeur du Musée central des arts, et en i8o3 directeur de la Monnaie des médailles (1).

Denon venait de trouver sa voie. Nos victoires passées avaient fait du Louvçe un dépôt de merveilles que

(1) Cet établissement n'avait de commun que le titre avec l'hôtel des Monnaies, où l'on frappe les espèces d'or et d'argent ayant un cours public. On y exécutait uniquement les médailles destinées à perpétuer le souvenir des événements du Consulat et de l'Empire. Il avait déjà fonctionné avec une organisation à peu près semblable sous Louis XIV et sous Louis XV. Il occupait alors le rez-de-chaussée intérieur de la grande galerie du Louvre. C'est là qu'il fut réorganisé sous la direction de Denon, avec ses artistes, ses ouvriers, son matériel spéciaux. Cette organisation disparut à la Restauration ; et la frappe des médailles fut définitivement adjointe à la frappe des monnaies, et installée à l'hôtel des Monnaies, quai Conti, où elle fonctionne encore. Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. Barre, qui prépare une histoire de cet établissement trop peu connu.

Le liaron Vipant-Denon. 427

nos victoires prochaines allaient augmenter encore. Denon devint un véritable surintendant des bâtiments , et, sans en avoir le titre , remplit les mêmes fonctions que le duc d'Antin sous Louis XI V, M. de Marigny sous Louis XV et M. d'Angivilliers sous Louis XVI. Toutes les commandes passaient par ses mains. Avec Percier et Fontaine pour architectes , David pour peintre , Chaudet pour sculpteur , Biennais et Odiot pour orfèvres, Jacob pour ébéniste, Thomire pour ciseleur, avec les richesses du Musée pour modèles, il imprima au goût français une direction qui laissera un long souvenir dans l'histoire de l'art. C'est le goût Empire. Si l'excellence de ce goût est contestable, son existence ne l'est pas. Chose singulière, et qui prouve une fois de plus notre mobilité ! Sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, le mouvement des esprits, la vogue, proscrivit les objets empreints de ce goût. Par un juste retour des choses d'ici-bas, David et son école étaient conspués comme ils avaient conspué Boucher et son école. Peu à peu cependant l'équilibre se rétablit. A partir de 1840, le genre Louis XV et Pompadour reprit faveur, puis le genre Louis XVI. On se passionne aujourd'hui pour le style du Directoire, et l'on peut prévoir le moment où les collectionneurs feront des folies pour tous ces objets créés sous l'influence de Denon, et qu'il y a quarante ans un amateur délicat eût rougi de posséder. Revirements complets, volte-face inqualifiables, mobilité, en un mot, qui constituent le charme et le malheur de notre patrie.

428 Les cAmateurs d'autrefois.

Nommé en i8o3 membre de la classe des beaux-arts de rinstitut , Denon ne paraît pas avoir exercé ces fonctions avec une grande assiduité. Le Louvre ne lui en laissait pas le temps. Cependant, peu après sa nomination j il prononça , à propos des monuments antiques arrivés d'Italie, un discours dont le retentissement fut considérable, et dont la majorité des artistes adopta les bases comme une déclaration de principes. Le Moniteur du 7 mai 1 804 contient un curieux témoignage de l'esprit qui dominait alors dans les arts. C'est une lettre adressée à Denon par un groupe considérable d'artistes le félicitant d'avoir demandé « que l'on débarrassât à l'avenir » les statues du costume. L'usage de draper la figure, » disent les signataires, n'est que le secours de la médio » crité. Il faut laisser à la peinture les détails minutieux » du costume. Il est temps de renvoyer ces f raques (sic) » écourtés, ces bottines, ces gilets mesquins, ces périt ruques... dans les vestiaires. » Les hommes de génie qui protestaient ainsi contre les gens médiocres qui font des chefe-d'œuvre avec des figures costumées sont, entre autres, Bonnemaison, Beauvallet, Laneuville, Ansiaux., Foucou, Espercieux, Stouf, Lange, Rigo, et d'autres également célèbres. Les gens médiocres n'avaient donc rien à craindre.

C'est encore les Mémoires du duc de Rovigo qui nous ont conservé le souvenir d'un fait assez curieux qui se place à cette époque ( 1 8o5 ) . Nous leur laissons la parole :

« Dès son retour à Paris après Marengo, le Premier Consul

ut.

Le *Baron *V iv an t- Denon. 42g

avait résolu d'éterniser la mémoire de la conquête de l'Italie en élevant à l'hospice du grand Saint-Bernard un monument qui attestât aux siècles futurs cette glorieuse époque de l'histoire de

nos armées. Il avait chargé M. Denon d'aller reconnaître les lieux et de lui soumettre différents projets. Il en avait choisi un, et l'exécution venait d'en être achevée lorsque l'Empereur était à Milan. Il voulut en faire faire l'inauguration avec solennité, et y faire transporter les restes du général Desaix. On composa une petite colonne formée de députations des divers régiments de Tannée d'Italie, et d'une députation civile d'Italiens qui devaient partir de Milan et se rendre à l'hospice du Mont Saint-Bernard. Tout était disposé, lorsque M. Denon vint rendre compte à l'Empereur qu'on ne trouvait pas le corps du général Desaix. L'Empereur se souvint de l'ordre qu'il m'avait donné sur le champ de bataille de Marengo, et me chargea de faire tout ce qui serait pos* sible pour découvrir ce qu'on en avait fait. M. Denon m'assurait avoir fait beaucoup de recherches sans succès. Je le priai de m'accompagner seulement une heure, et je le conduisis au couvent, où l'on avait déposé le corps du général. Le monastère avait été sécularisé, il ne restait plus qu'un seul religieux. A la première question, il comprit ce que je voulais dire; il entra dans une petite sacristie attenant à une chapelle, et j'y trouvai le corps du général à la même place et dans le même état où je l'avais laissé quelques années auparavant, après l'avoir fait embaumer, puis mettre dans un cercueil de plomb et dans un cercueil de cuivre, et enfin le tout enveloppé d'un cercueil de bois. M. Denon fut fort heureux de cette découverte. Le général Desaix repose depuis cette époque dans l'église du Mont Saint-Bernard (1). »

Grâce à l'activité de l'Empereur, la position de Denon ne pouvait être une sinécure. A mesure que la victoire ouvrait à nos armées les portes des capitales > Denon les y suivaif et présidait au choix des trophées qu'elles en

(1) Mémoires du duc de Rovigo , t. II, p. n3.

^Jtf

Ze?$ crfmateurs d'autrefois.

rapportaient. Puis, de retour à Paris , il s'occupait, soit à classer ces trophées dans le Louvre, soit à surveiller l'érection de monuments rappelant les faits d'armes auxquels ils étaient dus. C'est ainsi qu'il assista, le 14 août 1808, dans l'enclos Saint-Lazare, chez le fondeur Delaunay, à la fonte de la statue de l'Empereur par Chaudet, destinée à surmonter la colonne d'Austerlitz [Vendôme] (1). De 1808 à 18 12, Denon fut absorbé par les devoirs de sa charge. En dehors des expositions des artistes vivants, de la distribution des prix décennaux, de la frappe des médailles, de la surveillance de Sèvres et des Gobelins, de ses voyages à l'étranger à la suite de nos armées, il ne devait pas avoir beaucoup de loisir; il en consacrait le peu qui lui restait à augmenter le nombre de ses eaux-fortes, et à expérimenter un nouveau procédé de reproduction : la lithographie. Son œuvre contient une planche représentant Jésus pendant la fuite en Egypte, signée : Fait à la lithographie de Munich le i5 novembre 180g. Ce n'est pas un chef-d'œuvre, et nous sommes loin des résultats obtenus par Géricault et Charlet, et des merveilles d'effet de Raffet, Nanteuil,

(1) Cette statue, qui représentait l'Empereur vêtu du costume romain, fut renversée en 18 14. De ses débris, on fondit la statue de Henri IV qui orne le terre-plain du pont Neuf. Pendant toute la Restauration, le drapeau blanc flotta au sommet de la colonne. En i832, on y plaça la statue de l'Empereur par M. Seurre, dite au Petit Chapeau. Cette seconde statue fut remplacée, en i863, par celle de M. Dumont, reproduisant à peu près la statue de Chaudet. Renversée par l'insurrection de 1871, cette troisième statue a été restaurée par M. Penelli et vient d'être remise en place en décembre 1875.

Le *Barori'Vipant-Denon. 4S1

Mouilleron et Le Roux; mais cette incursion sur le domaine de la nouveauté prouve chez un homme de soixante - deux ans une intelligence singulièrement ouverte à toutes les innovations, et ne les redoutant pas. L'Empire penchait vers son déclin. A la saine et haute raison du Consulat avait succédé l'impatience de 18 10. Dépossédé du trône pontifical , prisonnier à Savone, le Saint-Père avait été transporté à Fontainebleau , où l'Empereur espérait l'éblouir par l'éclat de sa puissance, ou le soumettre par l'ascendant de sa volonté. L'erreur était profonde. En usant envers l'humble prêtre de procédés que l'histoire a flétris, en persécutant sa faiblesse, l'Empereur en avait fait le représentant de la conscience humaine et le défenseur de la liberté morale contre la force matérielle, et, comme il le disait luimême quand son bon sens n'était pas aveuglé par ses passions, le souverain des âmes. On sait si Pie VII fut à la hauteur de ce rôle. Denon av^it été placé auprès de lui pour adoucir les ennuis de sa captivité, et, avec son charme d'esprit, avec sa connaissance de la langue et des usages italiens, nul choix ne pouvait être plus agréable au Pontife. La sympathie s'établit rapidement entre eux, de longues conversations en furent la suite; Bourrienne, dans ses Mémoires, nous a conservé le résumé de l'une d'elles, qu'il tenait de Denon lui-même :

a Le Pape, racontait Denon à Bourrienne, avait pris l'habitude de me tutoyer; il m'appelait toujours son fils. Un jour il me demanda de lui donner à lire l'ouvrage que j'ai publié sur les antiquités égyptiennes, et comme tout n'y est pas fort orthodoxe

432 Les oAmateurs d'autrefois.

relativement à la tradition de la Genèse sur la création du monde,

j'hésitai; il insista, et je me rendis à son désir. Le Pape me dit

que la lecture de mon livre l'avait beaucoup intéressé. « Tout cela,

| » mon fils , est extrêmement curieux ; en vérité , je ne le savais pas. »

Alors je crus pouvoir avouer à Sa Sainteté les motifs de mon hési- * tation à lui communiquer cet ouvrage. Je lui avouai qu'il l'avait

excommunié aussi bien que son auteur. « Excommunié! toi! mon » fils! reprit le Pape avec la plus touchante bonté; je t'ai excoxn- » munie? J'en suis bien fâché; je t'assure que je ne m'en doutais » pas (1). »

Trois ans après., la France tombait à Waterloo, Les désastres de Russie et de Leipzig, l'invasion de 18 14 et celle de 181 5 payaient l'invasion de l'Espagne., celle de la Russie et l'aveuglement de Dresde. Les alliés campaient une seconde fois" à Paris et s'y conduisaient en vainqueurs tout-puissants. Parmi les abus de force dont ils se rendirent coupables 3 un de ceux qui froissèrent le plus le sentiment public, et dont le souvenir s'est perpétué de la façon la plus douloureuse dans la mémoire de la France, est l'enlèvement des œuvres d'art du Louvre. Avant de raconter les faits auxquels assista Denon, quelques explications sont nécessaires.

Les merveilles qui pendant vingt ans , à la suite des guerres du Directoire et de l'Empire 3 étaient venues s'amasser dans nos Musées, provenaient de deux sources

(1) Mémoires de Bourrienne, t. IX, p. 74.

Le *Baron Vivant-Denoti. 433

distinctes. Les unes — c'étaient les moins considérables comme qualité et comme quantité — avaient été enle-» vées sans traités au nom de la victoire. Victorieux à leur tour , les alliés avaient donc le droit de les revendiquer au nom du même principe , et nous allons voir tout à l'heure qu'ils n'avaient pas revendiqué ce droit; mais les autres — c'était la portion la plus belle et la plus nombreuse — nous avaient été cédées en vertu de traités ratifiés de part et d'autre , entourés de toutes les garanties du droit public, et ne pouvant être annulés que par un nouveau traité également accepté par les parties contractantes. Or le traité du 3o mai 18 14 ne contient aucune clause , pas une phrase, pas un mot dont on pût arguer pour contester notre droit de possession sur ces objets. Ils nous appartenaient en vertu des stipulations les plus sacrées. N'ayant aucune qualité pour traiter une question de jurisprudence internationale, je demande la permission d'en appeler à l'opinion de deux écrivains dont la compétence est incontestable, MM. Thiers et de Viel-Castel. Voici comment s'exprime le premier dans Y Histoire du Consulat et de l'Empire (t. XVIII, p. i59):

« Une dernière question restait à régler : celle de nos Musées. Il n'en fut point parlé, et avec intention. Les souverains s'étaient habitués à les visiter journellement et à les admirer tels que Napoléon les avait formés, c'est-à-dire avec les richesses de l'Europe civilisée, et ils se faisaient presque un devoir de respecter des collections où ils avaient été reçus avec beaucoup d'empressement, et où ils avaient témoigné une vive admiration. De plus, il s'agissait particulièrement en ceci de l'Italie méridionale et de l'Espagne,

434 Les oAmateurs d'autrefois.

qui n'inspiraient qu'un médiocre intérêt aux puissances représentées à Paris, et de l'orgueil français qu'on tenait fort à ménager. On nops laissa donc les chefs-d'œuvre conquis par nos armes, on nous les laissa par prétention, pour ainsi dire, en s'abstenant d'en parler; mais dans les entretiens particuliers, on ne manqua pas d'insister sur la concession importante qu'on nous faisait, et elle était effectivement d'un intérêt moral considérable. »

Voici l'opinion du second formulée dans Y Histoire de la Restauration (t. IV, p. 63) :

« Si une partie de ces tableaux et de ces statues n'avaient été acquis à la France que par la force et sans le consentement de leurs anciens propriétaires , d'autres lui avaient été cédés par des traités formels, après des guerres. régulières, en déduction de sacrifices d'une autre nature, et de nouvelles conventions auraient été nécessaires pour annuler le droit que ces traités lui avaient donné. L'Europe, en 1814, avait validé le droit de la France à la possession de ces œuvres d'art; Louis XVII I, dans le discours prononcé à l'ouverture des Chambres de 1 8 1 4 , avait pu se féliciter de ce que les chefs-d'œuvre des arts nous appartenaient désormais en vertu de droits plus stables et plus sacrés que ceux de la victoire Au milieu de ces incertitudes, il est probable que si le

gouvernement français eût voulu se prêter à une transaction, il aurait conservé une portion plus ou moins considérable de ce que l'on hésitait tant à leur reprendre. C'était le vœu de l'empereur Alexandre, qui semblait même disposé à protester contre l'emploi de la force de la part des alliés; mais M. de Talleyrand, d'accord en cela avec Louis XVIII, était d'avis qu'il valait mieux, dans l'intérêt du Roi , paraître céder à la violence que de consentir au moindre sacrifice; il s'en expliqua dans ce sens avec le duc de Wellington. Ce n'est pas une affaire, disait-il gravement à ceux qui l'engageaient à s'en occuper : laissez les Prussiens se déshonorer.

» Déjà les Prussiens avaient mis la main sur les tableaux provenant soit de leurs anciennes possessions, soit de£ autres provinces

Le ^Baron Dipant-Denon. 435

que leur avait adjugées le Congrès de Vienne; ils avaient aidé les gouvernements de la Hesse, du Mecklembourg et d'autres petits Etats germaniques à en faire autant pour leur compte. Lord Castlereagh pensa que l'Angleterre ne pouvait faire moins pour ses alliés. Un détachement de soldats anglais vint , malgré les protestations du directeur du Musée, enlever les tableaux réclamés par la cour de la Haye. L'impulsion, une fois donnée, ne devait plus s'arrêter que lorsqu'il ne resterait rien au Louvre des trésors qu'on y avait amassés depuis vingt ans. Ainsi disparurent les chefsd'oeuvre qui en faisaient la principale gloire : la Transfiguration, de Raphaël; la Communion de saint Jérôme, du Dominiquin; Y Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, le Laocoon et tant d'autres. Les Chevaux de Saint-Marc, qui ornaient l'arc de triomphe du Carrousel , en descendirent pour retourner à Venise , et le duc de Wellington en uniforme assista à leur enlèvement , comme s'il eût voulu contenir par sa présence le mécontentement de la foule accourue à ce spectacle.

» L'irritation était grande en effet. L'esprit public, si abattu, parut se ranimer à l'aspect de ce qui lui semblait un outrage. Un sentiment de douleur et d'humiliation éclata non-seulement parmi les amis des arts, dans les classes éclairées qui pouvaient apprécier la valeur de semblables pertes, mais dans le peuple même, qui voyait effacer les derniers vestiges des victoires delà France, les seuls monuments qui lui restassent de sa gloire passée. On racontait alors que les portefaix avaient refusé leur concours pour emporter ces tableaux et ces statues, en sorte qu'il avait fallu se servir des bras peu expérimentés des soldats qui en avaient mutilé plusieurs. On disait également que la garde nationale de service au Louvre avait témoigné l'intention de défendre le dépôt en ce moment placé sous sa protection, et qu'elle ne s'en était abstenue que sur les instantes prières du Roi. Ces bruits, vrais ou faux, exprimaient l'opinion publique. »

11 ressort donc de ces deux témoignages , de la façon la

plus formelle^ la plus péremptoire., qu'au point de vue du

436 Les oAmateurs d'autrefois.

droit l'enlèvement des œuvres d'art fut une véritable spoliation, et que c'est avec raison que ce nom lui est resté. Denon résista tant qu'il put, et, soutenu par le Roi, ne céda qu'à la violence. Pendant les mois de juillet, d'août, de septembre, d'octobre, il eut à tenir tête aux réclamations des délégués de la Prusse, des Pays-Bas, de la Belgique, de la Sardaigne, des divers États de l'Italie, de l'Espagne, et, chose plus étrange, de l'Angleterre, qui cependant n'avait aucune répétition à exercer, puisque nous ne lui avions rien pris, mais qui souhaitait une partie de nos dépouilles pour satisfaire les virtuoses de Londres. Les archives du Louvre contiennent les lettres échangées entre les délégués des puissances étrangères et le Directeur général, d'une part; et le Directeur général et le comte de Pradel, intendant de la maison du Roi, d'autre part. Nous ne les transcrirons pas toutes, nous bornant à reproduire les suivantes. Elles donnent une idée des formes que nos vainqueurs apportaient dans leurs revendications.

Traduction. — « Comme vous hésitez de remettre à la disposition de M. le commissaire des guerres Jacobi les chefs-d'œuvre qui vous ont été réclamés, je vous fais savoir que si, jusqu'à ce soir, vous n'obtempérez pas à la demande que je vous fis hier en remettant lesdits chefs-d'œuvre à M. Jacobi, je m'assurerai de votre personne. Je vous rends d'autant plus responsable de cette résistance, que je me verrai forcé de faire prendre les propriétés prussiennes avec le secours de la force armée. » Paris, 9 juillet i8i5.

» L'intendant général des armées prussiennes

» Ribbentropp. i> •

Le Haron Vivant- Denon. 437

Traduction. — « Comme vous n'avez satisfait à mon ordre pour la livraison des chefs-d'œuvre , et que jusqu'à présent vous n'avez pas pris de mesures pour y satisfaire, je viens d'inviter M. le baron de Mtiffiing, gouverneur de cette viUe, à vous envoyer un poste commandé par un officier et fort de vingt-cinq hommes. En vous prévenant de cela , je vous fais observer en même temps que, si jusqu'à demain midi vous n'avez pas satisfait à ma demande, je vous ferai arrêter et conduire à la forteresse de Graudentz , dans la Prusse occidentale.

» Paris, ce 9 juillet 181 5, à neuf heures du soir.

» Signé : Ribbentropp. »

En présence d'injonctions aussi nettes, le Directeur des Musées ne pouvait que se soumettre. Toutes les fois qu'un enlèvement devait avoir lieu , il était pris au collet et gardé à vue dans son cabinet par un peloton de soldats prussiens, et, sur l'ordre formel qu'avaient reçu les gardiens de ne déplacer aucune œuvre d'art, c'étaient d'autres soldats qui remplissaient ce triste office.

Au commencement d'octobre , la liste des revendications était épuisée; les uniformes étrangers ne circulaient plus dans les galeries du Louvre 3 et le Roi faisait adresser la lettre suivante à M. Denon :

« J'ai eu Phonneur de rendre compte au Roi, Monsieur le baron, de la conduite que vous avez tenue pour conserver à la couronne les tableaux et autres objets d'art qui ont été enlevés par les commissaires des puissances alliées. Sa Majesté en a été très-satisfaite.

» Signé : Comte de Pradel. »

Le rôle de Denon était terminé. Il avait alors soixantehuit ans. Ses goûts, les souvenirs de sa jeunesse le rap-

438 Les oAmateurs d'autrefois.

\ prochaient du monde de la Restauration; ses afifec-

1 tions, sa reconnaissance appartenaient au gouvernement j tombé. Il n'hésita pas, et demeura fidèle à ses affections.

I I Le 10 octobre , il adressait sa démission de directeur

; | général des Musées au surintendant de la maison du

j • Roi. Voici en quels termes flatteurs le Moniteur annon-

j : çait cette détermination : *

| «M. Denon , directeur général des Musées , a demandé sa démis-

! sion au Roi. Sa Majesté Ta accordée, en faisant exprimer à ce

j savant combien elle était satisfaite du zèle qu'il avait mis pour

j conserver à la France une partie des chefs-d'œuvre dont elle se

| s trouve privée maintenant. »

Une fois rentré dans la vie privée , Denon consacra les loisirs qui ne lui manquaient plus à accroître ses collections j à préparer l'ouvrage qui devait en reproduire les pièces les plus importantes, et à graver à T eau-forte. Les catalogues des ventes publiques de 1816 à 1826 enregistrent souvent son nom parmi ceux des principaux acquéreurs. La vivacité de son esprit et l'aménité de son caractère lui avaient fait de nombreux amis, et sa vieillesse était entourée de tous les curieux flattés d'être reçus par le premier collectionneur de* l'époque. 11 habitait depuis sa démission un grand appartement du quai Voltaire, n° 9, encombré d'objets de tout genre, depuis des cachets assyriens jusqu'à des lithographies de Géricault. N'y entrait pas qui voulait; les favorisés seuls y étaient admis. Cette situation lui avait conservé une certaine influence officieuse sur la direction des

Le liaron Uivant-Denon. 43g

Beaux-Arts. Nous en avons la preuve dans le témoignage d'un juge bien renseigné sur ces matières, M. Henri Delaborde, conservateur du Cabinet des estampes. Il nous a appris que c'est grâce aux recommandations et à l'active intervention de Denon que Tordre donné par l'administration de détruire les pierres des deux lithographies de Charlet, le Carabinier et le Voltigeur, faites en 1 822 , fut rapporté , et que l'imprimeur reçut l'autorisation de procéder au tirage ( 1 ) .

L'hôtel Bullion et la salle de la rue du Gros-Chenet , où se faisaient les ventes publiques , le comptaient, je le répète , au nombre de leurs visiteurs les plus assidus. 11 existe encore de vieux amateurs qui, débutant alors , se rappellent parfaitement l'avoir eu pour voisin aux vacations des ventes faites de 1820 à 1825. Le mardi 26 avril 1825, il assistait à une vacation de la fameuse vente Lapeyrière. Le surlendemain 28 , il était mort.

Ses obsèques eurent lieu le 3o avril.

« Deux discours, dit le Moniteur officiel, furent prononcés sur sa tombe, l'un par Gros, comme président de P Académie; l'autre par Jomard, au nom de la commission d'Egypte. Il dit, entre autres, que son poste était toujours à Pavant-garde. Il marchait en tête des colonnes l'épée d'une main, le crayon de l'autre. Quand Desaix avait conquis une ville, Denon s'emparait de son domaine sous le feu des Arabes. On a dit de la célèbre statue vocale de Thèbes, le colosse de Memnon : Elle, parlera toujours pour lui. »

(1) Le Département des estampes à la Bibliothèque nationale, par le vicomte Henri Delaborde. Paris, Pion, 1875, page 428.

44° Les oAmateurs d'autrefois.

! La place qu'il laissait vacante à l'Académie des Beaux-

Arts fut remplie par M. Ingres , nommé dans la séance du 25 juin.

Les traits de Denon nous ont été transmis par de nombreux portraits, peints , gravés, lithographies, gravés en médaille. Parmi les plus connus, je citerai :

i° Celui peint par Prudhon, en buste, grandeur naturelle. Acquis par le Louvre en 18&7 à la vente Laperlier, et exposé aujourd'hui dans la salle de l'École française.

20 Celui peint par Greuze, en buste, grandeur naturelle , qui figurait à la vente Denon. Il fut acquis par l'expert Henry, qui, en mourant, l'a légué au Musée de Cherbourg, où il est placé.

3° Celui peint par Berthon en 1822, en pied, costume noir., culottes courtes, grandeur naturelle. En 1875, M. Patrice Salin en possédait une réduction originale.

Dans les gravures, outre les nombreuses eaux-fortes exécutées par Denon d'après lui-même et disséminées dans son œuvre, il ne faut pas oublier celle exécutée d'après une miniature d'Isabey. Elle orne le frontispice du Voyage en Egypte. J'ignore ce qu'est devenue la miniature originale.

La Notice nécrologique publiée par Coupin de la Couperie dans la Revue encyclopédique de 1825 contient une lithographie représentant Denon en buste dans un cadre ovale.

Enfin, on connaît trois médailles reproduisant ses traits : une en or, une en argent, une en bronze,

Le <Baron Divant-Denon. 441

toutes trois exécutées par Galle. Voici la description de la médaille en or : Module, 0,18; face : buste de profil à gauche , avec ces mots en exergue : Vivant- Denon ; revers : les deux colosses de Memnon de profil à droite, avec ces mots pour exergue : Elles parleront toujours pour lui. Gravée à l'eau-forte en tête du catalogue de vente.

La figure de Denon était irrégulière et ne rappelait en rien celle d'une statue grecque ; mais elle était éminemment spirituelle , et la vivacité de la physionomie compensait ce qui manquait à la régularité des traits. Deux yeux pétillants de malice illuminaient d'un éclair d'esprit les défectuosités du visage et lui donnaient une certaine ressemblance avec le masque de Voltaire , mais de Voltaire affectueux et sympathique.

La mémoire de Denon est indissolublement liée au mouvement des arts sous le premier Empire , et à la direction du Louvre à une époque où il contenait des richesses que le monde ne reverra plus. Mais le souvenir des rôles s'efface si rapidement que., cinquante ans après sa mort, c'est à peine si Ton se rappelle qu'il a été le chef du premier Musée du monde. Heureusement pour lui, il aura laissé plus qu'un souvenir. Son œuvre gravé et le catalogue de ses collections permettront aux curieux qui nous suivent de retrouver sa trace dans l'histoire de l'art,

Les oAmateurs d'autrefois.

Le Cabinet des estampes possède l' exemplaire le plus complet de cet œuvre offert par Denon lui-même, et ne contenant que des épreuves de choix. Il est renfermé dans quatre volumes in-folio, comprenant : le premier volume, i32 pièces; le deuxième, 140; le troisième, 374, dont 3 20 portraits; le quatrième, 273. Total, 920 gravures ou lithographies. Habile et exercée,, la pointe de Denon manque d'accent et de souplesse. Soit qu'il copie la création d'un autre, soit qu'il exécute le rêve de sa propre imagination, c'est toujours la même uniformité dans la façon dont le cuivre est installé, le même mode de travail. Comme amateur, il est trèssupérieur à la Live de Jully, mais n'égale ni le comte de Caylus, ni Boissieu; comme artiste, il est inférieur à la plupart des aquafortistes. Cette facilité le destinait à devenir urt habile copiste. Les copies exécutées d'après les gravures de Rembrandt et de Callot sont le genre dans lequel il a excellé. Ces copies peuvent tromper des yeux peu exercés, mais il me paraît impossible de s'y laisser prendre quand on a pu comparer à côté Tun de l'autre la 'répétition et l'original. Tout le monde ne songe pas à faire cette comparaison 4 et l'on trouve dans les cartons de débutants des copies de Denon classées comme originaux de Rembrandt et de Callot.

Les collections qu'il commença ou plutôt qu'il recommença vers 1800, et à l'accroissement desquelles il consacra toute sa vie , ont été lithographiées et publiées après sa mort par les soins d'Amaury Duval, de T Académie des inscriptions et belles-lettres. Amaury Duval

Le liaron Vipant-Denon. 443

trouva toutes les lithographies exécutées sous la surveillance de Denon. Elles remplissaient , avee les notes manuscrites, douze portefeuilles. C'est avec ces notes et les indications de M. Brune t-Denon que fut composé l'ouvrage publié en 1829, chez Didot, sous le titre de Monuments des Arts du dessin che\ les peuples tant anciens que modernes. Il remplit quatre volumes in-folio. Les lithographies sont signées de Bouillon, Berthon, Camoin, Meunier , Arnout, Capelbos, Parant , Laflitte, Gounod, Bosio. Elles sont d'une remarquable fidélité et rendent scrupuleusement le caractère de l'objet représenté. Quant au style, il vise l'imitation de Winckelmann et de Seroux d'Agincourt, et tombe dans l'ancienne dissertation académique. On écrit plus simplement de nos jours, et l'on a raison.

Le Catalogue de la vente forme trois volumes rédigés : celui des tableaux, dessins et miniatures, par Pérignon; celui des monuments antiques et modernes par Dubois , celui des estampes et livres à figures par Duchesne aîné (1).

Le Catalogue des tableaux comprend les divisions suivantes : Écoles italiennes, de 1 à 56; écoles flamande , hollandaise et allemande, 57 à 137; école française, i38 à 191; artistes vivants, 192 à 224; dessins, 225 à 987. Les prix les plus élevés ont été atteints par les numéros :

Page 1