COLUMBIA.. — CHARLESTON
Des mines, partout et toujours t
Trois années se sont écoulées, depuis que l'incendie dont Sherman et Wade se rejettent la responsabilité, dévora Columbia. La capitale, naguère si belle, de la Caroline du Sud, porte encore les traces du feu. Les arbres dressent toujours vers le ciel leurs bras noircis, et quelques poutres à demi consumées marquent la place des bâtiments somptueux qui ne se sont pas relevés (1).
La ville frémissait au souvenir de cette nuit terrible. M. X***, longtemps pasteur d'une Église presbytérienne, me racontait comment il fuyait de quartier en quartier avec sa famille, cherchant vainement un refuge contre les flammes. Au matin, quatre mille personnes se trouvaient sans asile :
— J'avais, de Charleston, envoyé ma bibliothèque à Columbia ! s'écria le vieillard : Ma bibliothèque, fruit de quarante-cinq années de travail ! ma bibliothèque, qui constituait tout mon avoir ! Je la croyais en sûreté.... il n'en est pas resté un volume ! Les registres de ma paroisse — la plus ancienne de toutes les Églises écossaises d'Amérique — subirent le même sort. Nous ne possédons plus, à cette heure, un seul acte de baptême ou de mariage. Personne, Monsieur, ne saura jamais ce que ces heures funèbres ont anéanti !
4. Le jour du désastre — dit Sherman — un vent furieux portait sur les maisons, les flammèches des immenses amas de coton auxquels Wade avait mis le feu avant son départ.
Sherman affirme que ses soldats et ses officiers s'employèrent à éteindre l'incendie. Il convient toutefois que d'autres, qui n'était pas de service, y compris des officiers longtemps prisonniers à Columbia et délivrés par les fédéraux, peuvent avoir contribué à propager l'incendie une fois allumé, ne cherchant pas, en tout cas, à dissimuler la joie que leur causait la destruction de la capitale d'un État ennemi.
Je retrouvai, non sans surprise, à Charleston, parmi les membres les plus éminents de la Convention constitutionnelle alors assemble, un homme de couleur, élevé en Ecosse, et que je me rappelais avoir eu pour camarade d'études à Edimbourg. L'exemple de Francis L. Cardozo montre que l'éducation peut faire d'un noir tout ce qu'elle fait d'un blanc.
Cardozo, fils de nègres libres, amené jeune en Ecosse, suivit d'abord le collège de Glasgow, puis les cours de théologie de la United Presbyterian Church, à Edimbourg. De retour en Amérique, il professa successivement à New- York et à Charleston. La paix signée, on le nomma membre de la Convention; et maintenant, le voilà secrétaire d'État de la Caroline du Sud.
Cardozo,, de taille moyenne, le maintien digne, l'esprit vif et net, possède une instruction supérieure, un vrai talent d'orateur, de rares capacités organisatrices, accompagnées d'une remarquable aptitude aux affaires. J'ai passé plus d'une soirée dans sa maison, meublée avec goût. Sa bibliothèque, dont les volumes portent les traces d'une lecture assidue, réunit classiques et modernes, œuvres de science et d'art.
« On ne parvient pas plus à instruire un nègre qu'une mule ! » déclarent les partisans de l'esclavage. Montrez-moi une mule qui lise les philosophes, les classiques, les théologiens, Shakespeare, d'Aubigné, Macaulay! Je serai convaincu.
Cardozo me conduisit dans les écoles noires, dont il a la surintendance. Elles comptent huit cents élèves, tant filles que garçons.
— Jamais école de New- York, me dit-il, ne captiva mon intérêt, n'excita mon orgueil au point où le font celles-ci. Là-bas, les enfants développés dès leurs plus jeunes années, trouvent de puissants secours au sein de leurs familles ; ici, les enfants ne reçoivent d'autre instruction que la nôtre; il nous est aisé, dès lors, de constater les résultats obtenus : il y a là une profonde source de bonheur.
— Trouvez-vous une différence marquée entre les enfants de race blanche et les enfants de race nègre ?
— Non. Il faut peut-être aux noirs une plus grande somme d'explications ; mais, rappelez-vous qu'ils nous arrivent bruts. A part cela, nulle différence : nos enfants apprennent aussi vite, retiennent aussi bien que les blancs. Nous avons dans nos écoles des garçons qui déjà, lisent couramment César.
Cardozo me cita quelques exemples des préjugés de race, contre lesquels les noirs ont à lutter, dans le Nord comme dans le Sud. En voici un ;