‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 9 sur 40 · ANTOINE DE LA ROQUE · texte numérisé non relu

ANTOINE DE LA ROQUE

I izabre destinée que celle de directeur d'un I grand journal! Vivant, il est le centre de 1 tout un mouvement, il reçoit le contre-coup I de tout ce qui émeut l'opinion publique; il agit sur elle, la conduisant dans telle ou telle voie, accélérant ou ralentissant sa marche, poussé ou retenu par elle. Puissance d'autant plus incontestée que l'on n'a pour contrôle que son propre bon sens , ou ses passions à défaut de bon sens. On dispense le blâme ou l'éloge suivant son bon plaisir; on fait ou Ton défait les réputations suivant son caprice. Les courtisans font antichambre à votre porte, et si l'on a une préoccupation, c'est moins d'en réchauffer le zèle que d'en diminuer le nombre. Mort , tout change. Les intelligences disciplinées, et dont le nom était légion, se dispersent; chacun reprend sa valeur

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propre et son originalité particulière. Une autre époque arrive, une influence différente succède à la vôtre et la fait oublier , et si le labeur quotidien , si l'impulsion à donner chaque matin au petit monde dont vous étiez le pivot, ne vous ont pas permis de mettre votre nom sur une œuvre , d'imprimer quelque part votre cachet individuel, tout est fini; votre destinée sera ignorée comme celle des pilotes dont les vaisseaux ont découvert un continent ou gagné une bataille. Votre vie, votre famille, vos amis, votre œuvre, c'est le journal. Dans vingt ans d'ici, qui saura les noms de Sauvo et de Bertin ? Tout le monde connaîtra le Journal des Débats et le Moniteur universel. C'est ce qui est arrivé au personnage dont je m'efforce de retrouver la physionomie, Antoine de la Roque. Après avoir été pendant vingt ans le directeur du Mercure de France, la revue la plus accréditée du dix-huitième siècle, et lui avoir donné son importance, on trouverait à peine trace de son passage s'il n'avait doublé ses préoccupations officielles du goût des beaux-arts, s'il n'avait été un amateur de tableaux et de curiosités. Son journal consacre à peine dix lignes de ses faits divers à sa mémoire (i). Le Dictionnaire de Moreri n'en parle que subsidiairement à la suite de l'article sur son frère Jean

de la Roque (2). Titon du Tillet est un peu plus explicite

dans son Second Supplément du Parnasse françois (3).

(1) Mercure de France, numéro d'octobre 1744.

(2) Dictionnaire de Moreri, édit. de 1759.

(3) Second Supplément, page 22.

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Mais l'auteur qui donne le plus de détails sur lui est encore le marchand de tableaux Gersaint, dans l'Avertissement précédant le Catalogue de son Cabinet (1). A l'aide de ces documents , on parvient à retrouver quelques linéaments d'un personnage qui a été une puissance pendant la première moitié du dix-huitième siècle. Antoine de la Roque , d'une ancienne famille de négociants, naquit à Marseille en 1672. 11 était le second de trois enfants dont l'aîné a laissé une trace dans l'histoire des infiniment petits, et dont le dernier vécut et mourut ignoré. Marseille jouait à cette époque, en France, le rôle de Venise en Europe. C'était le grand entrepôt du commerce de l'Orient. Les relations de ses armateurs avec le Levant étaient fréquentes et suivies. C'est pour aider son père dans son négoce que, ses études achevées, Antoine alla séjourner pendant deux ans dans l'Archipel et dans les principales villes de la côte, « De retour dans » sa famille, dit Ger saint, il commença à mettre la main » à deux vastes projets que d'autres occupations plus » indispensables l'ont empêché d'exécuter, mais sur les- » quels il a réuni quantité de mémoires qui contiennent » un nombre prodigieux de faits, de recherches et de 7> particularités. L'un de ces projets étoit une Histoire » des peintres, et l'autre une Histoire du théâtre franj> çois. » Gersaint, malheureusement, ne dit pas ce que sont devenus ces mémoires prodigieux. Mais n'est-il pas

(1) Catalogue raisonné du Cabinet d'Antoine de la Roque, in-12, Paris, Guillaume Simon, 1745.

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piquant de savoir que deux amateurs comme Marolles et la Roque ont travaillé., l'un à la fin, l'autre au début de sa carrière, à une histoire des peintres, et que le hasard ait confondu ces deux ouvrages dans le même oubli? Habent suafata libelli. « Toujours est-il, contix> nue Gersaint, que pour se satisfaire sur ces deux objets » d'une manière encore plus étendue, la Roque crut j> devoir suivre à Paris l'aîné de ses frères. Il y trouva » bientôt une occasion favorable de s'y fixer et d'entrer » en même temps dans le service. » Je n'ai pu retrouver la date précise de son entrée dans la carrière militaire ; mais Lamoral de Neufville dit positivement dans son Histoire de la maison du Roi ( i ) qu'avant 1 707 il était exempt dans la compagnie des gendarmes du Roi. 11 avait alors trente-cinq ans.

Si sa carrière militaire fut obscure, il eut cependant l'occasion de payer largement de son sang sa dette à son pays. En 1708, sous le duc de Vendôme, il prit part à l'affaire d'Audenarde. En 1709, le 11 septembre, il assista à la bataille de Malplaque t, où Villars, tout en reculant, arrêta la marche victorieuse du prince Eugène et du duc de Marlborough. Dans une des charges exécutées par la maison du Roi , il eut la jambe gauche fracassée par un boulet. Transporté à Valenciennes, il y resta en convalescence jusqu'en avril 17 10. Le Roi pansa la blessure avec la croix de Saint-Louis, et lui accorda une pension de 600 livres que la Roque con-

(0 Tome I", page 88.

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serva jusqu'à sa mort. Il jouissait aussi, dit Gersaint, d'une pareille pension de la part d'un officier général (il ne dit pas le nom), mort au commencement de 1732, à qui il était attaché*, et pour lequel il a toujours gardé une parfaite reconnaissance. Selon Lamoral de Neufville, la Roque continua à servir jusqu'à la paix de Rastadt (17 14). S'étant ensuite trouvé le plus ancien exempt de la compagnie, il eut renseigne de M. de la Grange-Segonsac à sa mort en 17 19.

C'est à ce séjour à Valenciennes qu'il faut sans doute attribuer la rencontre de la Roque et de Watteau et l'amitié formée entre eux. Mariette et le comte de Caylus nous apprennent, en effet, qu'en 1709, après avoir obtenu le second prix à l'Académie, Watteau, dégoûté de Paris et saisi de nostalgie , alla passer quelque temps à Valenciennes, d'où il ne revint qu'en 17 10. Il est probable que la conformité des goûts rapprocha le blessé de Malplaquet et le lauréat encore inconnu. Le caractère inquiet, agité, chagrin de Watteau dut se calmer et entrevoir de meilleurs jours auprès d'un soldat qui, sans fortune, amputé d'un membre, dans une position des plus humbles, paraît cependant n'avoir jamais éprouvé de défaillance. Peut-être revinrent-ils de compagnie de Valenciennes à Paris, Watteau soignant la jambe de la Roque, la Roque soutenant le moral de Watteau.

De retour à Paris, la Roque s'occupa exclusivement de littérature et fréquenta les artistes et les gens de lettres. En 171 3, il donnait un opéra lyrique en cinq actes, Médéeet Jason. En 1715, il faisait représenter, avec la

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collaboration de son compatriote et ami Louis de Pellegrin, un autre opéra , Théonoé. La musique de ces deux opéras était de Salomon. Je les ai vainement cherchés tous deux. Il eût été curieux de connaître un échantillon poétique de la Roque. Mes recherches ont été infructueuses : ils ne figurent dans aucun des recueils du temps. Mais à en juger par le goût contemporain et les pièces semblables qui nous sont restées , peut-être vaut-il mieux pour la réputation de la Roque que Poubli s'en soit emparé.

De 171 5 à 1721 on le perd de vue. Son nom ne paraît nulle part. Les Mémoires du temps n'en font aucune mention. On ne le retrouve qu'une fois dans une lettre écrite vers 1 7 1 9 ou 1 720 par Watteau à son ami Gersaint ( 1 ) . Il reparaît en 1721., lorsque , après la mort de l'abbé Buchet, le privilège du Mercure de France lui est octroyé conjointement avec Dufresny et Fuzelier. La Roque avait trouvé sa véritable veine et allait l'exploiter pendant les vingt-trois ans qu'il avait encore à vivre. Entre ses mains le Mercure subit sa plus importante et sa plus judicieuse transformation.

Fondée en i63i, par Théophraste Renaudot, un homme de génie dans son genre, auquel on n*a pas rendu suffisamment justice , la Galette de France avait en 1672 quarante ans d'existence. S'occupant de politique autant qu'on pouvait le faire alors, elle répondait à un besoin } mais ne satisfaisait pas à tous. La chronique,

(1) Watteau, par MM. E. et J. de Gqncourt, page 21.

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les nouvelles diverses , les événements particuliers de la cour et de la ville., les indiscrétions , étaient le domaine

des nouvelles à la main circulant d'abord manuscrites, puis imprimées grossièrement, et auxquelles Loret, avec sa Galette en vers, donna dès i65o une forme régulière et périodique. Restait la littérature qui en France tient une si large place, et l'examen de ses productions devenu un besoin aussi indispensable que les nouvelles politiques. D'abord circonscrit à quelques cercles intimes chez les grands seigneurs, cet intérêt s'était accru lors de la fondation de l'Académie par Richelieu. Les Précieuses de Thôtelde Rambouillet l'avaient étendu de nouveau, et il n'était pas si mince bourgeoise qui ne voulût avoir chez elle une succursale du salon bleu d'Arthénice. La gazette de Loret ne suffisait plus; il lui fallait de l'extension et de la variété. Un des successeurs de Loret, Mayolas, tenta timidement de réunir la chronique à la littérature. En 1672, Donneau de Vizé réalisa définitivement ce progrès par la fondation du Mercure galant, véritable revue littéraire qui a duré cent quatre-vingts ans, et dont la collection complète ne contient pas moins de dix-huit cents volumes.

Pamphlétaire bien connu, Donneau de Vizé, successivement petit abbé et polémiste littéraire, avait obtenu du Roi l'autorisation de publier un recueil auquel il donna le titre de Mercure galant. Se constituant juge suprême en matière de goût, doué d'une verve satirique trèsmarquée et d'un esprit très-agressif, il eut le malheur d'attaquer tous les auteurs que l'hommage de la posté-

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rite a inscrits en tête des classiques français. Molière, Racine , Boileau, la Bruyère furent , critiqués par lui et s'en vengèrent par des épigrammes qui ont aidé le nom de Donneau à venir jusqu'à nous (i). Cette polémique n'empêcha pas le Mercure galant de faire son chemin ; au contraire. La publication d'abord irrégulière se régularisa à partir de 1678, où elle devint mensuelle. Le Mercure paraissait tous les mois en un petit volume in- 12 de trois à quatre cents pages, dont le prix était de 3 livres (2) , et continua ainsi jusqu'à la mort de de Vizé, arrivée le 10 juillet 17 10. Après lui, le privilège passa au poëte Dufresny, qui le conserva pendant trois ans jusqu'en 171 3. A cette époque, le caractère insouciant, inappliqué, un peu bohémien de Dufresny le força à céder son privilège à le Fèvre de Fontenay, en se réservant sur le journal une pension dont il jouit jusqu'à sa mort. Le Fèvre rédigea le Mercure de mai 1714 à octobre 17 16. Un arrêt du conseil, du 28 novembre de cette dernière année, lui fit défense de le continuer, à cause qu'il se glissait dans le Mercure des choses scandaleuses et même injurieuses à la réputation de plusieurs personnes. Ce sont les termes de l'arrêt.

« A le Fèvre succéda l'abbé Buchet, qui reprit le » Mercure en janvier 17 17, après une interruption de

(1) Voir également la Comédie sans titre de Boursault.

(2) Voir pour tout ce qui va suivre et pour de plus amples détails l'excellente Histoire de la presse en France, par M. Eugène Hatin, t. I , p. 38o et suiv.

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» deux mois, et le conduisit jusquTau mois de mai 1721 , » c'est-à-dire jusqu'à sa mort, arrivée le 3o de ce mois. » Au titre de Mercure galant, le nouveau rédacteur » avait substitué celui de Nouveau Mercure, semblant » promettre par là une rédaction plus sérieuse. Et, en » effet, les cinquante-trois numéros qu'il publia se font » remarquer par le bon choix des matières. L'abbé Buchet » donnait en outre régulièrement deux fois par semaine » une gazette manuscrite fort recherchée, à laquelle il » occupait cinq ou six copistes. »

Dufresny paraît s'être repenti de sa détermination, car en 172 1, à la mort de l'abbé Buchet, nous voyons le privilège passer à une compagnie en tête de laquelle se trouve de nouveau son nom avec ceux de Fuzelier et des frères la Roque. Cette association dura trois ans, pendant lesquels le journal publia, sous le simple titre de Mercure, une série de trente-six volumes comprenant les années 1721, 1722 et 1723. Enfin, après la mort de Dufresny (6 octobre 1724), Antoine de la Roque, associé avec son frère Jean, obtint seul le privilège du Mercure (17 octobre), qu'il devait garder vingt ans.

ce Le Mercure entra de ce moment dans une voie » toute nouvelle, il prit un essor et une extension Iitté- » raires qu'il n'avait jamais eus. La direction de ce » recueil devint un gros privilège et une excellente » affaire; si bien que le gouvernement, qui avait alors » en fait de propriété littéraire des idées assez étranges, » crut devoir s'en emparer, non pas à son profit cepen- » dant, mais dans l'intérêt des écrivains. Le directeur

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» du Mercure, dont il se réservait la nomination , ne fut y> plus en quelque sorte qu'un fonctionnaire littéraire , » ayant un traitement fixe, et rendant compte à l'État » des bénéfices de la publication. Mais ces bénéfices » n'entraient pas dajis le trésor public; ils étaient affectés » au service de pensions accordées à des gens de lettres. » Les ministres pouvaient ainsi se montrer généreux » sans qu'il en coûtât rien à l'État. A la mort des titu- » laires de ces pensions, elles étaient transportées à » d'autres écrivains; et le plus souvent ces parties pre- » nantes étaient absolument étrangères au Mercure. » Cependant M. de Saint-Florentin , voulant > avec rai- » son , faire tourner ces encouragements à l'avantage du » recueil et lui assurer une valeur littéraire plus grande , » avait décidé qu'il n'y aurait plus dorénavant de pen- » sions données sur le Mercure qu'aux écrivains qui » l'auraient enrichi de leurs productions; mais nous » doutons que cette prescription si équitable ait toujours » été respectée ( i ) . »

La direction de la Roque fut aussi habile pour les intérêts littéraires du journal que pour ses intérêts matériels. Elle lui donna le caractère et la valeur qu'il a gardés jusqu'à la Révolution (2). Doué d'un esprit mesuré et

(1) Histoire de la presse en France, par Eugène Hatin, t. I, p. 41 5.

(2) A partir de 179 1, le Mercure, sous les directions successives de la Harpe, de Mallet du Pan, de l'abbé Morellet, d'Esmenard, de Feletz, fut continué jusqu'en 1820. Depuis 1823, diverses tentatives ont été essayées pour recommencer cette publication, notamment en i832 et en i85i. Aucune n'a réussi. Le dernier Mercure de France s'est éteint, je crois, en i853.

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plein de convenance , il apporta dans la critique des manières solides et calmes, auxquelles de Vizé et Dufresny n'avaient point habitué leurs lecteurs. Nature conciliante et polie , il eut le bon goût d'élever son recueil au-dessus des questions irritantes qui commençaient à surgir dans la république des lettres. Sa polémique , quand par hasard il fut condamné à en faire , fut des plus courtoises. Il comprit enfin qu'un recueil littéraire n'est point une arène où les animosités de l'esprit de parti puissent se donner carrière , et il sut maintenir cette règle avec une persévérance à laquelle il faut rendre une entière justice.

Ce n'est pas que les difficultés et les tiraillements lui aient fait faute. Il avait toutes les peines du monde, entre autres, à modérer la mauvaise humeur de Joseph de Pellegrin, chargé de ce que l'on appelle aujourd'hui le feuilleton des théâtres, et qui avait de bonnes raisons pour trouver mauvaises les œuvres dramatiques des autres. Il y réussit cependant. Le public s'accoutuma à cette politesse et à cette solidité d'appréciation, et la lecture du Mercure devint un des éléments constitutifs de la vie intellectuelle du dix-huitième siècle. En parcourant quelques-uns des trois cent trente volumes publiés pendant sa direction, on acquiert la preuve qu'il n'est pas resté au-dessous de sa tâche.

A partir de 1730, la Roque alla demeurer au-dessus du café Procope, dans la rue appelée alors des Fossés- Saint-Germain des Prés. Pour un rédacteur de journal, remplacement était admirable. Pendant tout le dix-hui-

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tième siècle., le café Procope fut un véritable cercle littéraire , le centre où aboutissaient et d'où partaient les bruits les plus extravagants et les jugements les plus sérieux. La Roque n'avait qu'à descendre jusqu'au rezde-chaussée, à passer deux heures accoudé à une des tables du café, et, en transcrivant les nouvelles et les opinions émises autour de lui, son journal était fait. Je ne compte pas les bonnes fortunes du hasard , les débutants littéraires, les neveux de Rameau ou les pauvres diables en demi-solde, dont la Roque pouvait deviner et exploiter la verve famélique au profit de son journal. Sans vouloir attribuer aux choses extérieures plus d'influence qu'elles n'en ont, il est fort probable que la proximité de ce foyer intellectuel fut pour beaucoup dans la bonne direction du Mercure et dans l'intérêt qu'il éveillait chez ses lecteurs.

La Roque se concentra tout entier dans ses occupation^de rédacteur en chef et ne songea qu'à les remplir de son mieux. Il apporta à ces fonctions la discipline et l'abnégation auxquelles il avait été façonné par le service militaire. Les Mémoires du temps ne parlent de lui que pour mentionner sa mort. Toutefois, une grave maladie qu'il fit en 1 740 a donné occasion à Barbier de parler incidemment de lui dans son Journal. Le passage est curieux comme étude de mœurs et vaut la peine d'être cité en entier.

« Le seigneur de la Roque, qui fait le Mercure galant, » a été à l'extrémité pendant le voyage de Fontainebleau » (novembre 1740)- Cette commission produit six à sept

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» mille livres de rente., ce qui est très-gracieux pour un » homme de lettres. Fuzelier, poëte, qui a fait plu- » sieurs pièces, garçon d'esprit et mal à son aise, a fait » des mouvements auprès de M. de Maurepas, de qui » cela dépend, pour avoir cette commission. Comme il » est de tout temps ami du marquis de Nesle et de sa » fille madame de Mailly , il l'alla trouver un matin dans » son lit et lui dit : « Madame, je viens vous prier de » me rendre un service. » Elle se défendit d'abord sur ce » qu'elle ne demandoit quoi que ce soit; il la tourmenta » tant qu'elle lui dit : « As-tu un mémoire? — Oui, » madame. » Elle le prit, le lut. « Qu'on me lève, dita elle, mes porteurs! Va m'attendre chez M. de Maure- » pas; j'y vais dans le moment. » Elle y arrive. M. de » Maurepas n'étoit pas chez lui. Elle dit à son valet de » chambre qu'elle reviendra et de prier M. de Maurepas » de l'attendre; et, par un effort d'imagination, pour t> servir plus chaudement Fuzelier, elle va tout de suite » chez M. de la Peyronie, premier chirurgien du Roi. a Je viens, lui dit-elle, vous demander une grâce qu'il » faut que vous m'accordiez absolument. Je vous » demande pour Fuzelier, que je protège, un privilège » exclusif pour distribuer le Mercure. »

» M. de la Peyronie tomba de son haut, il lui témoia gna la disposition où il étoit de lui accorder tout » ce qui dépendoit de lui, mais en même temps l'im- » possibilité de le faire sur cet article ; que cela » n'avoit jamais été, que cela ne convenoit en aucune » façon à un homme de lettres, et que cela ne se pou-

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» voit pas, que Fuzelier n'y avoit pas pensé. Malgré » ses instances , madame de Mailly, persuadée que la » demande étoit ridicule , s'en retourne chez M. de » Maurepas, toute en colère , et lui dit : « Je venois vous » demander une grâce pour Fuzelier; mais il faut qu'il » soit fou, de me faire faire des démarches pour chose » qui ne se peut pas. Je viens de chez M. de la Peyronie » qui me l'a bien assuré. — Mais, madame, répondit » M. de Maurepas, je suis informé de ce que demande » Fuzelier; cela n'a point de rapport à M. de la Peyro- » nie. — Comment! dit-elle, il demande le privilège j> exclusif du Mercure ? — Cela est vrai, lui répondit le » ministre, son cousin, c'est le Mercure galant qui est » un ouvrage d'esprit. — Ah! dit-elle, que ne s'explique- » t-il donc, cet animal-là ! Si cela est ainsi, je vous le » recommande très-fort. » Il n'y a point de trait d'une » étourderie et d'une absence d'esprit pareilles. On pour- » roit même penser plus mal. Fuzelier a eu l'agrément » pour faire le Mercure; mais, malheureusement, le » seigneur de la Roque s'est rétabli, et est en parfaite » santé à présent ( i ) . »

La Roque mourut le 3 octobre 1744. Voici son acte de décès que j'ai relevé sur les registres de la paroisse Saint-Sulpice : « A été fait le convoy et enterrement » d'Antoine la Roque, écuyer, ancien gendarme dans les j> gendarmes du Roy, chevalier de Tordre militaire de * Saint-Louis, auteur du Mercure de France, décédé le

(1) Journal de Barbier, t. III, p. 234.

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» jour précédent , rue des Fossés-Saint- Germain des » Prés, maison de M. Procope, âgé d'environ soixante » et douze ans. Et y ont assisté Jean et Jean-Baptiste la » Roque 3 frères du défunt., qui ont signé (1). »

Le Mercure de France ne consacre à cette mort que quelques lignes reléguées aux faits divers dans ce numéro d'octobre. Un an plus tard, le numéro de décembre 174S. contient les vers suivants adressés par un ami, M. Frigot, au frère d'Antoine, Jean, resté seul rédacteur du journal :

De Mars et des neuf Sœurs courtisan tour à tour,

Il est donc descendu dans le sombre séjour,

Ce frère si chéri, le sujet de tes larmes,

Avec qui Ton t'a vu partager dignement

Le soin de rendre utile un journal, dont les charmes

Ne semblaient consacrés qu'au seul amusement.

De deux frères unis le prodige est si rare,

Que la mort elle-même eût dû le respecter.

Mais enfin avec la barbare Vainement, cher la Roque, voudrait-on contester.

Par la prière la plus tendre Vainement je voudrais rengager à nous rendre Celui qui cause, hélas! tes regrets et les miens. Je le voudrois en vain par une plainte amère. J'aime mieux me flatter, ami, que de ton frère Elle abrégea les jours pour allonger les tiens (2).

Ce fut la seule oraison funèbre du pauvre Antoine de la Roque. Le vœu qu'elle contenait tombait mal., car

(1) Registres des paroisses déposés à l'hôtel de ville de Paris.

(2) Mercure de France, décembre 1745, page 189.

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quelques jours après son frère et son continuateur Jean mourait lui-même (25 décembre 1745). Après eux, le privilège passa successivement , dans l'espace de dix ans, à Fuzelier, à Charles de la Bruère , à l'abbé Raynal et à Louis de Boissy. Ces changements furent loin d'être avantageux au journal , qui, entre les mains de Boissy , eût infailliblement disparu si Marmontel ne l'eût relevé par ses premiers Contes moraux, publiés sous le voile de l'anonyme. Le succès dépassa les espérances les plus téméraires de Boissy et de Marmontel. Le Mercure remonta rapidement au rang où la Roque l'avait su maintenir. La part de Marmontel dans cette transformation fut si grande qu'à la mort de Boissy (1758), lorsqu'il fallut le remplacer, madame de Pompadour, intercédant auprès de Louis XV pour son protégé, put lui dire : « Sire , ne donnerez-vous pas le Mercure à celui » qui Ta soutenu? » Marmontel obtint le privilège (1).

Watteau nous a conservé les traits de son ami dans un tableau qui doit être la dernière œuvre du peintre (2). Il est représenté assis sur un tertre au pied d'un arbre, une canne à béquille entre les jambes. Sa jambe droite est étendue. Un chien est près de lui. A droite, dans le coin, une cuirasse, une lyre, des livres, une flûte. Derrière l'arbre , un faune fait signe aux Muses demi-nues

(1) Voir les Mémoires de Marmontel.

(2) Il fut composé entre le 3o mai 1721, date de la mort de l'abbé Buchet, prédécesseur de la Roque au Mercure, et le 18 juillet, date de la mort de Watteau.

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de ne pas faire de bruit. Au bas de l'estampe, ce quatrain :

Victime du dieu Mars , les Filles de Mémoire Occupent à présent son cœur et son esprit :

Il a combattu pour la gloire,

Et c'est pour elles qu'il écrit.

La face grassouillette , frappée de fossettes, offre un commencement de double menton. Le nez est pointu. C'est une physionomie spirituelle, sérieuse, bienveillante. « La probité, dit Gersaint dans la préface de son » Catalogue, la douceur de mœurs, la candeur, la sint> cérité qui formoient son caractère, et qui étoient si » naturellement peintes sur son visage, lui attiroient » l'estime et la vénération de tous ceux qui l'appro- » choient. »

Les nombreux objets rassemblés par Antoine de la Roque furent vendus au mois d'avril 1745. Son ami Gersaint, bien qu'il fût alors dans le feu de la vente Bonnier de la Mosson, se chargea d'en rédiger le catalogue , et apporta à cette besogne le soin , le scrupule et la science dont il avait déjà fait preuve dans la rédaction du catalogue Quentin de Lorangère. La Roque était un amateur libéral et intelligent. Il n'avait pas circonscrit ses recherches à telle ou telle spécialité; mais, appréciant tout ce qui pouvait piquer sa curiosité ou éveiller son goût , il avait pu posséder à la fois des tableaux (209), des bronzes (3o) , des terres cuites (24) , des porcelaines (60), des laques (60), des pierres gravées (98), des

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coquillages rares (52), des dessins précieux (47 portefeuilles ), et enfin 107 cartons d'estampes dont un grand nombre d'une condition impossible à rencontrer de nos jours. Le tout comprend 690 numéros.

Les tableaux constituent la partie la plus intéressante de cette collection. Les fonctions de la Roque , sa liaison avec Gersaint, ses relations officielles avec tous les artistes du temps, le mettaient à même de profiter d'occasions difficiles à rencontrer pour tout autre. Outre plusieurs compositions des maîtres hollandais et flamands, tels que Gérard Dow, Guillaume et Adrien Van de Velde, Berghem, Téniers, Adrien Ostade, Wouwermans, Both d'Italie, il possédait dans l'école française les Fatigues et les Délassements de la guerre, de Watteau, gravés par Crespyj la Fontaine et la Blanchisseuse, de Chardin, gravées par Cochin; le Toton, la Pourvoyeuse, la Gouvernante, du même : ces deux derniers gravés par Lépicié; deux magnifiques Claude Lorrain, deux Lancret, et quantité de tableaux des maîtres français de second et de troisième ordre.

La collection de porcelaines de Chine était également fort curieuse. Enfin le nombre et la beauté des pièces de laque étaient uniques au dix-huitième siècle, et je doute que dans le nôtre elles aient jamais été égalées. Ces pièces étaient au nombre de soixante. Si Ton s'en rapporte au catalogue , elles feraient maintenant la réputation d'un amateur et la fortune de plusieurs marchands.

Tout cela fut dispersé à sa mort sans que l'on puisse dire à qui cette vente profita ; les documents que nous

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avons consultés se taisent sur les héritiers de la Roque. Sa personnalité disparut avec lui. La machine à laquelle il avait imprimé le mouvement continua de fonctionner; mais on s'aperçut bien vite de l'absence du machiniste , et il fallut attendre dix ans pour que Marmontel lui rendît une activité que la Révolution vint seule interrompre. Il ne reste plus de la Roque qu'une chose sérieuse : le Mercure, ne portant pas son nom; et qu'une chose futile : un catalogue de curiosités , qui a sauvé ce nom de l'oubli.

Janvier 1861.

LÉON DE MADAILLAN

COMTE DE LASSAY i683-i75o

I l est assez délicat de raconter la vie du J comte de Lassay. La question soulevée j par ce personnage est scabreuse; la voici : I II a dû de pouvoir satisfaire son goût pour les belles choses et de conquérir une notoriété aux faiblesses d'une femme beaucoup plus riche et, socialement parlant., beaucoup plus élevée que lui. Au point de vue de la morale, il n'y a pas d'hésitation possible : M. de Lassay est condamnable et condamné. La nature, en créant des inégalités, a fait la femme plus faible que l'homme, mais a imposé à celui-ci comme devoir le plus sacré de la protéger, de la secourir, de fournir à ses besoins. Le renversement de cette loi blesse la

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conscience humaine comme une anomalie. Mais les sociétés, pour maintenir leur existence , sont forcées de faire fléchir ces principes généraux et d'admettre bien des capitulations. Je ne me fais pas le défenseur de ces capitulations; je les regrette et les blâme; je dis seulement qu'elles existent. En tenant compte des habitudes sociales, surtout de celles de son temps, je crois donc que Ton peut, sinon excuser, du moins faire comprendre la position de M. de Lassay.

Le protectorat des femmes sur les hommes n'est pas nouveau dans notre histoire. Aujourd'hui ce protectorat est devenu un déshonneur; le sentiment public le réprouve, les mœurs le flétrissent; mais il n'en allait pas de même jadis. Sans remonter plus haut que les Valois, le fameux duel entre Guy de Jarnac et François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraye, n'eut pas d'autre motif; et s'il prouve qu'une pareille accusation était déjà considérée comme une insulte, ceux à qui les Mémoires de cette époque sont familiers savent combien cette protection était commune alors et facilement acceptée. Au dix-septième siècle, elle devient plus fréquente. Le monde n'attachait évidemment qu'une importance médiocre à ce honteux moyen de faire fortune. Les noms de Marlborough, de Lauzun, de Riom, viennent à la pensée de tous, et l'origine de leur fortune ne paraît pas avoir influé sur l'accueil qu'ils rencontraient. En acceptant donc les bienfaits de la duchesse de Bourbon, Lassay, s'il contrevenait aux prescriptions de la morale, ne choquait certainement pas les susceptibilités du

Le Comte Léon de Lassay. 23i

monde , peu susceptible, il est vrai. Pour le juger avec impartialité, il ne faut donc pas l'isoler du milieu où il a vécu. Aussi je réclame pour lui des circonstances atténuantes, et c'est sous le bénéfice de ces circonstances que je le présente au lecteur.

Léon de Madaillan de Lesparre, comte de Lassay, naquit en i683. Il était fils du marquis de Lassay et de la célèbre Marianne Pajot, cette fille d'apothicaire qui refusa d'être duchesse de Lorraine, et dont le mari a raconté le noble désintéressement. Il naquit en basse Normandie, près de Deau ville, au château du Mont- Canisy, propriété de son père, dont les ruines existent encore et sont connues sous le nom de Lassay, qu'elles ne portaient pas au dix-septième siècle (i). Sa mère mourut peu de temps après sa naissance. Je n'ai pas la date exacte de cette mort, mais on sait par Lassay le père qu'en i685, afin de fuir le chagrin qu'il éprouvait de cette mort, il faisait, sous l'électeur de Bavière et le duc de Lorraine (neveu de celui qui faillit épouser Marianne Pajot), cette campagne de Hongrie où se formèrent le prince de Conti et le prince Eugène.

(i) Je dois à l'inépuisable obligeance de mon ami le baron Pichon les renseignements suivants sur le Mont-Canisy : « Le château , bâq » en un mois par le père, s'appelle aujourd'hui Lassay. Le peu qui en » reste ne peut être démoli parce qu'il se trouve heureusement être un > à-mer, c'est-à-dire un point signalé aux navigateurs. Lassay père ' parle d'un bois qui fut brûlé en ce lieu par les Anglais, probablement 9 lorsqu'ils vinrent bombarder le Havre en 1692 et 1693. »

Lassay est le nom d'un fief, aujourd'hui chef-lieu de canton du département de la Mayenne.

232 Les oAmateurs d'autrefois.

Son père était ce fameux marquis de Lassay, auteur du Recueil des différentes choses, un des figurants du grand siècle, comme l'a spirituellement défini M. Sainte- Beuve; nature vive, inquiète , versatile, quelque peu intrigante; esprit doué de plus de pénétration que de suite, de plus de finesse que de solidité, auquel les circonstances ont peut-être manqué pour donner la mesure de toute sa valeur, et qui, suivant sa propre expression, quitta ce monde sans avoir déballé sa marchandise.

Dans quel milieu se développa-t-il? Quelles influences s'exercèrent autour de lui? Les documents sont muets sur ce point. Nous savons seulement, par la Chronologie historique militaire de Pinard, qu'en 1696, à treize ans, il fut reçu, comme cadet, dans les mousquetaires, et fit les campagnes de Flandre de 1696 et 1697. « En 1698, il fut nommé lieutenant au régiment du » Roy-infanterie. Le 11 janvier 1702, il leva par com- » mission un régiment d'infanterie de son nom qu'il » commanda aux sièges de Brisach et de Landau, à la » bataille de Hochstett, où il fut fait prisonnier en 1704; » à l'armée de la Moselle en 1705; au secours du Forr- » Louis, à la prise de Drusenheim et de Lauter bourg » en 1706; à l'armée d'Allemagne les trois années sui- » vantes. » Ce sont là de beaux états de service. Ils prouvent que Léon de Lassay acquitta largement la dette que tout homme en naissant contracte envers son pays, et que la noblesse d'alors payait si largement à son Roi. Il continua sa carrière militaire jusqu'au bout; et, pour en finir avec Pinard, voici la suite de ses états

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de service : « Colonel-lieutenant du régiment d'En- » ghien -infanterie, par commission du 26 avril 1710, » il se démit de celui qui portait son nom et commanda » le régiment d'Enghien à l'armée du Rhin jusqu'à la » paix. Il y servit aux sièges de Landau et de Fribourg » et à l'attaque des retranchements du général Vau- » bonne, en 17 13. Brigadier par brevet du i*r février » 1 719, il quitta le service au mois d'août 1726. »

En 1696, le troisième mariage de son père exerça une influence décisive sur la vie de Léon de Lassay. Le marquis de Lassay épousait, le 5 mars, Julie de Chateaubriand , fille naturelle de Jules Bourbon et de mademoiselle de Marans (1), et devenait un des clients de la maison de Condé, où il introduisit son fils. Jusqu'en 171 1, Léon de Lassay paraît avoir partagé son temps entre les exigences de son service et les distractions d'un militaire en congé. Les indiscrétions contemporaines parlent de ses liaisons avec une madame de Chevilly et avec madame d'Aligre, qui le préféra au vieux Chaulieu. A en croire Saint-Simon, ce n'est pas à sa beauté physique qu'il dut ses succès auprès des femmes : <c II avoit un visage de singe. » Pareille

(1) Elle mourut folle quelques années après, dit Saint-Simon. C'est cette troisième madame de Lassay dont madame de Caylus rapporte ce joli mot : € Ennuyée des longueurs de la dispute, et admirant » comment monsieur son mari pouvoit être autant convaincu qu'il le » paroissoit (de la vertu d'une femme), elle lui dit d'un sang -froid * admirable : Comment faites-vous, monsieur, pour être si sûr de ces » choses-là? »

234 Les oAmateurs d'autrefois.

bizarrerie n'est pas rare. Riom, qui, vers ce temps, jouait auprès de la duchesse de Berry le rôle de Lassay auprès de la duchesse de Bourbon , était remarquablement laid. C'est ce que Ton appelle en termes polis les mystères du cœur humain.

En 171 1, le 3 avril , Léon de Lassay épousa, non pas précisément sa tante, comme le dit Saint-Simon, mais la fille du second mariage de son grand-père, M. de Madaillan de Montataire, avec Marie-Thérèse de Ra butin, fille du fameux Bussy-Rabutin. M. de Madaillan de Montataire s'étant remarié en 1682, et son petit-fils étant né en i683, la femme de celui-ci, Reine de Madaillan, devait avoir à peu près le même âge que soa mari. Ce bizarre mariage consanguin se négocia pour terminer un procès entre son père et son grand-père, procès dont les principales pièces existent au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale.

C'est à ce moment que se noua la liaison avec la duchesse de Bourbon : « II plut à madame la duchesse , » dit Saint-Simon, vers ce temps-ci de son mariage avec » sa tante; elle le trouva sous sa main. La liaison entre » eux se fit la plus intime et la plus étrangement pu- » blique. Il devint à visage découvert le maître de » madame la duchesse et le directeur de toutes ses » affaires. Il y eut bien quelque voile de gaze là-dessus d pendant le reste de la vie du Roy, qui ne laissa pas » de le voir, mais qui, dans ses fins, laissoit aller bien » des choses de peur de se fâcher et de se donner de la » peine; mais après lui il n'y eut plus de mesure. »

Le Comte Léon de Lassay. 235

Louise-Françoise de Bourbon, quatrième fille naturelle et légitimée de Louis XIV et de madame de Montespan, était née le Ier juin 1673. Élevée par madame de Maintenon, elle épousa à Versailles, le 24 juillet i685, Louis de Bourbon, duc d'Enghien, petit-fils du grand Condé. Connue à la cour sous le nom de madame la Duchesse, son amie madame de Caylus la dépeint avec moins d'accent et de relief que Saint-Simon, mais avec autant de vérité et plus de grâce : « La quatrième étoit » mademoiselle de Nantes. Elle répondit parfaitement » à son éducation; mais ses grâces et ses charmes sont f> bien au-dessus de mes éloges. Ce n'est pourtant ni une d taille sans défauts, ni ce qu'on appelle une beauté » parfaite; ce n'est pas non plus, à ce que je crois, un » esprit d'une étendue infinie. Quoi quil en soit, elle a » si bien tout ce qu'il faut pour plaire, qu'on ne juge de. » ce qui lui manque que lorsque la découverte de son » cœur laisse la raison libre. Cette découverte devroit » être aisée à faire, puisqu'elle ne s'est jamais piquée ;> d'amitié; cependant la pente naturelle que l'on a à se » flatter soi-même, et la séduction de ses agréments est » telle, qu'on ne l'en veut pas croire elle-même, et » qu'on attend pour se désabuser une expérience per- » sonnelle qui ne manque jamais. » Les annalistes contemporains sont unanimes à confirmer l'impression de madame de Caylus. La qualité dominante de la Duchesse était évidemment l'attrait, ce je ne sais quoi supérieur à la beauté, qui constitue le premier et le plus solide instrument de l'empire des femmes. Ma-

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dame la Duchesse s'en servit largement. Sa présence à la cour est comme l'aube de la Régence.

On traversait alors une période de transformation sociale; c'était la dernière période du siècle de Louis XIV. A l'imposante tyrannie de la première période succédait un souffle de liberté, un besoin de secouer les vieilles entraves, qui n'est nulle part plus sensible qu'à la cour même. Les adeptes les plus fervents et les plus actifs de cette transformation sont les propres enfants de Louis XIV, la princesse de Conti, la duchesse de Bourbon, le duc du Maine, le comte de Toulouse. La duchesse de Bourgogne vient un an après et s'y jette à corps perdu. En politique, les chefs sont le duc de Bourgogne, Fénelon, le duc de Beauvilliers, le duc d'Orléans, futur régent. La majestueuse autorité du Roi, doublée de la discrète influence de madame de Maintenon, en comprime les éclats trop violents; mais on en suit et Ton en devine partout l'action à Versailles, et la compression royale n'eut d'autre résultat que de la pousser vers la licence en la couvrant du voile de l'hypocrisie. En littérature, c'est le moment de madame de Caylus, de Massillon, deRegnard, deLamotte, de Fontenelle. Voltaire n'est pas loin. Louis XIV n'en impose plus. Son autorité ne se discute pas tout haut; mais on la raille tout bas, et l'on reprend dans l'intimité toute la liberté que l'on perd dans l'étiquette des relations officielles. Le fiel s'amasse au fond des cœurs et débordera plus tard pendant les licencieuses années de la Régence. J'indique là une

Le Comte Léon de Lassay. 23j

nuance délicate, mais une nuance qui n'a échappé à aucun de ceux qui, de nos jours , ont pénétré au cœur du siècle de Louis XIV : MM. Eudore Soulié, Sainte- Beuve, Paulin Paris (i).

On connaît l'épisode de la petite vérole de madame la Duchesse. Le Roi est inquiet de l'état de sa fille; il veut s'en assurer par lui-même, et se dirige vers la chambre de la malade, lorsque, sur le seuil de la porte, il trouve le grand Condé qui lui barre résolument le passage, de crainte de la contagion. De là, stupéfaction des courtisans qui ont renseigné la postérité sur un fait tout naturel en soi. « Madame la Duchesse eut la petite vérole à » Fontainebleau, dit madame de Caylus, dans le temps » de sa plus grande beauté. Jamais on n'a rien vu de » plus aimable et de si brillant qu'elle parut la veille » que cette maladie lui prit. Il est vrai que ceux qui l'ont » vue depuis ont eu peine à croire qu'elle lui eût rien » fait perdre de tous ses agréments. » Le charme que madame la Duchesse répandait autour d'elle s'était déjà exercé pendant son mariage sur son beau-frère, le prince de Conti : « Il l'aima passionnément, dit madame de » Caylus, et si, de son côté, elle a aimé quelque chose, » c'est assurément lui, quoi qu'il soit arrivé depuis. » Cette singulière réticence semble désigner M. de Lassay. Ce qu'il y a de certain, c'est que le prince de Conti, élu roi de Pologne le 27 juin 1697, retarda son départ

(1) Lire notamment un remarquable et charmant travail de M. Paulin Paris sur Jean-Jacques Rousseau et madame d'Ussé.

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pour Varsovie, fut devancé par l'électeur Auguste de Saxe, et vit ainsi la couronne lui échapper. Les Mémoires imputent unanimement ce retard au chagrin qu'éprouvait le prince de Conti de s'éloigner de madame la duchesse de Bourbon.

Enfant gâtée, la Duchesse poussa parfois jusqu'à la cruauté l'exercice des privilèges de sa naissance et de sa position. Le vieux Santeul en fit la douloureuse expérience. Dans un repas, à Chantilly, la Duchesse lui reprochait de ne pas consacrer son talent de versificateur latiniste à faire son éloge. Puis, s'exaspérant peu à peu, elle s'oublia au point de souffleter le pauvre poëte, et, afin de laver cet affront, elle lui jeta à la tête un verre d'eau, en disant : a C'est la pluie après le tonnerre. » Le malheureux pique-assiette fut bien forcé de prendre la chose en riant, et en a lui-même consacré le douloureux souvenir dans une pièce de vers, commençant ainsi :

Hue vos, Musae ornées, vos Pindi gloria poscit, Etc., etc., etc

Dieu merci! de pareilles façons d'agir sont loin de nous, et ne peuvent s'excuser que par des mœurs et une société à jamais disparues.

La Duchesse perdit son mari, le duc de Bourbon, le 4 mars 1710. Il lui laissait neuf enfants, dont les plus connus sont : le duc de Bourbon, ministre sous la minorité de Louis XV; le comte de Charolais, celui qui, par passe-temps, tuait les couvreurs à coups de fusil,

Le Comte Léon de Lassay. 23g

et le comte de* Clermont. Quelles circonstances rapprochèrent Léon de Lassay de la Duchesse? Quels furent les moyens employés ou les avances faites? Le cœur humain seul peut répondre; mais l'impitoyable Saint- Simon a un mot terrible qui, je le crains, dispense de tout commentaire : ce Elle le trouva sous sa main. » A cette date, elle était veuve depuis un an et avait trente-huit ans. Léon de Lassay en avait vingt-huit.

Ce n'était pas la première fois qu'elle rencontrait un Lassay sur son chemin. Quelque dix ans plus tôt, elle avait détaché au père , comme un coup de fouet en plein visage, un de ces couplets satiriques dont elle posséda le monopole. « Elle ne se doutoit pas alors de ce qui lui » est arrivé avec le fils », dit Saint-Simon. Un passage des Mémoires de Luynes se rapporte également aux premières années du dix-huitième siècle : ce Madame la » Duchesse mère me contoit, à Marly, il y a quelques » jours (4 septembre 1738), que, dans les soupers du

y> feu Roy , il arrivoit quelquefois que le Roy, qui

» étoit fort adroit, se divertissoit à jetter des boules de » pain aux dames et permettait qu'elles lui en jettassent » toutes. M. de Lassay, qui étoit fort jeune et n'avoit » encore jamais vu un de ces soupers, m'a dit qu'il fut » d'un étonnement extrême de voir jetter des boules de » pain au Roy; non-seulement des boules, mais on se » jettoit des pommes, des oranges. »

Voilà donc la liaison nouée et réglée. Jusqu'à la mort de Louis XIV, son autorité suffit à en modérer les éclats et en atténuer le scandale. Mais, à partir de 171 5, elle

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devint publique et servit à défrayer tous les chansonniers du temps. Les recueils de Maurepas, les sottisiana, sont remplis de couplets plus ou moins vife adressés au jeune Lassay et à la vieille Duchesse. La plupart seraient à peine traduisibles en latin. Voici les seuls que je puisse citer :

Lassay pour sa vieille duchesse Aura l'air délicat et fin; Chacun l'aimera pour sa politesse

• Quand je cesserai d'adorer le vin

La Bourbon dans son boucan

Etale sa marchandise; Des vieux bijoux qu'elle prise Elle veut faire un encan, Mais à ce bel inventaire Personne n'est empressé; Et pour adjudicataire On n'y trouve que Lassay.

Un autre couplet, que je ne cite pas, est daté de 171 7. Il est précédé de cette explication : « Sur madame la » Duchesse douairière, qui avoit fait meubler un appar- » tement à la Samaritaine, où elle a esté prendre des » bains avec le jeune Lassay, qu'on y a veu à la fenestre » en robe de chambre de toile peinte et en bonnet de » nuit, se montrant publiquement. »

Ce ne sont pas seulement les recueils de chansons qui poursuivent Lassay et la Duchesse de leurs refrains. Saint-Simon ne se fait pas faute de les mordre quand il en trouve l'occasion. Témoin ce passage, à propos des fêtes offertes à Chantilly, en 17 18, par le duc de Bour-

Le Comte Léon de Lassay. 241

bon le fils à la duchesse de Berry : « Lassay , qui, » depuis bien des années, étoit chez madame la Du- » chesse la mère ce que Riom étoit devenu chez ma- » dame la duchesse de Berry , fut chargé de lui faire » particulièrement les honneurs de Chantilly, et tenoit » une table particulière pour lui; il y avoit une calèche » et des relais pour eux deux, et cette attention fut mar- » quée jusqu'au plus plaisant ridicule. »

Le système de Law et les gains énormes qu'y fit la Duchesse n'étaient pas destinés à atténuer les manifestations de Popinion publique bravée trop ouvertement. « M. le duc et madame sa mère, ainsi que son bon amy » Lassay, ont gagné, dit-on, deux cent cinquante mil- » lions », dit la Palatine dans une lettre du 9 janvier 1720. Plus loin, dans une lettre du 3 avril 1721 , la brusque et honnête Allemande, dans le laisser-aller d'une correspondance intime, venge, sans le vouloir, la morale publique indignement outragée : « Les princes de la » maison de Condé ont perdu leur père étant jeunes; » leur mère n'a jamais songé à l'éducation de ses enfants; » elle n'a pensé qu'à s'amuser, à jouer jusqu'à cinq » heures du matin, à beaucoup manger, à aller au spec- » tacle; elle n'a jamais eu l'idée de veiller à leur instruc- » tion. Mais ils se chargent de l'en punir; car, un jour » qu'elle grondoit le comte de Charolois sur sa vie déré- » glée, il lui répondit : Il faut que le jeune Lassay n'ait » pas bien fait son devoir, puisque vous êtes de si mau- » vaise humeur : si vous nous donniez de meilleurs

» exemples, nous vivrions mieux. »

hJ

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En 1721, riche de plusieurs centaines de millions, impatiente des reproches de sa famille et résolue à vivre loin d'elle et à sa guise, la Duchesse quitta le vieil hôtel de Condé, situé sur l'emplacement actuel du théâtre de TOdéon. Sur la rive gauche de la Seine, dans un quartier à peu près désert, en face du Cours la Reine, dans Taxe du pont projeté par le prévôt des marchands, elle acquit, du célère M. Mandar, le grand entrepreneur du temps qui a laissé son nom à une rue de Paris, les terrains qui s'étendaigit depuis la rue de Bourgogne jusqu'au marais des Invalides, et y fit construire un hôtel qui existe encore; c'est le palais du Corps législatif. Commencés en 1722, les travaux furent confiés aux deux architectes Girardini et Lassurance, sous la haute direction de M. de Lassay ( 1 ) . La Duchesse ne pouvait faire un choix plus heureux. Le père de Lassay possédait, pour présider aux aménagements d'architecture et de mobilier, une aptitude spéciale, un goût original et sûr qu'il avait communiqués à son fils. Lassay fit de l'hôtel de Bourbon une curiosité, dont s'entretinrent les badauds

(t) M. de Joly, dans sa notice le Palais Bourbon , aujourd'hui palais du Corps législatif (Paris, Charles Noblet, i855), donne les comptes suivants pour les dépenses faites de 1722 à 1778 :

Constructions de toutes natures 9,453,191 livr. 18 s. 5d.

Ameublement 860,201 17 3

Acquisitions de terrains 1,780,698 3 5

Dépenses diverses, honoraires des architectes et vérificateurs 326,755 18 3

Intérêts et capitaux empruntés et employés aux objets ci-dessus 3,840,400 5 5

Total 16,361,246 2 9

Le Comte Léon de Lassay. 243

de Paris , comme ils. rayaient fait cent ans plus tôt pour Thôtel Pisani-Rambouillet. La Duchesse reconnut largement les soins donnés à son installation. « Elle céda à » M. de Lassay, dit M. de Joly, une partie des terrains » du côté des Invalides, afin qu'il pût faire élever un hôtel » semblable au sien, à condition qu'il resterait dans la » dépendance du palais, et que plus tard les princes, » ses enfants, pourraient le réclamer. » Cet hôtel ne fut commencé qu'en 1724 et bâti dans le même alignement que le palais Bourbon et sur les mêmes dessins. <c Seu- » lement, c'est toujours M. de Joly qui parle, comprenant » qu'il y avait un défaut de proportion dans les deux pa- » villons de l'entrée avec le corps de l'édifice, il dispensa » Girardini de les répéter. Au lieu de l'avant-cour du » palais Bourbon, on arrivait par une avenue de qua- » rante toises de longueur, fermée par des murs et des » bâtiments. Cette avenue était plantée de deux allées » de marronniers. » C'est aujourd'hui l'hôtel de la présidence du Corps législatif.

Un érudit qui joint une science solide à un talent toujours jeune, M. Paulin Paris, a donné jadis (1) une notice sur l'hôtel Lassay, à laquelle je suis heureux de faire l'emprunt suivant : « Quand le palais et l'hôtel » furent à peu près achevés, Lassay parla de la néces- » site d'imiter encore les Italiens dans leur amour des » bons tableaux. On acheta les ouvrages des maîtres les

(1) Le Marquis de Lassay et V hôtel Lassay, Bulletin du Bibliophile.

244 Les oAmateurs d'autrefois.

» plus estimés. La princesse eut alors un nouveau scru- » pule : elle voulait bien avoir une galerie; mais elle » souffrait de ne pas faire le partage avec Lassay. Celui- » ci trouva le moyen de la consoler ; il demanda la per- » mission de faire exécuter par de bons artistes la copie » de tous les tableaux précieux qu'elle réunissait dans v son palais. Ainsi tout, dans son petit hôtel, rappelle- » rait l'objet de ses constants hommages, et plus les co- » pies seraient satisfaisantes, mieux il sentirait le prix et » le mérite des originaux.

3> Cet arrangement fut exécuté avec la dernière ri- » gueur, je le crois du moins, M. de Lassay n'ayant » jamais laissé soupçonner son honneur ni sa délica- » tesse. Cependant telle est la méchanceté, qu'on trouva » bientôt à gloser sur ces belles imitations de la duchesse »,de Bourbon. On dit tout haut que l'hôtel de Lassay » était réellement plus élégant, plus délicieux, plus com- » mode que le palais Bourbon. On ajouta que le conseil- » 1er avait profité de toutes les fautes de l'architecte, et » qu'il ne les avait pas prévenues pour conserver à sa » maison l'avantage de ne pas les avoir reproduites. On » dit aussi des tableaux... Ici nous laisserons parler les » Mémoires et anecdotes pour servir à l'histoire de ' » Perse. On rétablira aisément les noms de ceux dont » on parle.

ce La princesse Roxane avoit été gouvernée jusqu'à sa » mort par Khodabindi, seigneur persan de beaucoup » d'esprit, fin courtisan, intrigant, sachant profiter de la « faveur, et qui, sous Ali Homajos (le Régent), en avoit

Le Comte Léon de Lassay. 24S

» habilement tiré parti pour se faire une fortune consi- » dérable. Roxane ne décidoit rien que par ses avis. » Elle avoit tant de confiance en luy, qu'elle luy aban- » donna la direction d'un magnifique palais qu'elle j> faisoit bâtir. Tout joignant, Khodabindi en fit élever » un petit , mais superbe, mais mieux entendu, mieux » ordonné, plus commode, plus recherché, préférable, » en un mot, au jugement des connoisseurs, par le goût » et les vraies beautés qui y régnoient. On assure qu'on » voyoit dans ce palais des tableaux originaux d'un très- » grand prix, dont il n'y avoit que des copies dans celuy » de Roxane, à qui cependant, dit-on, les originaux ap- » partenoient. Les deux palais se communiquoient par » une porte secrète et une galerie souterraine qui déro- » boient Khodabindi aux regards des curieux... »

C'est dans cet hôtel que vécut Léon de Lassay, entouré de toutes les recherches que peuvent procurer le goût et la richesse. Une clause du testament de madame de Verrue, citée plus loin, autorise à penser que madame de Lassay, en s'y installant avec son mari, ne se montra pas bien soucieuse des bruits qui circulaient. La vie du comte Léon de Lassay fut celle d'un Sybarite élégant, vingt ans plus tard on allait dire d'un philosophe. L'hôtel de madame de Verrue n'était pas loin, et l'intimité se noua entre l'ancienne maîtresse de Victor-Amédée et la fille de Louis XIV. Des deux côtés, la tournure d'esprit, les goûts, le besoin de liberté, étaient les mêmes. Sans doute le diable ne perdait rien dans une pareille société; mais l'esprit, l'élégance des manières, la

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distinction du ton, y gagnaient beaucoup. En 1695, les escapades de la duchesse de Bourbon étaient en avance sur le siècle; en 1730, sa façon d'être retardait.

Madame de Verrue mourut en novembre 1736. Par une clause de son testament , elle léguait « à M. le » comte de Lassay, mon ancien , bon et cher ami, mon » grand tableau de Van Dyck, qui est vis-à-vis la chemiy> née de ma galerie , sur le terrain des Carmes, et tous » les tableaux qui, lors de mon décès, se trouveront » garnir le mur entier de ladite galerie opposé à la che- » minée, à gauche et à droite dudit tableau de Van Dyck, » d'une fenestre à l'autre sans exception. Je le prie de se » souvenir de moy comme de la meilleure et de la plus » tendre amie qu'il aura jamais et qui a le mieux senty » tout le prix d'un cœur comme le sien. » Ces tableaux, estimés 46,000 livres dans l'inventaire de la comtesse de Verrue, vinrent s'ajouter à ceux, — copies ou originaux, — que M. de Lassay tenait déjà de la libéralité de madame de Bourbon et à d'autres que son goût pour les œuvres d'art avait dû le porter à acquérir depuis 1724. Ce grand tableau de Van Dyck est le beau portrait de Charles I" du Louvre. Acquis par Crozat, baron de Thiers, à la vente Lassay, il passa dans la collection de madame du Barry, qui en fit don au Roi. En outre y la teneur de cette clause est précieuse, en ce qu'elle montre Lassay comme un caractère dévoué, attachant, sachant entretenir et garder intacte l'affection de ses amis. La morale peut le juger sévèrement; ces quelques lignes d'une vieille femme, tracées en face de l'éternité, sont

Le Comte Léon de Lassay. 247

bien près de le faire absoudre. La comtesse n'oublie pas madame de Lassay. Elle lui lègue un tableau de Carie Maratte, en la priant d'accepter cette marque de son amitié.

La mort de madame de Verrue fut le premier coup de cloche dans la vie du comte de Lassay. Il avait cinquante-trois ans, Tâge où les amis d'autrefois qui tombent autour de nous emportent nos dernières illusions , Tâge où Ton médit de l'avenir au profit du passé. Il rentre peu à peu dans la coulisse , ne laissant trace de son passage que par les deuils de sa vie. En 1738, le 2 1 février, son père, le vieux marquis de Lassay, meurt à quatre-vingt-six ans; en 1743, le 16 juin, c'est le tour de son amie et de sa bienfaitrice la duchesse de Bourbon, première douairière. Privé de ce dernier appui, ses dernières années durent s'écouler bien tristement, en face de madame de Lassay, à laquelle il avait donné le droit de lui adresser bien des reproches; sans enfants, — il en avait perdu quatre en bas âge, — livré aux attentions intéressées de parents éloignés, qui attendaient le moment de partager sa fortune. Il la leur fit attendre sept ans, et mourut le rr octobre 1750, mais pas à Paris, comme le dit Moréri. Du moins n'ai-je rien trouvé à cette date sur les registres mortuaires de la paroisse du Gros- Caillou. Madame de Lassay lui survécut treize ans et s'éteignit le 5 janvier 1763, âgée de soixante-dix-neuf ans,

La fortune de M. de Lassay se divisa en deux parts. La première alla à la descendance du troisième mariage de son père. « De la bâtarde de M. le Prince et de la

» Montalais, dit Saint-Simon, il eut une fille qu'il maria » au fils de d'O. Elle mourut à l'hôtel de Condé. Elle » ne laissa qu'une fille , belle comme le jour, à qui Las- » say, plein de millions et sans enfants ni parents , donna » prodigieusement pour épouser le fils du duc de Villars- » Brancas, dont la noce se fit chez madame la Duchesse, » comme de sa petite mère bâtarde. » La seconde revint en usufruit à madame de Lassay, et en nue propriété à la famille de la Guiche, ainsi qu'il résulte du passage suivant de l'avocat Barbier : « La fille bâtarde que feu » M. le Duc (c'est le fils de l'amie de Léon de Lassay) » a fait reconnaître par lettres patentes, enregistrées en » Parlement, a été mariée le 16 de ce mois (novembre » 1740), sous le nom de mademoiselle de Verneuil, » à M . le comte de la Guiche , parent de la comtesse de » Lassay, que M. le comte de Lassay a fait son héritier, » et qui se trouvera par conséquent très-riche. » Les tableaux et œuvres d'art et de curiosités étaient compris dans ce lot; et l'usufruitière n'hésite pas à en prêter une partie au nu propriétaire. C'est ce qu'indique un état descriptif qu'a bien voulu me communiquer M. le comte de la Guiche avec une obligeance dont je ne saurais trop le remercier. En voici la copie :

« État des tableaux qui sont dans le grand Cabinet de » M. le comte de la Guiche :

» Grand panneau : Diane au bain, paysage de Paul » Bril et figures du cavalier Josépin, sur toile. — Bap- » téme de saint Jean par Notre-Seigneur, par Mole, sur » toile. — Paysage de Paul Bril et figures du cavalier

Le Comte Léon de Lassay. 24g

d Josépin, sur toile. — Portrait d'homme, par Reim- » brandy sur toile. — La Charrette embourbée, sur » bois, par Rubens. — Portrait de femme, par Van j> Dyck, sur toile. — Une Vierge, avec saint Joseph qui » montre à lire à l'enfant Jésus , sur cuivre , par Sche- » done. — Rachel au puits, par Paul Véronèse, sur » toile. — Un jeune Hercule qui tue deux serpents , sur » cuivre , manière de Carrache.

» A côté de la cheminée : Paysage avec figures, de » Claude Lorrain, sur toile. — Anne la prophétesse, par » Reimbrandt, sur bois. — Portrait de Neische, peint » par lui-même , sur toile.

» Vis-à-vis dudit panneau : Soleil levant, ou Por/ dfe » mer, de Claude Lorrain, sur toile. — Tête, par Reim- » brandt, sur bois.

d Je reconnais que les quinze tableaux spécifiés dans » le présent mémoire cy-dessus, avfec leurs bordures, » qui sont dans mon grand Cabinet, appartiennent à » madame la marquise de Lassay, et qu'elle me les a » prêtés pour orner ledit Cabinet, lesquels dits quinze » tableaux je promets représenter et rendre à madame » la marquise de Lassay quand elle le jugera à propos.

» Fait à Paris, ce 7 juillet 1755. La Guiche (i). »

C'étaient là les meilleurs tableaux de la collection, ce n'étaient pas les seuls. Dans un second état estimatif, dressé probablement lors de la vente la Guiche, et dont je dois communication à la même obligeance, je trouve

(1) Archives particulières de la famille de la Guiche.

25o Les oAmateurs d'autrefois.

encore , parmi ceux estimés les plus chers : trois Murillo, i5,ooo livres; deux Têtes du Guide, 2,5oo livres; une Vierge de Van der Werff, 3,ooo livres; un Téniers, i^ooo livres; un Repos de la Vierge de l'Albane, 2,400 livres ( 1 ) .

Toutes ces toiles passèrent au comte de la Guiche,, dont la vente eut lieu en 1 77 1 . Le Catalogue était rédigé par le fameux Remy. Beaucoup n'avaient pas une grande valeur et se sont dipersées dans d'obscures collections. Quant à celles d'un mérite réel, voici les traces que nous en avons retrouvées :

J'ai dit plus haut ce que devint le beau portrait de Charles I,r, par Van Dyck. Il figure au Louvre sous le n° 142 de l'école flamande.

Je soupçonne fort les deux magnifiques Claude portant les nM 216 et 220 d'avoir figuré au Catalogue la Guiche (1776), Poullain (1780) et duc de Brissac, avant d'arriver au Louvre.

Les deux Paul Bril se retrouvent sous les n0- 67 et 68.

Le paysage de Rubens la Charrette embourbée fait aujourd'hui l'ornement de la galerie Hertford, à Londres. De l'avis de tous les connaisseurs, c'est une des plus belles œuvres du maître d'Anvers. Estimé 4,000 livres (2) en 1 771, il dépasserait certainement 200,000 fr. s'il était mis en vente.

Les Pèlerins d'Emmaùs, vendus de gré à gré 5, 000 li-

(1) Archives particulières de la famille de la Guiche.

(2) Ibid.

Le Comte Léon de Lassay. 2S1

vres, reparurent à la vente Randon de Boisset, où ils furent acquis pour le Roi, au prix de io,5oo livres. Ils portent le n° 407 dans le Catalogue de l'école flamande.

La Vue des environs de Nice, également vendue de gré à gré 2,5oo livres, fut acquise par le Roi à la vente Blondel de Gagny, en 1776, au prix de 4,810 livres. C'est le n° 17 du Catalogue de l'école flamande.

Il est, je le répète, impossible de suivre le reste des objets portés au Catalogue dans leurs migrations successives. Leur désignation, — en raison même de leur infériorité relative, — est vague et confuse; les noms d'acquéreurs inscrits sur quelques exemplaires sont ceux de marchands servant souvent de prête-noms, et, par conséquent, ne peuvent constituer un renseignement. C'est dommage! Avec le goût toujours croissant pour les bibelots du dix-huitième siècle, avec les prix follement exagérés auxquels ils atteignent dans les ventes publiques, il eût été curieux de les suivre jusqu'à notre époque. Ce qui passe inaperçu dans une vente secondaire de 177 1 ferait certainement la fortune de plusieurs particuliers en 1870. Si elle ne les détruit pas, la prochaine révolution les fera peut-être sortir du coin ignoré où ils se conservent aujourd'hui.

Enfin il existe un Catalogue de vente du marquis de Lassay, rédigé, en 1775, par Joullain fils, expert. Les tableaux qui y figurent sont-ils le résidu de la succession de madame de Lassay, morte depuis douze ans alors? Cest possible; mais je ne puis rien affirmer, n'ayant pas eu ce Catalogue sous les yeux. Ce qu'il y a de certain,

252 Les oAmateurs d'autrefois.

c'est que cette vente eut lieu dans la grande salle du palais des Tuileries, salle des Maréchaux actuelle. Nous constaterons bientôt à propos de la vente Jullienne, qui eut lieu dans le grand salon du Louvre, que la royauté prêtait volontiers ses palais au public pour y faire ses petites affaires. L'ancienne royauté était une tyrannie tempérée par def la bonhomie. Ce n'est pas bien redoutable. La vente Lassay ne contenait d'intéressant que les Quatre Éléments de Lancret, aujourd'hui au Louvre (n°* 3io, 3n, 3 12, 3i3 du Catalogue de l'école française, édition de 1867).

Il eût été curieux de trouver un portrait du comte Léon de Lassay, peint vers 1720, alors qu'il était dans tout l' épanouissement de sa beauté, ou de sa laideur, suivant Saint-Simon. Mes recherches, de ce côté, ont échoué. Peut-être en existe-t-il un sous un nom d'emprunt dans la descendance de madame de Lassay? Je l'ignore; et le représentant de cette famille, M. le comte de la Guiche, malgré toute sa bonne volonté, n'a pas pu me renseigner à cet égard.

Juillet 1870.

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