VISITE AU SETTLEMENT II!GIIL\\I)I:K
Par une claire et froide matinée du mois de février, je quittai Wilmington pour remonter, sur les traces des emigrants highlanders, la rivière Cap Fear, et visiter leurs établissements.
Les steamers de cette rivière, blancs, longs, minces, gigantesques, à fond plat — comme la plupart des bâtiments qui desservent les fleuves américains — battent l'eau des palettes de leur roue énorme, placée h l'arrière, et ressemblent à quelque monstrueuse brouette tirée à reculons. Ce système qui, n'exigeant pas un lit aussi large que les bateaux a deux roues, trouve néanmoins une prise suffisante dans telles eaux où l'hélice ne mordrait pas, présente de sérieux avantages, lorsqu'il s'agit de rivières profondes, aux contours multipliés.
Notre steamer ne tirait pas plus de dix-huit pouces et marchait à toute vapeur. Nous glissions entre deux rives aux couleurs ternes, traversant un pays plat, où les forêts et les clairières alternaient avec les plantations de riz. A droite et à gauche s'élevaient des troncs dénudés et raides, chargés de végétations étranges, comme si une inondation eût passé par-là, les laissant encombrés de plantes marines. J'examinais curieusement cet aspect bizarre, quand l'idée me vint que ces longues barbes pourraient bien être la fameuse mousse de la Caroline — Tillandsia — dont j'avais souvent entendu parler. Je m'en informai auprès de mon voisin, Carolinien en guêtres de cuir et en vieux manteau confédéré.
— N'avez-vous pas cela chez vous ? me demanda-t-il.
Lorsqu'il apprit que j'étais étranger, et que je venais de la mère patrie, mon Carolinien s'empressa de me dire que la mousse en question, très-commune dans ces parages, s'emploie en qualité de crin végétal, après avoir été préalablement bouillie, afin d'arrêter son développement. Elle semble vivre d'air. Arrachée et jetée sur
un arbre quelconque, elle continue à prospérer comme auparavant (i).
Quelques heures de navigation nous amenèrent au chemin de fer qui dessert la Contrée écossaise.
Nous voilà donc en wagon, courant sur l'étroite voie, à travers un pays inondé. Les arbres et les buissons, émergeant des eaux tranquilles, s'y reflétaient comme dans un lac. A de longs intervalles, le train s'arrêtait devant une station, dans l'intérieur des forêts. Là se retrouvait la vie humaine avec son activité ; là s'entassaient tonneaux de thérébenthine, bois coupés, les uns en longues poutres, les autres en rondelles énormes — ces derniers destinés à former les bardeaux dont on se sert au lieu de tuiles ou d'ardoises. - Parfois, le train stoppait, sans qu'apparût trace de station, pour laisser descendre ou monter quelque pionnier ou quelque chasseur (2).
Nous nous élevions peu à peu. Les pins, se dressaient comme des géants ; le sol, d'apparence grossière, était par places recouvert d'un sable blanc, qu'on eût pris de loin pour des flaques de neige ; l'homme ne semblait pas encore avoir passé là. C'est dans ces vastes solitudes dont nous effleurions le bord, que les Highlanders, chassés de leur pays par les troubles politiques et religieux du siècle dernier, sont venus chercher un asile.
La lettre que j'adressai du Settlement (3) à ma famille, donnera mieux qu'an récit fait après coup, l'idée de la vie et de la demeure d'un colon dans les Backwoods — Arrière-Bois — de la Caroline du Nord :
6 février, 1868.
t — J'écris à la flamboyante lumière d'un feu de pin, dont l'éclat fait pâlir les lueurs de ma lampe. Une carabine figure en
1 . Dans mes courses à travers les deux Carolines, j'ai vu des forêts entières revêtues de cette mousse. Elle prend, dans les endroits humides, une teinte foncée, et suspendue en lourdes masses à chaque branche, donne à ces localités un aspect funèbre. Dans les districts plus secs, elle est moins touffue et plus gracieuse. Ses festons enlacés d'arbre en arbre, au cimetière de Bonaventure — Savannah, Caroline du Sud — avaient une beauté mélancolique : la beauté du deuil. — Mon «nhinet de travail en possède un spécimen qui conserve son éclat argenté. Les dames de la Caroline en ornent parfois leur coiffure; plus souvent, on en décore le cadre des tableaux.
i. Le conducteur circule sans cesse d'un bout à l'autre du train. Il donne le signal d'arrêt, en tirant la corde qui court lo long des wagons et communique avec la machine.
3. Établissement, nom donné aux habitations des immigrés agriculteurs.
guise de glace au-dessus de la cheminée, un fusil de chasse se dresse dans le coin, derrière moi.
» Lo Settlement, situé non loin du plus grand marais de tout l'État, s'ouvre au cœur même de la forêt. La maison, très-confortable, s'assied dans une clairière oblongue, entre les habitalions des nègres et le vaste jardin. Au delà, s'étendent les champs de coton, avec leurs interminables barrières ; par delà encore, les pins séculaires entourent la plantation de leur impénétrable mur. Ce qui altère quelque peu la solennité de l'aspect, c'est une armée de porcs, fourrageant, grognant, reniflant, et se précipitant deux fois le jour devant la maison, au cri répété de : îwop-hoop I par lequel on les convie aux repas.
» Habitation, portes, fenêtres, barrières : tout a besoin de réparations, car la guerre n'a pas épargné ce lieu solitaire. Les bummers — arrière-garde de Sherman — y ont opéré une de leurs razzias.
» M. M***, mon hôte, allié à une ancienne famille du Ross-Shire, homme au teint basané, rudement éprouvé par les événements,
— la saison, fort mauvaise, première et triste expérience du travail libre, a englouti presque tout ce que lui avait laissé la guerre,
— se balance dans sa rocking-chair mal équarrie (1), le regard fixé sur le feu, l'âme perdue en une sombre rêverie. Mme M***, assise en face de moi, tire vivement l'aiguille. C'est une femme aux traits marqués, grande, maigre,énergique, active, dont l'adversité n'a pas abattu l'esprit. Elle parle de l'époque antérieure à la guerre, comme de l'âge d'or du Sud :— Mais, ajoute-t-elle, si les femmes veulent manger aujourd'hui, il faut qu'elles gagnent leur pain ! — Et, se mettant bravement à la tâche, Mm* M*** se lève tôt, se couche tard, tient l'après-midi une petite école dans son parloir, et fait elle-même les affaires de sa maison : — Je me Yankise t dit-elle 1 — Ses opinions sur la sécession sont fort arrêtées. Plus arrêté encore est le jugement qu'elle porte sur les Bummers qui lui emportèrent ses robes de soie, massacrèrent ses poulets, mirent en pièces sa waggonnelte (2) et emmenèrent ses chevaux.
— Quel que puisse être le but proposé à l'homme ici-bas, s'écriet-elle, toute femme du Sud au cœur bien placé n'en admet qu'un : aimer Dieu, et haïr les Yankees t
» N'allez pas la croire féroce, la digne femme. Sa haine, qui