‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 88 sur 138 · U8 LES AMÉRICAINS 6HEZ EUX · texte numérisé non relu

U8 LES AMÉRICAINS 6HEZ EUX

tabac on du wisky— les deux choses qu'il aime le mieux— ne le ramèncronl vers \<>us.

L'Indien vous guidera, vous rendra même quelques servi titre de compagnon; il acceptera fori bien votre argent en échange de ses soins ; mais qu'un mot, qu'un acte de votre part indi |ue les relations de supérieur à inférieur, l'Indien vous plantera là; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez 1 — Proposez à un Indien de cirer vos bottes, il vous refusera gravement, dissimulant l'injure reçue sous une apparente indifférence; le lendemain, bottes et Indien auront disparu!

La peur du ridicule, proche parente de l'orgueil, domine chez l'Indien. Le professeur Bell, de Kensington — Canada — que des excursions géologiques au Nord-Ouest et aux îles du lac Huron mettent en fréquents rapports avec les tribus indiennes, me racontait ceci: — M. M'**, photographe de l'expédition, désirait reproduire quelques groupes d'indigènes. Il dresse sa machine près d'un village. Les Peaux-Rouges, curieux de leur naturel, entourent bientôt l'objet. M. M***, saisissant un moment propice, prie nos pens de rester immobiles. Mais, pas plutôt le voient-ils cacher sa tète sous le drap, ils décampent, persuadés qu'ils se trouvent en face d'un canon nouveau genre, lequel va vomir balles et mitraille. Survient undes chefs. M. M*** lui explique ce dont il s'agit. Pensant le gagner à sa cause, il lui offre de regarder à son tour sous le drap. Le chef accepte, paraît enchanté de l'image qu'il voit flotter sur le foyer; les objets renversés, surtout, semblent l'amuser parfaitement. Tout à coup, l'idée lui vient que le visage pâle, pour S3 gausser des Peaux-Rouges, va les reproduire dans cette posture! — Rira bien, pense-t-il, qui rira le dernier ! — Notre chef, rappelant donc sa tribu, fait signe au photographe. Bon ! M. M*** s'enfile sous le drap, arrange son foyer, regarde... et voit la tribu tète en bas, jambes en l'air, ravie d'avoir déjoué la malice du blanc! M. W désespéré parvient à faire comprendre au chef qu'il lui est impossible d'opérer dans ces conditions. Les Peaux- Rouges, après maints pourparlers, consentent à s'asseoir sur l'herbe. Sitôt en place, toutes les jambes se redressent, et le photographe d'immortaliser cette pose plus ou moins artistique!

Notre chef, lui aussi, voulut passer à la postérité. Flanqué de deux Indiens qui soutenaient, l'un sa jambe droite, l'autre sa jambe gauche, il se campa résolument sur la tête, et s'y tint. — Je possède une de ces reproductions.

Le? Indiens du Canada semblent éprouver [.lus de sympathie pour

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les Anglais, que n'en témoignent les tribus de l'Ouest pour les Américains.

Tout <m nous félicitant d'avoir su conserver d'amicales relations avec les natifs, n'Oublions pas ceci : que d'Anglais à Indien et d'Américain à Peau-Rouge , les relations diffèrent du tout au tout. Le territoire de l'Amérique anglaise, encore habité par les Indiens, tente fort peu rémigrant. Les fourrures, donnant seules quelque valeur au pays, l'Indien, loin de se trouver sur notre chemin, chasse pour nous, approvisionne nos marchés et sert nos intérêts.

Dans les États de l'Ouest, au contraire, c'est le sol même, auquel en veul l'année envahissante des blancs. L'Indien est un obstacle à sa marche ; les deux races entrent en conflit: la force prime le droit!

Revenant de l'Ouest, par les rives méridionales du lac Michigan et du lac Érié, je m'arrêtai quelques jours à Chicago.

Le développement de cette ville est sans exemple dans l'histoire contemporaine. Il y a cinquante ans, les Indiens erraient encore dans les solitudes aujourd'hui métamorphosées en rues populeuses et bruyantes.

Quatre cabaretiers, un négociant, un boucher, cinq commerçants indiens abrités sous des huttes, représentaient, en 1830, tout le génie mercantile de Chicago, avant-poste du gouvernement américain I

A l'heure où j'écris, Chicago compte trois cent mille âmes. Ses rues occupent un espace de huit milles; les street-railways — voies ferrées urbaines, — qui la sillonnent en tous sens, transportent annuellement sept millions de passagers; les huttes ont fait place aux gigantesques entrepôts et aux palais de marbre ; les petits marchands sont devenus millionnaires. Farwell, pauvre commis jadis, vaut, comme on dit en Amérique, deux millions de dollars, et vend des tissus pour huit millions par an, tandis que Field, Leiter et Cie en débitent pour douze millions \ Il est arrivé à ces derniers de faire, en un seul jour, des opérations pour quatrevingt mille dollars (1) t

C'est par son commerce de céréales et de planches, que Chicago l'emporte sur toutes les places du monde. En 1831, elle ne parvenait qu'avec peine à charger trois vaisseaux. Maintenant, neuf mille bâtiments de tous calibres se pressent chaque année dans son port. L'année de mon séjour, elle a embarqué soixante-six mil"

4. A New- York, A. -T. Stewart fait des affaires pour une somme double; Claffin, pour une somme triple. Le fonds de roulement de A. T. Stewart est de 25,000,000 de dollars, — celui de Claffin de 36, 000,000.

lions de boiss faux de grains el de farines; dos bois de construction représentant sept cenl trente millions ii<i pieds; cenf vingt-quatre millions de lattes; quatre cent millions de bardeaux ! Le mouvemenl ascensionnel continue, e1 le chemin defer qui, franchissant les montagnes Rocheuses, relie l'Atlantique au Pacifique, en accroîtra enc >re la prodigieuse rapidité.

J'entrai dans Chicago de grand matin, au moment où la cité. ;\ peine éveillée, se préparai! à recommencer la vie.

Le premier objel qui frappa mes regards, fut une maison en bois, à deux étages, laquelle se promenait ! Muet de surprise, je la montrai au cocher.

— N'avez-vous jamais vu bouger de maison ? me dit-il d'un air étonné.

— Non ! les maisons, chez nous, n'ont pas cette habitude.

— Oli! bien! lit-il : Ici, il yen a toujours quelques-unes en roui '

Mon cocher disait vrai. Je ne passai pas un jour h Chicago, sans rencontrer — j'en ai mi neuf en une seule fois — l'une ou l'autre de ces puissantes dames, en train de changer de quartier. Les omnibus s'arrêtent pour leur livrer passage. Les habitants ne prennent pas même la peine de déloger : on les aperçoit par la fenêtre, qui vaquent à Leurs occupations d'intérieur. Dans l'une de ces maisons — elle descendait Madison Street — s'étalaientM magasins, l'un de confections, l'autre de cigares. Le propriétaire du dernier, ajipuyé contre sa porte.fumait tranquillement (I).

Mus. dans cette ville étonnante, où. l'impossible se réalise

[ue instant, les constructions de bois ne sont pas seules

S - promener. D'énormes bâtiments en pierre se soul'

de quelques six mètres 1 Brigg's House, colossal hôtel à cinq

étages, da poids de vingt-deux mille tonnes, fut naguère

haussé <1-' deux mètr s, tandis qu'on lui bâtissait de nouvelles

3. Les hôtes, pendant l'opération, allaient et venaient, inan-

Qt, limaient, dormaient : nulle interruption dans le train-train

habituel. Tremont-House, autre vaste hôtel, subit le même traite*

1. Voici comment 8 opèrent cos peregrination's. — Après avoir élevé la maison an moyon de erics, on glisse en-dessous one plate-forme pourvue de roues. Un cabestan y est attaché par nn boni : l'autre bout, Bxé plus loin à an poteau ' ",r" nt, n, ;\ mesure <[ne fonctionne le cheval charge*

f [s \i maison arrivée .*t n poteau, on transporte celui-ci en avant, et l'opération recommente jusqu'à destination.

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ment. Lé travail fl'exhaussemem accompli par cinq ou six ponts ouvriers,qni maçonnaienl dans les tranché rtes,sefi1 ai

si peu il1 secousses el si peu de bruit que, dit M. Beecher al >rs en séjoura Tremont-House : * Le seul indice auquel on put reconnaître un mouvement ascensionnel était cetui-ci. La rampe extérieure de l'escalier s'était, lorsque je partisan mgêe de quelques marches, et les fenêtres du rez-de-chaussée, au niveau de ma tête I rs de mon arrivée, se trouvaient d'un mètre plus élevées quand je quittai l'hôtel. »

Rien de simple et d'ingénieux comme le procédé dont on use pour hausser les constructions, même les plus massives. Une fois les fondements mis à nu et les tranchées —couvertes de pi tic! le plus souvent creusées, on place dés billots tout le ! fondations, en dedans et eu dehors ; on y pratique, à intervalles rapprochés, des trous dans lesquels on passe des poutres transversales :qui posent sur des crics. Ceci fait, des centaines d'ouvriers descendent dans les tranchées intérieures et extérieures qui entourent le bâtiment. Au signal donné, tons les crics, mis en mouvement d'un seul tour de main, soulèvent les poutres transversales. À mesure qu'ils

sitôt que l'espace découvert le per net. on introduit de nouvelles poutres, on donne de nouveaux tours de cri ;s, et le bâtiment franchit graduellement les deux, trois, et même cinq mètres, qui le séparent de la plate-forme en bois sur laquelle il pose enfin. Pendant son ascension, on établit les de pierre qui, au moment voulu, porteront le poids du bâtiment, d nie qu'une fois la dernière poutre retiré \ !'é iili sur ses nouvelles bases, reste sOlide comme un roc. Pas un moellon ne s'est disjoint, pas un meuble n léplacé, pas une molécule de plâtre n'est tomb i !

Les sous-sols obtenus par l'exhaussement des maisons ser fréquemment de magasins. Certaine con. m religieuse, à

court d'argent, exhaussa sa chapelle, établit des bou en-

dessous, les loua, et sortit ainsi ■' embarras financiers.

Chicago a d'aussi lionnes raisons pour relever ses édifices, que pour les transporter d'un lieu à l'autre. Bâtie sur un niveau trèsplat, la ville est exposée aux fréquents débordements de son lac, véritable océan intérieur. Les citoyens de QbïCi •> devaient donc, en présence d'1 ce danger permanent, opter entre trois partis : ou se soumettre à des inonda+ions qui devenaient chaque année plus désastreuses; ou raser leur ville, en relever le niveau, et la rebâtir; ou inventer des engins propres à déraciner les maisons et

à les maintenir on l'air, pen lui qu'on lour construisait, do nouvelles fondatj >ns. Ce fui ;e dernier expédient qu'on adopta. Les machines créées pour la circonstance rendent cette opération si facileyque les habitants de Chicago n'y regardent plus, et se promènent, I 'in- domicile sur le dos, à la façon des escargots. — Tel m >g icianl trouve-t-il qu s les affaires \ >nt mal, dans la ru î qu'il habite? Crac.il fait transporter maison, boutique -le, dans le quartier où semble L'appeler la fortune, quitte à pousser plus loin si elle lui tient rigueur.

Un fail excite tout particulièrement, à Chieago, l'agitation dès maisons de bois. Force lour esl de céder la place aux maisons de pierre, entrepôts immenses, édifices publics, holds, habitations 4e ln\ ■. qui ■>*> construis nt chaque j >ur. Or, démonter son logis p 'in- hi remonter ailleurs, coûte infiniment plus cher que de le mettre sur des >s et de l • p iuss sr jusqu'aux faubourgs, où,

durant quelques années au moins, il pourra dormir en paix.

L is Elevators — -;h;\ iteurs - autre merveille!

Ici encore, la nécessité s'est adressée à l'invention, et l'invention lui a rép mdu. Jamais, avec la méthode ordinaire, on ne serait parvenu à lécharger et à recharger la masse énorme de cé- : |8, qu ■ chaque année- voil arrivera Chicago et que chaque année en voit repartir. Qui cherche trouve. On a trouvé des machines puissantes, abritées par I i vastes hangars établis le long .1 « docks : ces machines plongent leurs mains dans les vaisseaux, qu'elles vident avec une incroyable rapidité.

Je visil ii /s élévateurs à l'œuvre, dans les greniers de Armour

A l'intérieur du bâtimenl c dossal — il mesure trente-trois mètres de huit sir se croisent en tons sens les rails, sur lesquels roulent inc al d - trains de wag ins.

L'élévateur saisil le grain qu'il s'agit d'emmagasiner, le pèse, le lance au sommet du bâtiment, dans une vaste cuve — elle peut

ttenir cin \ c uts boisseau* — qui, sitôt pleine, s'ouvre en- 1 sous, de telle sorte que le grain s'entasse de lut- môme dans le d q»ôt. et qn\ i n ; i n t du coup, elle se trouve prête à rece-

\ ir un n >u\ mu chargement.

it-il de tr m ip irt ir ira né liatemenl le grain sur les wagons? i. M ivire s'amarre au quai, les wagons se rangent t >ut du long, et i trans ni à la cuve, qui v

a mesui ttenu dans an tuyau sous I • ;n •!. l'un i ap

l'antre,] ï voitures viennent se placer et se remplir. Les trains

Iî2fc LES AMÉRICAINS CHEZ El'X.

se succedenl ainsi, se chargea il en moinscle temps qu'il n'en faut pour le raconter. — Dix élévateurs, lors de ma visite, fonctionnaient dans les greniers Armour Dole et Cia. Chacun d'eux enlevait quatre mille boisseaux de grains par h re ; quarante mille entre eux dix ! Tandis que je parcourais les les, cent mille boisseaux furent emmagasinés. Si les machines avaient travaillé à toute vapeur, elles en auraient entassé sept cent mille de plus.

Un nouvel établissement du môme genre, créé par la même maison, allait s'ouvrir, muni de quinze élévateurs: dix destinés à décharger, cinq à charger les navires. Ces entrepôts pouvaient contenir un million deux cent cinquante mille boisseaux de grain !

On ne saurait visiter Chicago, sans rappeler ses hécatombes de porcs, et la rapidité phénoménale avec laquelle ceux-ci, avant qu'ils s'en doutent pour ainsi dire, transformés en jambons et en saucissons, se trouvent salés, fumés, expédies !

Toute brutale qu'elle paraisse, cette méthode est infiniment moins cruelle que nos procédés européens. Tuer, dépecer les porcs suivant l'antique usage, Chicago n'en avait pas le temps. Elle n'est, nous le savons, jamais prise au dépourvu. Elle a donc construit des abattoirs gigantesques, où vous pouvez voir, durant la saison, les porcs arrivés par centaines, défiler dans un couloir étroit, recevoir un coup d'assommoir, puis, saisis, lancés par la machine au sommet de l'édifice, plongés dans une cuve d'eau bouillante, pelés, découpés, préparés, repartir dix minutes tout au plus après l'entrée fatale, dans les barils qu'attendent, pour les transporter aux quatre coins du monde, navires et wagons!

Un ingénieur Yankee , prétendent les mauvais plaisants , a inventé une machine qui, remontée comme une pendule, se lance h travers les prairies, poursuit le porc, l'atteint, de sa chair fait des saucisses, de ses soies des brosses à souliers, de sa qunue des tire-bouchons, le tout en un clin d'œil ! Je ne me porte pas garant du fait. Quant aux abattoirs-monstres, chacun peut les voir à l'œuvre. Le nombre de leurs victimes est fabuleux. Une seule de ces machines abat soixante et dix mille porcs par année, outre des légions de moutons, qui, en automne, sont immolés a, raison de deux mille par jour. Durant les douze mois que j'ai passés en Amérique, Chicago a tué, et expédié, vingt-six mille tètes de bétail, plus six cent soixante et dix mille porcs ! Quatre fois au moins, pour le dire en passant, le poids total de sa population.

Cincinnati, la Porcopolis de l'Ouest, Vest vue, depuis dix ans, distancer par Chicago, qui, selon toute apparence, conservera le monopole de ces gigantesques massacres.

Chicago n'est, hélas ! pas moins renommée par sa corruption que par son commerce.

A Chicago comme à New-York, règne la chasse au dollar. Le cri universel, ici comme la, c'est : Dollars et cents ! Cents et dollars ! Vous l'entendez partout, ce cri satanique ; dans les rues, dans les marchés, dans les boutiques, dans les voitures publiques, dans les familles : partout, partout f

On vous raconte l'heureux coup de filet, au moyen duquel Smith vient de mettre dix mille dollars dans sa poche. On vous dit comme quoi le grain monte ou baisse, comme quoi Brown amasse des millions! Vous demandez à quelle congrégation appartient cette chapelle? On vous répond qu'elle a coûté trente mille dollars! Parlez-vous d'un mariage : — Excellente affaire! s'écriet-on ! le jeune homme vaut un demi-million !

A table d'hôte, ce sont les ventes énormes de MM. tels et tels, qui font les frais de l'entretien. La jeune fille que vous accompagnez le soir à quelque concert semble rêveuse ; vous hasardez une question délicate et sympathique.

— Oh! s'écrie-t-elle, levant les yeux au ciel avec un soupir: Les fonds de P. R. R. ont baissé de 2 V2 P- %*

Dollars et cents! Cents et dollars ! Invocation du matin, actions de grâces du soir ! Il n'y a pas d'autre dieu que l'or!

On le comprend, dans cette enragée bataille au dollar, les principes trop souvent restent sur le carreau. Trop souvent, le dollar fait la valeur de l'homme. Que l'homme gagne de l'argent, beaucoup, on ne lui en demande guère plus. Quant aux moyens, nul n'y prend garde. En cas d'escroquerie, le coupable, aux yeux du publie, c'est le dupé. On appellera le dupeur un drôle, niais on admirera son habileté, et, si vous avez besoin de quelque bon conseil ou de quelque vigoureux coup de main, on vous dira : — Adressez-vous à lui, Monsieur ! C'est un des hommes les plus forts du pa\- I

On Le voit, Chicago est ici, comme en beaucoup d'autres choses, le reflet de New-York.

La corruption de Chicago! Qui en sondera les abîmes?

— Corinthe numéro deux ! — s'écriait un de ses enfants ! Impossible de descendre dans de tels égoûts sans y salir sa

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