‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 25 sur 138 · LBS AMÉRICAINS CHEZ BOX · texte numérisé non relu

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local et son institutrice. Une fois le programme d'enseignement parcouru dans une classe, les élèves passent en masse dans la classe supérieure ; une nouvelle escouade Leur succède, et reçoit les mêmes leçons. Cette marche ascendante bien ordonnée, facilite singulièrement la tâche des professeurs. .

Les bâtiments scolaires de Georgetown, blanchis a. la chaux, bâtis en bois à peine équarri, ressemblent plus à des hangars qu'à un édifice public. On s'occupe, parait-il, de loger l'œuvre d'une manière digne d'elle ; mais il s'agissait, avanl tout, d'instruire les nègres; on a couru au plus pressé, et l'on a bien fait.

Nous visitâmes une des classes supérieures, mieux aménagée que je ne m'y serais attendu. La salle, garnie d'enfants noirs, filles et garçons, absorbés dans leurs études, présentait un aspect qui m'était entièrement nouveau. Pour la première fois, je me trouvais au milieu d'une foule de petits négrillons aux têtes crépues, vrai congrès de diablotins !

Miss N*~, l'institutrice — elle appartient à notre race — nous offrit des sièges sur son estrade. Tandis qu'elle échangeait quelques mots avec monsieur Kimball, mes regards se promenaient dans la salle ; des cartes de géographie, des gravures coloriées, des tableaux chronologiques en ornaient les murs, alternant avec ces légendes que de gros caractères signalaient à l'attention des élèves : — « Chose bien commencée est à moitié faite.— Un point fait à temps en épargne cent. »

Il pouvait y avoir là de cinquante à soixante élèves. Dans un coin, quatre petits garçons, coiffés du bonnet d'âne traditionnel, baissaient la tète, confus de paraître sous ces glorieux insignes devant le visiteur étranger. J'étais, pour les négrillons, un objet aussi curieux qu'ils l'étaient pour moi. La mine éveillée de l'un d'eux amena je ne sais quel sourire sur mes lèvres; aussitôt, le drôle riposta par une grimace de plaisir, pendant qu'une demidouzaine de paire d'yeux se fixaient sur les miens, prêts à témoigner de la même entente cordiale, au plus léger encouragement de ma part.

Miss N*" reprit la leçon interrompue. Se tournant vers les élèves:

— Dites à ces Messieurs quel livre vous lisez.

— Les Secondes lectures ! s'écrièrent plusieurs voix.

— Où en ôtes-vous ?

— Au petit garçon perdu dans les neiges.

— Va, Suzanne I

La fillette dont c'était le tour, commença de lire aussi couramment, et, à ma grande surprise, d'une manière plus expressive que

ne l'eût fait quelque enfant anglais du môme âge. Plusieurs élèves lurent après elle ; les uns mieux encore, d'autres aussi bien. Leur exactitude à séparer les phrases, la pureté de leur elocution, montrent que l'éducation réussit parfaitement à corriger les défauts de prononciation communs à tous les nègres.

L'exercice de lecture achevé, miss N*" secoua sa clochette ; les enfants fermèrent leurs livres, s<^ levèrent, et, les bras croisés, se tinrent prêts aux exercices d'orthographe.

— Épelez iiour — votre — dit la maîtresse au premier garçon.

— Y-o-u-r — your I cria l'enfant.

— Y-o-u-r — your ! répéta la classe entière.

Lorsqu'il s'agit du mot exactly — exactement — miss K"' leva un doigt :

— Qui a dit 'zackhj ?

One miette baissa la tète, en jetant à, la dérobée sur miss N,M un regard de malicieuse culpabilité.

— É pelez ce mot, Julia.

Juba commença:— e-x— ex; a-c-t— act ;— puis s'arrêta incertaine, secoua sa petite tète noire, sourit, et tout à coup s'écria triomphante : — 1-y, ly — exactly 1

Le garçonnet auquel ce mot : paling — palissade — échut en partage, répela ainsi : p-a-i-1, pail. — Aussitôt, un gamin placé plus bas, étendit vivement la main vers miss N*", regardant avec anxiété cette petite noiraude qui, elle aussi, venait de lever sa main, prête comme lui à corriger la faute et à exhiber son savoir.

— Voyons, Georges!

— P-a-1— pal, i-n-g, paling! — cria Georges d'une voix plus éclatante que s'il se fui adressé à deux mille auditeurs ; puis Georges se rassit, dans la gloire de son succès.

— Qu'est-ce qu'un pail, ainsi que vous l'aviez épelé ? demanda M. Kimball, en se tournant vers le garçon qui avait mal dit :

— Un seau de cuir.

— Et pensez-vous que les palissades soient faites de seaux en cuir ?

L'enfant pouffa de rire, la classe entière lit chorus; rien de gai comme les n etits et grands.

Vint le tour de l'arithmétique. Cette leçon m'intéressait d'autant plus, que l'incapacité totale de la race nègre en matière de chiffres, • ■ généralement pour chose établie.

Hiss N"* un était à la multiplication ; elle me pria d'indiquer les chilli

— Multipliez 987 par G54 ! — m'écriai-je.

Douze secondes à peine écoulées, un garçon, Charley, se lève et crie:— Premier ! — Immédiatement après, un autre: Second t — Une fillette : Troisième I — En vingt secondes, la classe entière était sur pied. Les deux premiers avaient trouvé juste. Charley appartenait à la plus pure race nègre: si noir, aurait dit Lowell, que le charbon même laisserait une trace blanche sur sa pe;m !

Nous essayâmes du calcul mental : — H et 2, et 8, et 7, et 7. — Les réponses suivaient immédiatement, presque toujours exactes. Une de nos écoles anglaises n'eût pas fait mieux.

La plupart des élèves avaient quelques gouttes de sang pale dans les veines ; deux ou trois d'entre eux, presque blancs, ne m'en parurent pas plus avancés pour cela. Je fis remarquer à M. Kimball une gracieuse fillette de 11 à 12 ans, qui se distinguait du reste de la classe par ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son teint aussi clair que celui d'une Écossaise.

— • A coup sûr, dis-je, celle-ci n'est pas une enfant de couleur t

— Vous vous trompez. Elle a du sang bleu dans les veines; si elle n'en avait pas, elle ne serait pas ici. La fillette est ce que nous nommons : nègre blanc.

— Quoi I elle aurait été vendue comme négresse?

— Certainement, et même plus cher, vu la beauté de sa carnation. A 15 ans, elle aurait valu 1500 dollars.

Après quelques paroles adressées aux enfants — tout visiteur en Amérique est tenu de faire un discours — nous parcourûmes les sept autres classes. — Dans toutes, l'Amérique, ses institutions, sa géographie, ses produits, forment le premier et principal objet de l'enseignement ; les autres pays viennent après.

— Où est l'Ecosse ? demandai-je aux écoliers d'une des salles. Point de réponse. Une belle fillette noire avance la main,

comme si quelque vague notion de l'Ecosse traversait son esprit, puis la retire aussitôt.

— L'un de vous saura peut-être mieux où est l'Angleterre ? — ■ Deux mains se lèvent.

— Où la placez-vous ?

— En Europe.

— Pouvez-vous me la faire voir sur cette carte ?

Un des deux garçonnets, du bout de sa baguette, montre la Grande-Bretagne.

— Je regrette, s'écria miss N***, que vous ne soyez pas venu nous voir avant la promotion de ma précédente classe ; les enfants vous en auraient dit plus long sur l'Ecosse. Toutefois, essayez

de poser à ceux-ci quelques questions sur l'Amérique, peut-être les trouverez-vous moins ignorants.

rappelai an petit garçon, noir de jais, du type africain le plus marqué.

— Désigne l'État de Pensylvanie.

Cette fois, nulle hésitation.

— Quel est le siège de son gouvernement ?

— Harrisburg, sur la Susquehanna. — L'enfant pose le bout de sa bague! te au point précis.

Une suite d'interrogations pareilles, obtint de la baguette les mêmes réponses, exactes et promptes. Tandis qu'elle montrait successivement le Delaware, le Minnesota, le Connecticut, l'enfant nommait les villes qui appartiennent à ces États, et ne se trompa qu'une seule fois.

— Quelle forme de gouvernement a votre pays ?

— La République.

— Quelle forme de gouvernement a l'Angleterre ? Pas de réponse.

— N'avez-vous jamais entendu parler de la reine Victoria ? Pas de réponse.

— Qui est maintenant^ la tête de votre pays ?

— Le président Johnson.

M. Kimball appela l'attention des élèves sur un portrait de Lincoln.

— Comment s'appelle cet homme ?

— Le président Lincoln ! — s'écria l'école tout d'une voix.

— Était-il bon?

— Oui ! oui î

— Quelle bonne action a-t-il faite ?

— Il a affranchi les gens de couleur !

Le travail du matin était terminé ; miss N*" secoua de nouveau sa clochette ; une fillette et un jeune garçon passèrent entre les bancs, donnant à chacun châle, casquette ou chapeau.Nouveau coup de sonnette ! tous défilèrent en belle ordonnance, marchant deux par deux sur la pointe des pieds, afin d'éviter le bruit.

Quelques instants après, gamins et gamines croquaient à qui mieux mieux le déjeuner apporté dans leurs sacs.

Nos chevaux piafTaient dehors ; un temps de galop nous mena devant les Barrack's Schools, autres collèges d'enfants noirs, dirigés par des institutrices de race nègre.

82 UNS chez El x.

Nous tombions en pleine récréation. Certain nombre d'élèves, cependant, préféranl l'étude ans Jeux, u'avaient pas déserté la classe. A notre arrivée, tout un essaim de joyeuses figures se réunit autour de nous. MM W" — l'enseignement, on le voit, est exclusivement confié aux femmes —M" II"*, jeune dame d'un unir d'ébène, grande, svélte, aux lèvres 'fines, au visage régulier, aurait partout attiré les regards par sa beauté rare et sa distinction.

— Cette noblesse de traits, me dit plus tard M. Kimball, se rencontre fréquemment cbez les nègres pur sang de liante caste. Ceux memo qui occupent les derniers degrés de l'échelle sociale, n'échappent pas à l'influence qu'exerce sur leurs personnes la civilisation et l'éducation. A mesure que se développent les facultés intellectuelles et que s'aiguise l'esprit du nègre, son visage se modifie: il finit par se rapprocher du type européen.

Nelvi lie Bell, le fameux élocutioniste, avançait la même opinion devant moi. Les exercices — articulation des mots — qu'il faisait exécuter aux personnes d'intelligence bornée dont la prononciation est en général défectueuse, ne tardaient pas, disait-il, à dégager les traits, à relever les lèvres, à raffermir les chairs, à rallumer le regard, à rendre, en un mot, au visage, son caractère humain.

Lecture, orthographe, arithmétique, se succèdent. Une fillette, noire s'il en fut, montre sur la carte, non-seulement les États américains, mais encore l'Angleterre, l'Ecosse, Londres, Edimbourg et Glasgow.

Ici, comme dans toutes les écoles américaines, les mouvements s'exécutent avec une précision militaire. Lorsque, par exemple, on en vient à l'arithmétique, le groupe appelé se lève, se dirige d'un pas mesuré vers le tableau noir, se forme en demi-cercle et reste immobile, attendant le signal : — Uni — fait M"H**\ Les écoliers saisissent un morceau de craie dans la provision que contient une rainure pratiquée sur le devant du tableau: — Deux ! — Toutes les mains appuient le bout de la craie sur le tableau, prêtes à résoudre la question que va poser Mrs II"*.

La leçon achevée : — Quel message, demandai-je aux écoliers, porterai-je de votre part à vos amis d'Europe ?

Les écoliers se regardent, échangeant maintes grimaces d'intelligence.

— N'avez-vous rien a faire dire là-bas ? demande M" H"*.

Un garçon se décide : — Dites-leur que nous avons une bonne école 1

— Que nous voulons devenir de bons citoyens! crie l'autre.

— Dites aux Écossais, fait un troisième, que nous voulons leur ressembler !

— Et dites-leur, s'écrie un petit garçon aux yeux brillants, à la mine réfléchie, aux pieds nus, aux pantalons en guenilles; dites-leur que je veux être maître d'école!

A quelques jours de la, je prenais le thé chez M. Williamson du département des finances (1). Des relations très-intimes unissaient M. Wiliamson à la famille Lincoln; il me fit voir, entr'autres souvenirs intéressants, la robe de chambre et les pantoufles que portait Lincoln le soir de son assassinat.

— Ce soir là, dit M. Williamson, Lincoln s'était rendu au tln; itre. Je me retirai chez moi vers dix heures. Vingt minutes à peine écoulées, un coup violent retentit à la porte ; ma femme et moi, pensant qu'il s'agit d'un incendie, courons ouvrir. C'était notre fils, employé au télégraphe militaire ; il nous apportait l'affreuse nouvelle du meurtre de Lincoln. Mon fils se trouvait au Ford theatre; il avait vu Booth, l'assassin, bondir sur la scène, une fois le coup fait, et se frayer passage en brandissant un formidable bowie knife. Je m'habille à la hâte, je me précipite chez le Président. Sur l'escalier, je rencontre Thaddeus,son second fils: petit Tad, comme aimait à l'appeler son père. Le pauvre enfant se jette dans mes bras : — Oh ! Mister Wi ! Mister Wi ! s'écrie-t-il, papa

mort! —Robert, fils aîné de Lincoln, le major Hay, accourus au théâtre, n'y avaient plus trouvé Lincoln, qu'on venait de transporter dans une maison voisine. Les docteurs Barnes, Stone et Crane, lui donnaient leurs soins; ils nous ôtèrent d'emblée tout espoir, et le matin, à sept heures, Lincoln expirait t

M. Williamson me montra {'Impending Crisis, de Helpers. Ce livre, un des plus remarquables qui aient été écrits contre r ^'lavage, figurait dans la bibliothèque du Président. Lincoln en avait souligné plusieurs passages. Les deux suivants, entr'autres, étaient marqués d'un fort trait au crayon : — « Celui qui ferme « - 'H oreille aux cris des opprimés, criera h son tour, mais il ne « sera point entendu I > — « Proclamez la liberté à tous les « hommes! délivrez les opprimés en tous pays! »

— Lincoln, me dit M. Wiliamson, avait un profond respect pour les Écritures; il relisait sans cesse les versets qui nous pro-

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