‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 16 sur 40 · LAURENT DE LA LIVE DE JULLY · texte numérisé non relu

LAURENT DE LA LIVE DE JULLY

I encontrer des artistes qui, dans l'art, n'aiment que leurs œuvres, est plus fréquent qu'on ne croit. De même parmi les

| amateurs il s'en présente qui ne sont amateurs que de nom et pour la forme. Ce qui les pousse à réunir une collection, c'est la mode, le désœuvrement, le besoin de paraître. Us possèdent de belles choses, comme jadis une petite-maîtresse montrait une guenon ou un perroquet , par ton , par ennui : je n'ose dire par sottise. Gens du monde, ils peuvent exhiber de fort beaux meubles à leurs hôtes; amateurs, Us ne le seront jamais. Je ne parle pas de la variété toute contemporaine du spéculateur qui, voyant le prix croissant des objets de curiosité, agiote sur leur plus-value et place

son argent à gros intérêts en achetant le plus possible. Je n'ai pas à m'en occuper. Quant à la variété de l'amateur par ton, j'ai bien peur que celui dont je vais parler n'en soit le type.

Ange-Laurent de la Live de Jully naquit , le 2 octobre 1725, dans la maison paternelle , rue Saint- Honoré , près la place Vendôme [aujourd'hui na 364] (1). Par son père, M. de la Live de Bellegarde, et son grandpère, par son oncle, par sa mère, par* toutes ses alliances, il appartenait au monde de la finance. C'était un financier, et il resta financier toute sa vie. Son frère aîné, de la Live dÉpinay, épousa sa cousine maternelle, Louise-Pétronille Tardieu d'Esclavelles, l'auteur des Mémoires. Son plus jeune frère, Alexis-Janvier de la Live de la Briche, vécut et mourut obscur. Quant aux sœurs, l'aînée épousa un intendant des finances, — toujours la finance; — et, comme son plus jeune frère, eut le bon esprit de ne pas faire parler d'elle; la seconde fut madame d'Houdetot, qui doit à Jean-Jacques Rousseau une célébrité aussi durable que la langue française.

En 1740, la mort de sa mère le laissa confié aux soins de M. de Bellegarde, dont la fermeté ne paraît pas avoir été le caractère distinctif. Son frère aîné, M. d'Épinay, se maria en 1 745 , lui ouvrit sa maison et l'appela naturellement dans son intimité. On sait quel singulier

(1) La maison est occupée aujourd'hui par le docteur Tardieu. La rampe de l'escalier porte encore, dans des médaillons de serrurerie, les deux LL croisées des la Live.

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mélange d'hommes de lettres intrigants, de manieurs d'argent , de femmes déclassées , composait la société du ménage d'Épinay; on sait quelle complète liberté les deux époux se laissaient l'un à l'autre. M. de Jully avait alors vingt ans, et il n'est pas douteux que, la jeunesse, le peu de surveillance paternelle aidant, il n'ait largement usé des facilités d'un pareil entourage. C'est évidemment là aussi qu'il prit ce goût du bel esprit, cette tendance à s'occuper d'oeuvres d'art qui devint la manie de toute sa vie.

En 1741, le 3o juin, il épousait, contre le gré de son père, qui ne se trompait pas en s'opposant au mariage, Louise-Elisabeth Chambon. En fait de morale, en fait même de convenances sociales, madame d'Épinay nous a appris que madame de Jully poussait l'absence de préjugés jusqu'à la limite où elle prend un autre nom. Lors de la liaison de madame d'Épinay avec Dupin de Francueil, les conseils de madame de Jully, le sans-façon avec lequel elle prie sa belle-sœur de favoriser ses propres amours avec le ténor Jelyotte , ses sophistes pour justifier cette liaison, l'impudence de ses aveux, son insistance pour faire honneur de son inconduite à son caprice et nullement à sa passion, constituent un des signes les plus bizarres et les plus manifestes de la décomposition sociale au milieu du dix-huitième siècle. N'écrivant ni l'histoire de madame de Jully ni celle des mœurs, je n'emprunte à madame d'Épinay que ce qui a directement trait à notre . personnage. Voici de quelle façon, deux ans à peine après leur mariage, le jugeait sa femme dans les épanchements

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<Tune conversation intime. Si elle n'avait le sens ni moral ni élevé, elle l'avait certainement droit. « Plus je connois » M. de Jully, plus je m'applaudis de mon choix. Il est » bon enfant, doux, complaisant, foible, sans nerf, mais » sans vice, en un mot, propre à jouer son rôle décem- » ment, et je lui en sais gré : c'est un grand mérite au » moins que celui-là. Il a cru être amoureux de moi, mais » je vous promets qu'il s'est trompé. . . Il se trompe encore. » Il y a une fille de comédie à qui il fait des présents toute » la journée. Il l'auroit, s'il n'avoit pas affiché de la pas- » sion pour moi; mais, dans le fond, c'est l'homme du » monde que je vois le moins et celui qui fait le moins x> ma volonté... Quoi! mon mari uniquement occupé de )> me plaire, parce qu'il me donne continuellement des » bijoux dont je ne fais nul cas, des robes qu'il choisit » presque toujours contraires à mon goût, qu'il me loue » des loges au spectacle le jour que je veux rester chez » moi ! Eh I mais ne voyez-vous pas que ce sont ses » fantaisies qu'il caresse, et non les miennes? Mais » priez-le de faire céder un de ses caprices ou de ses » goûts aux miens, vous verrez cette perle des maris » devenir, tout en douceur, le sultan le plus despote : » rien ne seroit si aisé que d'en faire un homme insup- » portable; il ne faudrait, pour cela, qu'y mettre bien d du sentiment et de la condescendance... Avec un » caractère comme celui de M. de Jully, il ne s?agit pas » tant d'avoir sans cesse une volonté que de lui avoir x> appris, dans quelques occasions importantes, qu'on » en a une qui ne plie que quand on le veut bien. Il sait

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t> qu'elle est là : cela suffit (i). » Voilà l'homme privé peint au vif , ce me semble , et en traits qui nous le font connaître de longue main. Il n'est que les femmes pour enlever des esquisses si légères en traits si fermes et si vivants. Le piquant , c'est qu'ici c'est une femme légitime.

En 1750 (le 7 juin ), un fils était né. En 1751 (le 3 juillet), M. Bellegarde mourait, laissant à M. de Jully sa part d'un million cinq cent mille livres qui, ajoutées aux trois cent mille constituant la dot de mademoiselle Chambon, faisaient une fortune de près de deux millions. Au taux d'aujourd'hui , ce serait plus de cinq millions. M. de Jully pouvait donc satisfaire largement ses goûts et ses caprices. Il en avait de plus d'une sorte. <ï Nous ne voyons presque plus M. de Jully. Il menoit 3> la vie du monde la plus dissipée, et sembloit même y> être tout à fait détaché de sa femme. Il a donné depuis * avec fureur dans le goût des tableaux , des sculptures, 3> des antiques, comme il donnoit alors dans les dia- » mants et les bijoux. Je le soupçonne d'être un peu » dérangé dans ses affaires. On prétend qu'il a mangé » une partie de la dot de sa femme (2). »

C'est alors qu'il songe à donner une suite aux Hommes illustres de Perrault. L'ouvrage fut terminé, mais Je doute qu'il ait été imprimé; et, en tous cas, il n'a jamais

(1) Mémoires de madame cTÉpinay, édition Paul Boiteau, t. 1/ p. 327 et suivantes.

(2) Mémoires de madame (TÉpinqy, t. I, p. 413.

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été publié. Une copie du manuscrit existe encore entre les mains des descendants de M. de Jully, qui ont bien voulu me permettre d'en prendre connaissance. La préface nous donne les renseignements suivants : « Cet » ouvrage a été commencé en 1752 dans le temps de )> liberté que m'ont laissée les fonctions de ma charge. » (Introducteur des ambassadeurs. Nous en parlerons » plus bas.) J'ai puisé dans des manuscrits que quelques » familles ont bieu voulu me confier. J'avois d'abord eu » le projet de faire graver tous les portraits par des » artistes; mais, outre que les planches terminées » eussent demandé beaucoup de temps, le goût que » j'ai toujours eu pour la gravure, que j'ai pratiquée dès » ma plus tendre jeunesse, m'a déterminé à les graver » moi-même à l'eau-forte, en ayant fait faire des dessins » d'après les meilleurs portraits connus, pour les réduire » tous à la même grandeur. J'ai cherché dans ces » estampes la manière de Van Dyck. Je sais que je suis » resté bien loin de mon modèle. »

L'ouvrage comprenait cinquante biographies divisées en cinq séries, savoir : ecclésiastiques, seize; militaires, six; magistrats, sept; hommes de lettres, treize; artistes, huit. Malgré les documents manuscrits que M. de Jully affirme avoir consultés, il ne fait preuve, la plume à la main, ni d'une critique bien pénétrante , ni d'un talent bien remarquable. La partie littéraire n'était destinée, à ses yeux, qu'à encadrer les eaux-fortes. Une partie de ces eaux-fortes est conservée au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale, et permet d'apprécier le

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talent de graveur de M. de Jully. Il valait son talent de littérateur. Très-suffisant pour occuper les loisirs d'un riche désœuvré , il ne l'eût pas été assez pour mériter une notoriété quelconque à un artiste. D'ailleurs, en y regardant de près, on reconnaît dans ces eaux-fortes le travail de deux mains. Une pointe habile et exercée a gravé les têtes et les mains; une pointe inexpérimentée, hésitante et lourde, a tracé les accessoires, les vêtements et les encadrements. Le document suivant confirme cette appréciation : Un portrait de M. de Jully, gravé d'après Greuze, le représente, assis de face, en buste, la tête regardant à gauche. Il tient une plume de la main droite; la gauche est appuyée sur le manuscrit les Hommes illustres de France. Le portrait est accompagné de cette note : « Portrait de M. de la Live de » Jully, introducteur des ambassadeurs, dessiné par » Jean-Baptiste Greuze en 1754, et gravé par Augustin » de Saint- Aubin en 1765. Le portrait de voit servir de » frontispice à la liste ci-jointe des cinquante portraits ;> que M. de la Live a gravés et qu'il devoit donner au » putîlic avec un précis de la vie des grands hommes r> qu'elle présente, pour faire suite avec les Hommes » illustres de Perrault. M. de la Live avoit d'abord » gravé cette suite et s'étoit fait aider par un nommé » Charpentier, mécanicien (ceci est de l'aigreur; Chary> pentier était un mauvais graveur, mais non un méca- » nicien, malheureusement pour lui). M. de la Live s'a- » dressa ensuite à Augustin de Saint- Aubin, qui effaça » presque toutes les têtes et les refit dans le genre de

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• » Fauteur qui les avoit commandées (i). » La fin est charmante. On dirait qu'il s'agit d'une commande de casseroles à un ferblantier. Heureusement que la note se trompe , et que les têtes ne sont pas du tout dans le genre de l'auteur.

Dix ans plus tard, M. de la Live offrait une collection de ces gravures à Jean- Jacques , qui lui répondait par la lettre suivante : « J'étois occupé , Monsieur, au mo- » ment où je reçus votre présent, à un travail qui ne se » pouvoit remettre et qui m'empêcha de vous en remer- » cier sur-le-champ. Je l'ai reçu avec le plaisir et la recon= » noissance que me donnent tous les témoignages de votre » souvenir. Venés, Monsieur, quand il vous plaira, voir » ma retraite ornée de vos bienfaits; ce sera les augmen- » ter, et les moments que vous aurés à perdre ne seront » point perdus pour moi. Quant au scrupule de me dis- )> traire, n'en aiez point. Grâce au ciel, j'ai quitté la » plume pour ne plus la reprendre (2) ; du moins l'unique » emploi que j'en fais désormais craint peu les distrac- » tions. Que n'ai-je été toujours aussi sage! Je serois y> aimé des bonnes gens et ne serois point connu des » autres. Rentré dans l'obscurité qui me convient, je

(1) Œuvre de M. de la Live de Jully, au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.

(2) Rousseau se trompait : il allait encore écrire la Lettre à M . de Beaumont (1762), les Lettres écrites de la Montagne (1764), les Confessions (1767- 1769), les Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772), Rousseau juge de Jean-Jacques (1775), et les admirables Rêveries ( 1 778 ) .

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» la trouverai toujours honorable et douce si je n'y suis » point oublié dç vous. » {Correspondance de Rousseau, 7 octobre 1760.)

C'était le beau moment de la Chevrette , dont J. J. Rousseau nous a laissé un immortel souvenir, et l'éclat de la société d'Épinay. Si Ton écrivait l'histoire morale du dix-huitième siècle, il y aurait de curieuses révélations à recueillir de ce côté. Sans être fanatique des mœurs de mon temps , je ne pense pas qu'elles aient à redouter la comparaison. Pendant que M. de Jully dissipait une grande partie de sa fortune avec des filles de comédie, et que sa femme vivait en commerce réglé avec un chanteur d'Opéra , son frère d'Épinay menait une vie de désordres dont sa femme n'a pas eu la pudeur de nous cacher les honteuses conséquences , et fermait forcément les yeux sur la liaison de celle-ci avec Dupin de Francueil. Cette liaison commençait à se dénouer; et au milieu des phrases de madame d'Épinay sur sa vertu, sur sa philosophie, sur la délicatesse de ses sentiments, on entrevoit la figure fine, froide et calculée de Grimm se faufilant à pas de fouine et prêt à recueillir l'héritage dont Francueil était obsédé. Ces figures principales se détachent sur un fond d'aventuriers, d'aigrefins, de femmes mal famées , de gazetiers besoigneux ou faméliques, dont les principaux sont le chevalier de Valory, mademoiselle d'Ette, madame Darti, fille naturelle de Samuel Bernard; Duclos, moitié sanglier, moitié renard; et enfin le plus illustre et le moins honorable d'eux tous, Jean-Jacques Rousseau. Qu'on lise attenti-

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vement les correspondances et les Mémoires de cette époque : Collé , Marmontel, Duclos, Rousseau > Voltaire, madame d'Épinay, et Ton se convaincra que les couleurs ne sont pas chargées. La dignité, le respect de soi-même, le sens moral, n'étaient évidemment pas dans les habitudes de cette société. On pensait sans doute les remplacer par de l'esprit, — de l'esprit plus cherché que naturel, — et un besoin de plaisirs aussi futiles que prétentieux. Il est certain que Ton s'amusait à la Chevrette. Chacun son goût; pour moi, je m'y serais ennuyé à périr, et j'excuse Francueil.

En 1752, au commencement de décembre, « madame » de Jully fut atteinte de la petite vérole de l'espèce la » plus maligne ; après avoir été quatre jours entre la vie » et la mort, elle mourut le cinquième » . Je renvoie aux Mémoires de madame d'Épinay, pour les scènes dont cette mort fut l'occasion. On y trouvera l'anecdote confuse et embrouillée d'une clef remise en secret, de lettres brûlées, de papiers perdus et retrouvés, du duel de Grimm qui décida la liaison, etc., etc.. Ce qui a rapport à M. de Jully nous intéresse plus particulièrement. Le passage vaut la peine d'être transcrit; notre personnage y est, pour la seconde fois, àessiné à l'emporte-pièce : « La douleur où il étoit d'avoir perdu sa femme fut » poussée jusqu'au délire, et parust d'autant plus étrange » que la dissipation à laquelle il s'étoit livré jusqu'au » dernier moment de sa vie ne l'y avoit pas préparé. Sa » première sortie fut pour commander un superbe mau- » solée en marbre, qu'il destina à être placé dans un

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» cabinet au fond de son appartement. Il fit faire une » demi-douzaine de portraits, qu'il rangea tout autour » de la chambre , et il passoit son temps à se nourrir » ainsi de sa douleur. x>

« Madame de Jully » , ajoute en note le dernier éditeur des Mémoires j M. Boiteau, « fut enterrée à Saint-Roch, » dans la deuxième chapelle à gauche en entrant. M. de » Jully avoit dessiné le tombeau, et Falconnet sculpta » pour le décorer un médaillon qui a été conservé , et qui » aujourd'hui se voit encore à Saint-Roch, mais dans les » chapelles de l'autre côté de l'église. Ce médaillon nous » représente donc cette femme jeune et légère, et peut » aider à retrouver ses portraits en peinture. Il ne donne » pas précisément ridée d'un visage gracieux, ni même » beau; mais on y sent que la personne étoit grande, » élégante, hautaine. Le nez est un peu fort, mais sans » déplaire. La coifiure est une petite frisure crêpée sur les » tempes et un chignon relevé et aplati sur le haut de la » tête, où il se termine par une manière de touffe épanouie. » Ce médaillon étoit accompagné de Tépitaphe suivante, )) qui est du latin de financier : « ^Eternae mémorise Lu- » dovicœ Elisabeth Chambon quae dotibus eximiis con- » spicua, omnibus flebilis et deplancta, diem supremum » obiit X Kal. decembris 1752, œtatis 23. Hune tumu- » lum in amaritudine animae suas uxoris desideratis- » simae Angélus Laurentinus la Live de Jully dédit. » Cette première madame de Jully mourait sans laisser d'enfants, son fils étant mort peu de temps après sa naissance.

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En 1754, la notoriété de M. de Jully comme collectionneur de tableaux était suffisante pour le faire nommer , le 27 avril, associé libre de Y Académie de peinture, titre qu'il échangea, le 25 février 1769, contre celui d'amateur. Le 20 janvier 1756, par suite de la démission de M. de Verneuil, il était nommé conducteur des ambassadeurs ( 1 ) .

Au moment où nous sommes arrivés (1757) se rapporte une circonstance assez singulière, connue seulement par les Mémoires de madame d'Êpinay. Je veux parler du séjour de M. de la Live à Genève, Au point de vue politique, cette mission mériterait d'être étudiée de plus près que ne peut le faire une notice purement artistique. Voici d'abord les passages de madame d'Êpinay :

ce M. de Jully sollicitoit depuis assez longtemps un » emploi dans les affaires étrangères; mais, n'ayant pu » obtenir celui qu'il désiroit, il s'est décidé à accepter la » résidence de Genève; il est venu hier nous l'apprendre. » En vain ma mère et moi nous lui avons représenté » qu'il allait s'expatrier, se casser le cou pour la vie, » quitter et abandonner une famille à laquelle il pouvoit

(1) D'après le passage que nous avons cité à propos des Portraits des hommes illustres, il résulterait que M. de Jully exerçait dé} à les fonctions $ introducteur des ambassadeurs antérieurement à 1752. Cependant la nomination officielle est bien du 3o janvier 1756. On ne peut concilier ces deux assertions qu'en supposant, — ce qui se voyait fréquemment avant la Révolution, — que M. de Jully exerça les fonctions de conducteur des ambassadeurs plusieurs années avant d'être nommé.

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» être si nécessaire. Tout cela n'a servi de rien, son » parti est pris , il veut s'expatrier pour quelques années; » il nous l'a déclaré avec l'entêtement dont Dieu l'a » doué... Mais, mon frère, lui ai-je dit, que ne voyagez- » vous sans vous lier à un poste subalterne? Il m'a y> répondu comme la comtesse de Pimbêche : Ma sœur, » je veux être lié. — Nous n'y comprenons rien. .. Enfin, » il part sous deux mois; mais je crains qu'il ne fasse » une sotte démarche. Savez-vous ce que je prévois? Il » partira, il résidera, puisqu'il veut absolument résider; » il s'ennuiera à crever, puis il reviendra jouer un fort » plat rôle à Paris après cette équipée... On dit que c'est » la marquise de Pompadour qui lui a mis cette folie en » tête; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle le protège » hautement et qu'il en fait des éloges à toute outrance. »

Et plus loin : « Savez-vous que ce que vous me dites » de M. de Jully est un coup de lumière pour moi, et » m'explique une nouvelle que l'on m'avoit dite et que » son absurdité m'empêchoit de croire! Elle pourrait » bien être vraie cependant; mais, si je devine juste, il » sera récompensé suivant l'événement; et comme il » ne peut être tel qu'on le désire, c'est un homme » noyé (i). »

Qu'est-ce que ce coup de lumière? Qu'est-ce que cette nouvelle que son absurdité empêche de croire? Qu'est-ce que cet événement qui ne peut être, tel qu'on le désire ? Ici l'on ne peut que supposer, car les sources habituelles

(i) Mémoires de madame d'Épinay, t. II, p. 253 et 261.

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d'informations sont muettes. Les archives des affaires étrangères ne contiennent rien sur cette mission; puis M. de Jylly ne pouvait être nommé résident à Genève, — comme le dit sa belle-sœur, — puisqu'en 1757 ce résident était M. de Montpeyroux, auquel succéda en 1765 M. Hennin. La mission dont il fut chargé était donc tout à fait secrète ; et si Ton se reporte aux circonstances au milieu desquelles elle fut donnée , on avouera que la supposition de madame d'Épinay n'est pas dénuée de fondement.

L'attentat de Damiens (5 janvier 1757) avait ébranlé le crédit de madame de Pompadour. Afin de reconquérir une popularité qu'elle rechercha toujours et qu'elle n'obtint jamais , elle poussait à la guerre contre la Prusse , espérant que Frédéric II ne pourrait résister à la coalition de boudoirs dont elle était l'âme et le lien, et que sa riche succession serait bientôt ouverte. Que dans ce but et en prévision de la perte de son crédit sur Louis XV, elle ait songé à faire déclarer indépendante en sa faveur la principauté de Neufchâtel en Suisse appartenant alors à la Prusse, et à s'y retirer quand la faveur l'aurait abandonnée; qu'elle ait fait, en un mot, le rêve de madame des Ursins à propos d'Amboise; si ce n'est pas certain, c'est du moins fort plausible : et, puisqu'on en est aux conjectures, celle-ci n'est pas la moins vraisemblable. Dans ce cas, M. de Jully aurait été chargé de sonder le terrain, de se rendre compte des dispositions des habitants, des appuis ou des obstacles qu'eût rencontrés madame de Pompadour

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à l'accomplissement de ses désirs. Nos désastres de Rosbach et de Crevelt, l'ascendant irrésistible de Frédéric II sur les affaires de l'Europe, eurent raison des chimères de madame de Pompadour. M. de Jully quitta définitivement Genève et ses environs vers le même temps où le cardinal de Bernis , autre créature de madame de Pompadour , tombait du ministère.

En dehors des événements politiques que madame de Pompadour n'était pas de force à diriger , il est douteux qu'elle eût fait un choix heureux dans la personne de M. de Jully. Il ne possédait aucune des qualités qui font les diplomates , surtout les diplomates clandestins. C'est toujours par sa belle-sœur que nous le savons : « M. de » Jully dîne et soupe tous les jours avec moi... Je vous » avoue qu'il m'embarrasse beaucoup lorsqu'il vient » avec moi chez Voltaire; il y est persiflé très-plaisam- » ment, et il m'est quelquefois difficile de m'empêcher » d'en rire : de Jully a assez d'esprit pour le sentir, mais » il n'a rien de ce qu'il faut pour s'en bien tirer. » Telle est l'appréciation de madame d'Épinay, et je la crois juste. Il est fâcheux, toutefois, que l'on ne retrouve rien dans les Mémoires du temps venant du côté de M. de Jully et répliquant à ce réquisitoire. Il eût été curieux d'assister à un débat contradictoire et d'entendre la défense de M. de Jully.

Vers le mois de juin 1758, M. de Jully était encore à Genève, comme le prouve une lettre adressée à Grimm à propos de madame d'Épinay, et que celle-ci reproduit in extenso avec une effronterie bien naturelle chez une

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femme philosophe. Madame d'Épinay , à la suite de sa liaison avec Grinun, était allée accoucher à Genève , et M. de Juliy donnait au chroniqueur allemand des nouvelles de sa tendre amie. Tout cela est honteux.

Après l'insuccès de sa mission , il revint à Paris , partageant son temps entre les cérémonies de sa charge et ses travaux de graveur et de collectionneur. De cette époque date la lettre de J. J. Rousseau citée plus haut. Cette lettre prouve la neutralité de M. de Jully dans la querelle qui avait brusquement interrompu les relations de sa belle-sœur avec l'ombrageux écrivain.

Le i er août 1 762 , il épousa en secondes noces une demoiselle NettineWalkiers, fille d'un banquier hollandais , et devint par ce mariage le beau-frère de M. de Laborde, le banquier de la cour, le propriétaire du château de Méreviile. Ce mariage introduisit M. de Jully dans un monde bien différent de celui où il s'était trouvé lancé au début de sa vie. La société de Méreviile est l'opposé de celle de la Chevrette et y forme contre-poids. Autant la première était légère, futile, immorale, autant la seconde était cligne, calme, attachée aux devoirs et aux affections de famille, honnête, en un mot. On menait à Méreviile l'existence des gentlemen-farmers de la Grande-Bretagne : on y était agricole et fermier, comme un peu plus tard M. de Choiseul à Chanteloup. Greuze était le peintre tout trouvé de ces agrestes tendances, et il a laissé dans le tableau de Y Heureux Ménage la note juste du ton et des habitudes de cette société.

Ce n'est pas un contraste littéraire que je m'amuse à

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tracer entre les deux genres de vie. La Révolution , qui arrivait, contrôle et justifie mon opinioiu Au pied de l'échafaud, l'entourage de M. de Laborde et M. de Laborde lui-même prouvèrent qu'ils s'étaient préparés par une vie sans reproche à contempler la mort sans faiblesse et à la recevoir sans peur. Les principaux personnages de cette société étaient la famille de Beauvau et celle de Noailles, qu'un lien plus intime allait bientôt rattacher à la famille de Laborde par le mariage de Charles de Noailles avec Mathilde de Laborde.

M. de Jully paraît s'être habitué rapidement au ton d'un monde si nouveau pour lui. Il ne semble pas y avoir été déplacé. Peut-être, au fond, se trouvait-il heureux de vivre entouré d'honnêtes gens. La légèreté de son caractère explique cette facilité. Nature de liège, il était emporté par tous les courants : les mauvais hier, les bons aujourd'hui.

En 1764, il publia chez Leprieur le catalogue de sa collection . de tableaux. C'est un petit in-quarto de 124 pages dédié à Messieurs de l'Académie royale de peinture ses collègues, dans lequel il fait, dans le style flasque, plat et prétentieux des Hommes illustres, la biographie des artistes et la description de leurs œuvres. Il y joint des appréciations dont personne ne songera à lui contester la propriété.

En 1767, il fut attaqué d'une congestion cérébrale. Diderot, dans une lettre au sculpteur Falconnet (septembre), annonce ce fait en ces termes : « M. de la » Live est devenu fou furieux. Vous n'auriez jamais cru

» que ce fût de cette maladie dont il fût menacé. Ce qu'il » y a de plaisant c'est qu'on dit que c'est d'avoir trop d aimé sa femme. » Laissons à Diderot la responsabilité de cette grossière assertion. Il est coutumier du fait. M . de la Live paraît s'être remis de cette première atteinte, puisque les registres de l'ancienne Académie contiennent, à la date du 25 février 1769, la mention suivante : a 4M. de la » Live de Jully, honoraire associé, est monté au grade d'a- » mateur. L'Académie a arrêté qu'il sera procédé à remd plir la place d'associé libre vacante par cette mutation d dans l'assemblée prochaine. » La respectable assemblée n'eût pas pris pour un de ses membres un fou furieux. Cette attaque ne fut pas la dernière , et M. de Jully mena une douloureuse existence pendant les dix années qu'il vécut encore. Il mourut le 18 mars 1779 dans le bel hôtel qui faisait alors le coin de la rue Ménars et de la rue Richelieu, et qui a été conservé intact aux numéros 4 et 6 de la rue Ménars. « En ouvrant la » séance, disent les registres de l'Académie de peinture, » le secrétaire a notifié la mort de messire Ange-Laurent » de la Live de Jully, chevalier, baron du Châtelet, » marquis de Rémoville , seigneur du franc-alleu noble » de Saint-Romain, de Vienne, Prunoy et autres lieux; » ancien introducteur des ambassadeurs et princes étran- » gers auprès de Sa Majesté, honoraire amateur de » cette Académie et de l'Académie impériale de Saint- » Pétersbourg, décédé en cette ville le 18 de ce mois, » dans la cinquante-troisième année de son âge. » M. le comte d'Affry le remplaça dans la séance du 10 avril.

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De son second mariage, M. de la Live laissa trois enfants :

i° Angélique de la Live, née en 1763, morte en i83i, mariée en 1780 au contre-amiral Hubert de Vintimille;

2° Louise de la Live, née en 1764, morte en i832, mariée en 1783 au comte de Montesquiou-Fezensac;

3° Gaspard de la Live, né en 1765, mort en 182g, marié en 1809 à Agathe de Saint-Amand, veuve en premières noces de M. Taillepied de la Garenne.

Quant à madame de Jully, — Nettine Waikiers, — elle mourut en 1808.

Il est resté de nombreux portraits de M. de Jully.

Outre celui placé en tête de son catalogue de 1764, son œuvre gravé en contient plusieurs peints par Greuze et gravés par lui. Mais le plus remarquable est certainement celui de Greuze, qui figure au catalogue de 1764. M. de Jully est représenté de grandeur naturelle, à mi-jambes, assis, tourné vers la gauche et jouant de la harpe. Il est vêtu d'une robe de chambre à fleurs. Je ne connais pas une meilleure peinture de Greuze. La touche est ferme et simple, le modelé bien vivant, la couleur des plus harmonieuses et des plus agréables* Ce portrait appartenait, il y a quelques années, au petitfils de M. de Jully, M. le duc de Fezens^c, qui Ta légué à sa fille, madame la comtesse de Goyon. La physionomie de M. de Jully est fine et agréable : le nez retroussé, se rattachant à la lèvre supérieure par un contour assez prononcé, lui donne cet air railleur qui

frappe dans la tête de M. de Talieyrand. M. de Jully

402 Les cAmateurs d'autrefois.

devait être un homme du monde des plus agréables,, et, à ce titre , personne ne pouvait remplir plus convenablement les fonctions d'introducteur des ambassadeurs.

La vente de la galerie de la Live se fit en mars 1770. Le catalogue, rédigé par Pierre Remy, comprend les articles déjà décrits dans celui de 1764 (1). Il contient 407 numéros classés sous les dénominations suivantes :

« Tableaux, Pastels, Gouaches et Miniatures., Des- » seins, Figures et Vases de marbre 3 Figures et Bustes » de terre cuite, Vases de terre cuite, Bas-reliefs de » terre cuite, Morceaux en ivoire, en bois3 en cire; » Desseins en feuilles, Livres et Recueils d'estampes, » Estampes en feuilles, Meubles précieux., Coquilles. »

En entrant dans le détail, nous trouvons à l'École d'Italie deux tableaux de Servandoni, un du Guide y un du Pesarèse : c'est-à-dire presque rien.

L'École des Pays-Bas est bien moins pauvre. On y reconnaît plusieurs toiles acquises plus tard pour le Cabinet du Roi, et qui, placées maintenant au Louvre, permettent à tout le monde d'en constater la valeur. Ce sont : de Rubens, le beau Portrait d'Hélène Fourment

(1) Catalogue des tableaux des différentes écoles, des figures, bustes, àessins, estampes, meubles précieux qui composent le cabinet de M. de ia Live de Jully , par Pierre Rem y. In-12. Paris, vente, 1769.

Laurent de la Live de Jully. 403

et de ses deux enfants (École flamande , n° 460); de Téniers, la Fête de village (n° 5i5); de Berghem, Paysages et animaux (n° 18); d'Adrien Van de Velde, Paysages et animaux (n° 538); de Van Huysum, un Vase de fleurs (n° 240). Quelques-uns de ces tableaux, les Rubens entre autres, sont des chefs-d'œuvre. Est-ce la finesse du goût et la perspicacité du connaisseur qui avaient guidé M. de la Live dans ces choix? Est-ce tout simplement la vanité bien entendue? Poser la question, c'est presque la résoudre.

L'École française était la prédilection et la prétention du propriétaire. L'intérêt bien entendu du riche banquier, fructifiant des bonnes fortunes du collectionneur avisé, lui avait permis de réunir une très-respectable quantité de toiles, parmi lesquelles deux ou trois chefsd'œuvre. Voici celles dont j'ai pu suivre la destinée :

Du Poussin : une Bacchanale, maintenant au Louvre (École française, n° 441); de Lesueur : le Martyre de saint Laurent, au Louvre (n° 522); de Claude le Febvre : Un Vieillard et un Jeune Garçon , au Louvre (n° 195 ), de Troy le père : le Portrait du joueur de luth Mouton, chez M. Courpon; de Carie Vanloo : Énée portant son père Anchise, au Louvre (n° 328). Je remarque, en passant, que Chardin, dont la collection possédait la Bonne Éducation et V Étude du dessin gravées par le Bas, est appelé Sébastien par le rédacteur du catalogue, qui devait cependant connaître les prénoms du peintre : Jean-Baptiste-Siméon.

Dans la série des bas-reliefs, je signalerai les nM 206 y

404 Les oAmateurs d'autrefois.

207, 208 et 209 de M***. Je crains que ces trois étoiles ne cachent M. de Jully, et je souhaite qu'il ait été plus habile à manier l'ébauchoir du statuaire que la pointe du graveur ou la plume de l'écrivain.

La série des Meubles précieux et autres objets importants est fort intéressante. J'appelle surtout l'attention sur les n0* 258 et 259 : Bibliothèque et bureau de Boule le fils; et sur les n0' 268 et 269 : Coquillier formant bureau et secrétaire, « œuvre unique de Philippe Caffieri à l'imitation de Boule » . C'est une indication précieuse. On attribue toujours à Caffieri des meubles offrant une ressemblance, comme style et comme exécution, avec ceux de Gouttières. Voilà la preuve qu'il a imité Boule. J'avoue que je serais curieux de voir de quelle façon un ébéniste de 1770 copiait un meuble de 1680. Malheureusement on ignore la destinée ultérieure de ces beaux spécimens de l'industrie parisienne à la fin du dix-huitième siècle. Sont-ils restés dans la famille de la Live? Sont-ils déposés au Garde -Meuble? Ont-ils passé en Angleterre, dont les châteaux sont remplis des dépouilles de la France acquises pendant la Révolution? Font-ils l'ornement de quelque collection particulière? Toutes mes recherches pour répondre à ces questions ont été vaines. Puis viennent des branches de lumière, des feux, des tables, des vases de porphyre et de cipolin. Si les descriptions de ces vingt et un articles sont exactes, je ne crois pas exagérer en les estimant, s'ils passaient aujourd'hui en vente, à un million au moins.

Laurent de la Live de Jully. 405

Enfin , une collection de coquilles univalves et bivalves termine le catalogue : 280-407. On y rencontre à foison des casques pavés , des bonnets de dragon, des boutons de camisole , des fuseaux bruns, des couronnes d'Ethiopie, qui, comme produits de la nature, devaient faire la joie d'un abonné de l'Encyclopédie et d'un admirateur de Diderot et de Voltaire. De nos jours, toute cette conchyliologie se vendrait mal; mais en 1760 un collectionneur qui se respectait ne pouvait s'en passer. Si je suis bien renseigné, ces coquilles furent acquises en bloc pour le Jardin des plantes, où elles figurent aujourd'hui.

Août 1869.

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