M A D E M. BONNE
Voyez- vous , ma chère, vous ne manquez pas d'esprit, vous passez même " pour en avoir beaucoup , et ce jugement est fondé pour ceux qui Vous connois^ . sent a fond. Malgré votre esprit naturel , une personne qui ne jugeroit de vous __que sur vos discours , seroit autorisée à douter Je votre jugement. Vous n'avez jamais raisottné, réfléchi, et cela £siit, k peu de chose près, le xoème effet que sî vous manquiez de bon sens.*Ne vous fâchez pas, ]ê vous prie : ces Dames ont eu la bonté de me permettre de leur dire librement ma pensée, et, de leur côté, elles ont droit de me dire mes défauts sans que je m'en fâche : cette méthode a été fort utile et à elles et à moi. Il ne tient qu'à vous d'entrer en participation, de cet avantage. Avant de rien décider,
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force^Heour à peser , à comparer. Ap* prenez à poser un principe , a en tirer des conséquences, a nier tout ce qui sera contradictoire ace principe, et a l'abandonner , à recevoir comme vrai , au contraire, tout ce qui en sera une con-* séquence. Vous ignorez ces grands mots , Madame: je Tais vous les expliquer dans un momient par ce qui va se passer entre vous et lady Violente : je connois la marche de son esprit, et je vois cil elle eti veut venir : permettez-lui de vous interroger.
LiDT VIOLENTE.
Mille pardons , Madame ^ de la liberté que je vais prendre. Hélas ! ce service que ]e vais vous rendre , ma Bonne me Pa rendes en 9(m temps, et il Ini eti a beaucoup plus tcbhiê pour nie corriger d'un grand' BOmferé de défaiîts , ffp^W ne lui en coûtera pôlir vous donner Thàbitude de raisonner juste. Dites-moi , Madame, voire gouvèmirnte atoit-elle des défauts?
LiiDT fSfCONSÉQUEINTB.
"Dix mïïlé. Tous ceux que peut avoir une fille (fuii esprit borné, dont Téducation avoit été absolument négligée , Cl qui, malgré ces désavantages, a voit
Sa LKS AMEEIGAINES.
un coeur eiccellent et benucoap de religion, ' *
Ladt violente.
Encore une fois, Madame, pardon.
Mais voilà des contradictions. Si cette £lle a voit dix mille défauts, elle ne pou- ~ voit avoir un bon cœur et beaucoup de religion. Ces d^ux dernières: qualités louables dévoient détruire les qualités contraires; elles ne peuvent subsister ensemble. Ceci mériteroit une discussion que j'abatîdonne pour ne paSiSortir de^ mon sujet. Entrons, je yous prient dana quelque détai^ sur les défauts de votre gouveiînanle ; éloit-elle médisante?
Ladt inconséquente.
Au superlatif. Comme elle étoit en même-temps très-ignorantc .et fort ba« billardej, il falloit tfieUi parler ;4u >proçhaiu, farute deisqivoir'dit^ autre chose. Vous allez encore penser que ce que je vais vous dire est contradictoire^,.et il n'en sera pas moins vraij c'est, que ce n'étoit po^nt chez elle la suite, d'un méchant cœur : elle ne haïssoit pas^ celles qu'elle déchiroit j au contraire, elle apprenoit a tonte une compagnie les défauîs.de Madame une telle, pour avoir
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k plaisir d'eu gémir, de la plaindre , de rejeter les fautes sur ses parens, ses amis^ sur tout le genre huniaiu; ce qui ameuoit nécessairement des portrait/»
qui n'étoieot pas à la louange de ceux dont elle parloit.
Et cette bonne £ile , qui aimoit tant à gémir sur les défauts du prochain, se meltoit-elle en colère? avoit-elle beau-coup de respect dans l'église? n*y parloijt-elle janiais?obéissoh-elle aux ordres de Madame votre mère? disoit-elle toujours la vérité? '. ^
^ Ï.ADT IWCONSÉQUENtE.
Qui et non : elle étoil! fort violetolé et, en convenoit de bonne foi ; mais , cojnine elle disoîtellé-biéme, Tournez lamairii^ il ny parpissçii.plus\ Elle gardbit le si-r. lence à Téglise quand e|le y dtormoit Ç'oe qui lui arrivoil souvent ) , ou qilând ell^ n'^toit pas à côté d'une personne decon- Qêissance '.: elle obéissoit a My lady p dans toutes les choses dont on pouvoit s'apercevoir, et faisoit a sa tête toutes les fois qu'elle eçpéroit n'en recevoir aucune répréhension. Elle murmurait contre Maman , «juand on m'empéchoil}
S/t L«« AMÉRICAINI8.
de lui faire de petits présens, tfu qu'on feisoit servir une de mes roï>«8 pour deux déuik : elle mentoit souvent pour «l'excuser ou pour s'excuser eMe-même, el ajdùloit que ces mensonges éloi^ttl de petites fautes, puisqu'ils ne faisoient mal
à personne.
ladt violentï:.
Gette femme ne votis a-t-elle jamais lu k Sainte-Ecriture? Ne vonsa-t-cUe pas fait remarquer que Jésus, le plus dotfx de tons les hommes, chassa du temple ceu^-qui y vendoienlles choses
'nécessaires aux sacrifices? Ne vou? a-telle p^ dit que Dieu , pré^nt pair-tout , ^pjoil y pour *itisi irrà i toutes: no» patfolm eï <ja'âl' nou» demandera u»
• flompw rigoureux de ce««i que nou»
aarJias dîtesrMttlilcrtenti a plus foKte maison de c^l^s 'q«ï ble^ent la cbarjtev Wvéri«é? Ne vO*« a-t^dle pas fart lurp saînP-Paiïl , q«Â «o»»* ^^^^^^ d'obéir à tic» Hitfïtres ,. parce qu'ils nous lienoent te place dse Dleii? ^
ÈA«* 'INCONSÉQUENTE.
Je dois lui rêifd'fe cette justice, elle m'a relu ces choses tant de fois que je ks sais par cceuir.
Ladt violente.
El aviez-vous labonlé de croire toutes ces choses , qu'assurément elle ne croyoîtj point elle-même^?*.
Lady INGONSÎÉQUJEllSti:.
Ah, Madame! c'est tine calomnie,' elle croyoîl tout ce qu'il falloit croire ef éloit très-bonne chrétienne^
Ladt. VIOLENTE. ^
Si elle vous eût défendu de boire du vin, en voua disant que c'étoit du poison qui dqnnoit la mprt, et que dai^s le i^ème tçmp^^ypqs lui en' eussiez vu hçrire ayec plaisir, qu'auriez- vous cru, Madame?, , . T ^
Xadt; INCONSÉQUENJE.
J'aorots cru ^ ou qu'elle^toit lasse de la vte et qu'elle youloit mourir , ou que le vin;£i'étoit pad du poison : et,' comme elle aimoît bejiucH^ijp à vivre et qu'elle avoît biëft^p^r dé ja 'm^rt, j'aurois re^ gardé ce- q^^éiiie iÉte ilisoit mt' le yiii comme une j^la^afutefiè. J'aurois pu eroîre encore ^«'ellè àVOit quelques i^aiiâoiis^pour éheïcHer à me dégoûter du vin; *
^6 LEê Aia£AICAINC$«
Ladt violente.
Je lui auroîs dit, moi, lorsqu'elle m'auroit faît lire la Sainte-Ecriture :
c'est par plaisanterie que vous me dSles que l'ancien et le nouveau Testament ont été. dictés par le^inl-Esprity et que ^ Dieu jetera dans Tenfer ceux qui ne confor;peiit pas leur vie a ]a morale qui est renfern^e dan$ ces ILyres que V;0u& appelez divi;is.,Si vous le crgyiez véritablei^ient^ vous cesseriez d'être médisante, colère, avare, désobëissante à vos matlrès et menteuse : cei livres ne èontiennent que des fables, ou du moins vous les régardez ccftiiriië tels , et. vous cherchez à mîen impofeet; f en devine la raison. Il cet de votre îtatérêt que je pratique toutes les vertus comnlandées dans ce6 livres; car râon éducation en deviiendra plus aisée : iVOusL ue me croye2i pas ^assez. cQrapUiiS4iat< pouT? ohpjohçr a les pratiquer çeulèmeiii pour vous éyijLierlîl p^ipe,<le lirttèr contre mes pissions; pour^m'ëngager à les vaincre et rendreinasôi'iélé plus douqe, vous composez o|a plutôt vous adaptes un roman fait ,par ^ des ; personnes . <Jui îivoient, comme vous, intérêt d*^ej?g9g§R
LES ABlÉRICAINES. S7
les hommes à détruire ou modérer des pencl^ans qui fihoquoîenl Içs leurs, et qui, s'ils vivoient comme you$ vivez j ne croyoient'pàs ^n mol de cç qu'ils Oui écrit.
Ladt INCONSÉQUENTE.
J'admire comme lady Vioïcnle a^ arrangé tout cela, et m'a cpnvaincûe que ma docilité étoit utie sottise : fauroîs juré qu'elle n'en pôurroit venfir<àl>Qut; cependant il n'est pas en mon pouvoir de me refuser a ce qu'elle vient de dire*
MioËM. BONNE.
C'est qu'il n'est pajs possible de résister à l'évidence. Hé bien. Mesdames, voila comme quoi nous devons elupier la Religion; ilTant su jyiMî la même njéthode. Lady Violente a commencé par poser un principe : là conviction y quand elle e^f jKL^Jhile ^ produit V action qui lui esi conséquente. Ainsi elle dit: si vous êtes fortement persuadées que ce vin peut vous empoisonner et que vous n'ayez pas envie de mourir, vous ii*eu boirez p^s. Si voi^s :çu buvez , ou vous ne croyez pas qu'il aoît/poispn, qu voiu^ youjçzjïiourijr.^ .
Làdt SPIHITUELLEi
Ma Bonne ^ faites«nous de cela un syllogisme; je jtne meurs d'envie d'en savoir faire un , el je n'en ai pas même une idée bien juste. •
Mâdem. bonhe.
Je suis logée au même endroit , ma chère ; je n'ai jamais eu Tesprit d'enjre-i tenir leî5 règles , quoiqu'on me lésait ex-t pliquées plusieurs fois. J:en vais ris-* quer un sans vous répondre qu'il- ait les qualités requises. . ' : -.
Le vin est un poison qui fait mourir^
Voilà la majeure.
Vous ne voulez pas mourir.
Voilà la mineure i
Donc vous ne boirez pas de ce vin.
C'est la conséquence.
tADT SPIRITUELLE.
En vérité, je le croia bon; toujours est-il s^ûr qu'il ne m'est pas possible de nier cette conséquence.
Maoeh. bonne.
Remarquez, lady Inconséquente, que si ces deux premières propositions sont vraies , il seroît' abisurde et ridicule de nier la conséquence, Sîyous buvea de
LES AMEKICAINES. 5g
ce vin , il faut nccessaircment ou que vous ne le croyiez pas poison , ou que vous soyez résolue a vous empoisonner:
cela est clair, le concevez - vous , ma chère ?
LiDT INCOWSÉQtJENTE.
Assurém)ent,ou jeseroisbîen stupide :
j'avoue que je l'ai été jusqu'à présent ; car jamais je n'ai rien comparé , rien pesé ; rien examioé. Il est pourtant bîcQ agréable d'aVoîr une règle sûre pour discerner le certain d'avec Pincertaîn , le vrai du faux : on ne rîsV|ue plus d'être la dupe de ces beaux diseurs de rien , qui avancent hardiment , ôt qui seroienl bien* embarrassés si ott procédoit avec eux comme vous venez de faire avec moi j j'aime celte méthode.
Mifis Préjugé.
Pour moi , je la trouve fort incommode. PTest-îl pas vrai , ma Bonne , que* sur la plupart deS choses il es£ incjîfférent d'être trompé ou non ? Que la terre tourne ou que ce soit le soleil , que m'importe à moi ? Dans les choses qui intéressent les hommes de plus près ; tant' de gens d'esprit les ont examinées ! la Religion , par exemple : nous payons des
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miaistres et vous des prêlres , pour Tétudieret nous en instruire; qu'ai-je à faire d'examiner leurs décisions? Ai-je plus d'esprîl qu'eux? Ont-ils quelque iulérêt à me tromper ? S'ils me trompent , se- ' rai-je responsable de leur mauvaise foi? car enfin, je dois les croire, Jésus-Christ les a établis pour cela. S'ils se trompent, q plus forte raison me Iromperaî-je. Je çonnois beaucoup de gens qui , à farce de chercher la vérité , sont parvenus à qe rien croire du tout et a n'avoir plus de religion. N'est-il pas plus aisé et plus $ûr de s'en tenir à celle de ses pères, à celle qui est établie dans le roy aumei oii l'on vit et dans laquelle on est né? J'a-, voue de bonne foi que si fétoisvenuau mondef^à Constantinople ou daiï^ les Indes , on auroit eu bien de la peiné a me fa ire chrétienne, parceque j'ai une grande répugnance à m'occuper de ces sortes de choses. De plus , j'ai ouï dire à de très* habiles gens qu'un honnête homme ne change jamais sa religion, telle qu'elle soit : c'est l'opinion de toute notre famille ; et vous concevez bien qujune fille doit penser comme ses parens , qui en ^avejot plus qu'elle.