I.X8 AM^RICAINSS
Ma DEM. BONNE.
Cesl bien domxxiage , ma chère, que Dieu vous ait doJDné un entendement } celui des autres seroit suffisant pour vous* Il y a pourtant du vrai et du faux dana tout ce que vous venez de nous dire, et iJ faut le démêler. l
J'avoue qu'il est^mille choses sur lefr* quelles il n'est pas fort dangereux d'être trompé : je dis fort dangereux j car il y a toujours du péril à l'être : cela nous rend l'esprit faux et peut influer beaucoup sur les choses qu'il nous est essentiel de savoir sûrement î il est dîsgrapîeùx d'être le jouét de l'erreur , même dans des bagatelles.
Vous dîtes , par rapport aux connoissances utiks et nécessaires , que les habiles gens les. ont examinées. Maïs si elles sont telles que notre bonheur en cette vie et en l'autre dépende de leur connoissance , comme je suis sûre que le plus grand nombre de ces habiles gens se sont trompés , c'est une nécessité absolue pour moi d'examiner, entre leurs opinions, quelle est Ja seule véritable; je ne serois pas sensée si j'agîssois autrement
4l Ll^S AM£RlCAlN£0r
Miss PRÉJUC^Ê.
' El pourquoi dites - vous que \e plus grand nombre des habiles gens se sont trompés? Comment pouvez-vons en être sûre ? Pour moi je sois bien loin de celte certitude , et je me regarderoîs comthe téméraire si j'osois porter un tel jugement : il me setnble qu'il faudroît avoir plus de sciencç que û'en ont et que n'en doivent av^ir lés femmes , pour parler aînèi.
î^JlDÈk BONNE.
Eles*v6us Jbien sure, l^adame 5. qu'il faut avoir beaucoup d'esprit et de lumièf'es pour décider sans appel que sur toutes sortes de sciences , sur la Jtèligion même, le plus grand nombre des hommes est dans Terreur ? < . ,
Misi PRÉJUGÉ.
Assurément, ma Bonne, )e suis sûre que si je disois cela je serois une imk pertinente, car je suis trop jeune et trop peu instjcuite.
Mâdxv; BONNii:.
Noua sommes donc d'un seïitiment contraire} car je soutiens, moi, que la plus ignorante est aussi en état déporter cette
L£S AM£AtCAÏN£S« 4^
discisîon que la |iersonne-la mieux îns*» truite. Lady , dites-moi , je vous prie , quelle est la couleur de votre ruban?
Miss PRÉJUGÉ.
Je dis qu'il est couleur de poui'pre : cela est bien aisé à décider ^ à moins que Ton ne soit aveugle.
Mad£m. bojvne.
Comment pouvez - vous dire que ce ruban est pourpre. Madame? je soutiens qu'il est bleu. Lady Violente vous dira * qu'il est blanc, et miss Dorothée qu'il est jonquille Je vais prendre .miss Francisque pour juge.... N'est-il pas vrai , ma chère, que nous avons toutes raison sur là couleur de ce ruban ?
Mi>s FRAIHCISQUE.
Vous badinez , ma Bonne : assurément lady Inconséquente a raison , son ruban est couleur de pourpre.
Madem. bonne.
Mais si lady a raison , nous avons donc tort , nous soutenons que ce ruban est de plusieurs autres couleurs. Prenez bien garde k ce que vous allez dire^ ma chère: si vous assuriez que nous nous trompons, nous dirions que vous êtes une imperti-
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i nente^que vous avez mal aux yeux, et que par consëquent vous ne pouvez pas décider des couleurs.
Miss FRANCISQUE.
El quand même jeserois aveugle , ma Bonne, cela ne m'empêcheroît pas de décider que de vous quatre il y en a sûrement trois qui se trompent. Ce ruban ne peut pas être de quatre couleurs à-lafoîs , à moins qu'il ne soit rayé. Un aveugle pourroit donc dire que si une de vous a raison , les autres ont tort ; qu'elles disent uhe chose fausse , un mensonge j car vous nousaveâs lait voir que lé contraire d'une vérité est une cliose fausse , un mensonge j et quand vous ne l'auriez pas dit , nous le savions bien.
Mil>£M. BONNE.
Etes- vous bien sûre , ma cbèce , que toutes les fois qu'une personne dit la vraie couleur d'un ruban , toutes celles qui sont d'un autre avis se trompent?
Miss FRANCISQUE.
J'en suis si sûre , ma Bonne , que , quand tous les hommes ensemble viendraient me dire que ce ruban est toutà-la-fois blanc , pourpre , jaune ou vio- "
LES AMiftlGAINES. 45
îel , ils ne pourroienl me le persuader j c'est comme si on m'assuroit que vous êtes la meilleure et la plus méchante personne du monde , je dirois k ceux qui me tîendroient ce discours , qu'ils sont fous j car si vous êtes très-bonne , vous ne pouvez pas être très-méchanlej et si deux personnes soutenoient chacune une de ces deux choses ^ je dirois : Il y en a une qui se trompe.
Madem. bonne.
Vous voyez, lady Préjugé, que miss
Francisque est plus hardie que vous ^
sans pouvoir être taxée d'impertinence.
Vous avez raispn sur la couleur de
votre ruban , par conséquent tous les
autres ont tort : de même , quand sut
la religion, les sciences ou autre chose,
les hommes ont des sentimens diffé-
rens , vous pouvez juger à coup sur
que s'il y en a un seul qui ait trouvé
la vérité , tous Içs autres se' trompent
et sont dans Terreur j car ils ne peui-
vent avoir raison tous à-la-fois en soute-
natit des. choses différentes. Concevez-
yôiis cela , Madanie ?
Mis» préjugé.
Oui I n^a Bonne î mais ce que je ne
conçois pas , c'est nta sottise. Cela est si clair,, pourquoi ne Tai-je pas compris par moi-même ? pourquoi , à présent que je le vois , en ai-je une sorte de dépit ^ comme si on m'avoit fai* grand tort çn m'ouvrant les yeux ? Je le vois 3 nou-seulement je suis dans l'erreur à bien des égards; el ce qu'il y a de pire y c'est que j'aime mes erreurs.
Madev. bonne.
Voilà l'efjfet du préjugé , Madame :
nous adoptons par paresse des sentimens tout faits , parce que nous ne voulons pas nous donner la peiapte de réfléchir pour en avcwr un à nous j et puis , quand certaines opinions qui favorisent nos penchans , nous ont été données dès l'enfance , elles tiennent comme la peau. Il eM donc prouvé que le pins grand nombre des hommes se trompent par rapport à la religion : car si les Turcs ont raison d'être Turcs ^ les Chrétiens^ont tort aussi bien que les Juifs , de ne pas se faire Turcs ; et il est question d'examiner si nous pouvons , isans présomption 9 espérer de trouver la vérité qi^ a échappé au plus grand nombre.
Une de vos difficultés, par rapport
k Tetude , est celle-ci : Tant d'hal)iles
gens se trompent , donc je puis me
tromper. Cette objection a plus d'ap*-
#pareuce que de réalité. Ou 1^ vérités
que vous examinerez seront essentielles
et absolument nécessaires , ou elles ne
le seroht pas. Dans le second cas ,
vous neirisqoez pas beaucoup de vous
tromper. I>aos le premier, vous ne
pouvez; vous tromper si vos recherches
sont sincères, et faites comme il faut.
Dieu ne peut pas vous avoir fait une loi
qu'il vous seroit impossible de remplir.
Jësqs^Christ a engagé sa parole qu'il
donnerait le bon esprit a ceux qui le
demanderbient en son nom : deman-
dez-le^etil vous sera accordé. Mais,
a joatez«<vous ,le& prêtres et }es ministres
soat payés pour étudier la religion et
nous l'enseigner; 410U5 devons les en croire sur leur parole, puisque Jésusr Christ les a établis pour cela. On nous l'a dit ainsi, mais on nemous en a p^ donné la preuve ,.et c'est ponil avoir <:ette^euTe oa renoncer à l'avoir corn* ifae impossible, que inous sommes assemblées, . Ok la cbercherons^nous ? ùsjxs
48 tes ÀM^RICAIN'BS;
les livres de la Saînté-Ecrilure. Mais qui nous assure q*ue les livres que nous appelons ajnsî , sont divins ? C'est encore de quoi nous devons nous assurer»
Je commence par ne rien croire pour m'àssurer de tout. Je suis fortement déterminée à m^en rapporter à ma raison pour connoîlre la divinité des Ecritures. Aussitôt que la raison in^aura prouvé que tout ce qu'elles contiennent a été dicté par l'esprit de Dieu^ je fermerai les yeux, sur ce qu'elles m'offriront a croire de plus incompréhensible , et je l'adorerai sans le comprendre. Si ma raison me prouve qù'fli faut s'en rapporter a ce que me diront ^ les prêtres et les ministres , je le croirai ^ans hésiter. Vous voyez, ma- chère lady , que je ne risque rien avec de telles dispositions , et que je puis étu4 dier en assurance, sans cràiitte d'altérer mon; lespeet pour la religion ^^ si elle est divine ; au contraire , ma conviction l'augmentera.
Enfin, vous me dites qu'une honnête personne ne doit point changer sa felbgion, et qu'ainsi il est inuiile^qu'etle
l'examine* Si le monde eût été de vottè