‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 3 sur 40 · JACQUES-AUGUSTE DE THOU · texte numérisé non relu

JACQUES-AUGUSTE DE THOU

I e que je disais de Grolier peut s'appliquer I à plus juste titre à de Thou : C'est l'amour I des livres qui a sauvé son nom de l'oubli. | Magistrat distingué, écrivain remarquable, historien d'un rare mérite, homme d'État d'un bon sens exceptionnel et d'une grande portée de jugement, ce qui survit en lui c'est le bibliophile. Qui se souvient de la part qu'il prit à l'abjuration de Henri IV, qu'il hit un des plus actifs négociateurs de l'édit de Nantes? Personne. Qui lit l'Histoire de son temps? « cette grande et fidèle histoire », disait Bossuet. Personne encore. Mais demandez au dernier bouquiniste de quel chiure il marquait ses livres; interrogez-le sur

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les vicissitudes de sa bibliothèque : il vous répondra sans se tromper d'une lettre ou d'un sigle. Tourmentez la réputation , courtisez la renommée, évertuez-vous à devenir célèbre : vous perdrez votre temps, et la postérité se chargera de vous détromper. Mais consacrez votre fortune et vos loisirs à la satisfaction d'un goût, collectionnez des médailles, des dessins, des estampes, des livres : votre nom a grande chance de ne pas mourir. Sans vouloir faire de paradoxe, je crois que c'est justice. Un collectionneur, pourvu qu'il ait l'instinct élevé, est mû par la religion du passé; il recherche ces épaves du temps que le présent dédaigne. L'avenir acquitte la dette du passé. Je le répète : c'est justice. Que les gens graves nous raillent; nous leur faisons la nique, et la postérité est notre complice.

Je n'ai pas à raconter en détail la vie de de Thou comme magistrat et homme politique; elle se trouve partout. Je me bornerai à donner quelques dates dans leur ordre chronologique, réservant pour la seconde partie ce qui touche à l'amateur de livres.

Jacques-Auguste de Thou, troisième fils de Christophe de Thou et de Jacqueline de Tulleu, naquit à Paris le 9 octobre i553. Destiné par son père, le grand président, à l'état ecclésiastique, il reçut une éducation en rapport avec les traditions parlementaires et ses futures fonctions. En i563, il entrait au collège de Bourgogne (1), passait en 1567 au Collège de France,

(1) Ce collège occupait l'emplacement actuel de l'École de médecine.

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et allait en 1570 à Orléans commencer l'étude du droit qu'il terminait à Bourges et à Valence. De retour à Paris au moment de la Saint-Barthélémy , il s'installait, en 1573., dans le cloître de Notre-Dame , succédant comme chanoine à son oncle Nicolas , nommé évêque de Chartres , celui-là même qui plus tard devait sacrer Henri IV.

Les neuf années de 1573 à i582 furent remplies par des voyages. D'abord séjour d'une année en Italie , à la suite de l'ambassadeur Paul de Foix. Pendant ce séjour , mai 1574, il rencontra à Venise Henri III fuyant le trône de Pologne. Puis excursion dans les Pays-Bas , i5jj-j en Tour aine et Bretagne , i58o; en Guyenne , où il connut Montaigne, i58i; en Bourgogne, Dauphiné et Auvergne. C'est alors qu'il perdit son père. Prévenu de sa maladie, il hâta son retour et n'arriva à Paris que le lendemain de sa mort, 1" novembre i582. Conseiller clerc au Parlement dès 1578, il fut nommé maître des requêtes en 1584, et président en survivance de son oncle Augustin en mars i586. La mort de ses deux frères en avait fait l'aîné de la famille et l'héritier du nom. Dans ces circonstances, il céda aux instances de sa mère et demanda à être relevé de ses vœux. L'autorisation ecclésiastique lui fut accordée le 29 mars i586. L'année suivante, il épousait Marie de Barbançon, fille de François de Barbançon, seigneur de Cany, dont la famille était alliée à la maison de Guise ( 1 ) .

(1) Le père du chanoine Maucroix avait été intendant du frère de

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On était au plus fort de la Ligue. Royaliste convaincu, de Thou ne marchanda pas ses services à Henri III. A partir de la journée des Barricades jusqu'à la rentrée de Henri IV à Paris, il donna dans les conseils, dans les ambassades, aux armées, des preuves manifestes de loyauté, de fermeté et de jugement. Quand le roi quitta Paris, il le suivit à Chartres et à Blois (i588), devint à Blois le héros d'une scène muette bien curieuse qu'il raconte dans ses Mémoires (i), accompagna en Allemagne Gaspard de Schomberg, chargé d'enrôler des mercenaires (mai 1589), et revint en France en i5go, après avoir appris à Venise l'assassinat de Henri III. Il retrouva Henri IV à Châteaudun, et mena auprès de lui cette vie de combats et de négociations terminée par l'entrée à Paris. J'ai dit plus haut qu'il fut un des négociateurs de l'abjuration du roi, d'où dépendait la prise de possession de la capitale (2) .

De Thou ne s'endormit pas dans le triomphe.

Marie de Barbançon Cany. (Voir Tallemant des Réaux, Historiette de madame des Brosses et de Maucroix.)

(1) • Allant prendre congé du Roi, il l'attendit dans un passage obscur > qui conduisait à son cabinet. Là, ce prince lui tint la main pendant » un temps considérable sans lui parler. Après ce qui arriva à Blois , » de Thou crut que le Roi, rempli de son projet, avait eu d'abord envie » de le charger d'instructions plus secrètes ; mais qu'y faisant réflexion • pendant ce profond silence, il avait jugé plus sûr de renfermer son t secret. »

(2) Il existe à la Bibliothèque nationale, cabinet des manuscrits, plusieurs lettres inédites de de Thou, adressées au duc de Bouillon, qui constituent des Mémoires politiques de la plus haute portée sur toutes les questions qui intéressaient alors la France.

Jacques-oAuguste de Thou. 2g

Dès i5g5, en faisant enregistrer l'édit de Saint-Germain qui concédait aux protestants le droit de célébrer leur culte , il préludait à la publication de l'édit de Nantes dont il fut un des plus actifs promoteurs.

A partir de 1600, la France , replacée sur ses bases, se calme et se retrouve. De Thou s'éloigne des affaires, uniquement préoccupé des devoirs de président et consacrant ses loisirs à préparer la publication de son Histoire. Il y travaillait depuis i58i, ayant joint aux documents laissés par son père une quantité plus considérable encore de pièces manuscrites. La première partie de l'ouvrage parut en deux volumes in-8% en 1604, chez la veuve de Mamert-Patisson, sous le titre /. A. Thuani Historiarum sui temporis Pars prima.

Ce que Ton admire aujourd'hui dans ce livre , l'impartialité et la liberté de jugement, est précisément ce qui devait blesser et blessa les contemporains encore tout échauffés des luttes de la Ligue. Il ne faut pas dire la vérité trop tôt, surtout en France. En outre, la question religieuse, qui alors comme aujourd'hui était essentiellement politique, fut soulevée à grands cris à propos de je ne sais quelles propositions hasardées. Le livre fut déféré en cour de Rome, qui informa; et en 1609, lorsque les trois autres parties eurent paru, un jugement du tribunal des cardinaux le condamna comme hérétique. J'ai une entière confiance dans la pénétration orthodoxe et dans la science canonique des censeurs romains; j'en ai peut-être une moins grande dans leur

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jugement. Je me demande si cette condamnation servit les intérêts que Ton voulait défendre. Que de Thou eût laissé échapper des opinions téméraires, je m'en rapporte à l'Église pour le croire; mais que ces opinions eussent la portée que la condamnation allait leur donner, je suis convaincu du contraire. Le livre n'était pas dangereux : en le frappant, Rome manquait à ses traditions de prudente réserve et risquait de donner une preuve de l'inanité de ses coups. Adroit ou maladroit, cet arrêt contrista singulièrement de Thou, excellent catholique; et les précautions pour en atténuer les effets remplirent sa vie de 1604 a 1 614. La mesure, d'ailleurs, ne trouva pas d'indifférents. Il y en avait peu alors. Tout le monde prit fait et cause pour ou contre l'auteur, le jésuite Machault, le libre penseur Casaubon, les diplomates Dossat et Duperron, le roi lui-même, qui défendit par lettres patentes une traduction du Thuani Historiarum , « attendu qu'on pourrait y com- » mettre de grandes fautes contre l'intention de l'au- » teur » . On assure que ce fut en partie pour repousser l'accusation d'hétérodoxie que, sur la fin de sa vie, de Thou rédigea ses Mémoires.

Nommé membre du conseil des finances après la mort de Henri IV, il continua à la royauté, auprès de Marie de Médicis, les mêmes services qu'il lui avait rendus sous Henri III et Henri IV. Lors de la prise d'armes du prince de Condé, il fut chargé de négocier entre lui et la cour les traités de Sainte-Menehould (1 614) et de Loudun (1616), qui y mirent fin. Ce furent

Jacques-oAuguste de Thou. Si

ses derniers actes. Son activité était la même : les forces étaient usées. Veuf en 1601 de sa première femme , dont il n'avait pas eu d'enfants, il avait épousé en i6o3 Gasparde de la Chastre, morte en 1616, une année avant son mari, en lui laissant six enfants — trois fils et trois filles , — parmi lesquels François-Auguste , qui paya de sa tête sa discrétion à Cinq-Mars. Jacques- Auguste s'éteignit à Paris, dans le vieux manoir paternel de la rue Saint-André des Arcs, le 7 mai 1617, âgé de soixante-trois ans et sept mois.

Il fut enterré à Saint-André, dans la chapelle de sa famille, auprès de son père et de ses deux femmes. Piganiol décrit son mausolée, auquel avaient travaillé deux grands sculpteurs français, et, ce qui vaut mieux encore, en donne une gravure : ce La décoration et l'exé- » cution du tombeau de de Thou sont de François » Anguier. La statue de Marie de Barbançon, celle » de Gasparde de la Chastre et celle de de Thou sont » toutes trois posées sur l'entablement et toutes trois » à genoux devant un prie-Dieu. Celle de Marie de d Barbançon a été sculptée par Barthélémy Prieur, les » deux autres sont de François Anguier. La principale » face du sarcophage est ornée d'un excellent bas-relief r> en bronze où l'on voit plusieurs génies, dont celui » qui est au milieu représente l'Histoire. Plus bas, sur » une table de marbre, est l'épitaphe de ce grand his- » torien (1). » Ce monument, après avoir été recueilli

(i) Description historique de la ville de Paris, t. VII, p. 89.

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au Musée des Petits-Augustins ( i ) , est aujourd'hui dispersé au Louvre et à Versailles. Au Louvre , la statue de de Thou et la plaque de bronze du cénotaphe (2)3 au Musée de Versailles, les deux statues de femmes (3). Les portraits de de Thou sont nombreux. Outre la statue du Louvre, qui reproduit ses traits de la façon la plus authentique, il existe une gravure qui en perpétue également le souvenir. Elle est exécutée par Sébastien Vouillemont, d'après un dessin de Dumonstier (4) qui, par le costume et l'âge du personnage, remonte à 1600 environ. Les autres portraits, gravés par Jacques Lubin, Jacques Lymende, Lochon, de Marcenay, répètent la gravure de Vouillemont. Il en est de même d'une fort belle planche de Morin , gravée d'après une peinture de Ferdinand Elle. Selon moi, ce portrait de Ferdinand a été peint d'après le dessin de Dumonstier, qu'il répète identiquement. La date de naissance de Ferdinand Elle (161 2) confirme cette opinion. Ferdinand Elle avait cinq ans à la mort de de Thou; il n'a donc jamais pu faire son portrait d'après nature. C'est d'après les gravures de Vouille-

(1) Musée des monuments français, par A. Lenoir; t. V, p. 55, pi. 177.

(2) Description des sculptures modernes, par Barbet de Jouy; édit. de 1874, n°* 191 et 192.

(3) Notice du Musée de Versailles, par Eud. Soulié; édit. de 1860, 2* partie, n01 2818 et 2819.

(4) La gravure n'ajoute pas de prénom au nom de Dumonstier. Est-ce Corne ou son fils Daniel? Est-ce Etienne Ier ou son fils Pierre? Le synchronisme permet de l'attribuer à chacun de ces dessinateurs.

Jacques-oAuguste de Thou. 33

mont et de Morin que M. Farochon a gravé le jeton de la Société des Bibliophiles français, fondée sous le glorieux patronage de de Thou.

Tels sont les principaux actes de la vie politique de Jacques-Auguste de Thou. La vie du bibliophile sera plus difficile à raconter. A la fin du seizième siècle, comme de nos jours, les collections se formaient par la lente succession des années; les collectionneurs aimaient le mystère, et, à moins.de rédiger eux-mêmes leur catalogue et d'avouer leurs bonnes fortunes, — ce qu'ils se proposent toujours et n'exécutent jamais, — laissaient peu de renseignements à leurs biographes futurs. C'est avec une certaine réserve que je donne les indications suivantes.

J'ignore si Christophe, le père de Jacques-Auguste, «aimait les livres; mais il est certain que Grolier, à qui al avait un peu épargné la corde, lui donna quatre des j)lus beaux ouvrages de sa bibliothèque ( i ) . Ce don

(i) Ces quatre ouvrages étaient : la Traduction <T Hippocrate , par <Ialyus (Rome, 1 52 5) ; une Bible en deux volumes, un manuscrit des ^Basiliques grecques et un Notnocanon, ou la Discipline ecclésiastique, par Photius. La Traduction <T Hippocrate, léguée par M. Motteley à l'empereur Napoléon III en i85o, a péri dans l'incendie de la Biblio- Thèque du Louvre le 24 mai 1871. C'était un des plus beaux Groliers connus.

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est de i562; Jacques-Auguste avait neuf ans. A-t-il, tout enfant, admiré dans le cabinet de son père les merveilleuses arabesques tracées sur les maroquins de Grolier? Cette admiration a-t-elle laissé dans sa jeune imagination une impression qui a décidé son goût? C'est possible; beaucoup de vocations ont tenu à moins. Cette impression fut développée par cette autre circonstance, qu'à vingt ans, en 1572, lorsqu'il alla dans le cloître Notre-Dame, habiter l'hôtel Briçonnet (1), il y trouva un certain nombre de livres appartenant à son oncle le chanoine. En i5y3, lors du voyage en Italie, son goût est établi; il cherche à le satisfaire, et le dit expressément dans ses Mémoires. A Venise, il court les boutiques des libraires, et y achète des livres pour sa bibliothèque déjà commencée. En traversant Lyon, lors de sa rentrée en France, il renouvelle ses courses, et en rapporte de nombreuses éditions de Jean de Tournes et de Guillaume Rouillé. Enfin, en 1576, lors de son excursion dans les Flandres, sa plus longue visite en traversant Anvers fut pour Christophe Plantin, chez qui il remarqua, c'est lui qui le dit, seize presses qui fonctionnaient encore malgré le malheur des temps. Il en rapporta de nombreuses acquisitions (2).

(1) Bâti en i5o3, cet hôtel, qui était resté à peu près intact, au moins à l'extérieur, a disparu en i8o3.

(2) c Ita est , dit la préface du catalogue de sa Bibliothèque (1679), dum ad quant urbem pervenisset , Thuanus, librarios apothecas vestigabat. Inde magnant librorum qui apud nos rariores copiant sibi comparavit apud halos, Germanos et Batavos. Lugduni quidem apud lo.

Jacques-oAuguste de Thou. 35

Les dix années écoulées jusqu'en i586 furent consacrées à l'accroissement de ce premier fonds. Aux loisirs que lui donnaient ses fonctions se joignaient sa fortune personnelle et les facilités naissant de ses rapports avec les imprimeurs. C'est alors , en effet, qu'il publia son poëme de la Fauconnerie et sa traduction du livre de Job. Le premier ouvrage parut sous le titre de Hieracosqphion sive de re accipitaria. De Thou dit qu'il le fit imprimer à Bordeaux , chez Simon Millanges. Brunet cite l'édition de Paris 1584, chez Marner t-Patisson. Quant au livre de Job, les Mémoires nous apprennent qu'il y mit la dernière main à la fin de 1 586, et qu'il le fit imprimer par Denis du Val ( 1 ) .

Lorsque, devenu chef de famille, de Thou quitta l'hôtel Briçonnet pour la rue Saint-André des Arcs, il se fit accompagner par ses meubles et sa bibliothèque, « qui estait déjà nombreuse ». Cet hôtel occupait, rue Saint-André des Arcs, l'emplacement actuel des n" 47 et 49. Nous verrons plus loin que l'on peut se rendre compte de l'aspect de la bibliothèque comme disposition de salle.

A l'année i588 se rapporte une anecdote que nous répétons sans commentaires. Elle touche à l'honneur de de Thou, et, si elle était exacte, ferait soupçonner sa probité. En jugeant des détails par l'ensemble, toute

Tornesium et GuilL Rovillium, et Antverpiœ apud Plantinum, et alibi

multos émit. »

(1) Cette édition a échappé à Brunet. Je ne la connais pas.

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sa vie proteste en faveur de son innocence. Voici le passage de M. Léopold Delisle dans son ouvrage le Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque nationale :

« La question relative au président de Thou est assez » délicate à éclaircir. Les moines de Corbie prétendaient » qu'il avait eu recours à une supercherie pour enrichir » ses collections aux dépens du couvent. Pendant les » troubles de la fin du règne de Henri III , disaient-ils, » de Thou vint à Corbie, et fit porter dans la biblio- » thèque du monastère, qui était solidement voûtée, » le blé destiné à la nourriture des troupes. Pendant » que les portefaix apportaient et déchargeaient les » grains, de Thou examinait les manuscrits, et mettait » à part les plus curieux. Quand il eut terminé son » choix, il fit vider cinq ou six tonneaux de blé, dans » lesquels il entassa les livres. Ces préparatifs terminés, » il ordonne à ses gens de répandre le bruit que l'en- » nemi approche, et, profitant du tumulte causé par » ces rumeurs, il fait sortir ses tonneaux, qu'il dirige » sur la ville d'Amiens. Telle était la tradition de l'ab- » baye, que D. Bonnefons affirme avoir recueillie d'un » témoin oculaire, D. Adrien de Morœul. »

Il est assez curieux de mettre en regard le récit du président de Thou. Voici comment les faits sont exposés dans les Mémoires de sa vie :

« De Thou se rendit à Corbie pour y voir Pons de » Belleforière , qui en étoit gouverneur, mais qui étoit » alors à la campagne : il l'attendit tout un jour, ce qui » lui donna le loisir d'examiner les restes d'une pré-

Jacques-oAuguste de Thou. 3?

» cieuse bibliothèque qu'on avoit déjà pillée plusieurs

» fois , mais où l'on voyoit encore de fort bons livres : il

» en mit à part plusieurs, qu'il espéroit retrouver après

x> la fin des troubles, .et dont il prétendoit enrichir la

j> république des lettres. La cruauté des guerres civiles

y> ne le permit pas : Corbie fut ruinée quelques années

» après, et le respect dû à l'église où l'on conservoit ces

y> excellents restes n'empêcha pas la dispersion de ce

» trésor. Quand il y retourna depuis pour le chercher,

» quoique le gouverneur que le Roi y avoit mis fût des

*> parents de sa femme , quoiqu'il l'assistât de toute son

» autorité, il ne trouva plus rien dans les coffres où

» on les avoit enfermés, ni sur les tablettes; il en vit

» seulement les débris, des planches renversées ou bri-

» sées, et les couvertures de tous ces livres dispersées

*> de tous côtés. »

Je donne ces deux versions pour ce qu'elles valent. l-e lecteur décidera.

Six années plus tard, en 1594, il était nommé garde <ie la Bibliothèque royale en remplacement de Jacques -A.myot, et revendiquait à ce titre, au nom de l'État, les manuscrits de la bibliothèque de Catherine de Aftédicis, qui allaient être vendus.

« Cette collection célèbre, dit M. Bonnaffé, qui fait

*> aujourd'hui partie de la Bibliothèque nationale, com-

** prenait sept cent soixante-treize numéros, inventoriés

* sous les titres suivants : Theologica, Philosophica ,

» Poetica, Rhetorica et Gratntnatica , Mathematica,

*> Historien, Medica, Legalia, et subdivisés chacun en

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» livres grecs, latins et hébreux. Plusieurs manuscrits » sont d'une haute antiquité. C'est à Jacques-Auguste » de Thou que nous devons la conservation de ce » magnifique recueil; le célèbre bibliophile en connais- » sait bien la valeur pour avoir souvent emprunté des » livres à la bibliothèque de la Reine. En 1594, il obtint » de Henri IV des lettres patentes, enjoignant à l'abbé » de Bellebranche de faire remise à la couronne des » manuscrits dont il avait toujours conservé le dépôt. y> Mais sur l'opposition des créanciers qui ne voulaient » pas abandonner leur gage, une longue procédure » s'ensuivit, et ce fut seulement en iSgg, après deux » arrêts successifs du Parlement, que la bibliothèque » de Catherine de Médicis entra définitivement dans » les collections royales ( 1 ) . »

Du mois de novembre de la même année est datée une lettre adressée à Pithou, dans laquelle de Thou lui recommande « de faire mettre dans son logis les livres » d'Espagne, la Description d'Afrique, la Guerre des » Mores de 1 566, la Relation des Indes que nous avons » vue chez M. de Biron, et d'autres livres achetés à » la foire (2) ». Il s'agit ici de la foire de Francfort ou de celle de Leipzig.

Son vieil ami Pithou mourut l'année suivante, et sa vente fournit à de Thou l'occasion d'acquérir un cer-

(1) Ed. Bonnaffé, Inventaire des meubles de Catherine de Médicis, p. 24. Paris, Aubry, 1874.

(2) Cabinet des Manuscrits. Mss. du Puy.

Jacques-oAuguste de Thou. 3g

tain nombre de manuscrits, dont le spirituel avocat possédait une grande quantité (i).

Les documents relatifs à l'accroissement de sa bibliothèque s'interrompent pendant vingt ans. Les derniers se rapportent à 1616, une année avant sa mort. Il semble qu'au moment de se séparer de ses livres bienaimés, il ait été pris d'une recrudescence d'affection. C'est le regain de la vieillesse; et bienheureux les vieillards qui ne font pas d'autres folies! Les papiers de de Thou à la Bibliothèque nationale contiennent , à la date de 1616, plusieurs lettres adressées à du Puy, dont voici des extraits :

20 février 16 16. « Au Ronsard, ajoutez-y Fr. Rabe- » lais, de l'impression de Tournes, s'il s'en trouvoit » par fortune. »

22 février 16 16. « Si les libraires font venir leurs » livres, veillez pour ce qui pourra m'être propre. Pour » la Bible, s'il ne s'en trouve, écrivez en Allemagne » pour cette foire de Pasques. »

6 mars 161 6. « Je trouve bon qu'envoyiez à Scriverius » ce que m'écrivez et que lui recommandiez que ces » poèmes soient, au moins partie, imprimés en plus » beau papier. Pour le Ronsard in-40, duquel, à ce que d je connois, vous m'écriviez par vos précédentes, il » faudra attendre une meilleure occasion. d

18 avril 1616. « Je pense vous avoir escrit de faire » souvenir M. Gillot des livres de Grollierus. Il sçait

(1) Traité des plus belles bibliothèques, par le P. Jacob.

40 Les QAmateurs d'autrefois.

» ce que c'est. Il faudrait mettre cela à part. Il suffit » de l'en faire souvenir, afin qu'il prenne l'occasion sans » bruit. »

25 avril 1616. « J'ay receu la vostre du XVP et le » Catalogue y enclos, dont je vous remercie. Sitôt que j> les livres seront venus, je vous prie faire mettre à part » ce que trouverez de ceux y mentionnés, car ils sont » tous bien dressés, et les faire collationner. »

De Thou, en mourant, ne négligea pas sa bibliothèque. Son testament contient plusieurs clauses qui la concernent. Le P. Jacob en cite deux dans son Traité des plus belles bibliothèques. D'abord, par un sentiment facile à comprendre, mais que les amateurs riches peuvent seuls mettre à exécution, il défend formellement qu'elle soit dispersée : Bibliothecatn meam XL amplius annorum spatio magna diligentia ac sumptu congestam dividi, vendi ac dissipari veto. C'est donc vers 1675 qu'il songea à collectionner les livres. Puis, par une autre clause, il en confia la garde à son neveu Pierre du Puy, et personne n'était plus digne de les conserver.

Le Catalogue de 1 679 contient une gravure de Sébastien Leclerc qui nous donne la disposition matérielle de cette bibliothèque. Elle occupait une longue galerie percée de six fenêtres, trois sur chaque face, dont les

Jacques-oAuguste de Thou. 41

intervalles étaient remplis par des armoires de cinq pieds de haut sur quatre de large , en tout huit armoires. Au-dessus étaient suspendus « cent trente por- » traits de différentes grandeurs, par d'habiles maîtres , d servant d'ornements aux tablettes ». Enfin, dans les places vacantes et au milieu de la salle, on avait exposé des oc tableaux, plans, globes, astrolabes, thermomètres, » miroirs ardents servant de décoration » .

Il est impossible d'établir d'une façon certaine le nombre des volumes laissés par de Thou. En évaluant à seize ou dix-sept mille ceux qu'enregistre le Catalogue de 167g, et en admettant que de 1617 a 1679 leur nombre ait doublé, on arrivera au chiffre de six à huit mille pour ceux ayant réellement appartenu à de Thou. Le P. Jacob donne le chiffre de huit mille, et il n'est pas loin de compte. Ces volumes étaient reliés en maroquin rouge citron, ou vert, ou veau fauve, sans compter les reliures en vélin, pour lesquelles les bibliophiles font aujourd'hui tant de si raisonnables folies, et de médiocres basanes que les amateurs inexpérimentés ou les experts peu scrupuleux donnent pour des maroquins.

Tous portaient sur les plats un écusson aux armes de de Thou. Mais cet écusson a varié quatre fois, suivant les périodes de la vie du propriétaire. Dans la première périodç, de 1575 à 1587, de Thou est célibataire. Il se sert de deux écussons :

i* Un grand écusson portant ses armoiries d'argent au chevron de sable accompagné de trois taons de même, deux en chef, un en pointe, timbrées d'une tête

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de chérubin. Au-dessous, une banderole portant ces mots : IAC. AVGVST. THVANVS.

2° Un beaucoup plus petit, ne portant que deux taons au naturel. Ce second écusson lui a servi pendant toute sa vie. Il ne le faisait frapper que sur des livres peu importants et d'un petit format. Ses enfants s'en sont servis après lui jusque vers 1660.

De 1587 à i6o3, seconde période. Après son mariage avec Marie de Barbançon, par une attention délicate, il ajoute les armes de sa femme aux siennes. A partir de 1587, ses livres portent, à côté du sien, l'écusson des Barbançon : De gueules à trois lions couronnés d'argent, posés deux et un. Au-dessous, un monogramme composé d'un I, d'un A et d'un M (Jacques- Auguste et Marie).

Cette première madame de Thou meurt en 1601. En i6o3, de Thou épouse Gasparde de la Chastre. Troisième période, troisième modification de l'écusson. Celui du mari reste le même; celui de sa femme se blasonne ainsi : écartelé, Au V* de gueules à la croix ancrée de pair, qui est la Chastre; Au 2* de gueules à la croix d'argent, qui est de Savoie; Au 3e écartelé d'or et d'azur, qui est de Bastarnay; Au 4e écartelé au ier et 4" de gueules à l'aigle éployée d'or; au 29 et 3* de gueules au chef d'or, qui est de Lascaris. Au-dessous, un monogramme composé d'un I , d'un A et de deux G entrelacés (Jacques-Auguste et Gasparde) (1).

(1) Consulter une Lettre de M. le baron Pichon, adressée à M. Paulin

Jacques-oAuguste de Thou. 43

Reste l'obscure question des relieurs qui ont revêtu de veau, de vélin ou de maroquin tant de beaux livres. Il est d'autant plus difficile de la résoudre , qu'elle se complique d'une question d'organisation municipale peu faite pour l'élucider. Au seizième siècle , les relieurs ne formaient pas une corporation à part. Politiquement, ils n'existaient pas : ils relevaient des métiers des imprimeurs et des libraires. En outre, alors comme aujourd'hui, l'ouvrier qui reliait le livre n'était pas celui qui y poussait des dorures. Une fois revêtu de cuir, les dorures étaient exécutées par des écriniers (fabricants d'écrins), ceux-là mêmes qui décoraient de si fines arabesques les aumônières et les étuis à ouvrage des femmes, et jusqu'aux bottes des élégants. Le premier ouvrier qui ait exercé uniquement et ouvertement l'industrie de la reliure paraît être un nommé Pigorreau, demeurant au Mont- Saint- Hilaire (boulevard Saint - Michel actuel), vers 1620. Les libraires de de Thou étaient donc en même temps ses relieurs, soit qu'ils lui vendissent les livres tout reliés, soit qu'ils se chargeassent de les faire relier par leurs ouvriers sur ses indications. On sait que la famille des Eve, qui posséda pendant cinquante ans, de 1578 à 1627, le titre de relieurs du Roi, exerçait en même temps la profession d'imprimeurs et de libraires. Comme garde de

Paris, et insérée à la page 43 1 du tome IV des Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi (Paris, Techener, 1841); et les Notes de M. Ap. Briquet dans le Bulletin du Bibliophile, année 1860, page 896.

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la Bibliothèque du Roi, de Thou a eu certainement affaire à eux; il est tout naturel qu'il y ait eu également recours pour sa collection particulière. Sont-ce les membres de cette famille — Clovis Eve notamment — qui ont relié ses livres? C'est très -probable 3 si ce n'est certain (i).

La bibliothèque resta dans la famille de Thou jusqu'en 1680, placée sous la garde des frères du Puy, libéralement ouverte aux étrangers et saugmentant par des acquisitions successives. En 1625, lorsque le cardinal-légat Barberini la visita , il dit dans une lettre que « son conservateur du Puy employait tout son temps » à accroître les collections » . Deux lettres de Gassendi à Peiresc nous apprennent que le savant philosophe y passait de longues heures., occupé à compulser les livres que l'on mettait à sa disposition. Elle servait également de lieu de réunion à une Académie des inscriptions et belles-lettres au petit pied, présidée par le fils aîné de Thou, Jacques-Auguste II , et dont les principaux membres étaient Scaliger, Méric Casaubon, Hugo GrotiuSj les frères Sainte- Marthe y et naturellement Pierre et Jacques du Puy. « Je fus chez M. de Thou, x> dit d'Ormesson dans son Journal , à la date du » 28 avril 1644., qui me fit voir sa bibliothèque > belle » et rare, plus dans la bonté des livres que dans la belle d reliure. »

(1) Voir l'Art de la reliure en France, par Ed. Fournier, Galette des Beaux-Arts , juillet 1862, août et septembre i863.

Jacques-cAuguste de Thou. 4S

En 1625^ elle s'accrut d'un certain nombre de volumes et de manuscrits provenant d'Etienne Picardet., conseiller au parlement de Dijon et beau -père de Jacques -Auguste II. Jusqu'à sa dispersion , en 1680, la famille continua à faire imprimer sur les plats des volumes les anciens fers de.de Thou, sauf celui de Marie de Barbançon. « Il n'y a donc que ce fer , dit » M. le baron Pichon, qui donne par lui-même aux » reliures de la bibliothèque thuanienne une date » authentique. »

Jacques-Auguste II mourut en 1677, laissant tous ses livres à son fils aîné Jacques- Auguste III 3 abbé de Sanier-aux-Bois. Celui-ci, soit que son goût., soit que sa fortune ne lui permissent pas de conserver ce legs, songea à les vendre. Il chargea de la rédaction du catalogue Joseph Quesnel, qui y travailla dans l'hôtel de Thou > — in ipsis œdibus Thuanis, — en se servant des notes des frères du Puy et d'Ismaël Bulliaud. Voici le titre de ce catalogue : Catalogvs bibliothecœ Thvanœ à clariss. v. v. Petro et Jacobo Pvteanis ordine alphabetico primvm distrïbvtos tvm secvndvm scientias et artes à clariss. viro Ismaëli Bvllialdo digestps. Nvnc veto editvs a Josepho Qyesnel Parisino et bibliothecario Parisiis impensis directionis. Apvd Dont. Levesque directionis notarivm, via S. Severin, MDCLXXIX.

Le catalogue forme deux volumes in-8°. Le premier volume contient 5 10 pages à dix-huit articles par page, soit neuf mille cent quatre-vingts articles; le second

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contient 418 pages à dix-huit articles par page, soit sept mille cinq cent trente articles : soit., pour les deux volumes , seize mille sept cents articles. A la fin du deuxième volume se trouve le catalogue des manuscrits , contenant 101 pages, soit en moyenne mille huit cents articles. En estimant chaque article à deux volumes, — sans compter les manuscrits, — on arrive à une moyenne de trente-deux ou trente-trois mille volumes, qui en 1680 composaient la bibliothèque des de Thou.

Elle ne paraît pas avoir été soumise aux enchères, et fut divisée en deux lots. Les manuscrits furent acquis pour la bibliothèque de Colbert, d'où ils entrèrent, en 1754, à la Bibliothèque du Roi, qui ne retrouva jamais pareille aubaine. Les livres allaient passer en vente publique, « sans la belle conduite du président Charron, » marquis de Ménars. Le jour marqué pour les eny> chères, il fit enlever en son nom la majeure partie » de ces beaux livres. Les amateurs furent ainsi conso- » lés. Santeuil se fit l'interprète de leur reconnaissance » par un poëme latin d'environ deux cents vers, qu'on » oublie trop souvent dans ses œuvres. En voici le » titre : Plainte sur la vente honteuse de la bibliothèque » de M. de Thou , sauvée par les soins de M. de Mé- » nars ( 1 ) . » — « Les livres furent vendus à Jean- Jacques t> Charron de Ménars, président à mortier au parlement » de Paris et beau-frère de Colbert, dit M. Paulin Paris. » Ce magistrat les plaça dans une des salles de son

(1) Ed. Fournier, l'Art de la reliure en France.

Jacques-oAuguste de Thou. 47

» hôtel, qui était situé rue Richelieu, et sur les débris » duquel on perça , en 1767, la rue Ménars actuelle. » Germain Brice citait encore cette collection parmi » les curiosités de Paris en 1706. Mais cette même » année-là, elle fut vendue par le président de Ménars » au cardinal Armand-Gaston de Rohan-Soubise, qui t> la plaça dans l'hôtel qu'il venait de faire bâtir sur les » derrières de l'hôtel de Guise , déjà nommé depuis » plusieurs années hôtel Soubise. Elle y resta jusqu'à » l'époque de la Révolution ( 1 ) . »

C'est le moment de la dispersion. Je ne puis mieux faire , pour mettre le lecteur au courant de ses destinées ultérieures et terminer cette monographie, que de transcrire l'article que lui a consacré M. Brunet dans le Manuel de V Amateur de livres. Après une telle autorité , il n'y a plus un mot à ajouter :

« A la mort du prince de Soubise, arrivée le 4 juillet r> 1787, la bibliothèque de de Thou se trouvait portée » à cinquante mille volumes. Les héritiers du prince, » ne pouvant conserver cette volumineuse collec- » tion, cherchèrent bientôt à la vendre en bloc. Mais » n'ayant pas trouvé d'acquéreurs au prix demandé » (3oo,ooo francs), ils se déterminèrent à faire une » vente publique. A cet effet, le libraire Guillaume » Leclerc fut chargé de rédiger à la hâte un catalogue. » Pour accélérer son travail, ce libraire dut se borner

(1) Paulin Paris, les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, t. IV, p. 191.

» à lever le$ titres des livres sur un catalogue rédigé » suivant l'ordre des tablettes, sauf à vérifier les articles » qui présentaient quelque incertitude; mais comme » la bibliothèque se composait de quatre -vingt mille » articles, il crut devoir supprimer ceux qui lui parais- » saient être les moins importants, et il réunit sous » un même numéro plusieurs de ceux qu'il conserva. » Voilà comment il réduisit à huit mille neuf cent deux » articles le catalogue qu'il avait à publier, et dont » l'impression fut terminée le 3i octobre 1788, date » de l'approbation. Ce catalogue est un volume in-8° » de xvi et 643 pages, suivi de 90 pages pour la table, » de 8 pages pour X ordre des vacations, et de 3 pages » pour les corrections et additions. Il est curieux de » l'avoir avec les prix pour bien juger de l'incroyable » dépréciation qui frappait alors les livres français an- » ciens. C'est à ce point que tel volume qui vaudrait » aujourd'hui 800 et 1,000 francs, ou même plus, était » adjugé pour 2 ou 3 francs ! On peut dire sans exagérer » que, en suivant cette proportion, trois cents volumes, » choisis dans la bibliothèque Soubise, produiraient » maintenant autant que les cinquante mille volumes » vendus en 1789.

» S'il est fort à regretter que cette espèce d'inven- » taire soit beaucoup trop sommaire, qu'il n'ait pas été » rédigé avec tout le soin et tous les détails que méritait » une collection si importante, du moins doit-on savoir » gré au libraire d'avoir joint à son catalogue une table » alphabétique des auteurs. D'ailleurs, il ne faut pas

Jacques-çAuguste de Thou. 4g

» l'oublier, la vente , commencée le 21 janvier 1789,

» et qui dura pendant quatre-vingt-onze vacations , ne

» fut terminée que le 22 mai de la même année , six

» semaines à peine avant la Révolution , qui devait

r> réduire à presque rien le prix des livres de théologie

» et de jurisprudence, et même une grande partie des

» livres d'histoire qui abondaient dans cette biblio-

» thèque. Eh bien, si le libraire , au lieu de rédiger

» son catalogue à la hâte, eût mis le temps nécessaire

» pour le faire meilleur, il n'eût pu le publier qu'un an

y> plus tard, et le produit de la vente se serait néces-

» sairement ressenti de la vente.

d Parmi les quelques personnes qui s'étaient présen-

» tées pour acheter la bibliothèque en bloc, se trouvait

» le libraire Lamy, qui avait offert de 200 à 220,000 fr.

» Or, après la première vacation, dont le résultat ne

» répondait pas aux espérances du chargé d'affaires des

» héritiers, ce libraire renouvela son offre, et garantit

» la somme proposée, à la condition que la vente con-

» tinuerait pour son compte, sans que le public fût

» instruit de ce marché. Par suite de cette transaction,

;> devenu alors intéressé au succès de l'encan, Lamy

» soutint hardiment les enchères, et se fit adjuger un

» assez grand nombre d'articles qui, sans son concours,

» eussent été beaucoup plus mal vendus. Par ce moyen,

» et la concurrence des Anglais venant à son aide, il fit

» monter le produit brut de la vente un peu au delà

j> de 260,000 francs, somme bien modique sans doute

» pour une bibliothèque aussi magnifique, composée

So Les oAmateurs d'autrefois.

» de cinquante mille volumes , dont un quart étaient » reliés en maroquin, et tout le reste en vélin ou veau » fauve; mais, nous l'avons déjà dit, on touchait à » une époque désastreuse, et d'avance les bourses se » resserraient sensiblement. »

Juin 1875.

'CLAUDE MAUOIS

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