VJ
84 LES ÀM ERIC Aire ES.
Miss P0R0Tȃfc,
Nous voyons couler la Tamise on queîqu.es autres rivières, et nous pensons bien que celte eau qui coule sans cesse «ous nos yeux vient de quelque endroit. Il serôit absurde de dire : Celle rivière vient de rien. Je sais , a B*en pas douter, qu'un ruisseau doit avoir une origine , ubç sôtirce. Il n'esl pas nécessaire qu'il y ait un ruisseau ; mais sitôt qu'il y eu a xm ,il est nécessaire qu'il ait une origine. Ce ruisseau est un effet ,. il faut qu'i! ait ipîéCciiise.
, . , Miss BELÔTTE.
, Explîquez*moi, s'il vous plaif , ces deux expressions , une cause , un effet.
. Madem. bonne.
Le jour qui nous éclaire est quelque chose ^ la chahdê^e qui nous éclaire est aussi quelque chose: il ieroît ridicule de dire que ces deux choses viennent de Hen-r dèsrià qu'elles existent , il est sur qu'elles doivent être produites. Si je de- . mande à miss Francisque quelle est^la cause du jour , elle me répondra , le soleil :'fei je lui demande quelle est la cause par laquelle voire chambre «st éclairée
XES AMÉRICAINES. 65
pendant la nuit , elle mé répondra , la chandelle et la bougie. Si j'ajoute: Et quel est l'effet du soleil et de la bougie? elje n'aura pas besoin de réfléchir pouf^ médire, c'est la lumière. De même un ruisseau jBSt un effet dont la source est la cause. Que youlez-vou&conclurede cette vérité , miss Dorothée ?
Miss DOROTHÉE.
Je possède l'être ; c'est un ruisseau : donc il doit avoir une source. C'est un effet que mon être, il lui faut une cause. Si le principe de mon être l'a reçu de quelqu'un v. il est borné ; il n'est qu'un ruisseau qui aura lui-même une source« Quand nous passerions le rçste de notre vie à remonter de ruisseau en ruisseau , il faudroit enfin trouver la source de toua ces ruisseaux successifs. Je ne sais si je m'explique clairement : m'entendezr vous , Mesdames ?
Li.DT VIOLENTE.
Je crois que oui : il y a des êtres j done la source des êtres doit être quelque part» Celte source , ce principe des êtres doit être éternel ,j car , s'il étoit fait , j,e deniauderois quel est le. principe de son principe ? J'expliquerai ceci par une com? paraison.llya un homme: cet homme a
eu uti père, celui-ci uii autre. Je remonte jusqu'au premier homme , que je pousse aussi loin qu^on le voudra. Alors il faut de trois opinions en prendre une. Ce premier homme est éternel; voici ia première :7//e^(/af^/w/-w^mea^'^n/df'ea:/^ter; voilà la seconde : il a été fait par un être qui subsistait avant lui ; voici la troisième. Appliquons au premier être ce raisonnement. Nous ne pouvons pas dire qu'il a été fait par quelque chose qui subsistoit avant lui j car il ne seroit plus le premier être I et nous ne parlons que de celui-là . 11 n'est pas posâbl^ non plus de dire qu'il s'est fait lui-même avant d'exîster : cela seroit absurde. Il faut donc dire qu'il est étemel , c'est-à-dire infini en durée , et par conséquent inâni en tout : car ce qui seroit borné en puissance doit être borné en dulrée.
Madem. b'oSNE.
On ne peut rien dire de plus juste ; et vous voilà en possession d'une vérité qui va servir de base à toutes lesautres^
Miss CHAMPÊTRE.
Comme il ne faùt\rien laisser derrière nous , que nous ne comprenions parfaitement, permettez-moi de vous deman^ der la preuve de cette proposition ; Cm
LES A HKKICAINE^. 87
qui est borné en puissance doit être borné en durée.
Madeh. bonne.
Cest que deux choses contraires ne peuvent subsister ensemble , et que l'une fait dîsparoîlre Tdutre. Je vais m'éxpliquerplus claîremeat. Mîss Francisque est petite : c'est le contraire d'être grande. N'est-îl pas Vrai qu'elle ne peut être petite et grande tout-à-la-fois ; que chaque degré de grandeur qu'elle acquerra, détruira et anéantira un degré de petitesse? Le fini et l'infini sont deux contraires , comme lai grandeur let la petitesse : Tun détruit , anéantît Faulre. Ainsi , des qu'un être est infini en durée , il doit l'être en 'puissance, en bonté , en sagesse , en justice , etc. ^
Miss CHAMPÊTRE.
Vous ne répondez pas à ma difficulté, ma Bonne ! Je ne puis pas dire que Dieu jest en même temps fini et infini eu durée ; cela seroit contradicloife : mais ne pourroit-on pas dire qu'il est infini çn durée et fini en puissance?
Pour qu'un être sottifiinîî en durée 9 ma
,88. LES AM£RICÀINtC9.
chère , il faut qu'il ail riadm en lui-même; que ce soit en lui une qualité essentielle, qui tienne tellenient à son être , qu^elle ne puisse en être séparée sans dénaturer cet çlre. L'indnîté est uneiqiuilité simple qui né peut être partagée, divisée. Je vais tâcher de vous faire comprendre cela en vous rappelant ce que nous avons dit par rapport a la vertu, lès apnées passées.
Comment peut - on définir la vertu , avons-nous dit? C'est l'amour de l'ordre en général et non par partie. Pour qu'un homme soit véritablement v.eriueux , il faut^u'il ait une égale horreur de tous les désordres, de quelque espèce qu'ils soient. Si un homme détèstoit tous les vices, 4 l'exception d'un seul,, on ne pourroît pas dire qu'il fût vertueux. Xe dirois bien qu'il n'a pas Pamour deloùs^ les vices , et je pourrois dire qu'il a l'atnour effectif de la ve rtu . Pourquoi ? c'est, je le répète , que la vertu est une , et ne peut être divisée, non plus que tout ce qui est spirituel. L'infini ne peut être clivisé noti plus: S'il y a un être iiifîni en durée , corrime nous»n'en pouvons dou- . ter , l*ii]fînilé;e$t sîEi nalure,^t on n'y peut
y admettre aucune brèche , aucune dis-»
tinciion ou diminution , sam détruire la nature de celte chose ou de cet êlre. L'infînité de durée n'est pas une qualité donnée au premier être , puisque nul çtre n'existaoït avant lui n'a pu la lui donner : c'est une qualité qui coYistiiue son essence, et qui est inséparable.
lADT LOUISE. *
Je vois. la cause de la difficulté qud j'avois à comprendre cela. Je me per* suadois qu'il yavoit un premier être, et je regardois ces qualités Comme ajoutées à son être. Par exemple, je dis : Cet homme est riche. Je vois deux choses que j'énonce: l'homme, et puis les richesses qu'il possède , et qui ne tout pag lui. Voilà comnïe je concevois l'infinité du premier être en durée j c'éioil une richesse qu'il possédoit^ et qui éldit distinguée de lui-même. Or un homme peut être riche en terres, et être pauvre en esprit, en santé, etc. Je disoîs donc: le premier être peut avoir la richesse en durée , et être pauvre en pouvoir.
Madem. bonne.
Vous n'auriez pas pu dire : cçt homnae
gÔ LriS AMERICAINES.
est'rîche^en am'e el n'a point de corps ) car ce qui constitue un homme , c'est Tunion d'un corps et d'une ame. Une créature qui n'auroit qu'une de ces deux parties , seroit un ange ou une portion de matière* L'homme est un composé de 4eux choses, et desrià l'infinité ne peut, lui convenir.
'Miss DOKOTHËE.
Comment cela , ma Bonne ?
Pour dire qu^un Lomme esl'composë de deux parties , il faut nécessairement qu'il y ait des différences entre ces parties 5 Vil n'y en a voit point , elles ne fe- Isolent qu'un seul total. Or , ce qui seroit dans uue partie manqueroit à l'autre.
L'agilité de l'ame manque au corps , il est borné dans la faculté de se mouvoîa Voila un défaut j et le sujet oii l'on peut trouver un seul défaut, est borné par sa nature, et ne peut posséder l'infinité, qui est le contraire de ce qui est borné.
Nous, avi>ns acquis un grand nombre de connoîssances dans cette leçon , Mesdames ; faites - nous - en l'extrait , lady Violente.
Ladt VlOLElîîTE.
Nous avODs' appris 71/i/ n'y q point â^ effet sans cause ^ qufe deux contraires ne peui^erit subsister ensemble. Nous en ayons concla que bous étions un effet ; coDséquemment que nous avions une cause , que celte cà^se est infinie en per-^ fectipD , parce c[u'e]le e&t infinie en durée.
^Màdeh. bonnk.
Je you9 le répèiçt^ Mesdames. C'^al BUT cette dei^ni^re; frérité que nous allons établir toute la certitude de nos connoi^ sauces* JLy^ uriDîeUy c'esl-à-dive iin Efre infiniment parfaiu Tout ce qui sera conséquence de ce premier principe > nous l'admettrons comnoie absolu.* mient vrai. Tout ce qui sera contraire à ce .principe, npus le risjjeterons comme absolun^ent^ faqx ^ absurde , parce qqp nous avons reconnu que le contraire d'une chose vraie est une chose fausse.
Laût LOUISE. ^
J avouerai faia soltîse; je n'aî point du tout compris èîi vous en vouliez venir, ma Bonne. L'habitude oii îe s«is de soumettre ma raison à la vôtre - ( jusqu'à l'examen s'entend ) m'a forcée
à suspendre mon jugentient , sans- quoi j'a.uroîs peiiséque vous cherchiez midi à (quatorze heures ;permellea5-mpi ce quo^ libet. 3*6 conçois à présent la marche de nos leçons, et je vais redoublçr d'attention.
'-, Madkm. fiOIfKS.
J^avoue , Mesdames , que j'ai pris un assez grand détour pour en venir là :
c'étoit pouï^ ne rien rencontrer tjuî pût embarrasser notre chemiri. ET^illeifrd tien des gens croient cette Vérité*. H y auti ïiieu , par oùï cRre , et .eh admeltroient aussi volontiers une demi-don« ^Eaine. Je sais que les lumières naturelles » le spl^ctacle de la nature , nous apprennent qu'il n'y a qu'un Dieu,* et (^u'ilne peut y en avoir qu'un ; maïs que siert le soleil à des yeux aveugles ? Combien de gens ne réfléchissent pas? Or, faute de réflexion, on peut se tromper , et on se tromp^ trèsrsouvent sur Us choses les .plus simples et.les plus à nojlre portée. Je regarde donc le soin de vous apprendre à réfléchir comme le plus important î il faut retourner une proposition de tous les côtés y la regarder en tous sens, sus*
LES AMERICAIIfBS. gt
pendre son jugement jusqu'à la fin dé Texamen, de crainte de se prévenir. .
Làdt champêtre.
Cette dçlcniërie précaution est bien né* cessaire* Je vous avouerai , comme lady Louise , que plusieurs des choses dont vous nous avez entretenues , m'ont para ou si claires ou si peu importantes aà suj^t, que j'ai été tentée de regarder nos leçoris comme un temps perdu. Je con^ çois à présent que tout ce que nous avons examiné , étoit nécessaire pour comiprendre la vérité essentielle dont nous sommes convenues. Mon premier juge* ment n'étoit pas juate : c'est unavertisisement pour mol de ne le point précis piter et de me déBer de mes lumières.
D'un autre côté, je trouve eu moi la faculté de discerner le vrai et le faux d'upe manière sûreetindubitable, toutes les fois que j'aurai recours à Texamen* C'est un encouragement.
Maoem. BOISIIE,
C'est-à-dire , Madame , que vous êle^ dans la situation que demande un grand hômmé pour cbercber la vérité avec .succès'; égalémenr éloignée de larprç-
q4 l*^^ AMÉR1€A.IN£$.
soniplîon qui persuade que 1j^ plus léger examen suffit , et d'une 4^fiançe propre à âécourager et à îFaire regarder la recherche de^ la vérité coniriiè une chose impo^ibleou trop pénible. Profitons de cfes dispositions pour continuer notre exa* xnen. Kapjielouk quelques axiomes qui doi vent nous guider dans tio^recberchés. On nepeut donner ce quefVùn nà pétS.
JLiny apas d'effet sans cbuse.Dextàp ■contraires ne peuvent siibsistèr enshui-if le. Le contradictoire d^uhe chose ivraie ^st une chose fausse* î Souvenez-vous au^sî ,' Meisdamés , que ces vérités «ont «toiles, qu'i]'fàut èii coiy- .^enir ou rcBoncer à la raisO^n^qùéviffâi' conséquent, sî nous avançOnslq^iëlquc^ .propositions qui leur soient contraires, nous soutiendrons Tabsurde. Vôjohs ^présentement quelles ^canclusions nous ^pouvons linei' de' ce que ' ndùs'^savoï/s
.déijit ,^ i V ' >» : . .
Miss; DonOTHÉp, ^
Actuellement îe suis sûre^'avoir un
corps , d'être environnée de créatures
^semblables à rïioi , et placées comrpe moi 'dans un unî\^ers qui m'offre ïa preuve des perfections de mon Créateur,
LES AMÉrRicAirrxS; '95
LAor INCÔNSÉQUENriS.
A Dieu ne plaise, ma chère , que fe
I TOUS dispute delà; seulement je dirai
^ qtie ce8 cboses que je crois, ^.tiei sont' ipas
conséquentes à l'éxisténde d'un Dieu',
qui ne seroit pas ipioins ce qu'il csl s quand
I ii n'y auroit ni moi, ni les autres, ni
l'univers. ' • .. :
J'en conviens, Madame jèe que j'ai dit n'est que pour détruire le doute que nous avions de l'existence des choses qui nous environnent: Miss Maly disoît la i dernière fois que pèul-êlre nous rêvioi^s I dtepuîs lé nibmettl de notre nïijssànce : cfe doute s'est éVânouî' pour moi deptitsqii« je sais que je suis Touvrage d'un Dieu infiniment pi^rfaîLlltnesemble-qu*il repngneroît a sa isàgésse et .h' sa Ibonté d'àvoir fait 'des créatures portir être perjié- "tuéllértientle'jchlët dé Tert'euretde l'illusion. L'idée tjtie )^âî*dé dès perfections m'indique urië fin jplus noble de ses œuvres.
M^DEiï* BONNE.
; l\îiss' DîDfothçe^, pajr la connpiss^nce que vous[ fKyp^: de ^'infinité des perfcc^
fions de Dieu, pourriez- vous entrevoir quels ont été ses desseins en nous créant ?
. Mis$ DOROTHÉE.
Il me semble que oui , ma Bonite. De la justice , de la bonté et de la sagesse de Dieu, on peut conclure la fin qu'il a eue en nous créant , et ce vaste univers , au milieu duquel il nous a placées.
Un Etre tel que Dieu n'a jamais qrfe des motifs sages, justes et bons. Comme il est le seul qui puisse être la fin de toute chose , il n'a pu rien créer au-dehors que pour procurer sa gloire; tout autre motif eût été indigne.de luîf et eût .blessé sa ^sagesse. Non seulement sa sages^ lui ,A fait une loi de ne rien créer que pour lui ; mais encore sa bonté l'y a obligé. Il est le centre comme l'unique source du bonheur j ce n'est qu'en lui qu'une créature raisonnable, peut le trouver. Si par impossible il en existoit une dont il ne fût pas la fin , elle seroit destinée à éprouver un malheur sans bornes.
Lady LOUISE.
Je sais cela par la fui ; mais je ne le • conçois point du tout. Poumez-vous le
LtCS ABfiAICAlirXi* 97
rendre sensible aux yeux de ma raison ^ ma Bonne?
-Madkm. bonne.
En quoi consiste Tessence d'une créatare rs^isonnable ? Dans la faculté qu'elle a de connoitre et d'aimer. Si nous rentrons bien au-dedans de nous-mêmes , nous troùverotis que notre esprit n'est jamais content de ce qu'il sait, notre cœur de ce qu'il sent ; il y a: toujours un uw'âelà auquel nous nous efforçons Vainement d'atteindre. Cest que tout ce qui est borné ne peut satisfaire des désirs immenses ; tout Vunivers ne 'pourrott remplir la capacité de notre cœur,.ety laisseroit un vide désespérant : il faut ^ pour que notre capacité de connoître et d'aimer soit remplie, un objet infini : il n'y a que Dieu qui le soit; don<^ n'y a que Dieu qui puisse nous rendre parfaitement heureuses. Il est donc Certain que Dieu ndus a créées pour sa gloire , pour être notre Gn^ parce que ce motif est seul bon et sage. Nous tirerons en son temps les conséquences de cette belle destination.
MlS4 SOPUIB.
Miss Dorothée a dit qu'il répugneroit I. 5
g% LES AMiRIGAlNEa:
^la bonté et à la sagesse de Dieu de nous avoir créées pour être le jouet de Pillusion Qt du men^pnge, «Cependant vous jipus avez prouvé ,.ïna Bonne, que nos {B^ns nous trompent quelquefois. Pour>quoi sont-ils ainsi sujets a ï'iJIusiQp)^
Madiem. BOIMNE. •
Quelquefois n'est pas toujours , ma jchèrc Nos sens peuvent nous tromper, cela est sûr; mais nous avons deux flambeaux qui-suffisent pour nous faire évi«* ter les erreurs dans lesquelles ils pourroientnous entraîner. Nous en^parlerons quand il sera temps , Mesdames ; je ne .veux pas vous surcharger , et nous en Itvons assez appris pour un jour. Je vous dois une histoire , je vais payer cet|<s
dette.
&STOIRI; DE MÉUCOURT,
Mélicourt naquit dans les Cévepnes , d'une famille honnête , mais plébéienne.
Ses parens étoient j[>auvres et vertueux. Ne pouvantlaisser à leur 6is unique que }e précieux héritage d'une éducation chrétieime.f ils n'oublièrent rien pour lui inspirçrde bonne heure la <^rainte du
LES AMSatCAINES; 99
Seigneur. Ils avoient un grand respect pour toutes ks vertus; cependant il yen a voit une qu'ils affeotionnoient si particulièrement , qu'on pouVoUdire qu'ils €n étpient esclaves : c'éloit la vérité, A peine leur fils fut-il en état de les entendre, qu'ils lui répétoient, plusieurs fois le jour, qu'un Chrétien , un honnête homme-même , devoit regarder le mensonge comme le trait le plus bas et le plus avilis* sant. Ces leçons firent une telle impression sur b jeune Mélicourt, qu'il promit a Dieu de perdre plutôt la vie que d'alté» rer la vérité de quelque manière que ce fut. Il n'avoit pas dix ans , lorsqu'un de ses oncles , qui avoit amassé quelque Bien à Paris, le demanda à sfis parens pour le faire étudier. La corruption qui règne dans cette capitale de la France n'altéra point la, pureté des mœurs i^u jeune Mélicourt. Son application à l'étude le sauva de bien des daugers ; et ce qui acheva de le soustraire au vice, fut son attention à se lier avec les écoliers qui étoient les plus verlueui:. Il leur répeloit souvent les Iççons qu'il avoit reçues de ses parens^ et tâcbpîtde lesa& fectionner à la tenté.
lOO LES AMERICAINES.
Parmi ceux qui étoient dans sa classe , il se lia a\iec un jeune homme qui de voit posséder un jour une fortune considérable. Ses parens , qui Taimoient uniquement, mettoient tous leurs soins à le rendre digne de quelque emploi qui pût le tirer de sa condition y qui étoit peu relevée. Il répondoit à leurs vues par ses progrèSr4ans les études ; mais un défaut horrible ternissoit toutes ces bonnes qualités : Marcel (c'étoitle nom de cet en* faut) s'étoit tellement accoutuftié à mentir, que cette mauvaise habitude n*avoit pu être détruite par des chââmens réitérés. Comme Mélicourt ne pouvoit pas s'imaginer que le mensonge pût sortir de la bouche d'un homme bien né^ et surtout d'un Chrétien , il fut long-temps à s'apercevoir du défaut de Marcel , et le croyant vertueux, il lui donna toute son affection. Avec quelle douleur découvrit-il qu'il s'étoit trompé dans la bonne opinion qu'il avoit de lui ! Il voulut rompre tout commerce avec uti ami qui ne méritoit plus ce nom. Il connut , à la répugnance qu'il sentit k faire ce sacrîtlce , combien il aîmoit Marcel , et voulut y avant de l'abandonner ^ chercher a
r.£5 AMÉRICAINBS. I0£
le corriger s'il étoit. possible. L'entreprise paroissoit impossible. La tendre, amitié deMélicourt ne fat point effrayée des obstacles ; il pria Dieu de bénir ses soins, et il fut exancé, comme nous le ♦errons bientôt.
Cependant les parena de Mélicourt moururent , et le laissèrent sansbien.Son oncle , qui l'avoit adopté , et qui l'aimoit comme son fils , chercha h. lui procnrer un établissement honorable. Cet oncle , éloigné de sa province ^avoit profité de l'obscurité de sa naissance pour s'en donner une plus relevée; il se faisoit passer pour gentilhomme, et étoit regardé sur ce pied dans plusieurs grandes maisons dont il s'étoit ouvort l'entrée par plusieurs talens agréables. La princesse de C*** , qui goûtoit sa conversation , le recevoit souvent à sa table, et avoit beaucoup de bonté pour lui. Ce fut chez cette dame qu'il résolut de placer Mélicourt en qualité de page. La princesse à laquelle il demanda cette faveur la lui accorda avec joie , et montra même de l'empressement à voir le jeune homme qu'on lui offrpît* Mélicourt avoit de l'ambition ; et son oncle , qui ne l'ignoroit
tOd LSff ABIERICAINFS.
pas 5 s'attendôil à le voir chafmé<fune place qui pouyoît par la suite le conduire h quelque chose de distingué^ en égard a ce qu'il avoit lieu d'attendre. Quel fut fion ëtonnement de trouver son neveu froid et immobile à cette proposition f 11 redoubla y lorsque le jeune homme , tombant a ses genoux , le conjura de ne le point presser sur cette offre, qu'il lui étoit impossible d'accepter. Et par quelle raison , lui demanda son oncle un peu «mu ?Dispensez-moi de vous en fai repart^ répondit Mélicourt: mon respect et ma reconnoissance pour vous me ferment la bouche.
Cette réponse excîta la curiosité de l'oncle, qui, après mille sollicitations^ parvint enfin à tirer ce secret que Méli* court avoit tant de peine à déclarer. Mou cheroncle , lui dit- il , Dieu m'est témoin que le plus grand chagrin que j^'ai eu depuis que je suis au monde , est celui d'être forcé de vous désobéir ; mais le respect que j^ai pour la loi de Dieu m'y oblige; elle me défend expressément le mensonge , et il faudroit en faire un pour être page de la princesse. Je saia
ht^ AMERICAINES.' loSl
qaé peut remplîi* cet emploi il faut être geDtilhomme , je n^ le suis pas.
Oh ! parbleu , dît Totcle aveu on sou-' rire nroqueur , voilà un beau scrupule I v^s dites que vous n'êtes pas gentil^ homme, Monsieur ; ajouter , et que vous n'êtes pas digne de l'être. Faites - vous moine avec de pareiUes idées ^ ou déter-* minez-vous à être laquais : il faut m'o*^ béir ou sortir de chez moi ; je vous relire mes bontés. Ce n'est pas , ajouta-t-il, que je ne respecte beaucoup laprobité^ dont je ne m'écarterai jamais ; mais elle n'est point blessée par un artifice innocent qui ne nuit à personne , et votre délicatesse porte àfaax. Mélîcourt, les yeux bais* ses , gardoit un profond silence. Son oncle , piqué àù vif de ce qu'il appeloit vain scrupule. , ne pouvoit pourtant s'empêcher d'admirer te qui le choquoît dans ce jetme fiomme , et qui étoit un repi'oche tacite de la conduite qu'il avoit gardée lui-même* Il se radoucit, et lui dit : Vous êtes dàtis un âge oîi l'on doit pardonner un eiitcès'de vertu qui , dans le fond j n'est qu'une sottise , un préjugé de province j je veux bien m'y prêter , je me charge de ce mensonge qui vous
I04 liES AMERICÀINSfi.
fait tant de peur y je parlerai seul^ et je ne vous deHiande que le silence sur yotre origine : êtes-vous content PPourroîs- je l'être, répondit Mélîcourt, lorsque je 'saurois que Taffection que vous me pOTtez vous auroit engagé à blesser la vériié ?ne serois-je pas complice de votre -faute si je la confirmoispar naon silence? On peut mentir en se taisant comme en parlant , si le silence autorise un mensonge. Vous dites , mon cher oncle , que ce mensonge ne nuit a personne. N'of^ fense-t-il pas Dieu qui est la souveraine vérité? Vo^B me défendriez de le faire s'il pouvoit préjudicier à quelqu'un , j'en suis sûr : c'est une raison pour moide n'y point consentir, puisqu'il blesseroit l'ame d'un oncle que je respecte et que j'aime avec une tendresse dont je vpudrois lui donner clés pireuves aux dépens de m% félicité et de ma vie $ d'ailleurs , la place que ma naissance me défend d'accepter appartient à un gentilhomme ; en la rem* plissant je me rendrois coupable d'un vol fait à celui qui doit naturellement U rempUr»:
L'oncle de Mélicourt ne se posséda plus à ces dernières paroles; il prodigua
LBS AMER1CAXNE8. lOS
à son neveu les épithètes d'insolent »
d'extravagant , de ridicule , d'ame basse , et finit par lui qrdonner de sortir de cbex lui. Il fit plus : il avoit depuis plusieurs années une maîtresse qu'il avoit été tenté plusieurs fois d'épouser ; dans le trans-port de sa fureur il courut chez elle , passa le même jour un contrat par lequel il lui assura tout son bien , et l'ér pousa quatre jours après.
Toilà donc le pauvre Mélicoart sur le pavé, sans savoir où donner de la tête ; si sa délicatesse sur la charité , et sa reconnoissance pour son oncle n'eussent égalé son amour pour la vérité , il n'eût pas été embarrassé a trouver des. ressources j il avoit des connoissances qui pouvoient s'intéresser à le placer.
D'ailleurs la cause de son malheur étoit si belle , si glorieuse , qu'elle eût pu de^ venir l'occasion de sa fortune s'il l'avoit publiée ; il ne put s'y résoudre , ou plu-* tôt i) n'en eut pas même la pensée , quoiqu'il eût, pour le faire, les raisons les plus fortes. Chassé par un oncle estimé fort honnête homme , on pouvoit .supposer, qu'il Vétoit rend^ coupaUe de quelque bassesse ^son silence obstiné sur le motif.
lo6 liKS AMÉRICAINES.
dé sa disgrâce autdrisôit les soupçons.
Méiicourt aima mieux s'exposer à ce qu^ily a de plus fâcheux, que de déshonorer un oncle qui lui a voit servi depère; et voulant se soustraire aux ques^ lions qu'on ne manqueroit pas de lui faire, il ne se présenta chez aucun de fies amis. Il essaya de se faire soldat , et s'offrit k phisieurs capis^aines. Comme it zi'avoit pas seize ans et qu'il éfoit petit pour son âge , il fut irefusé par tous. Enfin, il se borna ^ chez le dernier .auquel il se présenta, à demander comme une faveur d'être garde en qualité de domes-^ tique jusqu'à ce qu'il fut en âge de servir le roi. Ce capitaine balancoit à lui accopâersa demande; la pilié lui parloir pour Mélîcôurt, et la prudence lui défendoit de céder à ses raouvemens. Cel enfisint |6iguoit à une figure noble un* esprit si précoce , qu'il éloîi aisé de hxi «oupçonner une naissance aû^essu» de' la sienne j son* obstination à cacher le ï\om de ses parens faisoit naitre des âoupçonsqui lui étoient désavantageux, €t qu'il» regard jeté sur lui détruisôitddns le. mètue instant ; Tinûocencè, la candeur de en anoie étoie&t peintes suit
son visage d^ùne manière sr sensible, qu'on se repentpit de l'avoir soupçonné. Pendant que cet officier balançoit sur ce qu'il devoît foire, on lui annonça la visfte de ïiibnfeîeov Marcel, le père du jeune àmidéMélicoùrt. Le jeune homme rougit prodigieusement lorsqu'il entendit prononcer ce nona , et vouloit se retirer; l'cifBcîei^, qui a voit remarqué le chângémeilt de son visage', le retint, persuadé que cet enfont craignoit d^étre reconnu , et brulafat d'envie de recevoir quelques éclair cïssemens sur son compte. Effectivement il eut lieu d'être satisfait. A peiné monsieur Marcel eut- il apperçu Mélicourt, qu'il jeta un cri de joie, et courut t'émbrassér avec transport. Ah , Monsieur ! dit-il au capitaine , vous me voyez au comble dé ma joie ; je retrouve chez vous celui que je cherche avec le plus vifempressèmènt depuis trois jours j celui auquel ma femme et moi avons dé si grandes obligations ^ que nous ne serons jamais capables de nous acquitter envers lui.
Si ce discours fut une énigme poor ïe capitaine , il ne fut pas plus intelligible pour Mélicourt , qui ne pouvoil de viiier
108 LES AlféRJCAlNE6«
en quoi il avoît oUigé celte famille* Monsieur Marcel liss tira tous deux d'embarras^ et dit à Tofficier. : Vous savez» Monsieur, que pous ^'âyons qu'un fils; nous avions lieu de nous app}audir< de sa figure, de son esprit et même deson cœur ; un seul défaut ternissoit toutes ses bonnes qualité^^ un maudit précepteur, qui mentoit coipme un laquais^ lui avoit fait prendre cette odieuse habi-^ tude j châlimens, caresses, remontrances, tout avoit été employé inutilement ; et l'horreur que nous avons de ce défaut nous rendoit la vie insupportable. U y a trois jours qu'il arriya chea^ nous un, de ces açcidens qui n'ont jamais d'auteurs quand ils n'ont point de témoins ; un cabaret de porcelaine de la Chine fut renversé , et les tasses brisées. Ma femme, qui étoit. attachée à ses tasses, , qui. véritablement .étoient 1;>elles, s'jen prit aux domestiques , et les menaçpit de leur faire supporter cette perte. Mqn . fils ayant été apostrophé par une femme de chambre qui assuroit l'avoir vu entrer dans le cabinet où ce malheur étoit arrivé ; mon , fils , dî's-je , pour la première fois dé sa vie , dît la vérité , et sV
voua Fauteur du désastre. Sa mère et mol, transportés de joie de cette nouveauté , oubliâqties les porcelaines pour Faccabler de louanges , de caresses , et lui demander d'oii procédoit cet heureux changement. II nous avoua que la crainte de perdre l'amitié de Mélicourt l'avoit engagé a devenir vrai , et qu'il se trouvoit si content d'avoir commencé à sui* vre ses conseils , qu'il espéroit ne s'en, écarter jamais. Notre joie ayant redoublé à ces paroles, la reconnoissance nous parut un devoir sacré ; je laissai mon fils entre les bras de sa mère , et je courus chez l'oncle de Mélicourt pour le féli^ citer d'avoir un tel neveu, et conjurer ce jeune hpmme de continuer à servir d'ange visible h mon fils. Quel a été mon chagrin lorsque cet oncle m'a répondu d'une manière assez brutale > qu'il ne s$ivoit oii, éloit son neveu, et qu'il avoit eu de bonnes raisons de le cliiasser de chez lui! Cette nouvelle nous a jetés dans une vraie désolation; depuis trois jours je l'ai cherché dans tous les lieu^ oii je croyois pouvoir le rencontrer ; je commençoîs à craindre qu'il ne fnt retourné dans sa province, lorsque mon heureuse . .étoile l'a fait rencontrer chez vous.
Pendant ce discours le capitaine s^à^ plaudissoit d'avoir jugé avantàgéuséicnent du jeune homme; il ne doutoit.
pas qu'il ne s'ouvrît au père de Son àmî' sur ses afTai res ; jpour l'y forcer , il apprît à monsieur Marcel à quelle occasion il rencûnfroit Mélicourt chez lui, et lui dit que, inalgré lé tendre intérêt' qu'il lui avoît inspiré , il étoit tout, prêt à lé ren» Voyer sur les soupçons que lui avoil fait* naître son' obstination à cacher ce qu*il «toit, obstination qui pouvoîl faire craindre qu'il né se fût écliappé du sein de sa famille pour éviter le châtiment de quelque bassesse. Ah î Monsieur , interirompit Marcel, gardez- vous de l'en soupçonner j un homme qui à donné dé si bonnes leçons à mon fils > ne peut être Coupable de rien d^avilissant 5 j'entendrai volontiers de sa bouche le récit du malheur qui Ta brouillé avec son oncle î mais je soutiens d'avance que Mélicourt ne peut avoir tort
Vous êtes trop prévenu en ma faveûry
"V- X«». •• «lift*)» «w.
lui répondit modestement Mélicourt , je suis très - capable d'avoir tort ; je doia pourtant me rendre la justice de vous assurer que je ne sxùs coupàbfe d^âucuft
crime; c'est tout ce que je puis vous dîre«r Si vous croyez me devoir quelque reconuoissance pour des conseils que tout autre en ma place auroit dopnés à mon* sieur votre fils, vous pouvez me la prou» yer en me servant de répondant auprès de monsieur le capitaine. Je demande qu'il agrée mes services pendant trois mois, ce qui me conduira à l'âge oii moD engagement sera valable. Que parlez* vous de service et d'engagement , reprît avec vivacité monsieur Marcel? Jeseroig le plus ingrat de tous les bommes si je souffrois que vous prissiez l'un ou Vautre de ces partis ; vous viendrez chez mot , mon enfant , vous serez l'ami ^le frère de mon fils } et quelles que sojent les raisons qui vous ont éloigné de monsiem* votre oncle , j'espère qu'il approuvera le parti que vous prendrez .en acceptant mes offres»
Mélicour t somprît fort bien que l'hon^nef été et la prudence même engageoient M« Marcel à demander à son oncle la permission de le garder chez lui} et loin de pàrôîlre craindre un éclaircissement^ il le pria de voir son oncle avec cette assufanCe qui est le fruit d'une coûs^
cience nette. Il resta chez le capitaine pendant deux heures que M. Marcel fut absent ; et lorsque cet honnête homme rentra, il courut de nouveau embrasser Mélicourt , et lui dit : Voire oncle m'a* reçu d'un air froid et embarrassé, ayant compris par mon discours que je vous avois vu. Je ne doute pas , m'a*t-il dit, qu'il ne vous ait fait de mauvais contes sur le sujet de sa sortie de chez moi , mais .... Arrêtez , Monsieur, lui -ai- je dit en l'interrompant ; vous commettez une injustice. J'ignore absolument le sujet de votre mécontentement a son égard j ce qu'il y a de vrai , c'est qu'il a mieux aimé se laisser soupçonner de quelque faute griève , que de nous donner le plus léger éclaircissement sur cet article. Êtes- vous sincère , m'a demandé votre oncle en me regardant fixement? Oui , Monsieur , lui ai- je répondu, je suis homme d'honneur, vous pouvez compter sur ma parole ; je l'ai vu soupçonné , comme je vous l'ai dit , d'avoir quitté ses parens pour éviter le châtiment de quelque bassesse , sans que.i SQU secret lui soit échappé. A ces mots, . les yçiwx de votre oncle se sont reinplis
LES AMÉaiCÀINXd. Il5
de larmes. Monsieur , xn'a-t-il dit , perméttez-inoi de garder un secret que mon neveu a eu la discrétion de vous cacher ; qu'il vous sufBise de savoir que j'ai tort avec lui ;. que le sujet de notre querelle lui est plus glorieux qu'a moi ; c'est un aveu que Ja justice m'arrache. Au resté, j'applaudis aux bontés que vous voulez avoir pour lui , il en est digne : j'ai trop écouté à son égard un ressentiment injuste , je me suis 6té le pouvoir de lui faire un sort digne de lui , en me mariant il y a deux jours : cependant , tant que je vivrai , il peut compter sur mes secours et sur mon amitié ; je la lui dois aussi-bien que Testime la plus parfaite.
Mélicourt ne put retenir ses larmes en apprenant le retour de l'amitié de son oncle , et l'on connut aisément qu'elle le çonsoloit de la perte de son héritage. Que de motifs pour augmenter l'empressement que M. Marcel avoit de le retenir chez lui ! Le capitaine , qui voulut les accompagner, fut témoin des transports de toute la maison en recevant ce jeune homme, et en les quittant il félicita de bon cœur Marcel
Il4 LÉS ATHEHICAÏNÊS.
le fils d'avoir uti àitiî si digne d'êtref aîmé , estimé et imité. Mélicourt , dès (5e liionlent, fut regardé comme le fils de la nlaison : même éducation ^^ mêmes soins,, même tendresse pour le fils et pour l'adoplé » et , pendant cin(| ans qu'il passa dans cette famille, on eut autant de sujet de s*applaudir dé l'y avoir reçu, qu'il eut lieu d'être coriteni d'y être entré : son oncle le voyoit assidûment ; et quoiqu^I eût des enfans $ lî offrit souvent a son neveu des sommes considérables, ce qui offensoit presque M. Marcel qui ne laissoit rien désirer à Mélicourt é
Cependant ce jeune homme avoitle cœur trop bien placé pour vouloir jouir des bienfaits de ses pères adoptifs dans une molle oisiveté. Ses talens naturels , cultivés par une très-bonne éducation , lui donnoient l'espoir de se faire à luimême un sort ; et ses bienfaiteurs t après s'être opposés long-temps an désir qu'il avoit de les quitter, furent enfin forcés d'y consentir. Un seigneur piémontais , qui avoit été long-temps ambassadeur en France , s'offrit d'être son protecteur à Turin , et de le pousser
LES AMERICAINES* Tl5
dans des postes avantageux. Mélicourt partit chargé de bienfaits de la famille de M. Marcel et de son oncle , et l'ab* sence ne détruisit point Tamitié qui étoit entr'eux. Il passa deux ans à la cour de Turin , et touchoit au moment d'y faire sa fortune , lorsque san protecteur fut disgracié. Ce contre-temps lui fît écouter les instances de ses amis qui le pressoient de retourner à Paris , où on leur faisoit espérer pour lui un bon poste r il se mit en chemin suivi d'un seul domestique qui se ftattoit mal-k-propos de connoître cette route , et qui l'égara si bien que la nuit le surprit en Savoie dans un lieu qui paroissoil éloigné de toute habitation* Le temps était couvert ^ et la crainte de quelqu'accident , cjans un lieu rempli de précipices , le força d'entrer dans un endroit où il y a voit quelques restes d'un bâtiment détruit^ jusqu'à ce que la lune, qui devoit se lever à minuit, lui donnât le moyen de continuer sa route sans danger. II s'y endormit aussi bien que son valet, et fut réveillé à une heure par lé bruit de personnes qui disputoient avec chaleun Comme l'ombre d'un reste de mus » aa
Il6 LES AMÉRICAINES.
pied duquel il s'ëtoit assis , lui permettoit de voir sans être vu , il prêta une oreille et des yeux attentifs. Il aperçut un homme a genoux qui s'efforçoit de* se justifier auprès de deux autres qui^ l'accuscnent d'avoir soustrait une partie d'un vol qu'il avoit fait la nuit précédente; et* comme Faccusé se justifioit mal , l'un des deux jura qu'il alloit l'immoler à son ressentiment , et tira son épée comme pour l'en percer. Quoique Mélicourl sentît fort bien qu'il n'y auroit rien à regretter dans la mort d'un scélérat , «a générosité naturelle l'indigna contre deux hommes armés, qui en attaquoient un apparemment sans défense : mais lorsqu'il le vit frapper pçir le second de ces hommes , il ne distingua plus la qualité de celui qu'il alloit défendre. Ses pistolets étoient sur ses genoux ; il tira si adroitement, que celui qui alloit redoubler ses coups tomba sans vie : l'autre effrayé se sauva. Son valet lui représenta que la prudence demandoit, qu'ils s'éloignassent promptement en abandonnant le blessé a son mauvais sort : il ne put s'y résoudre ; et s'étant approché de lui , il lui demanda s'il se
LES AMÉRICAINS. WJ
senloit la force de se tenir à cheval pour gagner un lieu habile. Ce misé* rable ayant cru reconnoltre la voix de celui qui lui parloit , se leva sur son séant , et Payant envisagé: Ah! Mélicourt, lui dit-il, je ne risque rien en m'abandonnant à votre discrétion , ne me condamnez pas sans m'entendre ; peut-être ne me trouverez-vous pas tout*à-fait indigne de vos bontés. Mélicourt surpris de s'entendre nommer, voulut en vain rechercher les traits de celui dont il étoit connu , il ne lui fut pas possible db s'en rappeler l'idée. Cependant ^ Je soin que cet homme pre* noit de se justifier, lui parut de bon augure } et l'ayant assuré qu'il pouvpit compter sur sa discrétion et sur celle de son domestique , il lui aida a monter à cheval sans panser sa plaie , parce que l'inconnu , qui connoissoit le pays , l'as* sura qu'en se détournant un peu sur la gauche, ils verroient un village qui n'étoit qu'à un quart de lieue , et dont une colline leur déroboit la vue : ils y arrivèrent en peu de temps. Le blessé les conduisit dans une maison oii il étoit connu , et oii l'on" ne parut pas effrayé
il8 LES AMERICAINES.
de sa blessure ; ce qui rendit ce lieu suspect à Mélicourt. Il voulut absolument être conduit à l'auberge , après avoir enveloppé le bras du voleur dont la blessure n'étûit pas dangereuse , mais dont le visage étoit taché du sang qu'il avoit perdu. Lorsqu'il fut nettoyé, Mé- Jicourt trouva qu'il ressembloit à un jeune seigneur qu'il avoit connu au collège, et qui étoit fil^ unique du comte D.... Il ne soupçonna pourtant pas que ce fut lui , et son sang se glaça dans ses veines , quand à l'auberge il apprit, de la bouche de %e misérable , qu'il étoit celui avec lequel il avoit étudié*
Je ne chercherai point , lui dit le jeune comte , à excuser mon libertinage. L'année même oii vous entrâtes chez M. Marcel, je commençai a donner dans des excès qui m'ont enfin précipité dans l'abyme d'où vous m'avez tiré. Mon père , qui vit à quelques lieues de Lyon , m'avoit conBé à un de nos parens établi à Paris. Ce parent , trop occupé pour me donner des soins , me remit entre les mains d'un gouverneur qu'il crut honnête hommie y tant il déguisoit adroite-
LES ÀMÉRlÇAlirCfl; 119
ment ses vices. Comme il savoit qtie je devois être riche, il chercha à me plaire en flattant mes penchans ; malheureu* sèment je n'en avois pas d'heureux , et ils se troûvoient conformes aux siens.
II m'associa à ses débauches, et dans un âge ou j'aurois dû ignorer le nom du vice, j^avois déjà appris à n'en plus tougîr. Le jeu, les femmes eurent bientôt dissipé l'argent qu'on me donnoit pour mes menus plai$ir3 ; je sus m'ea procurer aux dépens de mon parent , qui me laissa entrevoir des soupçons ; mon gouverneur, effrayé, prit de luimême son congé , et je ne tardai pas à le suivre. Sans ressource en Italie où je m'étois réfugié, je portai quelque temps le mousquet ; les mauvais traitexnens d'un sergent me flrept déserter , il y a trois mois p avec deu% de mes camarades i par malheur pour moi , ils avoiënt jdéjà l'habitude de voler sur les grands chemins j ils me menacèrent de me tuer, si je refusoijs d'être leur complice. La crainte, le défaut de ressource me firent prendre ce mauvais parti. Je puis pourtant vous jurer que je ne cherchais qu'un moment favorable
120 LES AMEAICÀINES.
pour les quitter. Ils m'ont pénétré sans doute , et m'avoient conduit dans le lieu ou vous m'avez sauve la vie , pour me chercher une querelle d'allemand et se défaire de moi sans bruit.
Le comte finit son discours par les démonstrations du repentir le plus amer.
Mélicourt en fut attendri , et lui épargnant les reproches qu'il niérîtoît, parce qu'il se lesfaisoit à lui-même , il ne pensa qu'à l'encourager à retourner chez son père. Ce Seigneur n'âvoit pas vu son indigne fils depuis l'âge de neuf ans qu'il l'àvoit envoyé à Paris : douze ans avoient dû apporter un changement considérable dans ses traits , et par conséquent il pouvoit se présenter devant lui sans en être connu, et sonder son cœur pour' savoir s'il pouvoit en espérer l'oubli des fautes de sa jeunesse. La blessure de cet enfant prodigue ,. que je nominerai Deshayes, pour cacher son vrai nom^ $a blessure , dis-]e , n'étoit pas assez consi** dérable pour l'empêcher de partir i?urle-champ : ils sortirent donc de ce village dès le lendemain matin , et pendant leur route Mélicourt mit en œuvre tous ses talens pour augmenter l'horreur que
Lies AMERICAINES. I2t
Beshayca devoît avoir des déréglemens dç sa vie passée. A rignominie , à Thorreur et au péril dans lesquels il ayoii vécu jusqu'alors , Mélicourt opposoit les charmes d'une vie pure dans le sein d'une famille opulente et respectée. Ces portraits ne pouvoient manquer de produire un effet sensible sur le cœur d'un jeune homme qui n'aùroit pas eu le* temps de s'endurcir dans le crime et dans la crapule , et il étoit naturel que Mélicourt regardât les transports de recônnoissance qui éclatoient pour lui chez Deshayes comme des preuves d'un retour sincère à la vertu. Son domestique n'a voit pas tout à-fait autant de confiance en cette conversion , et osa reprocher à son maître une crédulité qui pouvoii lui devenir funeste ; il çraignoit que le changement du jeune homme ne fût qu'apparent , ou du moins momentanée. Quoiqu'il répétât souvent ce qu'il pensôîl à cet égard, ses soupçons ne purent passer dans l'ame de Mélicourt , ou ils n'y firent pas assez d'impression pour l'engager à abandonner son projet. Arrivé h Lyon , il commença par faire habiller Deshayes d'une manière qui pût relever ses grâces nalu-
relies, et vërltaklemeot il ne fut pas récoDuoissàble sous cette nouvelle décoration. Il s'attacha ensuite à lui former un maintien décent et qui annonçât de l'éducation : il corrîgebit son langage et ses expressions, lui enseîgnoit les usages qui constituent ce que l'on appelle politesse, usage du mondé, et cette eutre-^ prise étoit fort pénible. Deshayes, peu fait ài6e contraindre , oublioit à cliaque instant ces leçons gênantes. Quaiid les principes de la bienséance ne soiit pas dans le cœur, il est bien difficile de se refondre k un certain âge sur les égards qu*on doit aux autres. Il juroit ; sa conversation étoit basse , rampante ; rien en lui ne faisoit Soupçonner sa naissance , et malgré sa parui^e on le prit plusieurs fois pour le valet de chambre de Mélicourt , tant il avoit mauvaise grâce k jouer le personnage d*un homme bien Xïé et qui eût vécu avec d'honnêtes gens.
Cependant Mélicourt cherchoit à se faire des connoissances qui pussent l'introduire chez le père de i>eshayes j et , lorsqu'il étoit sur le point de lui être présenté , il apprit que le comte et Sa famille partoient pour les bains d'Aix en Savoie.
Cet incident, loin de dérai^ger 6on projet, lui amena uqeo<fba$ion bien naturelle* de le faire réussir, puisqiiç \es eaux sont des lieux d'oii la conlrs^ipte eX les forma* lités sont bannies } on s'y lie aisément , on s'y voit sans se connoitre à fond. 11 la^ssa donc partir ce Seigneur, et le suivit deux jours après. Il eut le bonheur de trouver à se loger dans la même auberge que lui ; et comme ony qiangeoit à table d'hôte , ils dînèirent ensemble dès le lendemain de leur arrivée.
. Le comte avoit fait ce voyage avec un de ses cousins , qui étoit accompagné de son épouse et de sa fiUe unique. Cette jeune personne, sans pouvoir passer pour belle , avoit de grands charmes , qui cependant étoient pei^i de chose eu comparaison de sou esprit ei 4e son caractère, ^milie ( c'étoit le nom de cett^ demoiselle) s'étoit élevée au- desssus de toutes les foibl^sses de 9Qn sexe , et n'eu avoit conservé que U uiodestie et la douceur. La lecture , le travail^remplissoient tous ses momens dans un lieu consacré à l'amusement et au repos; en un mot^ e'étoit une fille toute parfaite : ses parens, qui connoissoientsou mérite^semibloient
ne vivre que pour la rendre heureuse j le comte et son épouse ràimoient comme leur fille , et s*ëtoient flattés long-temps de l'espoir de lui voir porter ce litre : elle étoit de l'âge de Deshayes , et dès leur naissanceonavoit arrêté leurunion.
La fuite de son cousin avoi t seule déran£[é ce projet, et comme on espère toujours ce que l'on souhaite ardemment, on s'étoît flatté, dans ces deux familles, que l'éclipsé du jeune comte ne seroît pas longue , et qu'il ne pourroit échapper aux recherches qu'on faisoil de lui. Douze ans écoulés sans avoir de ses nouvelles , détruisirent cet espoir, et les parens d'Emilie pensoient alors à la marier en lui laissant la liberté du choix.
Le premier dîner que Mélicourt fit à Aix fut froid et employé a s'examiner mutuellement; le comte sur-tout fixoil souvent les deux étrangers d'un air rêveur, et il y eut des momens où Mélicourt crut que la nature avoit remué le cœur de ce père infortuné. Au sortir de table, il se hâta de savoir de Deshayes l'impression qu'avoit faite sur lui la vue des auteurs de sa naissance. Hélas ! il fut yéduit h soupirer de n'y trouver aucunç
L£S américaini;6. 1^5
trace de Tamour filial. Deshayes loua l'équipage de son père , il avoil re-marquô la beauté d'une bague que porloil sa.
mère, etparoissoil flallé du grand nombre de domestiques qu'ils avoien l à leur suite. Pour sa cousine, il lavoit à peine regardée; il la trouvoit trop sérieuse pour une jeune personne , juroil qu'elle de voit être une prude , et ajouta : je lui ferai pourtant ma cour j car sa dot vaut mieux qu'elle, et mérite qu'on se gêne quelque temps* Pour la première fois, Méîicourt vit Desbajes tel qu'il éloit en effet; il lui parut le plus méprisable de tous les hommes ; et , dans l'indignation dont il fut saisi , il Jui reprocha sa dureté pour ses parens et sur-tout le faux de son jugement à l'égard, dîune personne quiparoissoit mériter le respect le plus profond, llcroyoit n'être animé que par la justice en prenant la défense de cette demoiselle, et ne se soupçonnoit pas susceptible d'un autre sentiment; sa naissance,sa fortune avoient trop de disproportion avec celle d'Emilie, pour lui permettre d'élever ses yeux jusqu'à elle ; et dans un coeur tel que celui de Méîicourt, l'amour n'ose se montrer qu'accompagné d'un espoir légjtime.
126 LES ÀMimCAl^ES.
Cependanile caractère des deui^ étrangers perça bientôt j le comte et sa famille prirent beaucoup d'estime et d'amitié pour Mélicourt, et ce fut à'sa seule considération qu'on souiffril Désbayés , qui s^écbappoit à tout moinent, et ^érdéit de tue le rôle d'honnête homme qu'il vouîoit jouer. Les premiers jours il souffrit patiemment les représ^enlations de Mélicourt à cet égard j il s'eîn lassa bientôt et lui dit brutaleniènt qu'il ne savoit passe déguiser, et qu'il falloît après tout que son père le reçut tel qu'il étoit , puisqu'il ne pôurroît pas le renier pour son fiW Mélicourt soupira de douleur en considérant les* chagrins qu'un tel fils devoit donner à un père si respectable. Effecîvement , le comte étoit un homme plefh d'honneur, de bon sens, et digne d'avoir été plus heureux. Sa famille se plaignoit et s'înqûiélèit de le voir Irisle et rêveur depuis sôri arrivéeàAix 5 et Mélicourt, qui d'abord àvùh pris son sérieifx pour un effet de ^on tempérament, ayant appris dTmiîîe i^ju^il étoit nalurellement gai, crut qu'il aVoit quelques soupçons de la vérité.
Cette charmante fille avoît rendu a
LES AMiRICÀlNCS.' 1^7
M^licourt la justice qu'elle en avoît re«. çae* Tranquille sur Tinnocence de ses intentions , elle n'avoit pas même peûsé à garantir son cœur des sentimens qui s'y formoient insensiblement. Méliconrt , aussi neuf qu'elle sur les effets d'une passion qu'il n'ayoit jamais éprouvée , eu a voit ané violente j el4;es deux personnes eussent ignore longtemps ce qui se pas-* soit en elles^si une conversation du com tç ne letîi^* eât ouvert les yeux, *
Un jour que Ton faîsoit la guerre a ce seîgtieur sur sa profonde tristesse , il avouaquelè souvenirde son malheureux fiis l'àvoit affecté d'une manière bien sensible depuis qu'il étoit à Aix. Mon fils ne vit plus , dit la comtesse en versant des larmes; il n'auroit pas la dureté de nous laisser ignorer son existence s'il respîroit encore. Mélicourt crut le moment favorable pour unereconnoîssance:
déjà il jetoit les yeux sur Deshayes pour lui faire comprendre sa pensée » lorsque le comte , reprenant la parole , dit à son épouse :
Je pense comme votfs , Madame : nous n'avons plus de fils , et cependant je ne crois pasqu'il soit mort: cet indigne enfant
a voit donné, dès son enfance, des preuves d'un caraclère si pervers , qu'il aura sans doute été jusqu'aux derniers excès du crime. Si Cela est, je lui sais gré du soin qu'ilprenddem'euépargnerunj je laverois dans son sang la honte qu'il eût faite à moil nom; ou si je le croyois indigne de périr de ma main , un cachot obscur le déroberoit pour jamais a la vue de tous les hommes. Le père d'Emilie parut d'aliord applaudira ses sentimeris; puis il ajouta qu'il pouvoil bien être aussi qu'on lui eût exagéré les défauts de cet enfant. Votre parent , lui dit - il , vous a caché soigneusementl'origine de ses désordres,mais je sais, à n'en pouvoir~douler,qu'ils ont eu leur source dans desexemples empoisonnés qu'il a reçus d'un mauvais gouverneur. Celte circonstance diminue ses fautes :, il eût été bien difficile , même au ïneilleur naturel , d'échapper à une telle séduction : peut»être aussi votre fils étoitîl innocent et chargé mal-a*propos des bassesses de cet homme, dont la fuite semble un aveu des vols qui ont été faits. J'avoue qu'il s'est aussi éclipsé} mais un jeune homme s'effraye aisément : lorsqu'il n'a aucun moyen de justifier son