INTRODUCTION
I numërer les preuves de l'influence I exercée par les Amateurs depuis I l'origine de la monarchie équi- 1 vaudrait à raconter l'histoire du I goût en France, c'est-à-dire l'histoire même de notre patrie au point de vue intellectuel. En fait de goût, la France est, après l'Italie, la nation productrice par excellence. Dans son application aux petites choses, elle surpasse l'Italie. Au milieu de ses malheurs, à la suite de ses revers, c'est au goût qu'elle a dû la consolation de ses tristesses, l'oubli de ses dou-
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leurs, le réveil de son activité et de ses espérances. Elle a apporté au développement de cet instinct ce mélange de divination et d'expérience, d'idéal et de sens pratique qui en constituent les bases les plus solides et les éléments les plus actifs. Don indéfinissable qui imprime son cachet sur les plus petites comme sur les plus grandes choses, faculté native qui forme le seul privilège incontesté de notre race! Une pareille histoire touche à des nuances trop délicates pour pouvoir être écrite. Les preuves se constatent; la constitution des éléments échappe à la démonstration. Pourquoi la France est-elle douée du génie du goût? Pourquoi l'Allemagne ou l'Angleterre le possèdent -elles à un degré bien inférieur? Questions de race et de tempérament qui se dérobent à l'analyse. Le fait existe : il est incontestable. Acceptons-le, étudions-en les manifestations à travers les siècles; d'autres en rechercheront les causes premières. Si loin que l'on remonte dans les origines de l'industrie humaine, on en retrouve les traces. Les hypogées gauloises mises journellement à découvert contiennent des ustensiles, des armes
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où Fart décoratif entre pour quelque chose , art bien rudimentaire encore , inférieur à celui qui a laissé son empreinte sur les monuments étrusques, mais supérieur à tous les autres , sentiment vague, confus, mais incontestable de la beauté. Pour que les artisans qui fabriquaient ces ustensiles songeassent à y imprimer un cachet d'élégance, il fallait que leurs clients les préférassent à d autres, que F usage eût fait de ce cachet une nécessité. Les premiers Amateurs sont trouvés. Les relations avec les peuples voisins, établies à la suite de transactions commerciales ou d'invasions militaires, apportèrent un premier ressort au goût gaulois. Les dépouilles de la Roma quadrata ou du temple de Delphes, les objets que la colonie grecque de Marseille introduisait par le Rhône étaient trop nombreux pour ne pas éveiller la convoitise des collèges de druides ou des chefs de clans. Dans quel sens et jusqu'à quelle limite ces infusions agirent -elles? Si nous avions à le rechercher, il faut avouer que les éléments d'investigation nous feraient défaut; mais, la souplesse du génie gaulois étant donnée, on peut assurer qu'elles ne nuisirent pas
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au développement du goût , et que , toute proportion gardée , l'art était florissant au moment de l'invasion de César.
A en juger par les ruines romaines, cet art n'exerça pas d'action sur les conquérants latins. Sauf des détails de peu d'importance, les monuments élevés sur notre sol pendant la domination romaine présentent les mêmes caractères que ceux conservés sur le sol italien. Cette observation donne un grand poids à l'opinion qui commence à prévaloir : que l'expression galloromain ne répond à aucun fait précis , à aucune époque déterminée. A proprement parler, en histoire, il n'y a plus de Gaule depuis la conquête romaine; au point de vue de l'art, il est bien difficile de saisir ses manifestations postérieurement à la conquête. Celles qui nous sont parvenues ne sont pas faites, il faut le reconnaître, pour nous rendre bien fiers. La Gaule sommeillait.
Au quatrième siècle arrive , avec les Francks , l'invasion allemande, repoussant peu à peu devant elle l'occupation latine. Le résultat de cette nouvelle invasion fut diamétralement
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opposé au résultat de la première. Les conquérants latins avaient transmis leurs arts aux Gaulois conquis; à leur tour, les Gaulois conquis infusèrent leurs arts aux Francks conquérants. Fidèles à la loi qui veut que les races septentrionales, quand la force les rend maîtresses des races méridionales, soient à leur tour soumises par une civilisation plus avancée , les sauvages compagnons de Mérovée, séduits par les élégances gauloises et romaines, s'en parèrent, ne fût-ce que pour paraître moins barbares aux yeux de leurs vaincus. L'histoire du vase de Soissons prouve que le grand politique de la dynastie mérovingienne, Clovis, se piquait d'aimer les belles choses. Cette présomption est confirmée par un autre fait dont Clovis est également le héros. Lors d'un repas donné à Orléans, « il » se fit apporter, dit Augustin Thierry (i), un » vase de jaspe transparent comme du verre, » enrichi d'or et de pierres précieuses ». Au milieu de l'agitation de l'orgie , le vase se brise. Converti depuis peu au christianisme, Clovis
fi) Lettres sur l'histoire de France, p. 107.
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fait immédiatement appeler un abbé nommé Fridolin, qui restaure le vase par la seule puissance de ses prières. Clovis possédait donc des objets pfécieux et y tenait. Se sentant inférieur à la nation vaincue, il en flattait les instincts et en affectait les recherches. Beaucoup plus tard, les Normands et les Allemands en Sicile, les Français en Grèce, à Chypre et en Asie Mineure, ne firent pas autre chose.
Ce goût des Franckspour les œuvres d'art, et par conséquent la protection accordée aux artisans, sont attestés par leur grand et impartial historien, Grégoire de Tours. Les preuves ne manquent pas. Je les cite au hasard. C'est Clotaire, le fils de Clovis, de Chlodowhig, pour parler comme Augustin Thierry, qui, dans sa villa de Braine, conserve au fond d'un appartement de grands coffres à triple serrure qui contiennent de grandes richesses en vases et bijoux précieux. C'est Hilperick qui, dans son domaine de Nogent - sur - Marne , fait étaler devant ses leudes les présents envoyés par l'empereur grec Tibère II, et qui, redoutant une fâcheuse comparaison, expose, auprès de ces
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présents, un énorme bassin d'or décoré de pierreries, ne pesant pas moins de cinquante livres (i). La chronique nous a transmis le nom du conservateur des joyaux, qui était en même temps le directeur des Beaux- Arts de Hilperick : il était israélite et se nommait Priscus. Vingt ans plus tard , entre 5 60 et 5 80 , la légende des belles choses n'a qu'à choisir entre Hildebert rapportant de Tolède le psautier donné par lui à 1 église Saint- Vincent (Saint-Germain des Prés) et figurant aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, ou sainte Radegonde, la fille du roi de Thuringe, recevant dans son monastère de Poitiers le chanoine Prétextât, et lui offrant des repas dont la riche vaisselle a inspiré les ' derniers beaux vers de la langue latine. Nos farouches conquérants s'étaient laissé rapidement pénétrer par notre goût. Ils étaient devenus des Amateurs distingués. Si c'est par politique, je la trouve excellente.
Une invasion parallèle , bien autrement puissante, bien autrement active, ayant un but et
(1) Aug. Thierry, Récits des temps mérovingiens , t. II, p. 33p.
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disposant de moyens bien autrement élevés, s'occupait de sauver le goût comme elle a sauvé la littérature, la science, l'industrie, l'agriculture du naufrage de l'ancien monde. Je veux parler du christianisme. S'abritant derrière le sanctuaire d'où elle faisait reculer la barbarie francke en attendant qu'elle la prît pour auxiliaire , la nouvelle milice dirigée par ses évêques et ses abbés , enrégimentant par ses moines tout ce que la nation contenait de forces vives , d'éléments de rénovation et de progrès, recueillait dans ses églises, dans ses couvents, dans ses monastères les monuments d'une civilisation mourante, et préparait des modèles à une civilisation nouvelle.
A partir du cinquième siècle jusqu'au seizième, c'est-à-dire pendant douze cents ans, les trésors des églises et des abbayes ont constitué les seuls Musées de la France. Nommer ceux de Saint-Denis, de Saint - Germain des Prés, de Sainte -Geneviève, de Saint- Martin, de Reims, de Chartres, de Laon, de Noyon, de Vézelay, c'est rappeler autant de métropoles où les produits de l'industrie humaine ont trouvé un abri
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contre les déprédations de la conquête et les outrages de la barbarie. Le nom de saint Éloi a survécu moins comme type du ministre de cette époque que comme protecteur des beaux -arts, comme Amateur.
Pour n'avoir pas été violente et s'être bornée à une substitution dynastique , la seconde invasion allemande , que l'on appelle la dynastie carolingienne , n'agit pas autrement que la première. Elle adopta les instincts des vaincus et les développa. A l'héritage des civilisations gauloise et romaine, se joignait l'héritage de la première civilisation francke. En outre , les rapports avec les évêques de Rome, les empereurs de Constantinople, les califes de. la Syrie et de l'Espagne, introduisaient des éléments nouveaux dans les produits de l'art. Il se rencontra à point nommé un homme de génie, Charlemagne, pour comprendre tout ce que la culture des arts et le respect du goût ajoutent d éclat à la toute-puissance , et pour encourager cette culture par tous les moyens dont il disposait. La volonté de l'Empereur forma des artistes, et par conséquent des Amateurs. Lui-même s'entourait des recherches
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les plus aiguisées de la civilisation. Son palais d'Aix-la-Chapelle contenait, sous le nom d'École Palatine, une véritable école des beaux-arts, jointe à une école des arts et métiers. Les récits d'Éginhard et d'Alcuin* sont remplis de descriptions des richesses qu'il abritait. A défaut de preuves écrites, les preuves matérielles, dispersées par les révolutions à Aix-la-Chapelle même , à Vienne, à Paris, à Conques, à Mauzac, suffiraient à confirmer cette préoccupation. En outre, les restes d'architecture, les manuscrits peints, plus nombreux encore , dispersés dans toutes les bibliothèques de l'Europe, prouvent l'activité et la puissance de l'impulsion imprimée par le grand Empereur. Ne fût-ce que par esprit d'imitation, ses courtisans, ses dignitaires, ses palatins s'entouraient des objets qui plaisaient à l'œil du maître ; et l'on ne sera pas démenti par les faits en affirmant que vers l'an 800 le palais d'un riche antrustion devait rappeler, par sa somptuosité, les villas d'un proconsul ou d'un affranchi de Claude ou de Vespasien.
Nous possédons un spécimen de l'art du miniaturiste tel qu'il était pratiqué dans les
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monastères, sous l'influence de Charlemagne , vers 780. C'est le bel Evangéliaire qui figure dans le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Il fut enluminé en 781 par un moine nommé Godescal.
Les successeurs de Charlemagne suivirent l'impulsion du fondateur de leur dynastie. Ils étaient avides de belles choses , en faisaient produire ou en donnaient aux couvents, les seuls Musées, je le répète, de ce qui est devenu la France. Je cite rapidement : la Bible et le Psautier de Charles le Chauve, écrits pour l'Empereur et décorés de miniatures par les moines de Saint-Martin de Tours en 850; le Canthare antique, connu sous le nom de Coupe des Ptolémées, taillé dans une magnifique sardoine orientale, et donné au Trésor de Saint- Denis également par Charles le Chauve. Ces échantillons d'un art -si loin de nous et d'un goût si différent du nôtre — j'ai bien peur que le goût de 850 ne fût le bon — sont placés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. Je pourrais évoquer d'autres preuves des encouragements accordés par les empereurs carolingiens.
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Un excellent recueil, le Bulletin du Bibliophile, en a, vers 1859, publié une que je ne puis laisser échapper. C'est le testament du beau-frère de Charles le Chauve, le comte Evrard, marquis de Frioul, mari de Giselle, fille de Louis le Débonnaire. Ce testament, écrit vers 870, contient une énumération, malheureusement trop succincte , des objets légués à ses héritiers par le marquis de Frioul. On y remarque des armes enrichies de pierreries, des étoffes tissées d'or et de soie, des cratères en ivoire et en argent ciselé, des ornements sacerdotaux; une bibliothèque composée de missels, antiphonaires , lectionnaires , psautiers , passionnais, œuvres de saint Basile, de saint Isidore, de saint Cyprien; codes des Ripuaires, des Lombards et des Bavarois. Que Ton s'imagine l'activité imprimée à la production par un collectionneur riche du revenu de plusieurs provinces. Quant à la valeur vénale de la collection , on s'en fera une idée en songeant à ce que se vendrait de nos jours un bel antiphonaire, un exemplaire des lettres de saint Basile ou de la loi des Riptiaires exécuté par les Béné-
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dictins vers 850. La fortune d'un particulier, bien certainement.
Cependant les entrailles de la Gaule étaient travaillées d'un mouvement destiné à la remettre en possession de ses destinées , et à substituer une dynastie nationale à la domination étrangère. Après huit cents ans d'oppression , les Gaulois allaient pouvoir se gouverner par des chefs sortis de leurs rangs et personnifiant leurs besoins, leurs aspirations, leurs qualités et leurs défauts. Cette résurrection, c'est l'avènement des Capétiens. Qui était ce Robert le Fort mort en 866, grand -père de Hugues le Grand et bisaïeul 'de Hugues Capet? L'histoire l'ignore, et peu importe. Quelque aventurier audacieux, comme tous les fondateurs d'empires. Mais sciemment ou non, qu'il fût fils d'un boucher, selon Dante, ou de Childebrand, frère très-hypothétique de Charles Martel , selon Velly, il représentait le sentiment national. C'était sa force et sa légitimité. Il devenait la protestation de la race conquise contre la race conquérante, et devait rencontrer pour auxiliaire ce vieux levain gaulois endormi depuis Jules César.
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Historiquement, Robert le Fort est le fils de Vercingétorix. Il transmit à ses descendants un génie politique de premier ordre au service dune pensée immuable et imperturbablemeift poursuivie : l'unité française. « L'avènement de » la troisième race, dit Augustin Thierry, est, » dans notre histoire nationale , d'une bien autre » importance que celui de la seconde; c'est, à » proprement parler, la fin du règne des Francks » et la substitution d'une royauté nationale au » gouvernement fondé par la conquête. Dès » lors, notre histoire devient simple; c'est tou- » jours le même peuple qu'on suit et qu'on » reconnaît, malgré les changements qui sur- » viennent dans les mœurs et la civilisation (i). » Sous de tels chefs, la France, libre de ses voies et de son génie , put donner carrière à ses instincts et faire de rapides progrès dans le sens du goût. Hugues Capet, Louis le Gros, Philippe Auguste , saint Louis , administrant d'une main, combattant de l'autre, restent encore des modèles de souverains Mécènes. Jamais l'art par
(i) Aug* Thierry» Lettres sur f histoire de France, p. 237*
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excellence, l'architecture , ne fut plus florissant que sous leur impulsion. Le sol de la France proclame cette vérité par ses ruines encore debout; et si les secrets, si les formules s abritaient encore sous le sanctuaire, l'histoire témoigne des efforts constants tentés par nos rois pour enlever l'art à l'hiératisme et léguer ses formules en héritage au plus grand nombre. Ce que l'on appelle la démocratie n'a jamais eu de représentants plus légitimes, d'alliés plus directs et plus dévoués , de défenseurs plus résolus et plus persévérants que la royauté. Aujourd'hui sans port et sans boussole, tournoyant sous les plus étranges impulsions du hasard, elle paye cher la faute qu'elle a commise en se séparant de la monarchie. Ces questions ne sont pas de mon ressort. Je ne veux en retenir que ceci, qu'en art comme en politique, comme en administration, comme en industrie, les conquêtes sur l'aristocratie féodale ont été dirigées par la monarchie avec le peuple pour appui , et à son bénéfice « Les Capétiens ont émancipé l'art comme ils ont émancipé les communes. L'exercice de l'initiative privée, l'accession de tous à
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ce qui était le privilège de quelques-uns vient d'eux.
A partir de Louis VII (i 1 50), les témoignages de cette protection s'accumulent- Les Inventaires faits après décès que Ton publie depuis une cinquantaine d'années en contiennent des preuves manifestes, irrécusables. Les croisades, pendant lesquelles nos soldats se trouvèrent en présence des merveilles du luxe oriental, ne devaient pas modérer cette tendance. Elle s'accrut encore des mœurs du moyen âge , de la nécessité pour tous de donner aux objets composant la fortune mobilière la plus grande valeur sous le plus petit volume. La collection devenait un corollaire du système financier du temps ; elle constituait une valeur industrielle. Aussi la bijouterie, la joaillerie , l'émaillerie , la broderie sur étoffes , l'enluminure des manuscrits, la ferronnerie fine se développèrent-elles d'une façon qui humilie notre vanité moderne. On a donc pu dire justement que l'habitation des grands vassaux ou des seigneurs fieffés du douzième , du treizième et du quatorzième siècle pouvait rivaliser, comme somptuosité d'ameublement , avec les plus riches
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de notre temps. Le génie français suivait une pente si conforme à sa nature, que les cent années pendant lesquelles les Anglais furent maîtres chez nous, que les troubles et les désastres de cette douloureuse époque ne suspendirent ni la production artistique, ni le goût des collections.
Un document du treizième siècle constate cette puissance d'expansion. Le Franciscain Guillaume de Ruysbroeck (Rubruquis) raconte dans son livre Degestis Tartarorum que lorsqu en 1254 il fut reçu en audience par le Grand Mogol, il rencontra un orfèvre français attaché à la personne du souverain et ayant exécuté pour lui de nombreuses pièces d'orfèvrerie, parmi lesquelles il cite un arbre d'argent porté par quatre lions.
Les Inventaires — cette source d'information si scrupuleusement exacte — se multiplient dès la seconde moitié du quatorzième siècle , et permettent de constater presque de visu et le goût des collectionneurs et la richesse de leurs collections. Pour ne citer que les plus curieux, je rappellerai, au quatorzième siècle, X Inventaire
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de la reine Clémence de Hongrie, veuve de Louis le Hutin, -dressé en 1328 (1); Y Inventaire du garde-meuble de l'argenterie, dressé en 1353 par Etienne de la Fontaine (2) ; l'Inventaire de Louis de France, duc d'Anjou, fils de Jean le Bon, dressé en 1356 (3); X Inventaire des livres de Charles V a la tour du Louvre, dressé par Gilles Mallet en 1373 (4); au quinzième siècle, h Description du Trésor donné par Jean, duc de Berry, a la chapelle de Bourges en 1410 (5); l'Inventaire des meubles d'Isabeau de Bavière, dressé en 14 16 (6); V Inventaire de la Bibliothèque de Charles VI, fait par ordre du duc de Bedford (7). Je n'indique ici que les plus célèbres parmi les plus connus. La seule nomenclature de ceux publiés depuis quinze ans par la Revue des Sociétés savantes des départements contient plusieurs pages de petit texte. Et encore je
(1) Publié par M. Douet d'Arcq en 1874.
(2) Publié par M. Douet d'Arcq en i85i.
(3) Publié par le comte L. de Laborde en i853.
(4) Publié par M. Van Praet en i83i.
(5) Publiée à Bourges en i855.
(6) Publié par M. Vallet de Viriville en 18 58.
(7) Publié par M. Douet d'Arcq en 1867.
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ne compte pas dans le nombre les Inventaires des églises, des couvents, des collégiales énumérant copiplaisamment les merveilles que la piété des fidèles avait accumulées dans ces asiles de la prière et du travail, merveilles dont la galerie d'Apollon au Louvre , le Cabinet des médailles à la Bibliothèque, contiennent les débris devenus à leur tour l'honneur de notre temps.
Un des premiers historiens de Paris, Guille* bert de Metz, qui écrivait vers 1430, nous a transmis la mention trop succincte de ce qu'était le cabinet d'un Amateur parisien au commencement du quinzième siècle , c'est-à-dire en pleine occupation anglaise. Cet Amateur se.nomniait Jacques Duchié , et la mention de Guillebert de Metz est d'autant plus importante que ce cabinet est le plus anciennement formé au point de vue spécial de la collection, en dehors de toute préoccupation de la plus-value, ou d'une soumission quelconque aux exigences de la position sociale. Jacques Duchié collectionnait évidemment parce qu'il lui plaisait de collectionner. C'est un bourgeois, quelque riche maître dra-
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pier bu quelque opulent maître fourreur. Il appartient au tiers état cbmmfe Jean Bureau, comme Jacques Cœur, comme Nicçlas Rollin; . il constitue la première manifestation dé l'émancipation du goût. Ge ne sera plus désormais le monopole des classes privilégiées. '
Dans son hôtel de la rue des Prouvaires , près des Halles , Jacques Duchié possédait une galerie de tableaux , une salle remplie d'instruments de musique, une autre remplie dun grand nombre de manières de jeux. « Une estude (un atelier) » avoitses parois couvertes de pierres précieuses » et d'espices de souefve oudeur. Plusieurs » chambres estaient richement adoubez de lits, » de tables engigneùsement entaillies et parées » de riches draps et tapis à orfrois. Dans une » autre chambre haute, grand nombre d'arba- » lestes, estendars, banières, pennons, arcs à » main , fauchars , planchons , haches , gui- » sarmes , targes , escus , canons et aultres » engins, briefvement toutes manières d'ap- » pareils de guerre. » Enfin, maître Jacques Duchié était un plaisant ingénieux. « 11 avoit » fait placer dans une fenestre faicte de mer-
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» veillable artifice, une teste de plates de fer » creuse , par my laquelle on regardoit et par- » loit à ceux du dehors. » Cette tête acoustique devait singulièrement faire jaser les commères du quartier des Halles vers 1430, et
Jacques Duchié devait passer pour un homme charmant (1). Au dix-huitième siècle, les possesseurs de madrépores et de conchyliologie se costumaient en Chinois pour faire les honneurs de leurs collections aux désœuvrés de la cour et de la ville qui trouvaient la mascarade très* spirituelle ; ce qui n'empêchait pas leurs collections d être très-curieuses.
En avançant dans le quinzième siècle, on trouve, en 1450., V Inventaire des joyaux du duc de Guyenne, frère de Louis XI (2), et en 1453 lacté de vente des biens d'un des plus grands, des plus illustres citoyens de la France, de Jacques Cœur. Un coup d œil jeté sur un État voisin permet de se rendre compte de la ma-
(r) Description de Paris au quinzième siècle, par Guillebert. de Metz. Publiée pour la première fois par Le Roux de Lincy. Paris, Aubry, i855.
(2) Publié en, 1874.
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gnificence des collections d'alors et de la diffusion du goût. La Bourgogne atteignait ce degré de puissance , après lequel les empires ne peuvent plus que décroître. Les princes de cette dynastie poussèrent plus loin qu'aucun des souverains de cette époque le goût et la recherche des œuvres d'art. Ils reçurent par les Flandres, dont ils étaient maîtres, le contre -coup du mouvement dart et d'industrie qui remuait le pays. Ils purent le seconder grâce à un sentiment trèsdélicat et très-fin , et mettre à sa disposition des ressources financières presque inépuisables. Il faut suivre dans Froissart, dans Chastelain, dans Olivier de la Marche, dans Le Fèvre de Saint- Remy, le détail des fêtes que Jean le Bon, Philippe le Bon ou Charles le Téméraire don-
naient ou recevaient à Dijon, à Bruges, à Gand; il faut parcourir dans le livre de M. de Laborde ces listes où les artistes et les amateurs de toute classe se comptent par milliers, pour se faire une idée de la variété, de la profusion des richesses qui pendant cinquante ans vinrent s'amasser dans les garde-meubles des bons Ducs. Les révolutions les ont dispersées à tous les
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coins de l'Europe ; mais, si peu qu'il en reste, l'imagination est encore confondue de la puissance de production de toutes les industries touchant à l'art ; de la variété , de la fertilité > de la souplesse d'imagination qui présidaient à ces créations, quand on parcourt les Musées de Bruxelles, de Vienne ou de Berne, qui en ont recueilli les débris.
Vingt ans après la mort de Charles le Téméraire et la réunion de la Bourgogne à la France, l'expédition de Charles VIII à Naples vint donner une nouvelle activité à cette tendance. La fin du quinzième siècle est le plus beau moment de l'épanouissement des arts en Italie. Moment unique dans l'histoire du monde : il semble que l'arbre porte en même temps des fleurs et des fruits ! La surprise des soldats de Charles VIII devant les merveilles qu'ils rencontraient à chaque pas depuis Turin jusqu'à Naples n'a d'égale que celle éprouvée par les Croisés à l'aspect des produits de l'industrie orientale. Au sentiment de la surprise devait succéder celui de l'appropriation et de la conservation. La campagne d'Italie aurait fait de la France un
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peuple de collectionneurs si elle ne l'eût été déjà, Charles VIII, du reste, n avait pas attendu la vue dès splendeurs italiennes pour manifester ses goûts. U Inventaire des meubles qui estoient en V armurerie du chasteau d'Amboise (i) nous a appris qu'il possédait le premier Musée d artillerie dont l'histoire fasse mention. Sa femme, la reine Anne de Bretagne , ne semble pas avoir cherché à modérer les goûts de son mari, au contraire. Elle aimait à collectionner plus encore que lui. Elle recherchait avec passion les délicatesses que l'art industriel de cette époque — et Ton sait s'il était expert — mettait à sa disposition. Si elle eût été une bourgeoise de notre temps, elle se serait ruinée chez les marchands de curiosités. L'Inventaire de ce qu'elle possédait à Amboise et à Blois le constate (2). On peut donc s'en rapporter à l'esprit d'initiation des courtisans pour affirmer que les collec-
(1) Publié par M. Le Roux de Lincy dans la Bibliothèque de l'École des Chartes.
(2) Également publié par M. Le Roux de Ltncy à la suite de la reproduction du Livre d'Heures d'Anne de Bretagne. Paris, Curmer, 1860.
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tiens et les collectionneurs ne manquaient pas en France dans les dernières années du quinzième siècle.
Louis XII et François Ier furent fidèles à ces traditions. Le second reste encore le modèle du roi collectionneur. Tous deux sont des princes de la Renaissance, et Ton sait quelle charmante acception comporte ce mot. De toutes parts c'est un élan vers les créations les plus délicates de Timagination. La Gaule a retrouvé une seconde jeunesse : c'est un réveil d écoliers. A partir de ce moment, les preuves surabondent de la quantité des amateurs et des collections. Les Inventaires pullulent : Inventaire de Robertet, en i5o4 (i); du duc Charles de Bourbon , à Aigueperse, en iSoj (2); de Georges d'Amboise, au château de Gaillon, en i5io; de Marguerite d'Autriche, en i523 (3); de Catherine de Médicis, en i58g (4); de Gabrielle d'Estrées, en i5gy (5); de Louise de
(1) Publié par M. Eugène Grésy.
(2) Publié en i85o par M. Le Roux de Lincy.
(3) Publié en i85o par M. le comte de Laborde.
(4) Publié en 1875 par M. Bonnaffé.
(5) Publié en 1841 par M. de Fréville.
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Vaudemont, veuve de Henri III, à Chenonceaux, en 1606 (1). Les habitations surgissent de toutes parts comme pour mettre le contenant en rapport avec le contenu. Elles donnent à Fart mère , à l'architecture , des occasions innombrables de former à son tour toute une pépinière d'artistes. Le cardinal d'Amboise construit Gaillon, le connétable de Montmorency élève Chantilly et Écouen, Thomas Bohier jette Chenonceaux sur le Cher, Gilles Berthelot laisse tomber Azay- le -Rideau dans une île de l' Indre, Eléonor d'Estampes refait à neuf les vieux manoirs de Valençay et de Veuilles, Robertet construit l'hôtel d'AUuye à Blois , Cosme Clausse le château de Fleury, près de Fontainebleau; le chancelier Duprat dirige les travaux de Nantouillet, Ango ceux de Varangeville, les Gouffier ceux d'Oiron; et tous les châteaux de la Touraine, et tous ceux de la Normandie, et tous ceux de l'Ile-de-France, du Berry, du Poitou, de la Vendée, du Rouergue, de la Marche, du Périgord. Partout les collée-
(1) Publié en 1867 par le prince Galitzin.
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tionneurs se hâtent de donner de riches écrins
à leurs collections; et lorsque François Ier lègue en mourant son nom à son siècle, il est manifeste que, loin d'avoir été le promoteur d'un mouvement d'art, il le trouva au contraire en pleine expansion, et n'eut qu'à se laisser porter par lui, à le contenir et à le diriger.
La grande création de François Ier, Fontainebleau, formait un Musée beaucoup plus riche que ne le fut jamais Versailles. Le Rosso et le Primatice étaient des directeurs de beaux-arts dont le goût était supérieur à celui de Perrault et de Lebrun; ils usaient de moyens d'action relativement plus considérables; la féodalité se mourait , l'ascendant du pouvoir central s'établissait d'une manière de moins en moins contestée, l'initiative privée sentait ses forces et "commençait à les manifester ; est-il besoin d'insister sur l'action que ces éléments exercèrent sur les collections d'œuvres d'art? Les Inven-
taires, plus explicites et plus détaillés, permettent désormais de suivre la filiation des articles qui les composent et les spécialités que recherchait de préférence chaque amateur. L'histoire
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du goût ne se disperse plus sur des généralités , elle se concentre sur telle ou telle personnalité bien vivante. On connaît telle œuvre ayant figuré dans les collections de Marguerite d'Autriche, de Robertet, de Gouffier, ou du connétable de Montmorency ; on a relevé trois cent cinquante volumes ayant appartenu à Grolier ; les amateurs ont .désormais leurs types et leurs patrons, les portraits vont remplacer les tableaux d'ensemble.
Une question s'est présentée à plusieurs reprises dans le cours de ces recherches; je dois l'indiquer en terminant. Quelle influence lès Amateurs ont-ils exercée sur le goût? Ontils formé nos artistes, ont-ils été formés par eux? De quel côté est venue Ja direction? Ainsi posée, la question semble insoluble. Elle touche aux tendances générales des époques, à cette action latente qui pousse les générations daas tel ou tel sens , et que les forces humaines sont impuissantes à maîtriser. « L'homme s'agite, mais Dieu le mène. » Il est clair qu'il y a eu action et réaction réciproques. Vouloir circonscrire la part de cha-
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cune d'elles est aussi impossible que prétendre établir la combinaison exacte des forces dans la détermination du mouvement. En thèse générale, les Amateurs ont donné la mesure et le ton. Ils n'ont pas créé le mouvement, ils l'ont soutenu, dirigé, équilibré. Ce sont les chefs d'un concert dont les artistes ont été les exécutants. Ils lui .ont enlevé ce qu'il aurait présenté d'extrême, d'absolu et d'étroit, si sa direction eût été confiée à des spécialistes. Pour me servir d'une comparaison empruntée à la mécanique, ils ont été le volant de la machine. On a dit que du jour où l'Académie n'accueillerait que des littérateurs, c'en serait fait de la littérature. Rien n'est plus juste. Dans une. autre sphère , il en est de même de la direction du goût. Lebrun au dix -septième siècle , David au dix-neuvième , sont d'illustres exemples de ce danger.
Peu importe, en somme, ht manière dont ces éléments se sont combinés et ont agi, si de leur action commune est née la prépondérance de la France sur le monde. La véritable question est là. Or cette prépondérance, elle est
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incontestable. Les nations étrangères le savent bien : elles le savent mieux que nous. En veut-on un exemple entre cent? Lorsque, pensant être battu à Rosbach, Frédéric II songeait au suicide, quelle était — après l'honneur des armes — sa grande préoccupation? Celle de l'opinion de la France. Il redoutait, lui mort, le jugement du grand maître du goût , du grand dispensateur de la renommée du siècle , de Voltaire, et lui adressait une dernière coquetterie dans la plus bizarre pièce de vers qui peut-être ait jamais été composée. Qu'était-ce autre chose, sinon une reconnaissance implicite de la supériorité de notre goût ? La pièce de vers terminée, il nous battit à plate couture. La bataille de Rosbach eut des conséquences désastreuses pour la politique française. Mais dix ans plus tard, ces désastres étaient effacés, et le goût français redevenait l'arbitre de l'Europe. En dix ans, nos artistes, nos artisans, nos Amateurs, sans bruit, sans coups de sabre et sans coups de canon, avaient rétabli l'ascendant de la France et réparé les fautes de Louis XV et du prince de Soubise. Que d'autres
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preuves on pourrait citer sans remonter bien haut dans notre histoire! Sachons donc nous rendre justice. Cette prépondérance, proclamons-la de toutes nos forces, défendons-la de toute notre énergie, contribuons par tous les moyens que Dieu met en notre pouvoir à la maintenir, à la développer, à la consolider, à la faire prospérer et grandir. Tout bien considéré , c'est la part la plus féconde , la seule intacte de l'héritage de nos pères.
Septembre 1869.
LES
JEAN GROLIER
uelle charmante occupation que le goût des livres! Que de jouissances elle procure, et quelles jouissances élevées ! Quel repos I elle donne à l'esprit ! Quelle bienveillance elle lui apporte! Connaissez-vous un seul bibliophile qui n'ait pas été un homme modéré, indulgent, de relations aussi agréables que sûres; facile dans ses rapports, fidèle dans ses amitiés; sévère pour lui, faible pour les autres? Ne me citez pas l'abbé Rive. L'abbé Rive était un bibliothécaire, ce n'était pas un bibliophile. L'un n'implique pas l'autre. Liberi meisalvt sunt : libri valeant, disait gaiement le Danois Bartholinus en voyant le feu dévorer sa bibliothèque. Je serais indigne de posséder des livres si je n'avais pas appris d'eux à savoir m'en passer, répondait Valincour en pareille circonstance.
Les oAmateurs d'autrefois.
Reparties charmantes , marquées au coin d'une philosophie douce et vraie, sans apparat et sans forfanterie. C'est la note de l'esprit des bibliophiles. De nos jours , qui ne connaît les saillies pleines d'atticisme, l'esprit railleur sans méchanceté , le caractère original et sympathique de Charles Nodier ? Est-ce au goût des livres qu'il devait ces facultés aimables dont les hôtes du salon de l'Arsenal (hélas! le nombre s'en éclaircit chaque jour ) gardent l'impérissable souvenir? Dans une certaine mesure, je le crois. En tout cas, je l'affirme.
Et voyez comme ce goût récompense ceux qui s'y sont livrés. Former une bibliothèque, épier le passage d'un volume longuement convoité, s'ingénier à retrancher de son nécessaire de quoi s'en procurer la possession : ce sont là des folies. Les gens sérieux haussent les épaules. Le ciel vous a fait naître grand seigneur, financier opulent, particulier aisé, et le temps que vous pourriez employer à affermir votre crédit, à augmenter votre fortune, à suivre votre loisir, vous le dépensez à la recherche de pareilles puérilités! C'est triste! Soit. Mais attendez. Le temps passe, le souvenir de votre rôle s' efface, votre fortune s'est émiettée au bout de deux générations, votre nom a disparu de la mémoire des hommes. Qui se charge de le conserver ou de l'illustrer de nouveau; qui pourra reconstituer votre fortune et souvent la tripler? Des livres. C'est à eux, c'est à ces amis, qui jadis vous aidaient à supporter dignement les épreuves de la vie, que vous devrez encore de ne pas mourir tout entier et de donner du pain à vos descen-
Jean Grolier.
dants. Vous avez aimé les livres, ils vous le rendent. Qui était Maioli? Personne ne le sait. Seulement il a aimé les livres : cela suffit; son nom ne périra pas. Quel rôle ont joué M* de Chamillart, M* de Verrue , le comte d'Hoym, Girardot de Préfons, Ballesdens, Gaignat, l'Anglais Mordaunt Cracherode, PAllemand Hohendorf, l'Écossais Mac Carthy Reagh, tant d'autres dont les noms se pressent sous ma plume? Je n'en sais rien, ni vous non plus. Ils ont été bibliophiles : ils sont célèbres.
Voici Grolier. Il a été, paraît- il, munitionnaire, fermier général, ambassadeur à Rome, un peu ministre des finances sous Charles IX, et pourtant qui savait une seule particularité de sa vie, avant qu'un aimable érudit lui consacrât un gros volume rempli de ce savoir, de cet amour du passé, dont il a donné tant de preuves ( i ) ?
Personne; et j'ajoute que personne n'y avait intérêt. Cette ignorance allait jusqu'à ce point que, dernièrement, dans un acte public adressé à des savants, un ministre de l'intérieur, M. le marquis de Lavalette, le prenait hardiment pour un relieur. L'erreur est piquante. Les munitionnaires, les ambassadeurs à Rome, les ministres des finances, sont si peu de chose ! Mais ce que savait pertinemment le bibliomane le plus ignare, c'est que Grolier fut le père et le prince des bibliophiles français, qu'il avait réuni dans une
(i) Recherches sur Jean Grolier, sur sa vie et sa bibliothèque, par M. Le Roux de Lincy. i vol. Paris, Potier, 1866.
Les oAmateurs d'autrefois.
collection comme il n'en existe plus des merveilles de goût et de rareté, des chefs-d'œuvre de typographie et de reliure dont de nos jours un seul débris suffit à illustrer le nom de son fortuné possesseur. Hier encore ma science sur Grolier se bornait à bien peu de chose; mais si le hasard m'avait permis de rencontrer un des splendides volumes qui lui ont appartenu, à dix pas, la nuit, dans la boîte poudreuse du bouquiniste le plus pauvre de la sous-préfecture la plus pauvre de France, j'aurais flairé la précieuse relique et ne l'aurais confondue avec aucune autre, j'en réponds.
Grâce aux patientes investigations de M. Le Roux de Lincy, l'occasion se présente de faire plus ample connaissance avec lui. C'est une bonne fortune. Profitons-en.
Jean Grolier, fils unique d'Estienne Grolier, trésorier de Louis XII, naquit à Lyon en 1479. Vers i5io, il succéda à son père comme trésorier du duché de Milan. Marié en i5i6 à Anne Briçonnet, petite-fille du fameux cardinal de Saint-Malo, il ne paraît pas avoir quitté l'Italie avant i535. Sa charge dut être supprimée vers i528, le Milanais ayant été perdu à la suite de la défaite de Pavie. En i534, il est ambassadeur à Rome; en i537, il remplit en France les fonctions de trésorier des finances de l'Ile-de-France, c'est-à-dire de receveur particulier, et en 1547, celles de trésorier général, c'està-dire de receveur général. Mais, comme il n'existait alors que quatre places de receveurs généraux, Grolier, on en conviendra, n'était pas à plaindre. C'était un quart de ministre des finances.
Jean Grolier.
De i535 à i565i date de sa mort, son existence s'écoula doucement, partagée entre le soin d'augmenter sa somptueuse bibliothèque et son non moins riche médaillier, et les devoirs de ses charges publiques. Il n'a pas fait grand bruit ici-bas, et, si le bonheur est de ce monde, il a dû vivre heureux. L'invocation tracée sur ses livres : Portio mea, Domine, sit in terra viven- Hum, a été exaucée.
En furetant beaucoup, en compulsant les bouquins, en retournant les Olim, M. Le Roux de Lincy n'est parvenu à découvrir que trois ou quatre occasions saillantes où il soit sorti de son obscurité; ces occasions, les voici. En 1544, à propos du privilège d'un jeu de paume concédé par le roi, il eut un démêlé avec ce vantard de Cellini, qu'un mauvais hasard lui avait donné pour voisin (i). Cellini n7a pas manqué d'enregistrer le fait dans ses Mémoires. Il s'y donne naturellement le beau rôle, et clôt la bouche à Grolier le menaçant de le faire passer par la fenêtre. Mais ici, comme toujours, le résultat démentit les gasconnades de l'orfèvre florentin. Grolier avait le droit pour lui; son fondé de pouvoir n'eut qu'à se présenter pour entrer en jouissance de son jeu de paume. Il ne passa pas par la fenêtre. Il s'éclipse pendant seize ans, et ne reparaît
(i) Cellini habitait à l'hôtel du Petit-Nesle et était occupé alors à la fonte de la Nymphe de Fontainebleau. Grolier demeurait dans un hôtel de la rue Saint- André des Arcs, appuyé, comme le Petit-Nesle, sur le mur d'enceinte. Le jeu de paume contesté était probablement celui dont le passage du Pont-Neuf occupe aujourd'hui remplacement.
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qu'en 1558., à soixante-dix-neuf ans, dirigeant les travaux de Chantilly pour le maréchal de Montmorency , lui faisant venir des vins du Rhin et de Beaune pour ses celliers , des tapisseries pour ses salles, des flambeaux de quatre pieds et demi pour ses galeries et des tasses gaudronnées pour ses bahuts et ses dressoirs. Le maréchal de Montmorency n'avait pas mauvais goût. Un an plus tard, en i55(), comme trésorier général et numismatiste éminent, Grolier présidait la commission instituée par Henri II pour surveiller la refonte des monnaies. Etienne de Laulne présentait les coins, Claude Marcel vérifiait les espèces , Grolier résumait le débat; et c'est à cette commission que Ton doit les premières frappes au balancier d'où sont sortis ces beaux testons, l'honneur de la gravure en médailles et la gloire des collections (i).
Trois ans après, en i56i, à quatre-vingt-deux ans, le vieil amateur avait sur les bras une assez fâcheuse affaire. Il était accusé de concussion. Le procureur impérial du temps lui réclamait 19,815 livres tournois, quelque chose comme 400,000 francs au taux actuel, omises dans sa recette. Il y allait de sa fortune, de son honneur, et peut-être de sa vie. La grand'chambre évoqua l'affaire, l'instruction se poursuivit, et, le 18 dé-
(1) La Monnaie était alors placée dans un moulin à eau amarré à la Pointe du Palais : c'est le terre-plein du pont Neuf. L'ordonnancement des dépenses nécessitées par l'établissement de ce moulin est contresigné par Grolier. Après trois cents ans, la Monnaie de Paris est revenue en face de l'endroit où elle est née.
Jean Grolier.
cembre, la cour, composée de six conseillers de justice et de six maîtres des comptes , présidés , — singulière coïncidence , — par Christophe de Thou, le père du fameux bibliophile, rendit un arrêt de non-lieu et mit F accusation à néant et l'accusé hors de cause. Autant qu'on peut en juger à trois cents ans de distance , il n'y avait pas tout à fait concussion dans l'affaire; de la négligence, c'est probable, et de la fatigue fort excusable chez un vieillard de quatre-vingt-deux ans, sans compter l'envie excitée par sa position chez tous ceux qui la convoitaient. Ce démêlé avec la justice n'apporta aucun préjudice au crédit de Grolier, L'année suivante, en i562, le nouveau roi Charles IX et Catherine de Médicis lui confièrent le soin d'aliéner les hôtels des Tournelles et d'Angoulême. C'est la place Royale actuelle. Le trésorier de la généralité de Paris remplissait donc les fonctions de ministre des finances de Catherine de Médicis, et nous savons par les comptes de la reine que ce n'était pas une sinécure.
C'est le dernier acte de sa vie. Il s'éteignit le 22 octobre i565, à quatre-vingt-six ans, à Paris, près de la porte Bucy, dans un hôtel qu'il avait feit construire, et auquel il avait donné le nom de sa ville natale. Cet Hôtel de Lyon occupait l'emplacement du numéro 60 de la rue Saint-André des Arcs, et s'étendait jusqu'au mur d'enceinte de la ville, aujourd'hui la rue Contrescarpe-Dauphine. De son mariage avec Anne Briçonnet il laissait un fils, qui mourut sans postérité, et quatre filles : Jacqueline de Manchainville, Charlotte de Bligny,
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Marie, abbesse de Longchamps, et Anne Picot de Saint- Brice. Un fils naturel qu'il avait eu en Italie vers i5io, César Grolier, épousa , grâce à la protection de Jules III, une riche héritière de Florence. Mais la postérité de Grolier s'éteignit avec son fils légitime, qui ne laissa pas d'enfants. Le nom est aujourd'hui représenté par les Grolier de Servières, descendants d'un oncle du bibliophile. Il laissait surtout sa bibliothèque, qui devait sauvegarder sa mémoire et la rendre chère à quiconque prend souci des belles choses.
Telle est la vie officielle de Jean Grolier. Elle n'offre pas une grande importance et fait excuser l'oubli de la postérité. Mais il y a joint la satisfaction d'un goût, d'une manie, si l'on veut, qui justifie sa notoriété.
Pour peu que l'on eût l'intelligence sensible aux productions du goût, — et M. de Lincy nous apprend que c'était chez Grolier un héritage de famille , — un séjour en Italie, vers i5io, devait singulièrement favoriser cette tendance. Quelle merveilleuse époque que le commencement du seizième siècle! Quelle sève, quel épanouissement, quel élan vers tout ce qui touche à la beauté, à l'art, aux jouissances les plus élevées de l'imagination! Les grands artistes de transition, Ghirlandajo, Mantegna, Giovanni Bellini, viennent de mourir. Albert Durer a quitté Venise depuis quatre ans. Palma Vecchio, Giorgione, Francia, Fra Bartolommeo, Pérugin, vivent encore; Raphaël, Michel-Ange, Léonard, Titien, Corrége, conduisent le chœur de leurs émules à des sommets qui, depuis, n'ont jamais été atteints. Partout
Jean Grolier. u
des souverains d'une rare intelligence , artistes autant que leurs sujets , activent le mouvement qu'ils subissent, et font pardonner leur tyrannie en faveur de leur élégance. Jules II occupe la chaire de Saint-Pierre , Laurent de Médicis règne à Florence, Louis XII est souverain de Milan, Alphonse d'Esté se défend dans Ferrare contre les prétentions unitaires de la papauté , Frédéric de Gonzague soutient à Mantoue les disciples de Mantegna, Francesco délia Rovere continue à Urbin les traditions des Montefeltro, et fait de son entourage la cour la plus policée et la plus élégante de l'Italie. Venise, au comble de la grandeur et de la richesse, voit ses artistes porter son influence aussi loin que ses galères le pavillon de Saint-Marc. Les grands seigneurs imitent leurs maîtres. La culture aiguisée de leur esprit justifie leur rôle de Mécènes, consultés avec déférence par la pléiade qui les entoure. Baltazare Castiglione, Bembo, Bibbiena, Cesare Gonzaga, Frédéric Fregoso, Lodovico Canossa, Sigismond Ricciardi, étaient des intelligences supérieures, aussi aptes à juger de la beauté d'une œuvre d'art qu'à discuter un point de controverse, ou à décider une question politique. Les femmes imitent leurs maris. Lucrèce Borgia, Vittoria Colonna, Elisabeth Gonzaga, Maddalena Doni, Lucrezia Crivelli, Lisa del Giocondo, atténuent par leur charme ce que ce mouvement eût pu présenter d'un peu pédant et de trop technique. Elles y mettent la fleur et la grâce.
Le courant était irrésistible; Grolier s'y trempa à pleines ondes. En i5i2, quand il eut succédé à son
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père comme payeur général de l'armée d'Italie, il habita officiellement Milan , mais fit de fréquents voyages à Venise, où il se lia avec Aide Manuce l'Ancien. Il paraît avoir fait partie de la petite Académie établie dans sa maison par le savant imprimeur. Il y rencontra pour collègues André Navagero, Marino Sanudo, le Grec Marc Musurus, Giovanni Giocondo, Érasme; d'autres dont je ne retrouve pas les noms, savants, poètes, artistes, grammairiens, romanciers, auprès desquels on n'avait pas à redouter la rouille de l'esprit.
C'était alors la mode de se grouper en réunions dont les membres se ressemblaient par le caractère, les goûts et les études. Ces Académies au petit pied avaient leurs lois, leurs règlements, leurs tendances. Loin d'être exclusives ou tyranniques, elles paraissent au contraire n'avoir dû leur existence qu'à une complète liberté dont l'art profitait. Les sociétés de l'Angleterre peuvent en donner une idée. Chacune des villes d'Italie, où la vie municipale avait été si développée au moyen âge, en possédait au moins une. On n'a pas fait grande attention à ce détail, et l'on a eu tort. Ces académies ont singulièrement aidé à la diffusion du mouvement artistique.
Grolier a connu la plupart de ces personnages. Il a recueilli auprès d'eux le souffle qui les animait. Je laisse à penser si son temps s'écoulait agréablement et fructueusement entre Milan, Padoue, Venise, Ferrare, Mantoue, et quelquefois Naples. Plus tard, quand, appesanti par l'âge, seul dans sa belle bibliothèque de
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la rue Saint-André des Arcs, il évoquait, en feuilletant un de ses beaux volumes des Aide ou de Froben, ou en examinant pour la centième fois une médaille de SperandiOj de Caradosso ou du Pisanello, les souvenirs de son passé, son séjour en Italie ne devait-il pas lui apparaître comme le plus doux et le plus charmant de sa longue carrière?
Sa liaison avec Aide développa sa passion pour les livres. On serait devenu bibliophile à moins. En i5i8, c'était déjà un amateur distingué et célèbre. Musarum cultor, rappellent dans leurs dédicaces tous les hommes de lettres qui s'adressent à lui. Dans une lettre datée du mois d'avril, Érasme, son collègue à l'Académie Aldine, lui envoie ce prophétique éloge : « Vous ne devez rien » aux livres, mais les livres vous donneront dans l'avenir » une gloire éternelle (i). » Comme Voltaire, Érasme devait être un caractère assez vil, ne flattant que les riches ou les puissants. Mais il a prédit juste. L'année suivante, Grolier faisait imprimer à ses frais, chez Paul Manuce et François d' Assola, son beau-frère, le livre de son ami Guillaume Budé, De asse (De la monnaie). Douce satisfaction pour un numismatiste et un bibliophile! la dédicace de François d Assola porte son nom. On ne sait rien de la manière dont se forma sa bibliothèque, des hasards qu'il rencontra, des bonnes fortunes
(i) T. III, part, i, p. 3 16, Erasmi epistolœ. Œuvres complètes, édition in-folio. Voici le texte même de la lettre : « Non tu libris , sed tibi debent œternam per te apud posteros memoriam habituri. »
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qui se présentèrent, des occasions qu'il laissa échapper. Y avait-il, à cette époque, des ventes publiques? Pourquoi pas? Ce qui est certain, c'est qu'à sa mort il laissa plus de trois mille volumes. La Caille l'affirme, et j'en crois la Caille (i). Qui pourrait le contredire? Mais quels volumes! La fièvre vous prend quand on y songe. Tout le monde les connaît, ces merveilles; tout le monde a touché, au moins une fois dans sa vie, une de ces admirables reliures en maroquin noirci par le temps, enrichi d'arabesques où la sobriété du goût le dispute à la richesse de l'ornementation et à l'élégance du dessin, portant sur les plats sa devise : Grolierii et amicorum , et la prière qui l'a fait accuser d'athéisme : Portio mea, Domine, sit in terra viventium! Nos relieurs modernes mettent évidemment plus d'habileté dans la main-d'œuvre, ils sont plus experts et plus soigneux ouvriers, leurs nerfs sont mieux cousus, leurs dos plus solides, leurs fers mieux poussés, leurs reliures résisteront mieux au temps; mais quant à l'invention, quant à l'art qui a assemblé ces entrelacs si simples, si purs et si riches, qui les a coupés suivant des angles si heureux ou infléchis suivant des courbes si gracieuses, ils sont impuissants à lutter avec le dessinateur inconnu de ces petites merveilles (2), et quand ils veulent exé-
(1) Histoire de l'Imprimerie et de la Librairie. Paris, 1689, p. 89.
(2) Pas si inconnu cependant. Suivant un bibliographe lyonnais, M. Péricaud, dont l'opinion est adoptée par M. de Lincy, ce relieur serait un Pierre Gascon, de Lyon, qu'il ne faut pas confondre avec le fameux relieur du dix-septième siècle.
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cuter un chef-d'œuvre , ils ont le bon esprit de se borner à imiter ce que Ton faisait il y a trois cent vingt ans. Trautz ou Cape, Chambolle ou Lortic, ne me démentiront pas.
M. de Lincy, avec une persévérance que j'admire, est parvenu à relever dans les dépôts publics ou dans les collections particulières la présence de trois cent cinquante volumes ayant appartenu à Grolier. Il en a dressé un catalogue dont la seule confection a occupé plusieurs années , occupation que j'envie , mais que je me déclare incapable d'imiter. Ce catalogue nous fait connaître les goûts littéraires de Grolier. Us ne ressemblaient pas à ceux de 1867. L'Italie érudite, légèrement pédante, du début du seizième siècle, avait influé sur lui. C'était un bel esprit, un scoliaste, à la façon de son maître Aide Manuce, et de Scaliger plus tard. Il ne se contentait pas de posséder des livres pour leur rareté , comme les mauvais plaisants prétendent que le font certains amateurs contemporains. Je doute que les Facéties, par exemple , eussent trouvé chez lui un collecteur bien chaud. Mais il les lisait, les étudiait avec soin, y inscrivait des observations aussi judicieuses que savantes. Le Virgile de i486, possédé par la Bibliothèque nationale , est rempli de notules qui permettent de le classer parmi les admirateurs les plus délicats et les plus éclairés du poète des Bucoliques. Sauf la Chronique de Savoye de Guillaume Paradin et la Poly graphie de de Collange, pas un des trois cent cinquante ouvrages retrouvés par M. de Lincy n'est écrit en fran-
çais. L'ami de Guillaume Budé, le commensal d'Aide l'Ancien., eût regardé, j'en suis convaincu, comme fort au-dessous de lui de faire figurer à côté d'Aulu-Gelle, de Claudien, de L,ncain, de Velleius Paterculus, de Virgile, les éditions de Villon, de Marot, de Rabelais, ou les Heures de Geofroy Tory ou de Simon Vostre, et eût trouvé fort impertinent qu'on s'en étonnât. Un savant latiniste (i) s'embarrasser de pareils bouquins, fi donc ! Bon tout au plus pour les clercs de la basoche ou les vieilles dévotes ! Je n'approuve pas cette manière de voir; je l'excuse, et je dis qu'en se reportant au temps de Grolier, à son éducation première, elle peut s'expliquer. Peut-être, d'ailleurs, nos publicistes, nos poètes et nos romanciers nationaux figuraient-ils parmi les deux mille six cent cinquante volumes que n'a pas retrouvés le bibliographe de Grolier. Il faut l'espérer.
M. de Lincy cherche à expliquer, par la présence dans la bibliothèque de Grolier de plusieurs exemplaires d'un même ouvrage, la fameuse devise Grolierii et amicorwn. Il y compte complaisamment neuf exemplaires de Cicéron, six de Martial, quatre d'Ovide, dix de Pline, trois de Tite-Live, quatre de Valère Maxime, cinq de Juvénal, dix de Virgile. « Cette devise, dit-il, » n'était pas composée de vains mots pour le généreux
(i) Deux lettres découvertes et publiées par M. de Lincy prouvent que le trésorier de France écrivait avec facilité et correction la langue latine. Autant que je puis en juger, ses périodes ont même une certaine élégance.
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d bibliophile. Son but certain était de pouvoir toujours » offrir quelques volumes, soit à des amis, soit à des » personnes qui se trouvaient en rapport avec lui. » Je crains que sa sympathie pour son personnage n'ait entraîné l'auteur un peu loin, et qu'il ne lui suppose des vertus imaginaires. Un bibliophile prêter des livres! C'est bien difficile à croire. Si M. de Lincy en connaît de capables d'une abnégation pareille , je demande à les connaître. Allez donc demander à un avare la clef de son trésor, à un amant une entrevue avec sa maîtresse ! Obligeant, le bibliophile vous en promettra; bon jusqu'à la faiblesse, comme l'excellent M. Boulard, il ira acheter un exemplaire chez le bouquiniste du coin et vous l'enverra; mais confier son propre exemplaire : jamais! Que M. de Lincy renonce à justifier la devise de Grolier. Personne ne le croirait, et cette tentative ferait plus d'honneur à sa générosité qu'à sa pénétration. Grolier a donné de ses livres, c'est bien différent. Frère Jacob Guyard, un nommé Albisse, Marc Lawrin, Maioli, en ont reçu. Le président de Thou, qui lui avait épargné la prison, et probablement la corde, possédait quatre volumes venant de lui, offerts par lui; et ce ne sont pas les moins beaux connus. Mais de Thou lui aurait emprunté un livre et le lui aurait rendu quelque peu détérioré, que Grolier se serait brouillé à mort avec de Thou, et Grolier aurait bien fait. Donner, oui; prêter, non. Les bibliophiles saisiront cette nuance.
Cette bibliothèque resta intacte pendant cent dix ans. Léguée par héritage à la famille de Vie, elle fut trans-
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portée à l'hôtel de Vie, rue Saint-Martin (i), et ne le quitta, pour être livrée aux enchères publiques, qu'en 1676, après la mort de son dernier possesseur, Dominique de Vie. Le lieu et l'époque précise de cette vente, les noms des principaux acquéreurs, le chiffre des vacations, ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Mais quelle vente, et que j'en payerais cher le seul catalogue avec les noms des acquéreurs et les prix! S'imagine-t-on trois mille reliures de Grolier éparpillées sur une table et étalant leurs trésors aux yeux des curieux !
Les premiers acquéreurs, je le répète, ne sont pas connus. Jusqu'en 1700, les Groliers dorment sur les rayons des bibliothèques. A partir de 1700, la célébrité vient troubler leur sommeil, et l'on commence à en signaler un certain nombre chez les riches particuliers. Depuis lors on ne les perd plus de vue, et tout bibliophile qui se respecte doit en posséder quelques-uns. Parmi ces bibliophiles, le plus illustre est certainement Fléchier, dont la collection ne contenait pas moins de dix volumes de Grolier (2). Je ne suis pas riche, mais demain je m'imposerais tel sacrifice que l'on voudra pour posséder le Tibulle de Grolier avec VEx libris de Fléchier. Le grand orateur chrétien, rencontré comme
(1) L'hôtel de Vie, dit Sauvai, était la maison même de Guillaume Budé, l'ami de Grolier.
(2) Cette collection fut vendue à Londres en 1725, quinze ans après la mort de Fléchier. Pendant quinze ans, les héritiers de Fléchier firent de vaines tentatives pour la faire acheter par la France.
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bibliophile , est une étude à laquelle ne pouvait se refuser M. Le Roux de Lincy. Il en a profité. Fléchier aimait les bons livres et les beaux livres. Il fait repoussoir à ce gredin de notaire dont parle Prosper Marchand ( 1 ) , qui, à la vente de Mesnje, en 1706, achetait les Aides et les manuscrits à miniatures de Grolier pour en tapisser son cabinet , ou en casser les reliures et les remplacer par de plus modernes. Et notez qu'en 1706 les reliures modernes étaient de Boyet; rien que cela! C'est égal, si Prosper Marchand a eu quelquefois la dent longue et la griffe acérée, je lui pardonne ses médisances en faveur de son indignation contre ce gredin de notaire.
Les prix auxquels ces volumes furent adjugés en 1 676 devaient être bien minimes, puisque Bonaventure d'Argonne, un pauvre chartreux et un chartreux pauvre, put en emporter quelques-uns pour sa part. C'est lui qui le dit dans son Recueil. L'histoire de ces prix est intéressante à suivre, et le chapitre que lui a consacré M. Le Roux de Lincy n'est pas le moins amusant de son livre. J'en suis fâché pour nous, mais cette histoire ne fait pas honneur à notre goût. Pendant cent cinquante ans, ces prix sont restés bien inférieurs à la valeur des Groliers. Il a fallu que l'Angleterre vînt chez nous, à plusieurs reprises, nous enlever tous ceux qu'elle pouvait, pour qu'ils s'élevassent au taux de leur valeur réelle. Le plus cher a coûté 7 livres 10 sous au
(1) Histoire de V origine et des premiers progrès de l'imprimerie. Haye, 1740, in-40, p. 95, note.
La
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comte d'Hoym en 1725. Cent ans plus tard, en 181 5, à la vente Mac Carthy Reagh, ils atteignaient difficilement 75 francs. De nos jours, quand le digne M. Van Praet, de la Bibliothèque royale , obtenait des frères de Bure qu'ils voulussent bien lui céder un exemplaire de Grolier pour 200 ou 25o francs, il n'était pas certain de n'être pas congédié pour cause d'aliénation mentale. Ah! le bon temps! C'est autre chose en Angleterre. En 18 io, le fameux libraire de Londres James Edwards cédait les siens pour 1,000 francs, et trouvait plus d'acquéreurs qu'il n'en pouvait satisfaire. Renouard, dans son catalogue de 1819, raconte à ce propos l'anecdote suivante : « James Edwards, dit-il, avec qui j'étais en » relations d'affaires, m'écrivait en 18 10 : a Je serais » enchanté d'acheter tous les volumes d'Aide avec la » reliure et le nonf de Grolier. Je donnerais un louis » par volume. » Par le retour du courrier, je répondis » à James Edwards : « Monsieur Edwards, je serais » charmé d'acheter tous les volumes d'Aide avec la » reliure et le nom de Grolier. Je donnerais 10 louis » par volume. » C'était un prêté pour un rendu. Le hasard a récompensé le spirituel bibliophile. Pendant sa longue carrière, il lui est passé par les mains une vingtaine de volumes de Grolier. Aujourd'hui, c'est par billets de 1,000 francs qu'il faut compter pour en arracher un aux convoitises de concurrents plus riches et plus ardents les uns que les autres. Que diraient Bonaventure d'Argonne ou le comte d'Hoym s'ils avaient assisté aux ventes Hebbelinck, Libri, Double, Chedeau,
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J. Techener, et s'ils avaient entendu adjuger des Groliers aux prix qu'ils ont atteint dans ces ventes? Ces prix seront encore dépassés, j'en suis convaincu : ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Je ne les trouve pas exagérés. Les Groliers sont de belles choses , et les belles choses doivent se payer cher. C'est de toute justice. Si en France on eût été persuadé plus tôt de cette vérité, que de merveilles de notre art national n'eussent pas franchi la Manche! que de chefs-d'œuvre orneraient encore nos demeures ou nos monuments! Comme l'Italie, la France est le pays producteur par excellence; les œuvres de l'art jaillissent spontanément de notre sol : Artifex Gai lia. Mais, comme l'Italie aussi, nous ne savons pas conserver ce que nous avons produit. Nous laissons l'étranger s'enrichir à nos dépens, s'instruire, former son goût, et finir par nous tenir tête dans les choses qui constituaient jadis notre incontestable supériorité. Les destins s'accomplissent!
J'ai fini. Et pourtant que de choses j'aurais encore à dire si je me laissais aller à toutes les digressions que comporte ce sujet! Il faut savoir se borner. Je ne terminerai cependant pas sans faire une grosse querelle au vénérable M. Brunet, qui me la pardonnera. A propos de l'exemplaire d'un ouvrage ayant appartenu à Grolier (1), il s'exprime ainsi dans le Manuel du
(1) AJbcrtus Leander, De viris illustribus Ordinis Prcedicatorum , Iîb. IV. Bologne, Jérôme Platon, mars i5i7, in-fol., fig., veau fauve, titre, nom, devise.
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Libraire et de V Amateur : « Voici un livre dont, mal- » gré sa rareté, on n'eût peut-être pas tiré 10 francs , j> et qui, grâce à une ancienne reliure en veau fauve, » à compartiments, avec le nom et la devise de Grolier, » le prince des bibliophiles passés, présents et futurs, » a été payé 3o3 francs à la vente faite à Paris en 1841 » par MM. Wurtz et Audenet. » Comment! « on n'en » eût pas tiré 10 francs! » Un ouvrage qui parle de Fra Angelico, de Fra Carnovale, de Fra Bartolommeo, de Fra Colonna (l'auteur du Songe de Polyphile), de Fra Savonarole, ne vous paraît pas valoir plus de 10 francs! Laissez de pareils jugements aux bibliomanes qui n'achètent les livres que pour la reliure. Évidemment, quand vous écriviez cette singulière phrase, vous ne vous rendiez pas compte de ce qu'était l'ordre des Frères Prêcheurs. Ce sont les Dominicains, et mieux que moi vous savez si l'histoire des services reiylus par les Dominicains est longue. Ne fût-ce que dans le domaine des arts, voyez le rôle qu'ont joué ceux que je viens de nommer. Pas 10 francs! Mais vous n'avez donc jamais été à Florence ou à Sienne; Vous n'avez donc jamais vu les beaux antiphonaires à miniatures recueillis dans les bibliothèques de ces villes , pour traiter aussi légèrement les Dominicains? L'exemplaire qui soulève ce dédain, payé 3o3 livres en 1841, figure maintenant dans la bibliothèque de M. Yéméniz, de Lyon. Je déclare ici que, malgré l'estimation de M. Brunet, je donnerai quand on voudra cette somme d'un exemplaire ordinaire, et cinq pour cent par-
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dessus le marché. Ces 10 francs, je les ai sur le cœur, je l'avoue.
Encore une digression, et je termine, je le promets. En fouillant la bibliothèque de Lyon pour y trouver des renseignements sur Grolier, M. Le Roux de Lincy y a rencontré le souvenir d'un travailleur inconnu qui l'avait précédé dans ses recherches. Le pauvre diable, fanatique silencieux mais non inactif de Grolier, après avoir mené une existence des plus difficiles, chassé de la maison paternelle, ne vivant que d'une modique pension dont il épargnait difficilement une moitié pour payer les frais d'impression de l'ouvrage qu'il préparait, à bout de ressources, épuisé de luttes sans issue, finit, en 1857, par se jeter dans le Rhône, après avoir brûlé ses papiers et ses manuscrits. Il avait trente ans. Le bibliothécaire de Lyon, M. Monfalcon, qui l'a connu, assure que son ouvrage aurait formé plusieurs volumes in-40. Je ne connais rien de touchant comme l'épisode de cette humble victime du travail et de la mauvaise fortune. L'introduction de M. de Lincy en est tout attristée.
Sauf les appréciations qui me sont personnelles, j'ai pris tout ce que je viens de dire dans l'ouvrage de M. Le Roux de Lincy. Sans lui, je n'aurais pas pu écrire vingt lignes. Je souhaite que mes lecteurs ne s'en plaignent pas; mais il me semble que les faits cités doivent donner envie de faire plus ample connaissance avec ceux que j'ai passés sous silence. Quant aux développements par où s'échappe le savoir de l'auteur,
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à la forme qu'il a donnée à ce savoir, à tout ce que l'esprit y rencontre de distraction et la mémoire de profit, plus j'en dirais et moins je rendrais compte de l'impression produite. Je renvoie donc en toute confiance les lecteurs à M. Le Roux de Lincy. Ils n'y perdront pas, ni Grolier non plus. Je ne veux faire remarquer qu'une chose : c'est le grand nombre de questions intéressantes auxquelles touche l'amour bien entendu des livres, et le côté toujours attrayant par lequel il y touche. En se contenant moins, M. de Lincy eût pu dédoubler son volume. Pour ma part, je ne m'en serais pas plaint.
Décembre 1866.