‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 51 sur 138 · COLUMBIA. - CHARLESTON · texte numérisé non relu

COLUMBIA. - CHARLESTON

Voyageant naguère avec sa femme, presque blanche, Cardozo monta — ligne ferrée île Weldon — dans un wagon. L'employé aux billets fait sa ronde, jette sur Cardozo et sur sa femme un regard dédaigneux, et d'un ton péremptoire : — Pas de nègres ici î dit-il : Allez dans le wagon dos nègres!

Le Civil Rights Bill n'avait pas encore passé ; force fut d'obéir.

Charleston, rudement visitée par la guerre, s'épanouit, belle encore, au milieu de ses villas dont les vastes habitations s'ornent de verandahs, s'entourent de pelouses où croissent à foison orangers, magnolias et palmiers.

Du haut de L'orphelinat — magnifique établissement, l'une des gloires du Sud — on jouit d'une vue splendide sur le Fort Sumter, les lies à l'horizon, la ville dans sa corbeille de verdure, et les deux larges fleuves dont le confluent qui s'arrondit en baie, va rejoindre l'Océan.

Par sa position, Charleston ressemble à New- York, sauf que le delta de son fleuve fait une île de New-York, tandis que l'embouchure du Santee laisse Charleston sur un promontoire.

Les rapports topographiques qu'ont entre elles les deux cités rendent l'étranger plus sensible aux contrastes qui les séparent. Bien que Charleston soit, comme New-York, un grand centre commercial, la vie y coule infiniment plus paisible, l'atmosphère v esl moins excitante; les rues n'y débordent pas de gens qui viennent, on le dirait, d'inventer une machine, et qui se précipitent pour obtenir lour brevet; la course au dollar et aux cents — surtout aux cents — y paraît moins générale et moins forcenée ; les allures y ont quelque chose de plus digne et de plus doux.

Aller de New- York à Charleston, c'est échanger Londres pour Jjath, ou Paris pour Lisieux.

LA SOCIÉTÉ SUDDISTE.

Le même gouvernement régissait, avant la guerre, tous les États de l'Union ; ce qui n'empêche pas le Sud d'avoir gardé son caractère, lequel n'est pas celui du Nord.

L'égalité républicaine a, dans le Nord, élevé le niveau général.

En théorie, il en allait de même au Sud. Le Sud, considérant le travail comme un fait ignoble, partage exclusif d'une race inférieure., croyait, par là-même, établir l'égalité absolue des blancs. Mais les réalités brutales ont démenti le système, et la séparation entre les classes blanches est plus marquée dans le Sud, que nulle part dans le Nord. — La société suddiste a son aristocratie, dominatrice, hautaine, qui flotte majestueuse à la surface, précipitant dans les bas-fonds le commun peuple, ce qu'elle nomme avec dédain le : petit blanc.

La force du Nord a de tout temps consisté en ce que, faute d'un meilleur terme, on est convenu d'appeler Classe moyenne : la multitude des tenanciers libres ; les hommes qui, malgré l'opposition du parti démocratique, portèrent Lincoln au pouvoir une première fois en i860, une seconde en 1864 ; le parti vivace et puissant, qui réunit dans un étrange assemblage l'élément aristocratique et l'élément plébéien !

La force prépondérante du Sud, au contraire, c'était ses grands propriétaires d'esclaves. Ils entraînèrent les États dans la rébellion, s'assurèrent l'adhésion des masses populaires — qui, prévenues d'avance, auraient hésité peut-être à les suivre — et donnèrent ainsi à la sécession le caractère d'un fait accompli.

Quelque confusion sociale qu'ait amenée la guerre, les distinctions demeurent intactes. D'un côté, la classe seigneuriale, aristocratie telle que le Nord n'en posséda jamais, telle que le Sud, privé maintenant de ses races Ilotes, n'en produira plus (1). De

1. Emerson, parlant de la dignité et de l'élégance des manières dans le Sud,

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l'autre : le Fretin blanc, classe inconnue dans le Nord, — sauf à titre d'élément étranger, non encore assimilé — classe pauvre paresseuse, sans instruction, et k bien des égards, sans valeur.

La guerre, en mettant face à face quelques-uns des hommes les plus marquants du Sud et du Nord : Jefferson Davis et Abraham Lincoln ; Stuart et Kilpatrick ; Wade Hampton et Sherman ; Robert Lee et Ulysse Grant, a fait ressortir mieux encore l'opposition fondamentale des traits qui caractérisent les deux pays.

Le système pédagogique vient h son tour marquer les contrastes.

Dans le Nord, l'instruction des masses est regardée comme un élément essentiel de la vie nationale. Les écoles libres, partout établies,sans cesse perfectionnées, répandent largement les sciences élémentaires parmi le peuple. Acheter des terrains, bâtir des collèges, faire des dotations, préparer des instituteurs capables, organiser les choses de manière à ce que chaque enfant, dans chaque district, reçoive sa part d'instruction : telles sont les constantes préoccupations du Nord.

Dans le Sud, nulle trace d'écoles libres. Si jadis, on rencontrait de loin en loin, au milieu des grands centres, là où se trouvait une classe moyenne indépendante, quelque établissement gratuit ouvert aux enfants qui décidément ne pouvaient pas payer ; l'idée d'écoles où les enfants de toutes classes recevraient le même enseignement, était absolument odieuse au Sud (i).

Rien n'a jamais été fait dans le Sud, pour le développement intellectuel des indigents de race blanche. Si méprisée est la carrière de l'enseignement, que pas un Suddiste capable n'aurait eu le courage de l'embrasser. Les familles désireuses de donner à leurs enfants une bonne éducation, se voyaient donc obligées de faire venir du Nord institutrices et précepteurs, ou d'envoyer leurs fils dans les collèges du Nord.

Le Sud est essentiellement conservateur. Les victoires du progrès

disait : — Les hommes qui se sentaient trop grands pour se laisser corrompre ou traîner dans la boue, cédaient aux tentations de l'orgueil. L'orgueil était l'idole du Sud. Ces agréables gentlemen écrasaient le Nord. La guerre a rompu le charme fatal.

1. * Mous en sommes Tenus à détester tout ce qui porte la préfixe : libre ; disait le Virginia Democrat, lorsqu'en 1857, il défendait l'élection de Buchanan. « Mais la pire de toutes ces abominations; c'est le système moderne des écoles indépendantes ! Le système des écoles indépendantes, inventé par la Nouvelle- Angleterre, voilà ce qui a fait de ses villes des Sodomes, des Gomorrhes, et de son territoire, une pépinière d'aliénés ! »

sont depuis longtemps remportées dans le Nord, que la. bataille commence à peine dans le Sud. L'ancienne philosophie est encore enseignée au sein de ses Universités ; les anciennes confessions de foi lient encore ses Églises ; les âmes fidèles, entourent le clergé d'une considération que le Nord démocratique regarde aujourd'hui comme un préjugé du bon vieux temps.

11 en va de môme pour les relations sociales. Les enfants obéissent à leur père et a leur mère ; l'épouse reste modestement au foyer. Point de mouvement en faveur des « droits de la femme » ; point de femmes professeurs ou docteurs; point de Révérende Olympia Brown ; point d'Oneida Greeks, pour tenter les expériences de l'amour libre ; pas trace, non plus, de communautés Shakers ou d'établissements Mormons. Tout cela, même dans le Nord, ne forme que des exceptions, je le sais. Mais le sentiment public s'y montre moins hostile aux innovations, quelque hasardées qu'elles soient (i).

Les Suddistes rangent invariablement ces essais parmi les inventions Yankees : suggestions du diable, destinées à précipiter la nation dans un chaos infernal, à moins que quelque main puissante ne vienne sei rer les freins !

Le Sud garde au plus haut degré le respect des vertus domestiques. Le Nord, cela va de soi, compte par milliers ses familles chrétiennes,qui donnent l'exemple de mœurs irréprochables et de parfaites vertus ; toutefois, le ton général de la société y est plus relâché ; les vices y marchent front levé ; les désordres s'affichent dans les journaux, avec une impudence que le Sud ne connaît pas.

Les lois qui, dans llllinois et l'Indiana, abaissent le mariage en facilitant le divorce, ne seraient point tolérées au Sud : les Sud. distes en parlent avec horreur (2). Le déshonneur conjugal excite une si vive indignation chez eux — je parle du déshonneur parmi les blancs — que certains cas, réglés dans le Nord sous forme d'actions en dommages et intérêts, seraient, dans le Sud, punis de mort par l'offensé, sans qu'il se trouvât un jury pour condamner le meurtrier.

Je traitais cette question avec un gentleman du Sud.

— Chez nous, Monsieur ! s'écria-t-il : La femme qui porterait sa

1. Le >'ord a les inconvénients de la vie : il remue. Le Sud a les avantages de la mort : il ne bouge pas. — Trad.

2. Parlaient-ils avec la même horreur des mœur» des propriétaires d'esclaves ? parlaient-ils avec horreur des harems noirs ? parlaient-ils avec horreur de la progéniture du planteur, vendue au marché? — ïrad.

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honte devant les tribunaux, la femme qui demanderait une réparation pécuniaire en échange de son honneur, cette femme-là serait regardée comme une femme publique. Les hommes de sa famille, s'ils autorisaient pareil marché, se verraient stigmatisés du nom de lâches t Moi qui vous parle, je tuerais, où que je le rencontrasse, quiconque aurait attenté à l'honneur d'un des miens. Tout homme du Sud en ferait autant, Monsieur, et la conscience publique l'approuverait. — Un de mes camarades de l'Académie militaire, embrassa la carrière ecclésiastique. Sa sœur, veuve, reçnt des propositions malhonnêtes. Elle en avertit son frère, pasteur à cinq cents milles de là. 11 saute à cheval, franchit d'un trait la distance, cherche l'insolent, le trouve et le tue. Justice faite, il reprit ses fonctions pastorales. Je ne sache pas que son Lglise lui ait adressé le moindre reproche.

— Je châtierais mon bambin de quatre ans, me disait un autre Suddiste, s'il se laissait injurier par ses camarades ou par ses maîtres, sans répondre à coups de poing. Qu'il soit battu, peu importe ! Plus vivement il sentira l'offense, mieux il conservera son honneur.

— Monsieur, je suis tout aussi bon chrétien qu'un autre ! s'écriait à son tour certain Suddiste fougueux qui voyageait, armé de son revolver, sur un steamer de r Alabama : Mais, je suis gentleman, Monsieur ! Si quelqu'un m'offense et refuse de m'adresser des excuses, je l'étends raide mort !

Bien que le duel ne soit pas aussi fréquent, au Sud, que pourraient le faire supposer ces quelques traits, il entre encore dans les principes de tout vrai gentilhomme.

— La mort est préférable au déshonneur ! ainsi s'exprimait le général Random : L'Évangile me défend d'attenter de sang-froid à la vie de mon semblable ; mais il est des cas, Monsieur, je n'hésite pas à l'affirmer, où se battre est aussi nécessaire que respirer 1

Malheureusement, la plupart des Suddistes qui cheminent avec un revolver dans la poche de leur pantalon, ne discernent pas d'un œil très-juste ces cas extrêmes ; et le devoir de châtier l'ofl> nseur étant admis, il en résulte un parfait mépris de la vie humaine. Pour un homme tué dans un duel régulier, il en tombe cent, victimes d'attentats brutaux.

Ai-je besoin de le dire ? Ces prétendus cas d'honneur n'ont rien à faire avec la véritable dignité. Les susceptibilités s'exaspèrent,les violents font la loi, et la moralité publique ne s'en porte pas mieux.

L'esclavage a été la lèpre des États du Sud.

Faisant du travail manuel une chose abjecte, l'esclavage a empêché l'immigration blanche, source de prospérité pour les États libres. Il a, du même coup, paralysé l'esprit d'invention, l'esprit d'initiative, l'activité intellectuelle, industrielle et commerciale. 11 a donné naissance à cette classe funeste de fainéants, de vagabonds et debretteurs, qui, parce qu'ils étaient blancs, se posaient en gentlemen ; qui, en leur qualité de gentlemen, ne travaillaient pas; et qui, ne travaillant pas, formaient une population aussi misérable, aussi malfaisante qu'elle était vaine.

L'esclavage a pour longtemps détruit l'équilibre social, en plaçant le pouvoir aux mains des grands propriétaires de nègres: trois votes additionnels leur étaient donnés, pour chaque cinquième esclave I

Grâce à l'esclavage, les fils de famille étaient élevés dans la paresse, dans un luxe énervant. Sans doute, la caste raffinée des gentilshommes du Sud a, pendant un demi-siècle environ, fourni des hommes d'État à l'Amérique; mais la population entière du Sud est restée infiniment au-dessous du niveau commun, et c'est à l'esclavage qu'elle le doit.

C'est l'esclavage encore, qui faisait du Sud un retardataire à outrance. L'esclavage une fois supprimé, le Sud se croyait perdu; il frissonnait aux souffles de liberté qui lui arrivaient du Nord. Le Nord était sa bête noire et son effroi. Qu'il s'agît de religion, de politique ou d'économie sociale, le Sud rejetait avec horreur ce qui sentait le Nord. Une seule innovation admise, s'écriait le Sud, toutes arrivaient à la file : la brèche était faite, le fleuve entier s'y précipitait, l'effondrement était au bout ! Plus le Nord devenait libéral et hardi, plus le Sud se maintenait stationnaire et encroûté.

Les forces du Sud et du Nord étant données, tirant chacune ensens inverse, il n'y avait que trois solutions possibles : la séparation du Nord et du Sud, l'assujettissement du Nord au Sud, la soumission du Sud au Nord.

La question portée, en 1861, devant le tribunal de guerre, fut résolue en 1865 par l'anéantissement du Sud.

L/k CHARRLE.

Chacun s'est étonné de la persistance de Jefferson Davis h faire la guerre, durant six mois encore, quand tout espoir de succès avait disparu.

— Monsieur ! me dit un gentleman suddiste : Jefferson Davis connaissait son pays. Jefferson savait que le Sud vaincrait, pour peu qu'il restât une chance de victoire. Et Jefferson savait encore que si le Sud était vaincu, c'est qu'il avait besoin d'un châtiment : d'une sanglée en règle !

Un homme d'État , non moins sincère , et plein d'espoir , voyait le relèvement naître de l'humiliation : — Le Dieu toutpuissant, s'écriait-il, a labouré le Sud, depuis le golfe du Mexique jusqu'à la ligne de Mason et Dixon. Le sol a été retourné de fond • mi comble. Les premiers sont les derniers et les derniers sont les premiers. Dieu l'a fait dans sa miséricorde. Il l'a fait pour créer h4 Sud à nouveau.

Plus je m'enfonçais dans le Sud, mieux je comprenais l'intensité de cette lutte désespérée. Au premier 'signal, les hommes d'élite avaient formé des régiments (1). Ces régiments exterminés par le Nord, on les remplaça comme on put. Quand le Sud ne

1. La carrière militaire était si fort en honneur dans le Sud, si nombreux étaient les fils de planteurs élevés dans ses écoles militaires, qu'au commencement des hostilités, son Etat-major ne laissait rien à désirer. .Mais le conflit prit bientùt des proportions inattendues. Le Sud fut contraint, tout comme le Nord, de placer à la tête de ses troupes des hommes absolument novices. Ils se battaient bien, mais commirent plus d'une erreur fatale. Avec le temps vint l'expérience. Plusieurs de ces novices donnèrent d'excellents officiers qui, toutefois, connaissaient mieux la pratique que la théorie. L'un d'entr'eux, ayant ;i faire opérer une volte-face, et ne se rappelant pas le terme technique, criait à ses hommes : « Tournez comme une porte, enfants !» Do là son surnom de général Gut* — porte.

trouva plus d'hommes ayant l'âge requis, le Sud prit ceux qui l'avaient dépassé, et ceux qui ne l'avaient pas encore atteint. Grant pouvait le dire avec raison: la tombe et le berceau remplirent les cadres. Dans le Sud — Caroline du Nord, Géorgie et Virginie surtout

— je ne rencontrai guère d'homme qui n'eût servi. Qtfe de mutilés t que de santés à jamais détruites 1

Je félicitais un jour M. X *', jeune officier, de s'en être tiré sain et sauf : — Attendez un peu! me dit-il.

A peine entré, il releva le bas de son pantalon : une tige de fer empêchait sa jambe de fléchir ; il avait eu le pied à moitié emporté ; l'autre jambe gardait la trace profonde qu'y avait laissée un éclat d'obus. Et ce n'étaient que deux blessures, sur les sept qu'il avait reçues.

— Je vous mets au défi, s'écria M. X'", de trouver dans la Caroline du Nord, un individu qui ne porte pas sur soi quelque souvenir yankee !

Le Sud n'a pas sacrifié ses hommes seulement ; il s'est dépouillé de ses biens. Dans maints districts, les habitants, après avoir payé l'impôt militaire, donnèrent à l'armée affamée et dépenaillée la dernière pomme de terre de leur champ, le dernier fruit de leur verger, la dernière couverture de leur lit. Une brave fillette de Mobile marcha nu-pieds pendant toute une année, afin d'envoyer aux soldats l'argent qu'aurait coûté sa chaussure.

Lorsqu'il n'y eut plus moyen, grâce au blocus, de se procurer les médicaments nécessaires, le Gouvernement confédéré fit appel aux femmes et aux enfants. Aussitôt ceux-ci, parcourant prés, marais et bois, fournirent ample provision de plantes médicinales. S'agissait-il d'évacuer une place qu'allait investir l'ennemi ? les habitants mettaient sans hésiter le feu à leurs magasins de coton, de thérébenthine et de tabac. Wade Hampton — Caroline du Sud

— fit flamber ainsi, à l'approche de Sherman, quatre mille balles de coton qui lui appartenaient (1).

Lorsque, en I860, le Sud ruiné par ses enfants autant que par ses adversaires, signa la paix, il ne lui restait que décombres. Ce que j'avais vu à Richmond, à Petersburg, à Columbia, je

1. Tout acte généreux mérite respect. Ne l'oublions pas, cependant : tandis que le Nord faisait, pour la cause de la justice, des sacrifices pareils, absolument désintéressés ; les sacrifices que s'imposait le Sud avaient pour objet le maintien de l'esclavage, du crime national : la conservation d'une opulence, acquise au mépris des droits et des douleurs de la race îlote. — Trad.

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le retrouvai à Charleston. Dans cette dernière ville, le capital de la banque, qui, avant le conflit, s'élevait à quinze millions de dollars, était tombé à cinq cent mille. La Battery Promenade, que parcouraient naguère deux à trois cents équipages, restait déserte : — On se contente maintenant d'une course en flacre à. 10 cents t me disait un ami.

Oui, la charrue a labouré le sol jusqu'aux entrailles ! En un instant, quatre millions d'esclaves émancipés, les oppresseurs écrasés, les opprimés vainqueurs, toute l'ancienne organisation écroulée, un abîme béant, où, avec la grande iniquité sociale, se sont engouffrés les habitudes, le bien-être, les illusions, le passé!

Les richesses de l'aristocratie suddiste consistaient en terres, en argent et en esclaves. La guerre lui enleva ses esclaves ; la guerre convertit son argent en billets et en bons confédérés, chiffons sans valeur, une fois la rébellion écrasée.

Telle femme, entourée avant la guerre d'une légion de noirs soumis à ses moindres caprices, en était réduite, après la guerre, à préparer ses repas elle-même et à laver son linge de ses mains. On me parlait d'une dame qui, en janvier I860, possédait cent cinquante mille dollars papier, sans compter les nègres — une valeur de cinquante mille dollars. — Arrive l'armée d'émancipation : les esclaves sont libérés, le papier confédéré est réduit à zéro, et Mmt X***, pour nourrir ses enfants, se voit contrainte de faire queue devant le bureau de secours, comme la première mendiante venue (1), et d'y recevoir un misérable bon de pain (2).

Les terres restaient (3). Mais, soit l'absence du numéraire, soit l'effet du bouleversement général, soit encore le changement radical apporté dans le système du travail, les propriétaires ne réussirent ni à les faire valoir, ni à les vendre.

L'aristocratie, plongée dans le deuil, désespérait de recouvrer jamais son ancienne splendeur. Les hommes qui, pendant la guerre, avaient occupé les positions les plus élevées, s'estimaient heureux de remplir les plus humbles fonctions. Un des chefs de la Confédération essayait du commerce de châtaignes; M. X***, commandant de cavalerie, dirigeait une pension; M. Y*", officier d'état-major de

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