‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 8 sur 40 · PIERRE CROZAT · texte numérisé non relu

PIERRE CROZAT

I oici le cabinet le plus riche et le plus varié j que jamais particulier ait possédé. A peu de I chose près, il embrassait toutes les divisions | de la curiosité. Mariette avoue a que sa des- » cription complète l'eût conduit trop loin, et qu'elle est d au-dessus de ses forces. Une énumération de chaque » spécialité composerait seule un gros volume ( 1 ) . » Outre les dix-huit mille dessins rassemblés par Crozat , outre quatre cents tableaux et des ouvrages de sculpture aussi nombreux, il possédait encore des statues, des marbres, des bronzes de toute espèce, des terres cuites de Michel-Ange, de Véronèse et de François Flamand; une collection de livres d'art, la plus belle réunion de

(1) Avis en tête du Cabinet Crojat.

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pierres gravées qui fut jamais , des porcelaines de Chine et du Japon; et , chose assez remarquable pour l'époque , des faïences d'Italie. Devant un aussi précieux assemblage , on comprend que Mariette « se soit senti saisi « autant de surprise que d'admiration ». Que sont nos maigres collections modernes en comparaison! Crozat, il est vrai, réunit les trois principales conditions nécessaires aux collectionneurs : le goût, la fortune et le temps.

On n'a aucun détail sur son origine et sur les trente premières années de sa vie. L'époque de sa naissance est fixée par une ligne de YAbecedario de Mariette. Il vint au monde en i665, à Toulouse. Qu'était sa famille? On l'ignore; mais le nom même n'indique pas une extraction bien relevée. Il y a encore des Crozat en Auvergne, dans la Creuse et à Tours. Il est probable que, comme tous les banquiers d'alors, Crozat commença par être petit commis; puis, s' élevant de position en position, il était arrivé en i683 à exercer à Toulouse, conjointement avec son frère aîné, Antoine Crozat, marquis du Châtel, les fonctions de trésorier des états du Languedoc. C'était un ministère des finances du midi de la France, et un ministère irresponsable, quelque chose comme une saignée faite au Pactole. On le perd de vue pendant vingt ans. En 1703 et 1704, on retrouve les deux frères à Paris, riches de plusieurs millions et faisant construire deux hôtels magnifiques : Antoine , à la place Vendôme; Pierre, au coin de la rue Richelieu et du boulevard. A ce moment, la vie financière de celui-ci est

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terminée. Il a quarante ans, il est riche et veut se donner les jouissances de la fortune. Son frère, plus ambitieux ou plus actif, continua sa carrière, obtint en 171 1 le privilège du commerce exclusif de la Louisiane, le garda cinq ans, et peut être considéré comme le fondateur de cette belle colonie, que nous n'avons perdue qu'en 1804(1).

C'est à Toulouse, en i683, que Crozat commença à collectionner. Ses premiers débuts dans l'exercice de cette douce passion l'enrichirent de dessins, de frises, exécutés par Raymond La Fage, originaire de Toulouse comme lui. La prestesse de main, la science anatomique très-réelle de La Fage surprenaient tellement ses contemporains, qu'ils ne craignirent pas de le mettre au-dessus de Raphaël et de Michel- Ange. Crozat s'engoua comme les autres (il avait dix-huit ans, l'âge des engouements faciles), acheta les cartons de MM. de Bourdaloue, frères du célèbre prédicateur; Van Bruggen, marchand d'images; des sieurs Garnier et de Dieu, qui avaient beaucoup fait travailler La Fage; commanda directement des travaux à l'artiste, en acquit de ses héritiers, et finit par réunir 304 dessins, c'est-à-dire à peu près

(1) Il mourut en 1738, laissant deux fils : le marquis du Châtel et le baron de Thiers, héritiers deux ans après de leur oncle Pierre. L'aîné eut deux filles : madame de Gontaut-Biron, et Louise-Henriette, mariée en 1750 au célèbre duc de Choiseul, et qui est restée sous ce nom un modèle de dignité et de dévouement conjugal. Elle survécut à son mari, et mourut en i8o3 dans un petit logement au coin de la rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne.

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tout l'œuvre dessiné de La Fage (i). En 1704, possesseur de nombreux objets d'art, il se décide à faire construire un hôtel pour les y loger dignement , et achète à l'extrémité de la rue Richelieu , au coin du rempart -, un terrain circonscrit par l'emplacement actuel des rues Richelieu , Saint-Marc-Feydeau , Marivaux, et par le boulevard des Italiens. Ce n'est pas l'espace qui manquait. Germain Brice en a donné la description la plus complète. Nous la reproduisons intégralement (2). En nous faisant pénétrer dans l'intérieur du personnage, elle nous donne une idée des goûts et des habitudes de ces financiers Mécènes, dont le nombre fut si considérable au dix-huitième siècle, et dont Crozat fut certainement le plus libéral.

« Vers le commencement de l'année 1704, Pierre » Crozat le jeune, frère de celui qui est logé dans la » place de Louis-le-Grand, a fait construire de fond en » comble une fort belle maison, dans un emplacement » voisin (de l'hôtel de Ménars), de neuf arpens de super- » ficie. Un gros pavillon quarré et isolé forme le corps » de cette maison, qui n'a qu'un étage, avec un attique » dessus. Une des faces occupe le fond de la cour, la- » quelle est précédée d'une avant-cour, où sont logées

(1) Voir sur Raymond La Fage l'étude de M. de Chennevières, t. II des Peintres provinciaux.

(2) Germain Brice, 1752, t. I, p. 378. Cette édition fut publiée par Mariette. Celle de 1725 donnait bien moins de détails. Il est à présumer que ceux-ci furent ajoutés par Mariette lui-même, dont la liaison avec Crozat est connue.

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» les écuries et les remises. Les trois autres faces don- » nent sur un jardin d'une belle étendue, et dont les » vues qui s'étendent sur la campagne sont extrême- » ment variées. La terrrasse au-dessus de l'orangerie, » qui borde le nouveau cours planté sur les remparts » de la ville, fournit elle seule une promenade des plus » agréables. Le jardin fruitier, qui est grand et régulier, » est au delà du cours, et Ton y arrive par un passage » souterrain percé avec beaucoup de dépenses dans le » terre-plein du rempart (i).

» Les décorations extérieures de la maison sont fort » simples, mais de bon goût. Cartaut, ci-devant archi- » tecte du duc de Berry, qui se distingue fort dans sa » profession, a eu la conduite de ce bâtiment. L'aile » qui règne sur un des cotez de la cour n'avoit autrefois » qu'un seul étage. L'on y en a ajouté un second, qui » paroît, aux yeux de plusieurs personnes, écraser le » principal corps du bâtiment; et Ton a encore doublé » cette aile depuis, en s'élargissant sur un terrain voisin, » ce qui a procuré à cette maison bien des commo- » ditez qui y manquoient. On a aussi bâti, en 1730, un » nouveau corps de logis sur la rue, qui y étoit essen- » tiellement nécessaire. Oppenort y est logé commo-

(1) C'est sur remplacement de ce jardin fruitier, situé au coin du boulevard et de la rue Grange -Batelière, que fut depuis construit Thô tel de Le Normand d'Étiolés, le mari de madame de Pompadour. Il fut acquis plus tard par M. de Laborde, le fameux banquier de la cour, et devint en dernier lieu l'habitation des directeurs du théâtre de l'Opéra. Voir Paris démoli , par M. Ed. Fournikr.

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» dément; c'est lui qui a eu la direction de tous ces » nouveaux travaux. Voilà pour tout ce qui concerne » l'extérieur.

» La prodigieuse quantité de curiositez de toute espèce » que renferme l'intérieur est surtout ce qui rend cette » maison considérable et l'une de celles qui méritent le » plus d'être visitées. Deux grands appartements au rez- » de-chaussée , l'un à droite , l'autre à gauche , ornez » d'excellents tableaux, et dans l'un desquels on verra » une très-belle statue antique d'un Bacchus, restaurée » par François Flamand , conduisent à une grande gale- » rie qui occupe une des faces entière de l'édifice sur » le jardin; disposition qui a été mise ici en pratique » pour la première fois, et qui a été trouvée si heureuse » qu'elle a été imitée souvent depuis dans divers autres » bâtiments. Cette galerie, qui a dix toises de long sur » vingt-deux pieds de large, est d'une très-belle pro- » portion; elle est richement décorée d'un goût mâle, » et sans affectation d'aucun ornement superflu; le pla- » fond, qui est peint avec toute l'intelligence imaginable, » est un des beaux ouvrages de Charles de La Fosse, » qui y a mis la dernière main en 1707. Le peintre y a » représenté la naissance de Minerve, et l'on ne sçauroit » assez admirer avec quel art il a su tirer avantage de la » place qu'il avoit à peindre; son ciel est peint avec tant » de vérité et d'harmonie, que la voûte semble effecti- » vement percée en cet endroit-là.

» L'étage en attique est pareillement distribué en deux » appartements séparez. L'un étoit occupé par Charles

Pierre Croçat. 18g

» de La Fosse , qui y est mort en 17 16, âgé de quatre- » vingts ans, et il l'est encore par sa veuve; l'autre, qui » est exposé au nord, consiste en une suite de pièces » accompagnées d'une galerie éclairée par les deux » extrémitez; et c'est ici que ceux qui sont amateurs » d'ouvrages de peinture et de sculpture trouveront » amplement de quoi satisfaire leur curiosité. Le maître » de la maison se flatte depuis longtemps d'aimer les » belles choses, et il a eu le bonheur de voir passer » successivement dans son cabinet une infinité d'autres » cabinets fameux : c'est ce qui compose aujourd'hui » l'ample collection de tableaux, bustes, bronzes, de » modèles des plus excellents sculpteurs, de pierres » gravées en creux et en relief, d'estampes, et surtout » de dessins des grands maîtres, dont il est possesseur, » et qu'il se fait un plaisir de faire voir aux amateurs » de l'art qui viennent le visiter. Le lieu où il conserve » ce qu'il a de plus rare est un cabinet octogone, éclairé » à l'italienne, dans la même disposition que ce fameux » salon de la galerie du grand-duc, à Florence, nommé » la Tribune, qui renferme de même un si grand nom- » bre de morceaux précieux. Ce cabinet est encore » décoré dans tout son pourtour d'excellentes sculptures » en stuc, qui représentent les génies des arts, exécu- » tées par Pierre Le Gros de Paris, dont la France a le » malheur de ne posséder presque aucuns ouvrages, » tandis que Rome, où il est mort en 17 19, âgé seule- » ment de cinquante-trois ans, en peut montrer un si » grand nombre qui égalent cet artiste à tout ce qu'il y a

igo Les oAmateurs d'autrefois.

» eu de grand. Il étoit venu à Paris en 171 5 pour se » fare tailler. Ce fut dans cette conjoncture qu'il fit ces » sculptures et quelques autres qui ne sont pas d'une » moindre beauté , dans la chapelle de la maison de » campagne de Pierre Crozat, à Montmorenci. »

Il ne nous est rien resté de ces somptuosités. Le peu que la gravure nous en a transmis , dans l'œuvre de La Fosse, ne contient aucun document rappelant le plafond de l'hôtel Crozat (1). L'œuvre deWatteau est un peu moins avare de documents. Une figure de YHiver gravée par Desplaces, en ovale, figurait en dessus de porte dans un des appartements de l'hôtel, et fait supposer la même destination aux trois autres figures de saisons formant pendant (2). On sait que la pièce connue sous le nom de la Perspective représente une vue des jardins de Montmorency. Il en est de même de celle gravée à l'eauforte par le comte de Caylus, et portant le numéro 256.

(1) Il se pourrait cependant que ces peintures ne fussent pas perdues. Voici du moins ce qu'on lit dans les Mémoires de Bachaumont, 24 décembre 1786 : < Quand on démolit l'hôtel Choiseul, rue Richelieu (ancien hôtel Crozat), on a transporté sur toile, par parties, le plafond à l'huile de La Fosse, Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter, qui couvrait le plafond d'une galerie dé soixante-cinq pieds et demi de long sur vingt et un pieds et demi de large. On assure que ces parties pourraient se réunir avec plus de facilité qu'on ne les a détachées; c'est ce qui fait aujourd'hui la curiosité des amateurs. » Peut-être un heureux hasard fera-t-il retrouver un jour ces toiles roulées au fond de quelque grenier.

(2) J'ai retrouvé, il y a quelques années, cette toile de YHiver, singulièrement détériorée , au fond d'un corridor obscur du château de ' Chenonceaux, où elle était venue par le financier Dupin, la tige des Dupin de Villeneuve et l'arrière-grand-oncle de madame George Sand.

tpierre Croçat igi

Dans la Promenade sur les remparts, il est bien probable que Watteau aura tout simplement copié la vue d'une fenêtre de Phôtel qu'il habitait. Enfin , je croirais volontiers que les deux termes de Le Gros exposés dans les deux salles de la sculpture française , sous les numéros 245 et 246 , ont fait partie de ces Génies dont parle Germain Brice.

Nous venons de voir que La Fosse logeait à l'hôtel Crozat, et qu'après sa mort, en 171 6, la même faveur fut continuée à sa femme. Or, La Fosse ayant quatrevingts ans à sa mort, sa femme devait avoir à peu près le même âge. N'y a-t-il pas dans cette hospitalité , continuée si libéralement à une étrangère , une preuve que la sympathie de Crozat ne consistait pas en un banal sacrifice d'argent , et qu'il savait envelopper le bienfait sous les formes les plus propres à le faire valoir? On pourrait citer au siècle dernier plusieurs exemples semblables, mais cette observation ne diminue en rien le mérite de Crozat; elle fait l'éloge du siècle. On ne trouve pas, de nos jours, beaucoup de banquiers logeant chez eux pendant plusieurs années un ménage d'artistes septuagénaires! Ce n'est pas d'ailleurs le seul trait de charité chrétienne de Crozat. Les Mémoires secrets de Duclos nous ont appris que, « sans Crozat » le cadet, qui paya les bulles », Massillon n'eût pu être nommé à Févêché de Clermont. Il ne faut pas oublier enfin que si nous possédons le catalogue de ses dessins, c'est que, par son testament, il en ordonna la vente pour en distribuer le prix aux pauvres. Financiers ou

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grands seigneurs, les exemples d'une aussi grande libéralité ne sont pas communs.

En 1714, possédant déjà une suite fort nombreuse de dessins hollandais, flamands et français, il se décida à aller en Italie compléter ce qui lui manquait en fait d'oeuvres de ce pays, i Toutes importantes que fussent » ses collections de France et des Pays-Bas », dit Mariette » dans un français peu correct, « elles ne paroissoient » pas encore comparables à celles qu'il a faites en Italie, » dans le voyage qu'il y fit en 17 14. Il rapporta de ce j) païs-là des trésors, en fait de desseins. En passant à » Bologne, il acheta des héritiers des sieurs Boschi leur » cabinet tout entier, qui venoit originairement du comte » Malvasia. Il trouva à Venise , chez M. Chelchelsberg, » des têtes au pastel et d'autres desseins du Baroche » qui sont sans prix. A Rome, il recueillit la collection » de desseins de Carie Degli Occhiali, celle d'Augustin » Scilla, peintre sicilien, qui contenoit un grand nombre » de desseins de Polidor de Caravage, et celle du cha- » noine Vittoria, Espagnol, élève et intime ami de Carie » Maratte. Mais l'occasion où il fut, ce me semble, le » mieux servi par la fortune, ce fut dans la découverte » qu'il fit à Urbin d'une partie considérable de desseins » de Raphaël, tous d'une condition parfaite, qui se » trouvoient encore entre les mains d'un descendant » de Timothée Viti, l'un des plus habiles disciples de » ce grand peintre (1). »

(1) Catalogue Crozat. Avis.

Pierre Crozat. iq3

Vers la fin de 171 5, il rapportait ces trouvailles dans son hôtel , qui devint dès lors une espèce de quartier général où se réunirent les amateurs distingués , les esprits d'élite ou de vie facile, se communiquant une activité des plus fructueuses aux arts. « On tenoit assez » régulièrement toutes les semaines des assemblées chez » lui, où j'ai eu pendant longtemps le bonheur de me » trouver, et c'est autant aux ouvrages des grands » maîtres qu'on y considéroit qu'aux entretiens des » habiles gens qui s'y réunissoient que je dois le peu » de connaissances que j'ai acquises (1). »

Pour se faire une idée des dessins qu'il avait déjà

rassemblés, de leur nombre, de leur mérite, de la

manière dont ils lui étaient arrivés, c'est encore à son

ami Mariette qu'il faut avoir recours. « Quand M. Crozat

» fut venu à Paris, dit-il dans le même Apis, espèce de

» généalogie de la collection, et qu'il eut vu entre les

» mains des principaux curieux les desseins des grands

» maîtres d'Italie, alors il n'épargna ni peine ni dépenses

d pour se procurer des ouvrages de ces maîtres du des-

» sein. M. Jabach, dont le nom subsistera pendant long-

» temps avec honneur dans la curiosité, en vendant au

» Roi ses tableaux et ses desseins, s'étant réservé une

» partie de desseins, et ce n'étoient pas certainement les

» moins beaux, M. Crozat les acquit de ses héritiers. Il

» eut encore une partie de ceux qui avoient appartenu à

» M. de la Noue, l'un des plus grands curieux que la

(1) Catalogue Crozat. Avis.

ig4 Les oAmateurs d'autrefois.

» France ait eus, et bientôt il réunit à son cabinet les » desseins que l'illustre mademoiselle Stella avoit trou- • » vés dans la succession de M. Stella, son oncle, et » qu'elle avoit conservés précieusement toute sa vie. p L'abbé Quesnel avoit acheté les desseins de M. Dac- 7> quin, évêque de Sées, parmi lesquels il y en » avoit d'excellents de Jules Romain; il avoit eu les » débris de la fameuse collection de desseins du Va- » sari; il céda l'un et l'autre à M. Crozat, qui acheta » encore des héritiers de M. Pierre Mignard deux » volumes de desseins des Carrache, que cet habile j> peintre avoit apportés de Rome. Après la mort de i> M. Bourdaloue, de M. de Montarsis, de M. de » Piles et de M. Girardon, tous noms célèbres dans » la curiosité, M. Crozat choisit à leurs ventes ce » qu'il y avoit de plus singulier en desseins dans leurs » cabinets.

» Le sieur Corneille Vermeulen, fameux graveur » d'Anvers, faisoit assés régulièrement tous les ans le » voyage de Paris, et il ne manquoit guères d'apporter r> avec lui des desseins singuliers. Les desseins étoient » presque toujours pour M. Crozat; et c'est ainsi que sont » entrés dans son cabinet plusieurs desseins de Raphaël » et d'autres grands maîtres, d'une singulière beauté, » et tous ces grands et superbes desseins de Rubehs » qui sortoient du cabinet d'Antoine Triest, évêque de » Gand.

» Si quelque vente considérable de desseins étoit *> indiquée dans les païs étrangers, M. Crozat ne man-

Tierre Crozat. igS

» quoit pas d'y envoyer ses commissions. La vente du » cabinet de milord Sommers, à Londres , et. celle de » Vander Schelling, à Amsterdam , ont augmenté son » cabinet d'une infinité de desseins capitaux. Elles sont » à peu près les acquisitions que M. Crozat a faites en » France et dans les Païs-Bas. »

Mais ces dessins n'étaient, on le sait, qu'uhe partie des curiosités de l'hôtel Crozat. « Si ce cabinet, dit l'inj> fatigable Mariette, étoit renommé par les tableaux, les » statues, les bronzes, les modèles de sculpture, les » desseins des grands maîtres, les estampes, en un mot, » tout ce qui appartient au dessein, il étoit encore peut- » être plus recommandable par la rareté, l'excellence et » le nombre des pierres gravées, tarit en creux qu'en » relief, qu'on y admirait.

» Elles étoient au nombre d'environ quatorze cents, et » la collection pouvoit être regardée comme un ouvrage » du brocheur. Elle s'étoit faite avant que les étrangers » fussent venus nous enlever des morceaux précieux, à » qui leur trop grande abondance avoit fait perdre une » valeur qu'ils n'ont reprise que lorsqu'on s'est apperçu » qu'ils manquoient. Pendant longtemps M. Crozat se a trouve presque sans concurrent. Le goût pour les » curiosités languit assez ordinairement, s'il n'est animé » par l'émulation. Le sien ne parut pas avoir besoin de » cet aiguillon; ses recherches se firent avec la même » ardeur que si la rivalité se fût mise de la partie. En » peu d'années l'illustre amateur absorba, pour ainsi » dire, toutes les pierres qui étoient gravées en France

ig6 Les cAmateurs d'autrefois.

» et qu'il lui fut permis d'acquérir, et non content de ce » que son pays lui avoit fourni, il fit venir d'Italie, à r> plusieurs reprises, les gravures d'une incontestable imy> por tance. Son cabinet devint fameux par toute l'Eu- » rope, et M. de la Chausse en avoit conçu une si haute » idée que, voulant procurer après sa mort un asile * honorable aux plus beaux ouvrages de gravure qui » avoient fait ses délices pendant sa vie, il ne crut pas » pouvoir les placer plus dignement : il fit prier M. de a Crozat de les recevoir, et celui-ci ne refusa point cette » satisfaction à un ami pour lequel il avoit toujours con- » serve la plus singulière estime.

» Le bel ordre qui régnoit dans l'arrangement de tous » ces admirables chefs-d'œuvre de l'art en relevoit en- » core le prix. Comme un amant jaloux et passionné » qui ne peut se séparer de ce qu'il aime , il semble que a M. Crozat auroit craint que ses pierres gravées ne lui » échappassent, s'il les eût perdues de vue. Il les gardoît » précieusement dans la chambre qu'il habitoit; elles y » étoient renfermées dans deux magnifiques coffrets de d marqueterie enrichis d'ornements de bronze où le sieur

» Boule, qui s'est distingué par l'excellent goût qu'il a » mis dans ces sortes de meubles, paroissoit avoir voulu j> se surpasser. Quel dommage qu'on n'ait aucun ouvrage d qui fasse connaître cette rare collection ï La description » sommaire que j'en ai faite n'en donnera jamais qu'une » idée très-imparfaite. Je n'ai eu d'autre vue en la com- » posant que de faciliter la vente de ces pierres gravées, » qui doit se faire en détail au commencement de 1741.

tpierre Crozat. 197

» D'ailleurs , mes faibles connoissances ne me condui- » soient pas plus loin (1). »

C'est au milieu de ces merveilles que Crozat s'installa à son retour d'Italie; c'est là qu'il joua au petit roi de France , faisant des pensions aux artistes, leur donnant des logements dans son hôtel , et ayant dans Mariette son surintendant des bâtiments. Comme nous l'avons dit , La Fosse était logé chez lui et y mourut le 1 3 décembre 1716, à plus de quatre-vingts ans. Peu de temps après , il recueillit Watteau, nouvellement nommé de T Académie et fuyant devant les importuns. « Sa réputa- » tionj en augmentant, dit Dargenville (2), accrut le » nombre de ses admirateurs dont les visites lui faisoient » perdre tant de temps, qu'il accepta l'offre que lui fit » un grand curieux de le loger dans sa maison : il y » trouva une collection de tableaux et de desseins des » grands maîtres, qui acheva de le perfectionner, et l'on » remarqua que ses ouvrages se ressentoient de la vue » de tant de belles choses. » Beaucoup des études faites par Watteau chez Crozat nous ont été conservées. Coloriste d'un rare mérite, il était attiré surtout par les coloristes; et il est curieux d'y voir de quelle façon cet artiste sut allier l'exactitude de l'interprétation avec la liberté de son propre génie. Mais son humeur chagrine ne pouvait s'astreindre à cette vie régulière. Un an après y

(1) Traité des pierres gravées , par Mariette. Paris, 1750, t. I, p. 339.

(2) Tome IV, p. 405.

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avoir été admis , il quittait l'hôtel Crozat pour aller partager la vie de bohème de Wleughels, sans que ses relations amicales avec son ancien hôte aient été interrompues.

Plus tard, nous voyons arriver chez lui la Rosalba Carriera (de mars 1720 à mars 1721), ce peintre de pastels , avec laquelle il s'était lié lors de son voyage en Italie. Elle venait à Paris précédée par une réputation que son séjour n'affaiblit pas. Un an durant, elle fut le véritable lion de Paris. La Rosalba tenait fort exactement un journal qui donne le plus de détails sur la vie intime de Crozat (1). Il nous apprend qu'elle avait amené avec elle sa mère et ses deux sœurs, dont l'une était mariée au peintre Pellegrini : en tout, quatre personnes. Crozat ne marchandait pas l'hospitalité (2).

Il n'était pas seulement amateur des arts plastiques. Dilettante fort distingué, il trouva précisément chez la Rosalba un talent de violon assez agréable pour que le sévère Mariette n'ait pas craint, dans un sonnet italien, de la comparer à Orphée. Pour faire valoir ce talent,

(1) Diario degli anni 1720-1721, da Rosalba Carriera, publié par l'abbé Vianellï. Venise, 1793.

(2) Depuis que cet article a été écrit, on a retrouvé au British Muséum une correspondance manuscrite échangée de 17 18 à 1721 entre Crozat et le cardinal Gualterio. Il résulte de cette correspondance que Crozat avait été chargé par le Régent de négocier l'acquisition : 1 ° des tableaux du Corrége qui figurent maintenant au Musée de Dresde; 20 du tableau de Sébastien del Piombo de la cathédrale de Narbonne, un des ornements de la National Gallery ,- 3° de la collection Bracciano (Christine de Suède), qui en effet forma le plus bel appoint du cabinet d'Orléans (1876).

Pierre Crozat. igg

assez commun chez les Vénitiennes, Crozat donna des concerts où assistaient, comme auditeurs, le comte de Caylus, Mariette, M. et madame de Julienne , Watteau, l'abbé de Maroulle, et, comme exécutants , le nonce du Pape jouant de Farchiluth, Antoine le joueur de flûte , Rebel, Paccini, madame Dargenon, nièce de La Fosse, et la Rosalba elle-même. Un dessin de Watteau, placé au Louvre maintenant et venant de Mariette, nous a transmis les portraits de ces principaux exécutants. Mariette a tracé lui-même au-dessous l'indication suivante : Prœclarorum musicorum cœtus, scilicet Antonius fidicm eximius, Paccini Italus cantor, Mus. Reg..., et $* Dargenon cor. de La Fosse Pict. Acad. sororisfilia, cui suaves accentus Musa invider et. Enfin, pour terminer les détails sur les réunions musicales de Crozat, nous copions cette historiette trouvée par MM. de Goncpurt dans des manuscrits de Le Bas, et publiée par eux 4ans un travail sur ce graveur ( i ) : «Le Bas était à pré- » iuder le premier violon de son siècle. Il arriva que le » concert tardant un soir chez M. Crozat, Le Bas se mit » à préluder. Crozat court l'embrasser : « Ah! monsieur » Le Bas, que je suis enchanté de la découverte! vous » allez remplacer mon premier violon. » Le Bas accepte. » Comme la salle était au rez-de-chaussée , il complotait » de sauter et de se sauver au dernier moment. Enfin le » violon arriva, et Le Bas fut sauvé. » Possesseur d'une collection unique, accueillant avec

(x) Artiste du 20 juillet i856.

OXFORD

200 Les QÂmateurs d'autrefois.

empressement les curieux et les artistes, il était naturel que Crozat désirât généraliser plus encore la connaissance des chefs-d'œuvre de son cabinet et en perpétuer le souvenir après lui. Ses amis, ses clients, Mariette en tête, raffermirent dans ce projet. En 1729 parut le premier volume du Recueil d'estampes d'après les tableaux et les dessins du Cabinet du Roi, de celui du duc d'Orléans et d'autres cabinets. Mariette s'était chargé d'en rédiger les notices. Divisé en deux tomes, il contient cent trente-sept planches, parmi lesquelles on en trouve soixante - cinq d'après les tableaux et les dessins de Crozat. Les plus habiles artistes furent chargés de graver les originaux sur bois et sur cuivre, Tardieu, Lépicié, Simonneau, Hortemels, Cochin, Desplaces, Chereau, Larmessin. Parmi ces planches, les plus remarquables sont certainement celles des dessins. Elles1 sont dues au comte de Caylus et à Nicolas Lesueuf , qui tous deux possédaient un grand talent pour reproduire en fac-similé les lignes du crayon ou de la plume : le comte de Caylus, à l'eau-forte pure; Nicolas Lesueur, sur bois et à deux tirages, dont le second reproduisait la teinte du crayon ou les touches de la gouache ( 1 ) . Mais Crozat ne voulut pas être seul à profiter des honneurs d'une publication entreprise uniquement à ses frais, et abrita le service qu'il rendait derrière d'illustres proteo* tions. Il fit passer ses dessins après des œuvres d'une

(1) On sait quel parti, de nos jours, la chromolithographie a tiré de ce procédé.

tpierre Crozat. 201

plus grande importance, et sous ce rapport le service n'était pas à dédaigner.

A cette époque , le Cabinet du Roi, déjà riche de plus de deux mille tableaux, n'était pas public. De toutes les collections particulières , il n'y en avait certainement pas dont l'accès fût plus difficile. En en faisant connaître les plus belles œuvres par des reproductions d'un incontestable mérite et par des biographies d'une judicieuse exactitude, il se montrait plus libéral que le Roi.' Mais il s'arrêta là. Cette suspension se comprend. Crozat avait alors soixante-quatorze ans : il était fatigué de la publication du premier volume. La Biographie de Michaud, dans l'article si erroné d'ailleurs consacré à Crozat (1), rend compte en ces termes des fortunes diverses de cette publication, mais se donne bien de garde de citer Heinecken qu'elle copie littéralement (voir Heinecken, Idée générale, etc., page 77 et suivantes) :

« Après la publication du tome 1", trouvant la direci> tion de cette entreprise trop difficile pour lui, Crozat » la remit à un certain Robert, peintre du cardinal de » Rohan, lequel fit graver et distribuer cent dix nour> velles estampes, d'après les tableaux et les maîtres de » l'école vénitienne; mais la mort de Robert ayant fait » perdre à Crozat l'espérance d'arriver à la confection d du second volume, il se dégoûta de son entreprise.

(1) Elle le fait naître en 1696, ce qui lui donne huit ans en 1704, quand il construit son hôtel; elle le fait fils d'Antoine, dont il était le frère; elle lui donne pour héritier son frère, au lieu de ses neveux.

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» Voulant néanmoins s'acquitter avec ses souscripteurs, » il leur délivra quarante-deux planches terminées, sans » les accompagner de discours, avec le titre de : Pre- » mier tome, seconde partie. Après la mort de Crozat, » les planches de ce qui restait d'exemplaires furent ven- » dues à une compagnie de libraires, et ensuite confiées » à Mariette, qui donna une nouvelle forme à ce recueil » en deux volumes in-folio. Il y ajouta les description?, » qui y manquaient, et il en avertit le public par un pro- » gramme imprimé en 1742. En 1776, Basan, ayant fait » l'acquisition de ces planches , les fit réimprimer, ainsi » que les discours, avec cette différence que les planches » imitant le lavis des dessins, qui précédemment étaient » gravées sur bois, le furent sur cuivre. »

De 1727 à 1740, année de la mort de Crozat, les détails nous manquent comme pour ses premières; années. Il s'éteignit dans la nuit du 23 au 24 mai 1740, âgé de soixante-quinze ans et deux mois.

Son testament, dont la Bibliothèque de l'Arsenal possède de nombreux extraits manuscrits , est daté du 11 mai 1740, trois jours avant sa mort (1). Il offre un témoignage irrécusable et touchant de la libéralité que ■ nous avons déjà signalée chez lui. Sans enfants, il légua la plus grande partie de ses biens, c'est-à-dire ; sop

(1) Bibliothèque de l'Arsenal. Portefeuille de Bac h au m ont, 327 H. F., pages 461 et suiv. La liasse relative à Crozat contient 23 pièces : extraits du testament, estimations, inventaires; Tune d'elles offre le plan au crayon de sa maison de Montmorency. On y voit parfaitement indiquée la petite maison qui soixante ans plus tôt appartenait au peintre Lebrun.

Pierre Crozat. 20S

hôtel de la rue Richelieu; deux maisons adjacentes , louées, Tune 3,5oo livres à la marquise de Chimène (Ximènes?), l'autre 1,000 livres à Oppenort, l'architecte; sa maison de Montmorency, toutes les richesses d'art dont il n'aura pas disposé autrement, à son neveu, M. le marquis du Châtel, et, à son défaut, à son autre neveu, M. le baron de Thiers. Puis il fait les legs suivants :

Aux pauvres, en rentes perpétuelles. . 70,405 livr. A ses domestiques, en rentes viagères. 2,i5o

Aux pauvres, en argent 25,ooo

Autres dons en argent 16,426

Plus, aux pauvres, le produit de la vente des curiosités désignées dans le testament. Or, pour apprécier ce dernier legs, je ne saurais mieux faire que de copier l'état récapitulatif suivant, que je trouve joint aux extraits de son testament :

i,383 pierres gravées, estimées 56,679 liv., par M. Crozat 146,000

Au vrai : 90,000.

19,102 dessins, estimés. . . . 67,782 — 246,000

Au vrai : 100,000.

Planches et estampes, estimées 20,000 — 100,000

Au vrai : 25, 000.

C'est donc , sans compter les constitutions de rentes viagères, un capital de 256,426 livres dont il fit don aux pauvres. Cette somme équivaudrait, de nos jours, à près de 700,000 francs. Il est permis de douter que tous les Crozat de notre temps imitent l'exemple de leur généreux prédécesseur.

204 Les oAmateurs d'autrefois.

On pouvait croire, d'après le testament même, que Crozat ne fut jamais marié. Le legs en faveur de son neveu était une prévention favorable à cette opinion. Cependant, voici ce que je trouve dans une espèce de tableau de la fortune présente et à venir du marquis du Châtel :

ce A revenir... de madame Croçat, pour la terre de » Mouy, affermée 45,000 livres,

» Pour une somme de 100,000 livres. »

Qui était cette madame Crozat? Quand son mari Pavait-il épousée? Quand mourut-elle? Les papiers de l'Arsenal sont muets sur ce point, que nous laissons à de plus curieux que nous, si tant est qu'il vaille la peine d'être éclairci.

Le testament indique, à plusieurs reprises, le vieil ami Mariette comme le plus capable de rédiger le catalogue de toutes ces richesses qui allaient changer de main. Il s'acquitta en effet de cette tâche avec ce goût, cette saine critique, cette connaissance approfondie et sûre d'elle, dont il avait déjà donné la mesure dans le Recueil Crozat. Ce catalogue est le seul livre de ce genre composé par Mariette. La simplicité de sa classification, la justesse de ses appréciations en ont fait une rareté bibliographique. Le nombre des dessins se montait, nous le savons, à 19,102, et la vente atteignit le chiffre de 400,000 livres. Parmi les principaux acquéreurs figurèrent le comte de Tessin, pour la Suède; les fameux marchands d'estampes Hucquier, Hecquet, Joullain, Gersaint, les sieurs Nourry et Gouvernet, et

tpierre Croçat. 20S

Mariette lui-même , qui connaissait la collection feuille à feuille et en a profité pour mettre la main sur les plus belles pièces. Achetés à la vente de Mariette pour le cabinet du Roi , une certaine quantité figure encore au Musée du Louvre parmi les plus remarquables. Nous renvoyons le lecteur curieux de se faire une idée de leur mérite , au Recueil, au Catalogue , et de là au Musée même des dessins, où, sauf la suite de la galerie de Saint-Bruno, par Lesueur, presque tous sont marqués de l'M de Mariette.

Quant aux pierres gravées , au nombre dé mille trois cent quatre-vingt-trois, elles furent achetées en bloc par le duc d'Orléans, et allèrent augmenter sa collection, déjà riche en monuments de ce genre. Gravées et décrites, pour la plupart, dans l'ouvrage des abbés La Chau et Le Blond (1), elles disparurent de France en 1788, lorsque le duc d'Orléans, fils de l'acquéreur, alla vendre en Angleterre les trésors amassés par quatre générations. La description des deux abbés est sobre d'indications de provenances; mais à l'aide du Traité de Mariette et de son Catalogue, on finit par retrouver la plupart de celles qui de chez Crozat passèrent chez le duc d'Orléans.

Le reste devint l'héritage de l'aîné de ses neveux, Louis-François Crozat, marquis du Châtel. « Toutes » ces curiosités, dit Mariette, sont passées, sans chan-

(1) Description des principales pierres gravées du Cabinet d'Orléans, 2 vol. in-40. Paris, 1780- 1784.

2o6 Les oAmateurs d'autrefois.

» ger de place, entre les mains de M. le marquis du » Châtel, à qui M. Crozat les a léguées. Non-seulement » il en connaît le prix, mais il se fait encore un plaisir y> de les communiquer à ceux qui les aiment. » On les retrouve dans la vente faite par Delatour en 1750. « Les » amateurs , dit le Catalogue dans sa préface , sont invi- » tés à prendre part à la vente des sculptures et des » bronzes qu'on leur propose , et qui, venant originaire- » ment de la succession de M. Crozat, se sont trouvés » dans celle de M. le marquis du Châtel. A la suite de » ces différents morceaux de sculpture, on exposera » plusieurs porcelaines du Japon et de la Chine, et un » nombre assez considérable de faïences qui se travail- » laient autrefois en Italie, et qu'on a coutume, à cause » de leurs peintures, d'attribuer mal à propos à Raphaël. » Les tableaux paraissent avoir été divisés en trois lots. Le premier , contenant deux cent quarante - quatre œuvres, fut vendu en 1751, conjointement avec ceux du président Tugny. On en possède le catalogue, rédigé par Latour. Le second fut légué par le marquis du Châtel à son frère cadet Louis-Antoine Crozat, baron de Thiers, dont la vente eut lieu en 1772. Le troisième enfin, et le plus minime, revint à la plus jeune fille du marquis du Châtel, Louise-Honorine, mariée quelque temps après la mort de son père au duc de Choiseul. Ces tableaux formèrent le noyau de cette charmante collection , aliénée vingt-deux ans plus tard par le célèbre ministre pour acquitter de nombreuses dettes glorieusement contractées au service de la France.

Pierre Crozat. 207

L'hôtel Crozat eut aussi ses destinées diverses. Légué avec toutes ses richesses au marquis du Châtel, il changea de nom lorsque sa fille aînée eut épousé le duc de Gontaut-Biron, et devint l'hôtel Gontaut. A la mort de la duchesse, il passa à sa sœur, madame de Choiseul, et s'appela hôtel de Choiseul.. Vendu en 1772, démoli immédiatement après, il fut remplacé par des propriétés particulières sans caractère et sans histoire. Trois vastes hôtels garnis ont trouvé place sur une partie des communs, que le financier Crozat trouvait trop étroits. Les seuls souvenirs qui en restent sont le nom d'Amboise, seigneurie du duc de Choiseul , donné à une des rues percées sur son enclos , et la propriété d'une loge à TOpéra-Comique appartenant à la famille. Le théâtre , en effet, fut bâti sur l'emplacement de cette terrasse en pente douce où, dans les beaux jours de 1720, Crozat, entouré de ses intimes, le comte de Cayius, M. et madame de Julienne, madame î)argenon, la Rosalba, madame Pellegrini , Mariette, Watteau, Nicolas Lesueur, le marquis du Châtel, le baron de Thiers, allait respirer le frais des grands arbres de la Grange -Batelière', et voyait à l'horizon s'étendre les cultures et les longues saulées de la Ville-l'Évêque.

Décembre i858.

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