‹ Les AméricainesChapitre 14 sur 42 · L40T LOUISE · texte numérisé non relu

L40T LOUISE

• Cette maladie, qui déprave Famé, n'est-elle point un défaut dans Tour»

vrage du Créateur? Car enfin, quand un ouvrier travaille , il a un dessein , et il prend tous le& moyens nécessaires pour parvenir k la fin qu'il s'est propoi-r sée. Par exemple , si un sculpteur fait une figure à dessein qu'elle se tienne droite , il l'attache a un piédestal , ou il arrange ses parties dans un tel équilibre, qu'elle puisse se soutenir d'elle-même , et que les jambes puissent servir d'appui au reste de la figure. S'il manque à ces conditions , j'ai lieu de penser , ou qu'il ne veut pas que sa statue soit droite , ou qu'il a manqué de la science nécessaire pour exécuter ce qu'il ayoit intention

défaire. Je vais.appli(|uer cette comparaison a notre s^etf

Dieu qui est infiaiment bon, disonsnous, n'a pu créer Tbomme pour un autre but que potir «a gloire.

La gloire de Dieu , la seule chose qui puisse lui plaire , c'est la pratique de 4a yertu qu'il aime uniquement.

Donc fl a âi^ faire Phomiue de mûnière qu'il soit propre , par sa nature , a. pratiquer aisément la vertu.

L'homme a un penchant décidé kdes choses que nous appelons mal , une forte répugnance 9 ce que Ton nomme ;vertu.

Cependant cette répugnance lest uo obstacle au desi^îa de son créateur ^ s'il la créé pour pratiquer la vertu*

Donc il n*a pas créé l'homme pour être vertaenx , en la manière que nous rimaginoDS; ou bien ce penchant, cette répugnance est un effet de l'ignorance de cet ouvrier que vous supposez iufi* niment parlait

Ne vous étonnez pas , ma Bonne , de me voir arranger cette objection beaucoup mieux ^u^à nioi ri appartient. Je la rends mot pour mot, telle que je Tai

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entendu faire k un bel esprit , il u'y a pa$ un mois. Cet homme me fit hor^ reur , tout se soulevoii en moi en i'en^ tendant parler : aussi , je hx\ dis ioatet les ÎDJores que mo^ indignation mo suggéra : il rit de ma colère , me de? manda poliment de bonnes raisons contre ce qa'il m'allégnoit , et me pria de lui pardonner , st jusque - là il me regardoit comme une femme à préjuges,

LauV spirituelle.

Voila une chose qui me passe. A propos de quoi messieurs les beaux?

jssprits ont-ils la rage de chercher à pous empoisonner de leurs idées ? Ils les écrivent en mille façons différentes, tantôt ouvertement , tantôt d'une. maT nîère couverte et artificieuse : ils en * parlent sans cesse ^ même aux personnes du sexe. Onl-rîls une spmnïe pour chaque prosélyte qu'ils ifont à Timpiélé ? Quels peurent être leiers motifs? Je n'j coôit prends rien.

Li^DT LOUISE.

Et moi j'y comprends quelque chose»

Cet honnête homme-lâ , qui a femme et enfuns, ^s4 fort amoureux d'vm^ de mes

iGS LCft ÀMERIGÀlrr ES.

amies, dont il est le tuteur. Malheureu*' sèment pour lui cette jeune ^rsonne eraint Dieu , le péché et l'enfer : il faut doiic , pour la séduire , écarter ces deux obstacles. Remarquez , s'il vous plaît , qu'il ne cherche pas a lui ôter l'idée d'un Dieu ; elle est trop enracinée dans Fan>e , pour espérer d'y réussir : il veut, au contraire, qu'il y ait un Créateur très-sage et très-prudent , qni n'auroit pas mis ces penchans dans l'homme , s'il y eût eu des crimes a les satisfaire. L^homrae a un penchant décidé pour les richesses , les honneurs et les plaisirs. Donc, dit cet habile homme , Dieu veut, entend que l'homme satisfasse les goûts qu'il lui à donnés , et ne peut être offensé quand il cherche à se satisfaire à cet égard.

Misji CHAMPÊTRE.

Ce n'est pas la première fois que je m'aperçois des motifs ide messieurs les beaux-esprits: ils en ont encore un autre, mais si subtil , si caché, qu'ils ne le connoissent pas eux-mêmes.

L'homme a beau chercher a s'aveu-

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gler absolument , c'est la chose impos* sible. Je suis sure que celui qui nie hautement Timmortalité de Tame , la nécessité de la vertu , let le reste ; je suis sûre , dis"je , qu'il reçoit cent démentis par jour de sa propre conscience. Comment parvenir à faire taire une cons« cience si opiniâtre ? Comment lui fermer les yeux? Si on ne peut y réussir , il faut prendre du moins tous les moyens de Fétourdir; il faut Taccabler à force d'autorités et d'exemples. Voila une des raisons pour lesquelles l'impie cherche à multiplier ceux de son espèce , pour autoriser son parti par le nombre. It lui semble que plus son système aura de partisans , moins il aura dlnquiétude en s'y abandonnant.

ladt violente.

Cela est bien fou. Si je croîs une vé-* rite, elle n'en seroit pas moins vraie quand il plairoit k tous les hommes de la nier ; et si je pouvois engager tous les hommes a soutenir un mensonge , cela n'en changeroit pas la nature ; il seroit toujours une fausseté.

Màobh. bonne.

Cest très-bien penser. Madame. La qualité , le nombre des personnes qui ^ soutiennent une erreur, ne peuvent ja- .mais la changer en une vérité , c'est un àxiôme. Examinons donc scrupuleusement en quoi consiste celte vérité quise soutient par elle-même , qui n'a pas Besoin d'appuis étrangers , qui est immuable , incorruptible, qui ne peut être pliée , altérée. Que gagnerions-nous en nous efforçant d'y substituer l'erreur? Elle n'en seroit pas moins ce qu'elle est. Venons aux difficultés de lady Louise , ou plutôt du rationaliste dont elle iious a répété le discours. Remarquez, Mesdames, que je dis le dis^ cours , et non pas l'opinion ; car je suis sûre et très-sûre qu'il n'est pasaconvaincu lui-même de ce quHl veut persuader aux autres. ,

Notre anie e^st l'ouvrage d'un Dieu infiniment parfait : elle aime naturellement la vertu. Je reconnois à ce trait le caractère de son ouvrage , c'est le cachet de l'ouvrier. Malgré cet amour naturel de la vertu , qui est au fond de l'ame , elle a une maladie , un penchant

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qui l'entraine verà le mal : je dis hardiment p celte maladie de ]*anie ^st ac-. l cidentelle , Dieu ne Ta pas mij8e en.ejlet^ cela est impossible. Donc il eist arrivé' quelque changement. eu Thommei, . depuis qu'il est sorti des mains de; Dieu»

Mi8f SOPHIE.

Vous le dîtes , ma Bonne j maïs ce n^èst [^as assez pour nous , il faut encore' le prouver. '

Madzm. BOlNIfË.

Je l'ai déjà fail^ ma chère. IN^esom* mes-nous pas convenues de cette vérité ^^ Ilj" a un Dieu » c'est^àrdire un. Etre, infiniment parfait. doQt L'homn^ est.

l'ouvrage?

Mist SOPHIE.

Nous sommes convenues de. celât ^ mais * quel rapport l'existence- de Dieua-t-elle à notre objection?

Mao KM. BONIf£.

Ne voyez-vous pas que si Dieit est , tousiies ouvrage^ doivent être dignes de lui ,€t qu'il seroit absurde de dire qu'il a&it'Une créature diamétralement opposée à la.fin pour laquelle elle a "été créée? Ne sommes.-nous pas convenues

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que tout ce qui seroit contradictoire à ce principe , ïljr a un Dieu , seroît &UX ? Or, l'homme tel qu*il est aujourd'hui, est contradictoire à l'idée d'un Dieu son créateur. Donc l'homme, tel qu'il est aujourd'hui , n'est pas tel qu'il ëtoit au sortie des mains de ce Créateur ; donc il y est arrivé quelque changement. Ce changement ne peut pas venir de la volonté de Dieu, qui .ne peut se contredire ; donc il vient de la volonté de l'homme.

Voila, Madame 9 ce que ma raison me diroit sMl n'y avoit pas de révélation : il est vrai qu'elle enresteroitlà ; mais c'est déjà beaucoup. Dans cette situation , si on me montroit une cause vraisemblable du changement qui est arrivé dans l'homme 9 convaincue de l'effet qui suppose infailliblement une cause , j'examinerois si cette cause auroit été capable de le produire ; et si je trouvois cette cause # je ne dis pas d'une certitude absolue , mais raisonnable et ne renfermant rien d'absurde , je serois autorisée à la recevoir comme vraie , jusqu'à ce qu'on m'en démontrât la fausseté , ou qu'on m'assignât une cause plus vraisemblable

d'un effet sûr- Voilà mon premier motif de crédulité par rapport à l'histoire de la chute d'Adam. EDe éclaircit une difficulté que toute ma raison ne pourroit parvenir à débrouiller. Quand ce seroit un homme non inspiré quim'auroitlranamis cette histoire, comnie elle est vraisemblable, ilconviendroit à ma raison de ne la pas réjeter , de J'examiner soigneusement ,. et de m'y tenir, si on ne . m'offroit rien de mieux.

ladt Violente.

J'ai entendu l'autre jour une dispute qu'on pourroit fort bien appliquer à ce sujet ; car elle fut terminée par le même argument que vous venez de faire. Cétoient encore deux rationalistes dont l'ua suivoit le système de Ptolomée , et l'autre celui de Copernic. Le second disoit i c'est la terre qui tourne ^ et non pas le soleil. L'autre répondoit : vous vous trompez , c'est le soleil qui tourne , et non pas la terre ; on le croit ainsi depuis bien des siècles. Et sur qûoi||ppuyez-vous le changement d'opinion , demandai-je au Côpernicien ? car enfin ce sont là de ces choses dont on ne peut s'assurer en allant y voir. Voici 'ce

qu'il me répondit: c'est qu'en disaritqiie la terre tourne , j'explique par ce mouvement une infinité de phénomènes où l'on ne pourroit rien comprendre , et qui fieroient indéfinissables en supposant que c'est le sofeil qui parcourt Punivers. Cette raison a paru suffisante aux sayans pour leur faire adopter le système de Copernic. J'aurois pu dire à cet homme qui se moque de Thistoire delà création : Vous croyez avoir une raison suffisante de croire le système de Copernic , parce que son opinion explique plusieurs phéno* mènes qui sont dans l'univers, et qui, dans lopînion contraire , restent des énigmes; et moi je crois l'histoire rapportée par Moïse, parce que cette histoire me donne l'explication d'un grand nombre de phénomènes qui sont dans l'homme , et qui, sans le secours de ce fait j me paroitroient incompréhensibles.

Madem. bonite.

Cette idée , ma chère lady Violente , efiLtrès-juste ^ et elle me paroit neuve, c^t-à-dire l'application du motif de cré* dulité qu^n doit avoir pour Copernic k Moïse. Mais ce n'est pas asse? de s'assuret de h vérité de celte histoire par une

seule raison de conyeDance , il faut s'ar* mer de soupçons , la retourner de toud les côtés, examiner s'il n'y. a pas autant d'inconvéniens à la croire qu'à la rejeter. Allons, miss Dorothée, vous m'aviez, promis de m'arrêter à chaque parole , et vous ne dites rien. Vous prenez pour bon tout ce que je vous donne , et le laissez passer sans difficulté.

Mm« DOROTHÉE.

Je vous ai promis d'être circonspecte^ ma Bonne , mais non pas d'être folle ou stupide. Jusqu'à ce moment vous n'ayez rien dit que vous n'ayez prouvé jusqu'à la démonstration, je n^ai pu trouver k y mordre ; mais prenez patience , vous ne perdrez rien pour avoir attendu : par exemple , vous nous exhortez à regarder ^histoire de la création écrite par Moïse , de tous les côtés ; il y en a plusieurs qui ne lui sont pas favorables. ]S'esl-il pa^ vrai que Dieu sait tout?

Madeii. bonne.

Oui , ma chère , dans ce qui est infini il n'y a ni passé ni futur, tout est présent pour l'Eleruel.

Miss DOROTHÉE.

Je crois cela, parce qu'il est impossible d'accorder le contraire avec Tinfiiiîté de Dieu. 11 est pourtant vrai que je ne Tentends pas du tout, et je n'en suis pas surprise : j'en sais la raison. C'est que je suis bornée, et très-bornée., Je m'écarte , ce n'est pas là la question ; il faut y revenir. Je vous accorde que Dieu n'a pas crée l'homme tel qu*il est aujourd'hui; qu'au sortir des mains de son Créateur il étoil tel qu'il de voit l'être pour remplir les fins de sa création ; que ses pas&iops ctoient réglée* par la raison. Si Dieu avoit pu ignorer le mauvais usage qu'il feroit de ses dons , de sa liberté , je n'aurois rien à dire; au lieu que cette prescience de Dieu n^e tourne la tête : car enfin il savoit que Thonime alloit se dégrader, se corrompre. Wétoil-ce pas rendre inutile cette création, remplie de tant d'avantages, que. de lui laisser la possibilité de les perdre ? Pourquoi lui donner cette liberté dont il devoit faire un si mauvais usage ? Quand j'y pense» cela me rend furieuse.

Ladt violente.

Comment, ma chère r vous voudriez que Dieu eût créé un automate^un homme sans liberté?*

Mtss DOROTHÉE.

Non , Madame , j'eusse voulu qu'il lui eût donné une volonté qui ne pût s'écarter du bien, qui ne pût.... Mais j'extravague; je demanderois une liberté qui ne fût pas libre. Pardonnez-moi , Mesdames; mais je suis plus fille d'Adam, moi toute seule , que vous ne Têtes toutes ensetnble ; ma volonté me fait faire, tant de sottises, que jy renoncerois pour un demi-sol, tant j'en suis eimuyée.

Ladt CHAMP.ÊTRE.

Cet article mérite toute mon attention , ma Bonne , et cependant je suis distraite. Miss Dorothée nous a avancé une proposition que je ne conçois pas, et pela me rend incapable de m'appliquer à ce qu*elledit à présent. Elle avoue qu'elle ne comprend pas comment il n'y a en Dieu ni pa^sé ni futur , et puis tout d'un coup elle passe outre. N'avezvous pas dit que nous ne devons rien croire qui né ^oiï aussi clair que cetle

proposîtioo^ un et un font deux, et ne font pas trois.

MademV bonne.

Je le répéterai même encore, si vous le Youlez.Nous sommes convenues que Dieu est infini , et que nous étions bornées \ lors donc qu'il sera question des perfections de Dieu , il est clair, comme un et un font deux , que nous ne pouvons les comprendre. Mais, me direzvous, comment pouvoir supposer en Dieu ce passé et ce futur toujours présens? Par quelle raison ne pas penser que chez lui, comme chez nous^ les temps se succèdent? Cest que celle succession de temps seroit absurde en Dieu , puisqu'elle est contraire àson infinité , qui ne peut admettre ni changement , ni altération , ni augmentation. Pour connoitre une vérité, nous avons deux moyens, Mesdames; le premier est d'examiner des causes, que nous pouvons aisément connoitre toutes entières , paçce qu'elles sont à notre portée et sous notre maitot pour ainsi dire; il est fort peu d'objets que nous puissions connoitre ainsi ^ à cause du peu d'étendue de nos connoissances. Le second moyen , c'est d'arri*:

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ver à la connoissance* d'une chose par ce qu'elle n'est pas. Ceci est un peu difficile a concevoir; ainsi , Mesdames , je vous demande beaucoup d'application.

Rappelez- vous un. axiome dont nous sommes convenues : Le contraire et une vérité est un mensonge. Le contraire d'une chose Jausse est une vérité. Je voi$ on homme qui a deux gobelets renversés sur une table. Il met une pièce d^argentsous un de ces gobelets, et tout d'un coup cette pièce change de place et passe sous l'autre gobelet. Si je vous disois : Cette pièce a du mouvement^ de Pintelligence , elle obéit à la voix de son maître , et change de place toutes les fois qu'il le lui commande , vous me diriez que cela est absurde, et j'en conviendrois. Par la certitude oii je suis que cette pièce ne peut se mouvoir d'ellemême , j'acquiers une certitude : c'est que l'homme qui joue des gobelets , la change adroitement de place sans que je m'en aperçoive. Qui m'apprend cela?

C'est que le contraire est absurde. Cette comparaison est triviale , Mesdames, et ne répond point à là grandeur des choses que nous traitons ; cependant je ne l'ai

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point rejetée , parce que je n'en trouve pas de plus propre à vous faire connoître ma pensée. L'avez*vous comprise , miss Dorothée ?

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