TROISIEME JOURNEE
Madbh. ^BONKE.
JbiH bien, Mesdames, serez-vou» bien redoutables aujourd'hui ? m'avez - vous préparé un grand nombre d'objections ?
Ladt violente.
Je n'ai point d'objections à vous faire , ma Bonne , mais une remarque. Il me semble qu'en nous parlant des obstacles qui empêchent le plus grand nombre des hommes de connoître la vérité , vous avez oublié le principal. C'est qu'ils ont la mauvaise habitude de ne regarder les objets que d'un côté , de se fixer , pour ainsi dire, de ce côté, et de décider ensuite sur Tobjet qu'ils ont ainsi regardé, €n conséquence de ce qu'ils y ont cru
LES AMER i GAINS 5. l57
Toir. Je vais expliquer ma pensée par un exemple.
Je perds une fortune considérable par un procès. Je regarde celle perte du côlé fâcheux et je dis : avec cet argent que j'ai perdu, je pouvois me procurer un grand nombre de .choses agréables.
Celte perte m^obligè à réformer mes habits, il faut retrancher ma table, diminuer mon assiduité au spectacle , mes auniânes même. Il est certain que jna perte , considérée ainsi , a quelque chose de désagréable à la nature. Mais si , au lieu de la regarder sous ce point de vue, je retourne mon objet, pour ainsi dire, je pourrai me répondre : Ce procès que j'ai perdu , je n'avois pas sans doute droit de le gagner; me voilà donc délivrée de la possession d'un bien qui ne m'appartenoit pas ; la perte de mon procès me sauve donc d'une injustice qui est le plus grand de tous les maux; les légitimes maîtres de ce bien en seront plus à leur aise ; voila une justice dont je dois me réjouir, au lieu de m*amuser à les haïr. Me voilà débarrassée des soins, des embarras, des sollicilar lions , de l'incertitude plus fatigante
lS8 lESAAlÉRÎCAlirES*
que le mal même. Ma table ^ k la vérité ^ sera plus simple; eh bien, j'en aurai moins d'indigestions $ j'en vivrai plus long-temps. Mes habks seront moins beapx; je n'en serai pas moins couverte. Je n'irai plus au spectacle ; j'en aurai plus de temps à donner k mes devoirs* Je ne pourrai pi as faire tant d^aumônes ; Dieu ne m'en demandera pas au-delà de mes forces*
Ce que j'ai dit par rapport k uiî procès, se peut appliquer k tous les événetnens de la vie , k tontes les choses^ qui sont soumises k mes jugemens; k moins que je ne retourne mon sujet de tous les côtés , il ne m^esl pas possible d'en juger sainement* Or, qui prend la peine de le faire? Presque personne. Il en faut donc conclure que presque personne ne con* noît la vérité, que le plus grand nombre
se trompe.
Maseu. Ba»N£.
J'avois insinué ce que vous vene^ de dire , mais vous Pavez expliqué plus clairement. Reprenons notre discours où nous l'avons laissé la dernière fois. De ce que nous sommes créées par un Etre infiniment parfait, nous avons con-
LES AHÉKICAINES. iSg
clu Pexistence de nos corps et de tout ce qui nous environne^ parce qu'il répugneroit à sa sagesse et à sa bonté d'a« voir produit des créatures poxir être le )0uet de Perrenr et du mensonge. Il n'a pu nous créer , avons-nous dit ^ que pour sa gloire , parce que , n'ayant rien audessus de lai, il n'est pas dans l'ordre qu'il ait fait hommage de son ouvrage à quelque être qui .lui fût inférieur;, et il est contre l'ordre , au contraire , que le Supérieur suprême ait eu une fin qui fût au-dessous de lui. Lady Violente , pourriez - vous me dire comment de»
créatures telles que nou« sommes, si inférieLures en tous sens a l'Etre suprême, peuvent procurer sa gloire ?
Li^DT VIOLENTE.
En vérité^ ma Bonne , cela me passe..r. Attendez , pourtant. Dites - moi, ma Bonne, la gloire de Dieu, ce qui est agréable à Dieu, ce qui augmenteroit son bonheur s'il n'é toit pas infiniment heureux , et tellement qu'il ne peut l'être davantage j toutes ces choses, dis-je, n'ont-elle^ pas la n^iême signification ?
l6o LES AMERICAINES*
Madem. BOINNEi
Oui , Madame , ce sont des différentes manières d'exprimer ( foiblemeht à la vérité)^ mais de façon à nous^ faire comprendre ce qu'on doit entendre par ces mots : La gloire dé Dieu.
Cela me met un peu plus à mon aise.
Je suppose que je suis une très-bonne personne. Qu'est-ce que je souhaiterois le plus ? Qu'est-ce qui nie donneroit leplus grand plaisir ? Qu'est-ce que je m'efforcerois de procurer aux autres? Le bonheur. Comme je Sicntirois par moimême que la vertu me rendroit heureuse, je n'oublierois rien pour rendre les hommes vertueux; j'y emploierois tous mes désirs , toutes mes forces , et je les emploierois avec d'autant plus d'ardeur, que.j'auroîs un plus grand degré de bonté. Il ipe semble que l'essence de cette vertu est d'êtue commùnicative , d'aimer à se répandre.
Madem. bonne.
Vous avez raison, ma chère , celui qui est sans bonté ne recherche point à faire des heureijf . Celui qui n'a qu'une bonté
T.ES AMERICAINES. }pl
médiocre, ne souhaite que raédiocrev ment de faire du bien. Celui qui auroit une bonté infinie , auroit conséquem** ment des désirs infinis de rendre les hommes vertueux. Les effets seront toujours en raison de la cause. Vo|iS rêvez, miss Dorothée !
Miss DOROTHÉBI.
Je pense que tout cela est ou me paroîl contradictoire. Vous nons ayez prouvé que Dieu est un être infînimerit puissant , infiniment bon. Comme trèsbon , il m'a créée pour pratiquer le bien, qui peut seul procurer sa gloire et mon . bonheur. Comme puissant, il a dû me créer avec un caractpre propre à remplîf la fin qu'il s'est proposée eu me créant j cependant je sens que j'ai une infinité de penchans qui sont contraires k cette fin. Loin d'être née avec des dispositions à la vertu , on dîroit qu'elle est nonseulement étrangère a mon être , mais encore contraire à mon être. Je suis portée à toute sorte de mal j j'ai répugnance à toute sorte de bien.
Laot LOUISE.
Vous en dites trop , ma chère. Je sens
i6i Lié AMÉ ricaineS.
fcien qu'il y a certaines vertus pour les*
quelles f ai de la répuguancç Non ^
te n'est pas cela > je n'ai de répugtjance pour aucune vertti j mais il est des occàfiîcJns où elle me coûte à pratiquer. Dél>rouillje^-nioi tout cela f s'il Vouô plaît, ma Bonne , je l'entends bien , et ne puî^ Prendre ma peiisée comme Je le voudroisi
Madem. B03NNE.
Dîtes - moi j miss Dorothée, quand Vous avez vu Dé métri us Poliorcète pardonner aux Athéniens qui revoient si Cruellement offeusé^ avez-vous aimé cet acte de vertu ou nOn ? Avez^vOus blâmé ou loué cette action ?
Miss DQROTH£b.
Assurément j'ai trouvé cette actîoû très-belle et irès-bonne; j'aime Démé* trius Poliorcète à la folie.
Madém. BOKÏîE.
Et quatid Alexandre , qui Énôurôît dé soif, refuse de Teisiu parce qu'il n'en peut pas avoir pour tous ses soldats qui aVûient autant de soif que lui ; quand Socraté , " au lieu de se fâcher çontrejsa femme qui Ta voit inondé d'eau sale , n'en fait que rire ; quand Démosthène refuse l'argent
L'ES AMERICAINS^. l6S
de Philippe, plutôt que de trahir son pays ; c^uand Joseph ne^veut pas répoiK dre a Famour de la femme de Patipbar, par respect et reconnoissancé envers son mattre, aussi bien que par attachement 9 la loi de Dieu ; en un mot, quand vou» lisez ou entendez le récit d'actions pareilles, les trouvez - vous estimables?
Voudriez - vous sincèrement avoir faîl toutes ces actions ?
Miss DOROTHÉE.
Très-assurément , et je suis dans une vraie et sincère colère, quand j'eîilends parler d'actions contraires à cef vertus , ou que je Fes fîs.
Vous aimez donc la vertu , toutes lef vertus même , puisque vous approuves^ toutes ces actions vertueuses, et que vous aimez et estimez ceux qui les ont faites, quoique vous ne les connoissiez pas , que vous n'en retiriez aucun profit , et que vous sachiez fort bien qu'il ne vous seroit arrivé aucui» mal, quand ils auroient agi autrement. C'est-à-dire » que vous aimez^ la vertu naturellement ^ sans réflexion , sans intérêt , nécessai*
i64 LBS ilMÉ RICA INES»
remenl même j car ces mouvemens d'edlîme, d'admiralion , qui naissent chez vous au seul récit de ces actions , vous ne pourriez pas lés empêcher; Ils sont es* sentiels a votre nature j jamais vous ne pourriez appeler ces actions mauvaises*
Misfe DOROTHÉE.
Me voilà bien étonnée et bien charmée en même temps. J'aime la vertu , malheureusement c^est dans les autres^ et quand elle ne me coûte rien,
Made4i. bonne.
Ce ti'esi pourtant pas par aversion pour la vertu, qui vous paroît belle, res* pectable^ aimable , préférable à tout.
Uiis iDOROTHÉE.
£n vérité, ma Bonne, en sondant le fond de mon cœur, j'y trouve cette estime de la vertu gravée en caractères ineffaçables ; mais il n'est pas moins vrai que malgré mon estjrae et mon amour pour elle, je ne la pratique pas. C'est comme le bouillon ; je l'aime extrêmement ^ et cependant, quand j'ai la fièvre, il me paroît la plus mauvaise chose du monde. Ne seroit-ce pas que mon ame
LES AMiRIGAIÏfES, l05
a une maladie ^ une fièvre qui déprave et gale son goût ? ^
Màdem. B0I9NE.
Précisément , ma bonne amie : notr^ ame , par sa nature , estime , aime la vertu malgré eïlp , pour ainsi dire } c'est-à-dire , que l'amour, et l'estime du beau, du bon, font, ce ^i^ble, spn essence. ^