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Les américanistes [microforme]

| | Sous ce titre, on désigne aujourd’hui les admirateurs des Etats- Unis de l'Amérique du Nord, que d’aucuns appellent, avec une |

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petite pointe d’ironie, « les Américains d'Europe. » Ceux qui ne î partagent pas leur engouement ne refusent pas toute estime à la + grande République, pour ses institutions, pour les libertés qu’elle | accorde à ses citoyens, et pour la prospérité matérielle dont elle | jouit. Seulement ils trouvent quelque exagération dans le culte | qu’ils lui ont voué, et qui les rend injustes envers les pays du vieux continent, chez qui les traditions monarchiques se sont | ” conservées. Dans l’œuvre de Weshington, qu’un siècle déjà | éconlé a favorisé par l'importation d'idées nouvelles emprun- ! tées à la Révolution, ils découvrent des lacunes considérables, et des lézardes qui semblent menacer la solidité de l'édifice dans l'avenir, malgré ce que h situation présente offre de séduisant et de glorieux. Joseph de Maiïstre, très peu américain par tempérament et par éducation, a dit : « Cet enfant au maillot m igace : laissez-le grandir.» Ce mot, contesté comme tant d’autres du | même écrivain, est peut-être en voie de se vérifier: ce n’est pas | pour demain matin.

L’engouement pour les Etats-Unis, répaudu ‘un peu partout dans notre vieille Europe, n’a sévi nulle part avec autant d’in- à tensité qu’en France. On en devine la raison : c’est la France } qui en contribuant par ses armes À fonder les Etats-Unis, les a mis à la mode à son propre détriment; la nation généreuse et chevaleresque continue les mêmes errements.

Quand le gouvernement français eut cessé de travailler pour les Etats-Unis par son intervention, nos publicistes se mirent au service de la même cause ; la simple énumération de ceux qui

lui ont voué leur piume est démonetrative : ils sont les seule visés dans cette étude, C’est après 1830 que se forma chez nous ce que l’on pourrait appeler «la littérature américaine » ; On comprend pourquoi elle ne naquit pas plus tôt. Ici, comme en toute chose, il y a l'influence du milieu ; ni l’Empire autoritaire, ni la Restauration monarchique et traditionnelle ne favorisèrent l’éclosion des idées républicaines et libérales dans le mauvais sens du mot. Napoléon avait pour mission de dompter la Révolution, et de mettre sous sa botte ses représentants les plus fougueux. Louis XVIII et Charles X n'étaient pas d’humeur de continuer l’œuvre de Louis XVI en face du libéralisme voltairien, qui s’aflirmait dans les Chambres, qui conspirait dans les souterrains des Loges, et minait sourdement le trône, en attendant de déchaîner la tempête qui devait l'emporter. 1880%est la date tristement célèbre de la victoire de l'esprit nouveau, qui allait hâter le développement des idées américaines, sous le contre-poids que la race snglo-saxonne avait su mettre à la liberté de l’autre côté de l’Atluntique, et qui n’existuit déjà plus.

Le publiciste le plus connu, et par ordre de date et par l’importance de son œuvre, qui ait écrit sur les Etats-Unis, autant en panégyriste qu’en historien et en sociologue, c’est Alexis de Tocqueville, avec scs trois volumes in-8° intitulés : De la Démocratie en Amérique. A la suite mentionnons : de Sartige : Des mœurs électorales aux Etats-Unis, dans la Revue des Deux- Mondes ; — du Vergier de Hauranne: Huit mois en Amérique ;—de Saint- Victor: Lettres sur les Etats-Unis ;—Carlier: Histoire du peuple américain ; — Astier : Histoire de la république des Etats-Unis ; — Cornelis de Witt: Histoire de Washington ; —du même : Thomas Jefferson ; —Michel Chevalier : Lettres sur l'Amérique du Nord ;— plusieurs séries d’articles dans la Revue des Deux-Mondes et dans Le Correspondant ; —De Chabral : Les partis politiques aux Etats- Unis ; — Mémoires dans la Société de législation comparée, et dans l’Annuaire de législation étrangère. :

Parmi les écrivains plus récents qui ont travaillé sur le même sujet il faut signaler Claudio-Jannet, quand il vivait, professeur

d'économie politique à l’Institut catholique de Paris, qui redigea son voyage en Amérique en un fort volume, intitulé: Les Etats- Unis contemporains, dont la seconde édition parut en 1876. Celui-ci était par tendance et par conviction très peu américain : nous l’opposerons dans cette étr *: aux américanistes, afin de corriger leurs exagérations, et com.ittre les idées qu’ils propagent avec trop de zèle et trop de succès. Nous anal orons encore l'ouvrage, palpitant d'actualité, parce qu’il est écrit d’hier, intitulé: La situation religieuse aux Etats-Unis. C’est une réponse à une série d'articles de M. Brunctière, qui parurent dans la Revue des Deux-Mondes. on novembre 1898, sur Le Catholicisme aux Etats-Unis, à la suite du voyage de l’éminent conférencier en Amérique, où son talent fut couvert d’applaudissements mérités, trop payés À Paris selon des témoins bien pläcés pour voir la situation de ce pays sous son véritable jour. Nous devons cet excellent volume, qui reçut en France un acceuil très flatteur chez ceux qui pensent bien, à M. Jules Tardivel, le vaillant directeur de La Vérité de Québec, français par le sang, américain par la naissance, canadien de nationalité, champion de toutes les saintes causes, entouré dans sa province d’une grande et juste considérativn, et qui occupe un rang distingué dans la presse catholique,

Les deux ancêtres des américanistes français sont La Fayette et Alexis de Tocqueville ; le premier À cheval, l'épée à la main ; le second avec sa plume d’académicien, qui valait une épée par les victoires qu’il à remportées sur l’opiuion de son p:ys, dont pour sa part il a orienté les destinées vers un avenir nouveau et dangereux.

La Fayette est le chevalier des temps modernes ; du chevalier du moyen-êge, il avait la bravoure et l'esprit d'aventure, moins la cotte de mailles et la dévotion. Si Cervantes l'avait connu il n’en aurait pas tiré son Don Kuichotte ; car il ne se battait pas contre des moulins à vent ; il ne fut pas ridicule, mais il ‘at dangereux, ce qui est souvent le plus court chemin de la gloire. Il appartenait à la meilleure aristocratie d'Auvergne ; mais l’aris-

tocratie fut la première atteinte par la philosophie du XVIII: siècle ; et comme les gens de sa qualité, il suivit le mouvement, Quand la Révolution éclata, il était tout préparé pour soutenir ses revendications, et l'aider à renverser l'édifice de l'ancien régime. Dans les assemblées délibérantes où il siégea, on le vit au premier rang des réformistes, criant « En avant ! », sans calculer les conséquences de ses votes, Au dehors, il sera le général des gardes nationales, ces milices citoyennes toujours prêtes à faire feu contre les institutions de leur pays plutôt que contre les armées d’invasion qui menacent nos frontières. 11 caressait les passions de la foule, jaloux de ses suffrages et de 603 applaudisse. ments, en quête d’une popularité malsaine, qu'il acquit par ses complaisances, ct que la chanson des rues consacra. La Fayotte resta légendaire. Pendant plus d’un demi-siècle, il soutint en France le rôle de condottiere politique, remis sur le pavois chaque fois que le vent de la révolution souffait sur notre infortunée patrie.

La guerre de l’Indépendance aux Etats-Unis fut son noviciat de soldat citoyen. Il fit partie de l’avant-garde ; la France n'avait pas encore embrassé officiellement la cause des colonies contre

l'Angleterre, et déjà il avait traversé l'Atlantique à la tête des volontaires,

abandonnant, pour aller combattre, les droits aristocratiques au milieu desquels il avait grandi, les loisirs de la fortune, et une jeune épouse d’une grande famille et de gran:les vertus 1

L'opinion, qui était son étoile, le poussa.

L'Europe, et surtout la France, étaient pleines d'admiration pour les simples vertus d'un peuple nouveau qui, jaloux de ses droits, résistait avec des masses improvisées à ceux qui firent trembler l'Europe. Les classiques les comparaient aux Fabius et aux Curtius; les philanthropes lisaient dans la charte de l'indépendance un manifeste contre les tyrans, et dans leur réussite la possibilité d'accomplir tout ce qu'ils espéraient. Tous les nobles combat. taient pour cette guerre, qui, seule, parmi toutes les luttes politiques et

1— César Cantù: Histoire universelle. Tom. XVII.

dynastiques de ce siècle, répondait aux idées dont la vogue était alcrs croissante... La France désirait effacer la honte de la guerre de Sept ans; lc: philosophes la poussaient à Propager et à soutenir les principes généreux. Tout le monde se réjouissait de l'humiliation d'un: puissance rivale 1,

Sur les champs de bataille La Fayette fit des prodiges de valeur ; avec Washington et Rochambeau, il contribua à renverser la souveraineté de l'Angleterre, et à la fondation des Etats-Unis ; aussi il est encore aujourd’hui populaire dans la grande République, qui le compte parmi ses plus illustres citoyens, et le place au rang des pères de la patrie. De retour en France, il demeura un américaniste résolu ; à travers les diverses phases de la Révolution, on le trouve toujours parmi les marquis philosophe: et progressistes, qui sapent les institutions nationales au lieu de les réformer ; immortel quand même par ses étourderies chevaleresques autant que par sa bravoure dont il donne des preuves dans les Deux Mondes.

Alexis de Tocqueville est un autre type : ne ressemble à La Fayette que sur un point : l’engouement our la démocratie américaine, Enfant de l'aristocratie lui aussi, né au lendemain de 89, sa jeunesse respire l'atmosphère de son temps : libére!, il était déjà à moitié plébéien ; sa mission aux Etats-Unis ache” 'e le rendre américaniste. C'était d’ailleurs un esprit éminen: «t équilibré, qui ne fut pas entraîné vers les idées nouvelles par tempérament ; mais il les vit venir ; il les crut irrésistibles, et sans enthousiasmo et sans parti pris, plus philosophe que propagandiste, il leur prêta l’appui de son talent, inconscient peut-être de l’action qu’il exerçait sur son pays. Du reste, il ne faut pas le chercher dans les rangs de l'opposition systématique et haineuse qui déclamait dans la presse et à la tribune contre la vieille France, dont elle exagérait les abus, en niant sa grandeur, ses services, et la valeur sociale de ses institutions, même après les transformations que la nation avait opérées, et contre lesquelles il était inutile et dangereux de s'élever. Trop jeune sous la Res-

1— Jbidem,

sr or

tauration, sur laquelle le libéralisme s’acharnait, arrivé à l’âge d’homme après 1880, en se modernisant il sut être respectueux et juste pour les régimes déchus. De la même plume qui avait rédigé La Démocratie en Amérique, il écrivit à la fin de sa carrière L'Ancien régime et la Révolution, qu’il ne devait pas achever, et qui est resté le monument de sa haute intelligence et de son indépendance devant les préjugés de sa génération. En analysant le passé de notre histoire, il sut le juger et le défendre, avec pièces à appui, contre les accusations d’une école devenue depuis prépondérante et maîtresse de nos destinées. Ce fragment d’un grand ouvrage est le manuel où les écrivains consciencieux, amis de la vérité et de la justice, peuvent puiser des réponses péremptoires contre des sectaires qui vivent du trafic de leurs mensonges, toujours réfutés et toujours réédités.

Quand Alexis de Tocqueville écrivit La Démocratie en Amérique, il disait :

Une grande révolution démocratique s'opère parmi nous ; tous la voient, mais tous ne la jugent pas de la même wanière, Les uns la considèrent comme une chose nouvelle, et la prennent pour un accident, ils espèrent pouvoir encore l'arrêter; tandis que d’autres la jugent irrésistible, parce qu’elle leur semble le fait le plus continu, le plus ancien et le plus permanent que l’on connaisse dans l’histoire .… On se tromperait étrangement si l'on pensait que j'aie voulu faire un panégyrique; quiconque lira ce livre sera bien convaincu que tel n’a pas été mon dessein, Mon but n’a pas été non plus de préconiser telle forme de gouvernement en général ; car je suis du nombre de ceux qui croient qu’il n'y a presque jamais de bonté absolue dans les lois; et je n'ai pas prétendu juger si ‘la révolution sociale, dont la marche me semble irrésistible, était avantageuse ou funeste à l'humanité. J'ai admis cette révolution comme un fait accompli ou prêt à s’accomplir 1,

L’éminent publiciste termine son livre comme il l’a commencé :

Personne sur la terre ne peut encore affirmer d'une manière absolue et générale que l'état nouveau des sociétés soit supérieur à l’état ancien ; mais il est aisé de voir qu'il est autre. Il faut donc bien prendre garde de juger l'es sociétés qui naissent avec les idées qu'on a puisées dans celles qui ne

1— La Démocratie en Amérique. Introduction.

sont plus : cela serait injuste, car les sociétés, différant prodigieusement entre elles, sont incomparables. Il ne serait guère plus raisonnable de demander aux hommes de notre temps les vertus particulières qui découlaient de l'état social de leurs ancêtres, puisque cet état social lui mêmo est tombé, et qu'il a entrainé confusément dans sa chute tous les biens et tous les maux qu'il portait avec lui 1,

Comme on l’a justement observé, ces considérations ne témoignent pas que de Tocqueville obéissait à l'esprit de système ; mais par l’ensemble de l’œuvre on voit qu’il sentait de quel côté désormais le courant était le plus fort: il ne préconise pas la démocratie, mais il est convaincu qu’elle arrive ; il s’ombarque sur ce courant, non par calcul pour sa fortune politique, mais pour le diriger et faire éviter À sa patrie les écueils contro lesquels ses destinées pourraient se heurter.

À son retour d'Amérique, il livra À la publicité les deux premiers volumes de son ouvrage. Le suecèe fut immense. Le troisième volume était vivement désiré par l'opinion : quand il parut, il acheva le triomphe de l'écrivain ; les éditions se multiplièrent : en 1864 on lisait la quatorzième ; les traductions dans toutes les langues de l’Europe allèrent À l’envi ; l'Angleterre, qui avait perdu les colonies dont l’auteur célébrait discrètement la victoire, lui fit un accueil enthousiaste. En France, l'ouvrage fut un événement, et demeura une date. Les partis dynastiques firent leurs réserves ; les libéraux applaudirent : à cette époque les libéraux se recrutaient à droite comme à gauche, chez les monarchistes comme chez les républicains ; les catholiques firent chorus avec les hommes de l’Avenir et du Correspondant. Cependant l’Académie ouvrit ses portes toutes grandes à l’américaniste autant qu’à l'écrivain supérieur, qui avait tous les droits À de pareils honneurs, Quand il mourut, c’est Lacordaire qui hérita de son fauteuil, dont il prit possession par un discours célèbre, où le moine éloquent se déclara « libéral impénitent, » Le mot fit du bruit ; il est demeuré historique dans son école. Mais quelque

1— Ibidem, vol. III,

Sid

opinion qu’on embrasse sur Alexis de Tocqueville et sur son œuvre, on ne peut pas nier la part qui lui revient dans le développement du goût du vieux continent, et de la France en particulier, pour les institutions américaines.

Vingt ans plus tard, on publiciste, encore obscur, quand Lu Démocratie en Amérique était en pleine vogue, se posa en contradicteur d’Alexis de Tocqueville; ce publiciste, aujourd’hui célèbre mais incompris, s’appelle Frédéric LePlay. Fondateur de l’école d’observation, ennemi des théories a priori, il entreprit des voyages chez tous les peuples de l'Europe et au-delà ; il prit note de leurs coutumes, il étudia leurs institutions ; il constata la prospérité chez les uns, la décadence chez les autres et en rechercha les causes ; rentré dans sa patrie, il mit en corps de doctrine le fruit de ses observations dans La Réforme sociale, qui fait antithèse avec La Démocratie en Amérique. L'autorité de Frédéric LePlay est considérable ; il faut en tenir compte dans le débat qui divise les Traditionalistes et les Américanistes. Après avoir jugé La Fayette avec une juste sévérité, en montrant par les faits l'influence funeste qu’il exerça pendant la Révolution, il ajoute :

Un peu plus tard, lorsqu'elle commit une erreur encore plus dangereuse, il attribua à l'influence de la multitude les apparences de prospérité qui se conservaient, grâce aux restes de forces morales accumulées sous l’ancien régime colonial. 1l n'eut pas assez de perspicacité pour voir que ces forces diminuaient à mesure que la classe inférieure de l'Amérique adoptait les mœurs de celles que Jefferson avait jugées si sévèremont en Europe, et c'est ainsi qu’il crut pouvoir ériger en dogme la supériorité du nombre en matière de gouvernement. C'est donc Tocqueville qui, en publiant La Démocratie en Amérique, faussa sur un point capital la notion de la vie publique, et acheva parmi nous l'œuvre de la Révolution. Depuis la publication du Contrat social, le livre de Tocqueville est celui qui a exercé la plus funeste influence sur nos destinées. Cependant rien n'est plus contraire aux sentiments patriotiques dont l'auteur était pénétré. Le texte même de sa déplorable conclusion contraste avec ses autres écrits, car il blesse les règles de l'éloquence comme les enseignements de l’expérience et de la raison. Il est donc juste d’atténuer, par quelques faits qui me sont personnellement connus, la responsabilité des maux que le livre de Tocqueville a déchainés sur nous, huit

ans après sa publication. ‘locqueville avait des convictions très arrêtées sur l'utilité de l'ordre moral garanti par la religion ; et je conserve le souvenir fidèle des entretiens qui se renouvelérent souvent à ce sujet, de 1840 à 1848, chez notre ami commun Victor Lanjuinais. Tocqueville y exprimait avec chaleur le mépris que lui inspiraient ces histoires de la Révolution, où la réussite et l'insuccès des entreprises sont pris pour critérium du bien et du mal. En 1855, après la publication des Ouvriers européens, il mit la même ardeur à renouer les rapports que les événements de 1848 avaient interro:npus. Il m'avoua qu'il s’associait depuis longtemps à mes conclusions principales. Il m’exprima, ainsi qu'à Montalembert, le regret de ne les avoir pas encore déclarées et le désir de les propager de concert avec nous. Jamais on ne vit mieux comment l'amour de la patrie peut inspirer, même à un lettré devenu célèbre, l'esprit de renoncement. Malheureusement Tocqueville considérait conme frappé d'une irrémédiable impuissance le milieu social où il était né. Il avait les illusions du libéralisne français. !

Cette critique du maître était le thème d’un ouvrage plus récent qu’un de ses disciples les plus distingués, Claudio-Jannet, précocement enlevé aux Lettres chrétiennes, avait écrit sous ce titre : Les Etats-Unis contemporains. Rigide observateur de la méthode de Le Play, il a vu de ses yeux, il a touché de ses mains ce qu’il

avance. Il avait parcouru l’Amérique du Nord en pèlerin de la vérité ; il analysa les mœurs, les institutions et les idées de ce pays depuis la guerre de la Sécession. Quand il appuie ses conclusions sur l’autorité d'autrui, il choisit les publicistes les plus recommandables du cru ; s’il cite des faits, il va aux sources d’information les plus sûres. En remuant les F'èves du procès, en écoutant les opinions contraires, il garde la froide impartialité du juge, sans idée préconçue ; il écarte la métaphysique et se renferme : dans les faits dont il tire les conséquences. Il pren les Etats- Unis à l'endroit où Tocqueville les avait laissés. Après un coup d’œil rétrospectif rapide sur les origines de lu grande République, pour relier le présent au passé, l'étude part de la guerre de la Sécession, une date tristement célèbre dans ses annales. D’après Claudio-Jannet, cette date marque une évolution sociale radicale : les nouveaux Etats-Unis sont aussi différents des Etats-Unis de

1— Lettre à Claudio-Jannet, 1875.

Tocqueville, que ceux-ci différaient des Etats-Unis de Washington. La civilisation marche vite dans ce pays; mais le mouvement en avant n’est pas toujours le progrès, même quand le progrès est incontestable daus le perfectionnement de l'outillage matériel de la nation, et dans l'augmentation de ia richesse publique et privée.

Pour le dire en passant, cette situation nouvelle créée par les événements devient une circonstance atténuante en faveur de Tocqueville dont les erreurs s’expliquent en partie par le fait, que les fausses maximos accréditées aux Etats-Unis par Jefferson et les pratiques gouvernementales qui en furent l'application n’avaient pas encc e produit tous leurs effets. La vieille constitution puritaine, importée d’ Angleterre, était entamée ; elle n’était pas ruinée à fond. De là un mélange de bien et de mal, qui pouvait faire prendre le change à un observateur disposé à admirer les idées nouvelles. Quarante ans plus tard, les conclusions de l’honnête Tocqueville se seraient modifiées déjà au contact de Frédéric Le Play. L’académicien américaniste était en voie de conversion.

Après avoir exposé les prodigieux développements des Etats- Unis, la conquête des Territoires, la creation de nouveaux Etats, laceroïssement de la population, l’agrandissement d’un certain nombre de villes, la fondotion de quelques autres, Claudio- Jannet ajouta :

La transformation morale et sociale du peuple américain a été non moins grande, et l’œuvre de Washington a été si profondément modifiée, qu'il n’en reste plus que la forme extérieure. Tous les esprits sincères et indépendants s’en rendent compte, !

C’est ce moment que l’éminent publiciste saisit pour composer son livre, où il contredit souvent Tocqueville, parce que celui-ci a mal vu quelquefois, et qu’il n’a pas vu ce qui n'existait pas encore, ou qui n’existaît qu’en germe.

1— Les Etats-Unis contemporains. Introduction,

Etudier l’état actuel de la politique, des institutions publiques et des mœurs privées, — signaler les forces morales productrices du bien et les causes de décadence qui se trouvent en présence ÿ— enfin analyser la crise que traverse en ce moment même ce grand peuple, et relever d’un côté les symptômes d’antagonisme, de l’autre les espérances de rénovation qui doivent décider de son issue: tel est l'objet de notre livre. Comme dans toutes les sociétés, le bien et le mal vivent à côté l’un de l'autre aux Etats-Unis. Ce qui caractérise même plus particulièrement leur situation actuelle, c'est un mélange étonnant de vertus privées et de corruption publique, d'œuvres considérables pour le bien, et de plus tristes symptômes de décadence, Nous constatons avec un soin égal ces deux ordres de faits, et n’obéissons à aucune idée préconçue. !

Des deux ordres de faits que Claudio-Jannet étudia avec impartialité, celui de la corruption des institutions et des mœurs, avec les tristes symptômes de décadence qui l'accompagnent, occupe dans son livre la plus lerge place. Le tableau est sombre, et bien capable de dissiper les illusions des américanistes les plus résolus, s’ils sont de bonne fci, et s'ils ne se laissent pas éblouir par quelques libertés, qui or‘ ieur prix, et que le vieux continent

nous refuse ; surtout par la prospérité matérielle, encore maintenant débordante. Mais il faut voir les dessous.

Claudio-Jannet n’écrit pas un livre de doctrine À la façon de de Maistre, de de Bonald ou de Donoso Cortès. Cependant il ne se renferme pas dans l’histoire purement descriptive; il ne se borne pas à un travail de statistique toute sèche, où il n’entre que des faits et des chiffres ; il remonte des faits aux causes, qu’il indique sans y insister. C’est ainsi que, avant d'exposer en détail, chapitre par chapitre, toutes les décadences des Etats-Unis, il énumère les trois dogmes révolutionnaires que Washington ne professe pas : la perfection originelle de l’homme ; le droit absolu po” : chaque individu de satisfaire tous les penchants de la nature ; l'égalité native de tous les citoyens, ou la souveraineté du peuple, trois erreurs qui forment le fond du Contrat social de Rousseau, le théologien de la Révolution. C’est Jefferson qui les puisa dans

1— Ibidem,

la philosophie du XVIII siècle; qui alla les chercher à Paris, où ils étaient professés avec éclat et succès ; qui les importa aux Etats-Unis, et les appliqua aux institutions politiques et civiles quand il fut élevé à la présidence, Washington est demeuré le vrai fondateur de la grande République, et, à ce titre, il est digne de la reconnaissance de son peuple ; Jefferson fut un fléau, qui gâta son œuvre. Ainei Jefferson inocula le virus révolntionnaire aux Etats-Unis; La Fayette inocula le virus républicain à la France monarchique; avec ces deux hommes, les deux pays se sont faits de mutuelles blessures, sous le couvert d’une alliance qui devait soutenir leurs droits et agrandir leurs destinées.

Après les préliminaires, Claudio-Jannet, dans une savante analyse bien documentée, décompose l'organisme social des Etate- Unis et montre du bout de son scalpel toutes les tares que les faux dogmes y ont déposées. L'œuvre de Washington, établie sur la pondération du pouvoir fédéral et l’autonomie des Etats confédérés, a été détruite par les partis. Ce beau système de gouvernement, décentralisé dans son unité, a été remplacé par l'esprit de nivellement, qui s’introduisit graduellement, à mesure que la pratique du suffrage universel se répandit d’un état dans un autre. Bientôt le nombre fit la loi, écrasant le droit et la justice : despotisme d’un nouveau genre, qui étouffa la liberté dont la race anglo-saxonne se montra toujours si jalouse. Désormais PAméricain se soumettra stupidement au verdict de l’opinion, véritable reine de la République ; devant les chiffres alignés, il ne réagira pas contre le fait accompli qui viole tous les bons principes, proteeté en silence par les meilleurs citoyens, Il valait bien la peine de faire la guerre de l'indépendance, de dépenser tant d'argent et tant de vies d’hommes pour aboutir à la tyrannie, qui s'exerce sur tous par tous, Tocqueville, illusionné mais sans parti pris, montre dans un endroit de son ouvrage comment l’idée de la souveraineté du peuple et le pouvoir qu’exerce la majorité aux Etats-Unis détruiront la véritable liberté de penser !

1— De la Démocratie en Amérique, t. TIL, chap. VIL.

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Ce travail de centralisation était à peu près achevé quand éclata la guerre de la Sécession. En passant, Claudio-Jannet indique une des causes de cette guerre, peu conuue du vulgaire, Les libéraux de l’Europe, en France en particulier, se rangèrent

du côté du Nord anti-esclavagiste et contre le Sud esclavagiste,

C’est dans les armées du Nord que le comte de Paris alla prendre du service ; il y fit preuve de bravoure en digne descendant d’Tenri IV, en partageant l'illusion de son école, qui ne vit entre les deux belligérants qu’une question de philanthropie, dans laquelle le beau rôle appartenait au Nord. En réalité, d’autres causes moins idéales étaient en jeu ; une de ces causes, c'était la rivalité du Nord industriel et du Sud agricole, dont les intérêts étaient antagonistes, Une autre cause, celle-ci plus profonde, plus glorieuse, mais incomprise, c'était la fidélité du Sud à l’œuvre de Washington, dont l'autonomie des Etats confédérés était la base, contre le Nord centralisateur et démocrate. Malgré l'opinion contraire, qui a fait le tour du monde, au bruit des cymbales de la presse et que la victoire consacra, l’histoire impartiale retiendra que dans la guerre de la Sécession c’est le Sud qui éombattit pour la liberté. Le Nord, qui avait affranchi les esclaves, et leur rendait la vie dure — tant les mœurs sont quelquefois peu en harmonie avec les lois — brûla sa poudre et versa son sang pour étouffer sous une centralisation tyrannique les quarante millions d'hommes qui s’agitaient entre l’Atlantique et le Pacifique,

Un peuple est csclave quand il est gouverné par un parti; quand ce parti, par instinct ou par tradition, travaille à réaliser une centralisation brutale, où toutes les franchises de la veille sont absorbées, où les autonomies provinciales, qui formaient un contre-poids nécessaire au pouvoir central, toujours enclin à la tyrannie, et pour qui le droit se confond avec la force dont il dispose, disparaissent dans l’unité. L'opinion, que le pouvoir central dirige quand il le veut, sanctionne le fait accompli sans le justifier. Le droit conféré À tous de contribuer à cet état de choses et de le soutenir ne fait pas que l'esclavage ne soit pas l'esclavage,

ni

et n’arrête pas les funestes effets qui en découlent pour la patrie. Les Puritains avaient apporté la liberté politique et civile, sinon la liberté religieuse, dans les colonies : les radicaux centralisateurs l’étouffèrent : Jefferson avait compromis l’œuvre de Washiogton ; le général Grant acheva de la détruire. Tocqueville avait pressenti cet avenir; et en libéral sincère, il avait été effrayé ; mais il espérait que la République mettrait des freins aux entraînements de l’opinion :

Il est facile d'apercevoir dans l'avenir un :noment où les républiques américaines seront forcées de multiplier les deux degrés dans leur système électoral, sous peine de se perdre misérablement parmi les écueils de la démocratie !,

Cet aveu est précieux. Mais on sait que le mouvement de Popinion et des partis s’est développé dans un sens entièreraent opposé à ces prévisions.

Claudio-Jannet, s’élevant jusqu’à la cause de tous ces désordres, insista sur le dogme moderne de la souveraineté du peuple, « qui est le résumé et comme l’arrêt fondamental de la Révolution. » Il en fait une critique amère en l’appelant « moderne ; ; car si on peut inventer des machines, on n’invente pas des dogmes, pas plus en politique et en sociologie qu’en religion. Il éventre cette question, embrouulée à dessein par ceux qui en tirent profit avec d'autant plus de succès qu’ils s'adressent aux foules incompétentes, et inconscientes des pièges qu’on leur tend et des maux qu’on leur cause. Avec une clarté suprême, il arrache aux mots le sens faux qu’ils présentent ; il établit des distinctions lumineuses, et donne des définitions après des analyses approfondies. C’est la méthode des maîtres et des honnêtes gens ; on l’évite avec soin dans les journaux destinés à la rue, et dans les discours sonores de la tribune et des clubs, que les politiciens prononcent pour entretenir l’équivoque, et emporter les suffrages avec des sophismes pires que des erreurs parce qu’ils sont sans conviction.

1— De la Démocratie en Amérique, tome II, page 54.

Au mot « peuple, » qui signifie souvent « la collection de tous les individus qui se trouvent à la même époque dans le même pays, » il préfère le mot « nation», par qui on entend « un être moral organisé et constitué.» Il faut citer in exlenso cette définition qui résume et résoud la question.

La nation n’est pas l’universalité ni la majorité des individus adultes qui, à un moment donne, se trouvent dans ie pays. La nation c'est le peuple organisé en familles, en corporations, en communes, en provinces, unies conformément aux coutumes traditionnelles, et se solidarisant avec les générarations passées et les générations futures, de façon à créer la nationalité et la Patrie. Le lien efficace qui unit ces divers membres de la nation et en fait un être organique et vivant, c’est le pouvoir souverain, qui-assure aux hommes les bienfaits de la vie sociale. Le titre fondamental de ce pouvoir souverain se trouve dans les lois per.nanentes de la nature, ou pour mieux dire, dans la volonté de Dieu, auteur de la nature et des lois ; sa forme se détermine par les traditions et coutumes p pres à chaque pays; mais quelle que soit cette forme, il n'en est pas moins indépendant des volontés des sujets, ou des individus dont la collection compose le peuple :,

Il est difficile de condenser dans une demi-page plus d'idées, plus de vérités, avec plus de précision et de fermeté. On dit qu’un traité bien fait est tout entier dans la première ligne où se trouve la définition de la chose ; dans la définition du mot « nation », telle que Claudio-Jannet nous la fournit, sont contenus en abrégé tous les traités que les apologistes anciens et modernes ont écrits contre les protestants, contre les philosophes du XVIIT siècle et les libéraux de notre époque. Par la loi des contraires, cette défi nition suffit pour réfuter toutes les erreurs qui cireulent dans le monde entier, en France en particulier. Que devient, en effet, la doctrine de l'indépendance absolue de l'individu, qui ne saurait accepter aucune autorité si ce n’est de son consentement ? Où est ce peuple souverain par nature, qui ne peut être arrêté dans ses volontés par aucune coutume, par aucune tradition du passé, par le respect des droits acquis, et pour qui tout cs qu’il veut est juste et raisonnable par cela même qu’il le veut? Comment soutenir

1— Les Elats-Unis contemporains, chap. IV, pag. 108 et suiv.

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qu’il ne peut y avoir de constitution permanente pour le pays, et que la constitution no peut être que ce que le peuple veut ou est censé vouloir actuellement ? Qu'on juge de cette doctrine par les effets. Logiquement c’est l'anarchie. Mais parce que les nations veulent vivre, elles ne reculent pas devant l’inconséquence ; et elles confèrent à la majorité ce qu’elles n'osent pas accorder en pratique aux individus. La majorité non acceptée n’a aucun droit ; alors elle est subie sans droit ; la minorité se courbe sous le poids du nombre devenu le maître ; ce muître peut s’abandonner à ses caprices, décréter les lois les plus iniques, dépouiller, proscrire, assassiner, parce qu’il ne reconnait au-dessus de lui, ni sur la terre, ni au ciel, une autorité capable d’être l'arbitre entre la majorité et la minorité, entre la force et le droit. Après cela l’éminent écrivain peut conclure triomphalement :

La majorité ne gouverne que parce que le nombre suppose une plus grande somme de puissance matérielle, La souveraineté du peuple aboutit donc en dernière analÿse à la souveraineté de la force ; les habiles s'en emparent par la violence ou par la force !,

Les anciens apologistes avaient refuté le dogme de la souveraineté du peuple en combattant la Révolution ; on leur fermait la bouche avec « le droit divin» mal compris, dont les gallicans avaïent abusé, et dont on abusait contre ceux qui le prenaient dans le vrai sens. Plustard le Syllabus rangea ce dogme parmi les erreurs du siècle ; on entend encore, À cinquante ans de distance, les cris de paon des libéraux de tout acabit, peuples et rois, insurgés contre les censures qui tombaient de haut sur les idoles de l’opinion. L'état d’esprit de nos contemporains, après des épreuves qui auraient dû les éclairer, n’est guère changé. Les intellectuels n’ont pas assez de foi pour accepter les jugements de la papauté, ni assez de philosophie pour analyser ce dogme et en dégager les antilogies. Les politiques ne font pas de doctrine; tout entiers À leurs passions et À leurs intérêts, jaloux

1— Ibidem.

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des suffrages de la foule qui décident de tout,'ils auscultent l’opinion ; ils regardent de quel côté le vent svufile, en prenant note des variations qui se produisent ; ils écartent comme des imposteurs les hommes à principes, qui viennent déranger leurs petits calculs et compromettre leurs espérances. Dans cette catégorie il faut ranger la masse de nos contemporains. Il n’eit pas sûr que tous les catholiques mettraient leur signature au f:nà du livre de Claudio-Jannet, qui n’est pas une encyclique, m. 3 un traité de sociologie raisonnée ; le doute augmente s’il s’ugit des catholiques parlementaires. Les uns et les autres manquent de doctrine, même les champions éloquents et courageux des droits de Dieu et de l'Eglise. Les catholiques ont la ressource de la célèbre dietinction de la thèse et de l'hypothèse, simple formule d'école, qui ne les dispense ni de croire ni d'agir, et dont ils font un oreiller commode pour leur paresse ; les narlementaires invoquent les règles de la tactique pour ne pas se placer sur ce terrain : ils jouent à minima. 1l est doux de penser qu'aucun théologien ex professo ne suit ces errements. Si les uns sont empêchés d'affirmer trop haut la doctrine pour des considérations qui ne sont pas sans valeur, les autres n’ont aucune raison de ne pas enseigner la doctrine, et de ne pas la défendre, dusseut-ils lui sacrifier leur repos et leur popularité.

Après cette discussion de principes, aussi concluante que rapide, Claudio-Jannet reprend le cours de ses observations dans les Etats-Unis, et soumet la doctrine à la contre-épreuve des faits.

La souveraineté du peuple s'exerce par le suffrage universel. De tous les droits conférés au peuple par certaines constitutions modernes, le suffrage universel est le plus diffamé : tous le proclament comme une conquête sur le despotisme des rois et le saluent comme un progrès ; tous le méprisent au fond du cœur, principaiement ceux qui s’en servent pour avancer leurs affaires et se soutenir au pouvoir quand ils y sont arrivés. Mais qui ose l’attaquer en face, dénoncer ses mis‘es, signaler ses périls? Dans le monde politique, nul n’a ce courage, qu’il payerait, sinon de sa tête, au moins de son élection, s’il est candidat. Rendus muets

par l'intérêt et par la peur de se compromettre, tous invoquent l'opinion du pays, qu'ils ont là sur leur bureau, dans le journal qui rend compte du scrutin de la veille. Les publicistes, qui ne remuent que des idécs, et qui pourraient être indépendants, ne le sont pas, On est soulagé de tant de bassesses quand un écrivain se rencontre qui brave l'opinion égarée, qui s'expose à ses rail. leries, quelquefois à ses Vengeances, qui en tout cas se résigne À voir ses protestations étouffées dans la conspiration du silence.

laudio-Jannet est de cette race. Il faut lire le chapitre de son livre où il dénonçe l'inintelligence et l'incapacité chez les électeurs, les fraudes pratiquées usuellement par les partis et l’action toujours prépondérative que le gouvernement exerce par la force ou par la séduction. C’est une étude fouillée, traduite en formules simples, sans colère ni emportement, mais immuables comme la vérité, et capables de faire rougir les partisans du système sans conviction, si en politique il y uvait place dans les âmes pour la pudeur de l'honnêteté.

L’éminent écrivain en prend occasion de portraiturer « les politiciens,» ainsi nommés d’un nor nouveau pour exprimer une chose nouvelle, et qu’on donne comme un produit de la civilisation des Etats-Unis, Si le pays les a engendrés, il n’en a plus le monopole ; les politiciens sont aujourd’hui partout ; ils sont nés de la corruption des nations modernes comme les vers se mettent dans les chairs gâtées : ils sont les professionnels de notre décadence. L’honneur de les avoir inventés appartient aux Etats- Unis ; les autres pays leur doivent cette peste. Claudio-Jannet l’afirme et le prouve, er précisant l’époque où les politiciens sont

. entrés en scène, et en indiquant les changements qu'ils ont opérés dans la constitution américaine: on voit qu’ils ne sont pas un facteur négligeable. En réalité, ils gouvernent la république ; et le peuple imbécile, qui se croit souverain, est mené en laisse comme un animal qu’on conduit à l’abattoir.

A l'appui de ses assertions, Claudio-Jannet a emprunté une scène À L'école des politiques, où les mœu:s électorales sont dépei:tes avec des couleurs frappantes de vérité : nous en repro-

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duisons un passage malgré sa longueur. Randolph est candidat ; Lovedale, un vieux politicien consommé, lui. apprend à réussir :

Si vous étiez pauvre, j'aurais dit: : Montrez vos talents ; endettez-vous, simulez quelque vice. L'envie vous pardonnera alors vos talents. Chacun des mérites que vous pouvez avoir doit être conirebalancé par quelque imperfection éclatante. Si le peuple peut seulement dire : ‘ Quelle intelligence a ce gaillard ! quel malheur que ça soit un tel vagabond!’ vous pouvez être sûr qu'ils voteront tous pour vous; mais si vous êtes un candidat exceptionnel, vous êtes condamné à donner une poignée de main à tout individu que vous rencontrerez; plus il sera sale, mieux cela ira. Habillez-vous avez négligence ; aflectez d'être grossier, jurez aussi haut et aussi fort que possible ; frappes affectueusement sur l'épaule de toat le monde ; enivrez vous une fois par semaine, et dans un cabaret en renom ; devenez membre d’une de ces associations qui surgissent journellement à la Nouvelle Orléans ; déclamez contre les tyrans, les aristocrates et les riches ; mais par-dessus tout, parlez éternellement du pauvre peuple opprimé et de ses droits, et vous courez la chance d'une élection triomphante, surtout si... 1,»

La consultation ne s'arrêta pas là: d’autres conditions sont nécessaires au succès, À part la forte somme, la promesse d’être ui instrument pour les chefs. Ceci n’est qu’une comédie; mais la comédie bien faite châtie les mœurs en les dépeignant. Tout prouve que L'école des politiques dit vrai.

Les manieurs d’ergent viennent en aide aux politiciens, qui ne pourraient rien s’ils n’agitaient que des drapeaux couverts de leur programme. L'argent est le nerf de la guerre ; il est encor: le nerf d’une certaine politique, qui fait la guerre * la accidcé. La passion de l'argent est aussi vieille que le monde: c’est une des trois concupiscerces qui rongent le cœur humain, une des trois forces qui bouleversent les nations, et amènent périodiquement les révolutions dans lesquelles sombrent les destinées des plus prospères. Il y a cependant dans les Etats-Unis contemporains des abus d’argent qui ne s’étaient jamais produits, au moins dans cette mesure, chez les nations chrétiennes restées sous l’influence des enseignements évangéliques, qui n’échappèrent pas aux misères inséparables de l’humanité, mais surent se préserver

1— Chap. VI. Les politiciens, page 136,

des derniers abaissements. Ce scandale, c’est la corraption par l'argent de l'organisme social tout entier. Avec de l'argent, partout et toujours on acheta des individus : il y a le marché des consciences, le tarif des voix aux parlements et dans les élections, comme il y a la mercurinle des grains et le prix des alcools ; la traite des noirs est À peu près abolie en Europe : on pratique encore la traite des citoyens. On n’avait pas jusque-là assisté aux enchères des congrès, des législatures d'Etats, des magistratures et des jurys. Il n'existait pas de compagnies financières assez riches pour fermer la bouche aux gouvernements dans l’intérêt de leurs entreprises véreuses. « O ville vénule, s’écriait Jugurtha, que n’ai-je assez d’or pour t’acheter!, Rome était païenne ; mais peut-être qu’à cette date elle valait encore assez pour mettre la gloire au-dessus de l'argent : le Numide de mauvaise humeur la calomniait. Les Etats-Unis sont un pays chrétien: la corruption par l'argent, bjen prouvée, attriste davantage, et accuse ici une décadence plus avancée. Ces manœuvres odieuses ont eu un double résultat : le mépris des gouvernants et la formation de fortunes monstrueuses, qui se comptent par milliards et dépassent le budget de beaucoup de petits Etats ; ce qui faisait écrire à Edouard Drumont, à propos des Rothschilds è « On ne gagne pas quatre milliards, on les vole.» C’est enfin la ruine des contribuables, écrasés de taxes dont le chiffre est effrayant, et que la prospérité matérielle, encore exceptionnelle, a sauvés d’une faillite universelle.

Nous sommes à peu près sûr de traduire l'opinion de Claudio- Jannet ; en tout cas nous donuerons la nôtre, en avauçant que ces brigandages d'argent, organisés sur toute la ligne et jusque dans les hautes sphères du pouvoir, ne sont possibles que dans une démocratie pure. LA le suffrage universel sélectionne ses élus, en écartant les hommes de valeur intellectuelle et morale ; il porte aux affaires publiques les intrigants, les ambitieux, les besogneux qui cherchent les hor..…eurs, non pas pour honneur, mais pour la fortune qu’ils ont perdue, ou qu’ils n’ont jamais connue, et qu’ils poursuivent avidement par des voies et moyens

inavouables. Ce sont toujours les bandes de Catilina qui assiègent le Forum. Les sociétés hiérarchiques, qui rangent les hommes selon les lois de la nature, confient leurs destinées à ceux qui sont capables de les diriger avec habileté et par patriotisme. Les vieilles monarchies de l’Europe, qui ne furent pas sans péché, ne virent jamais rien de pareil. -Il est digne de remarque — nous ne le rappelons pas sans tristesse — que les Panamistes français ont donné le scandale qu’on sait sous la république démocratique, qui désole ce malheureux pays depuis vingt-cinq ans. (Ce scandale ne se serait pas produit sous la Restauration, ni sous le gouvernement de Juillet, ni sous le Second Empire. Les hommes d'Etat qui ont brillé sous ces régimes ont commis des fautes ; — pour en commettre il suffit de gouverner — maïs ils sont sortis des affaires sans avoir fait fortune, emportant, à ce point de vue, l'estime des partis qui les avaient combattus, qui ne partagèrent ni leurs doctrines, ni les directions qu’ils avaient données à la chose publique. «Je n’ai pas ma fortune à faire, » disait noblement le comte de Chambord, quand il songeait à s’asseoir sur le trône de France. Parmi les ministres et les législateurs et les fonctionnaires de la monarchie, beaucoup pouvaient dire : « Je n’ai pas ma fortune À faire » ; ceux qui n’en avaient pas, et que leurs talents désignaient pour les premiers rôles, ne la firent pas, parce qu’ils étaient d’honuêtes gens, et que le ton général de la société, présidée par les autorités naturelles de la naissance, de la fortune, du talent et des services rendus, les préservait des tentations que les fonctions publiques ont coutume de développer. « Les monarchies vivent d’honnêteté ; les républiques, de vertu. » Prenons le mot de Montesquieu tel qu’il est : l'honneur est un principe de dignité ; la vertu est la garantie de l’honnêteté dans la gestion des affaires ; peut-être que l’honneur tout seul ne supplée pas la vertu dont les monarchies ne peuvent pas se passer. Si dans les républiques la vertu remplace l'honneur, quand la vertu manque, l’honneur disparaît des mœurs, et l’on a sous les yeux le spectacle des Etats-Unis, tels que Claudio-Jannet vient de les dépeindre.

Maïs il n’a pas encore sondé la corruption de ce pays célèbre dans ses dernières profondeurs. Parmi les trois pouvoirs qui en partagent la souveraineté, l'exécutif, le législatif et le judiciaire, ce dernier a un caractère plus sacré, et inspire une sorte de respect religieux. On dit «le sanctuaire de la justice,» ce qui suppose que la magistrature est un sacerdoce. Ce pouvoir ne fait pas de politique ; il est en dehors et au-dessus des orages de l'opinion ct des luttes des partis; il s'inspire de la loi, et il rend justice à tous les droits, le bandeau sur les yeux, les balances à la main. L’exécutif a ces erreurs : on les déplore ; le législatif À ses entraînements: on les condamne ; si les magistratures profanent leurs fonctions, en « rendant des services et non pas des arrêts, » l’émotion est plus vive, parce que l’étonnenent est plus grand. Aux Etats-Unis la corruption des magistrats et les défaillances des jurys sont chose auesi commune que les concessions chez les gouvernants, et les pactes d'argent chez les législateurs du Congrès. Claudio-Jannet les décrit longuement avec preuves à l'appui... Il poursuit l’idée-mère de son Ouvrage, le fameux dogme de la souveraineté du peuple; et il donne la cause des honteuses pratiques qui déehonorent les tribunaux dans l'élection des juges par les justiciables. Ce régime amène des compromis entre les coupables, qui ne sont en règle ni devant leur conscience, ni devant la loi, et les magistrats qui espèrent s’asscoir sur les fauteuils du prétoire ou s’y maintenir ; contre les suffrages accordés on promet l'impunité ou le minimum des peines et des amendes. Les magistrats se vendent ; les jurys se vendent ; les coupables sortent triomphants, encouragés À continuer leurs méfaits... Ah! le joli peuple chez qui ces scandales ne sont pas l’exception — ce qui arrive un peu partout — maïs lu règle !

Comment réagir contre de pareils désordres, qui violent les règles les plus élémentaires de la morale, et ébranlent les bases eur lesquelles reposent les sociétés? Les lois des Etats-Unis les ont prévus, et édictent des peines bien capables de los réprimer. Maïs que valent les lois contre les mœurs, et que peuvent-elles quand ceux qui sont chargés de les appliquer les faussent, ou les

laissent dormir dans les codes pour de l'argent? Les organismes les mieux établis ne sauvent rien, quand la corruption en empêche le fonctionnement.

Reste la presse. Ils sont nombreux dans les Deux-Mondes les politiques qui ont mis toute leur confiance dans la presse, ce quatrième pouvoir régulateur des trois autres, qu’ils opposent à la tyrannie dont elle dénonce les abus, et à la corruption qu’elle crie sur les toits, Maïs cette admirable invention ne remédic à rien, parce que la presse se vend comme les ministres, comme les congrès, comme les magistrats, comme les jurys. La presse vaut ce que valent ceux qui la rédigent; et nous voilà ramenés par tous les chemins À une question d’Âmes: ces âmes d'homme ont: main un instrument puissant de bien et de mal, de ruine ou de restauration sociale. Chez les peuples gâtés, la presse, qui fait l'opinion, la suit ordinairement dans ses égarements, par conviction, ou par lâcheté, ou par intérêt; en renversant sa mission, qui était de sc placer à la tête des foules et d'éclairer leur marche, elle pousse personnes et choses aux abîmes, et accélère la débâcle. Ceci est un des plus tristes chapitres de l’histoire du libéralisme ; on le répète depuis cent ans : l’expérience n’éclaire pas les politiques de parti pris, qui disent : « P'érisse le monde plutôt que la liberté de la presse !» Et le monde va son train, en reléguant aux oubliettes les Cassandres de la saine philosophie, dont les austères leçons et les redites monotoncs les ñ:portunent.

Les Etats-Unis contemporains peuvent servir d'exemple à Pappui de cette doctrine. Nulle part le journalisme n’a pris de plus vastes développements. La statistique, qui est tant À la mode aujourd’hui, s’est livrée à des calculs patients ; elle nous fournit des chiffres effrayants pour lénombre de feuilles quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles, de tout format, de toute pagination, illustrées, ete., qui inondent le marché et se disputent le sou de la foule. Ce sont les Etats-Unis qui tiennent le record des forts tirages ; la vieille Europe, l'Angleterre elle-même, qui marche à la tête, ne les suivent que de loin. Mais À quoi sert

cette fécondité ex .avagante des feuilles volantes ? Ces feuilles pourraient rendre de grands services, défendre les vrais principes de morale, d’ordre et d’honneur ; flétrir les doctrines contraires, dénoncer les abus, faire rougir les perv: rs, en tout cas déconcerter leurs entreprises. Dans l’ensemble, la presse ne donne pas ces bons résultats ; elle gâte tout, parce que les écrivains ne sont pas indépendants, qu’ils se mettent plutôt aux gages des mauvaiscs passions, en favorisant les manœuvres louches des politiciens et des hommes d’affaires dont ils deviennent les complices intéressés. L’éternel problème est là, qui attend une solution : la presse est une force à double effet, l’un salutaire, l’autre funeste ; tout dépend de l’usage qu’on en fait. Aux Etats-Unis on en fait un mauvais usage ; en règle générale, c’est le cas pour tous les pays où la presse est libre.

Claudio-Jannet suspend un instant son enquête; et il se demande « ce que font et ce que pensent les honnêtes gens » dans cette république. Il veut parler des « autorités sociales, » Par là il entend, non pas les autorités officielles, qui dirigent les affaires de l’État ou des provinces ; non pas les classes privilégiées de l’ancien régime, exemptes des lois générales de la nation —l Amérique ne les connaît pas— mais les hommes qui, par leur intelligence, par leur honorabilité, par leur position et par leurs services ont conquis la considération de leurs concitoyens, et que l'opinion, en dehors.des scrutins, désigne pour présider au gouvernement de leur pays ; on les appelle de nos jours « les classes dirigeantes : » c’est l'aristocratie du mérite qui succède à l'aristocratie du sang. Les publicistes de la bonne école, partisans de l'égalité devant la loi, sont d’accord pour admettre la nécessité des classes dirigeantes dans les sociétés prospères et bien organisées. Le Play se distingue parmi tous pour placer dans tout son jour cette doctrine, opposée à la doctrire de la souveraineté du nombre : c’est celle que la nature préconise, que l’expérience démontre être la vraie, et que les démocraties pures écartent, pour le malheur des peuples chez lesquels elles ont triomphé.

Claudio-Jannet répond qu'aux Etats-Unis les autorités sociales

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sont exclues des fonctions publiques. C’est le suffrage universel qui les frappe d'ostracisme, dans un pays où tous les pouvoirs sortent de l’élection. On a dit : « La démocratie c’est l'envie » ; le mot est cruel maïs vrai. Le nombre ne va pas vers les supériorités ; il n’a pas le goût de ce qui est distingué : il est bête et brutal; en portant au pouvoir un mannequin, quand ce n’est pas le crime, il se cherche lui-même, il se couronne de ses propres mains. Aux Etats-Unis, le mot «aristocrate », tout seul, fait rugir la foule, qui se dresse sur ses crgots, comme un coq menacé dans sa volière. Cette mentalité tient à l'écart les esprits cultivés, les consciences honnêtes et les caractères dignes, qui ne veulent pas descendre sur le champ de foire des élections, par respect pour eux-mêmes, par dégoût des manœuvres qui y sont pratiquées, et par le découragement qui les gagne devant les masses incompétentes, exploitées par les politiciens, entraînées par l’argent, l'alcool ou des promesses décevantes ; dans les grands centres, la corruption suffit à la besogne. Dans cette lutte inégale, ils s’écartent par une sorte d’émigration à l'intérieur ; les intellectuels cultivent les sciences ; les plantcurs soignent leurs cannes à sucre; d’autres ee livrent À l’industrie et au commerce ; ils voyagent quand ils sont riches, et laissent aux politiciens l’honneur pou enviable de travailler à l’aise à l’abaissement de la patrie.

Cette situation et les dangers qu’elle présente fera réfléchir les hommes sérieux, qui aiment les institutions républicaines, et ies voient menacées dans l'avenir de quelque césar de fortune qui leur mettra sa botte sur le nez. Dans certains pays où le suffrage universel est établi, on lui a donné des contre-poids, qui tiennent les droîts et les intérêts en équilibre. Dans les monarchies constitutionnelles, le roi contient les Chambres ; les deux Chambres n'ayant pas la même origine, l’une sert de frein À l’autre. Le suffrage universel a subi d’autres correctifs, qui lui enlèvent l’omnipotence du nombre, en permettant la représentation des minorités. L’idée de modifier le suffrage universel se fait jour dans les esprits aux États-Unis ; mais l’heure le la réforme n’a pas encore

sonné ; elle dérangerait tant d'intérêts, tant de situations acquises ou espérées, que cette heure se fera attendre.

L'enquête de Claudio-Jannet sur la vie publique aux Etats- Unis, telle que l’ont faite les faux dogmes de la Révolution et la pratique du suffrage univerecl, n’est pas favorable À la grande République. Cependant le pessimisme n’y a aucune part : elle est basée sur les faits et sur les chiffres ; la compétence de l’éminent sociologue, doublée d’une honnêteté À toute épreuve, le met à l’abri de tout soupçon.

Maïs le mal a dépassé les limites de la vie publique ; il a pénétré jusque dans ia vie privée, dans les rapports des citoyens et dans la vie de famille, qu’on peut appeler la moëlle de la vie nationale. La tout-puissant dollar règne en maître sur les âmes américaines ; l'amour de l'argent y remplace l'amour de la gloire ; le goût de la science, l’enthonsiasme de l’art. L'activité du travail, décuplée par les machines, dont la race a le génie, n’a d’autres objectifs que la fortune : les inventeurs, dont le nom passera à la postérité, ne négligent pas ce côté vulgaire des choses. La probité est bannie des affaires ; les négociants procèdent par ruse et par dol. Des publicistes ont décrit en détail les moyens honteux employés à ciel découvert pour réaliser des monopoles monstrueux et bâtir en peu d'années des fortunes scandaleuses. Chacun a pu lire dans le Correspondant, de Paris, et dans d’autres Revues, ces études fouillées, écrites avec impartialité et pièces en main. Chez ce peuple, le travail grandiose jar l'outillage, par la vaillance de l'effort, par le stock des produits, par l'étendue des échanges, a perdu sa dignité pour devenir un brigandage, sûr de l'impunité pour les raisons énumérées plus haut. Tans l'antiquité, Carthage, cité marchande avant d’être guerrière, et guerrière pour rester marchande, est célèbre par sa mauvaise foi, autant que par la valeur de ses légions et ses victoires; cette mauvaise foi est proverbiale ; on dit encore : fêdes punica. L’Angleterre s’en rapproche par sa politique extérieure, dans ses relations avec les peuples, surtout avec les faibles. Les Etats-Unis

sont les Carthaginoïis modernes ; si en diplomatie ils suivent trop souvent les exemples de l'Angleterre, ils chassent de race.

La famille n’a pas échappé à la contagion des faux dogmes ; les bonnes traditions encore conservées du temps de Washington, et que les voyageurs disent avoir trouvées dans quelques Etats du Sud, se sont altérées et ont fait place à es mœurs nouvelles, contraires au christianisme et aux lois de la nature. Les Etats- Uuiïs sont le pays où fleurit le féminisme, ce fruit gâté des doctrines en vogue. C’est de là qu'il est venu dans notre Europe, avec les machines à coudre, les lampes Edison, les téléphones, les phonographes, les cinématographes, les batteuses, les moissonneuses, les tondeuses et d’autres instruments utiles, qui accélèrent et adoucissent le labeur de l’ouvrier. Nous déclarons franchement, au hasard de paraître discourtois envers le beau sexe, que nous préférons toutes ces machines au féminisme. Beaucoup lui ont fait bon accueil et s’efforcent de le faire entrer dans nos mœurs : ils n’y ont que trop réussi. Nos américanistes, très épris des institutions politiques des Etats-Unis, devaient logiquement apprécier cet article, exporté avec d’autres marchandises très recherchées dans les bazare.

Le féminisme a son principe dans l’essrit d'égalité qui, d’après Tocqueville, est le trait distinctif de ce peuple :

Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux Etats-Unis, ont attiré mon attention, aucun n'a plus frappé mes regards que l'égalité des conditions. Je découvre sans peine l'influence prodigieuse qu'exerce ce premier fait sur la marche de la société. 11 donne à l'esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois, aux gouvernants des maximes nouvelles, et des r .oitudes particulières aux gouvernés. Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence fort au delà des mœurs publiques et des lois, et qu'il n'obtient pas moins d'empire sur la société civile que sur le gouvernement ; il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie ce qu'il ne produit pas. Ainsi donc, à mesure que j'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus dans l'égalité des sonditions le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre ; et je le trouvais sans ccsse devant moi coinme un point central où toutes mes observations devaient aboutir.

Tous les observateurs n’ont pas vu l'égalité en Amérique ! avec les lunettes de Tocqueville, qui aurait peut-être mis quelque correctif à ses notes dans un second voyage. Quoi qu’il en soit, au bout de cette exposition des mœurs d’une race il y a le féminisme. L'Amérique, très éprise d'égalité, a poussé son engouement jusqu’à l'égalité des sexes, que Dieu n’a pas faite ; une façon de créer le monde une seconde fois, en le jetant dans un moule inconnu auparavant. De là à demander pour les femmes les droits civils et politiques, réservés aux hommes dans tous les siècles, il n’y avait qu’un pas. On a donc fait la motion, dans les journaux d’abord, pas encore dans le Congrès : les excentriques hésitèrent devant le ridicule. Cependant on a conféré aux femmes le droit de suffrage duns quelques Etats de l’Union : c’est un essai qui empêche les féministes de renoncer au triomphe de leur idée.

Ceci n’était que de la fantaisie. On pouvait laisser dire les lettrés qui ont besoi: de thèmes nouveaux à développer, pour attirer l'attention du public sur leurs élucubrations dont ils vivent sans renverser les institutions nationales. Mais le divorce prêché et sanctionné par les-lois et passé dans les mœurs a une autre importance ; en brisant chaque matin les liens du ma'.ge, il détruit les foyers, il sépare les époux ; les enfants forment des lots qu’on tire au sort ; la fortune acquise en commun se dissipe en se partageant. A ce fléau s'ajoute la stérilité systématique, qui tarit les sources de la vie et empêche le recrutement de la race, qui périrait si l'immigration ne venait pas combler les vides en formant le trop-plein qui deviendra peu à peu un danger. Le résultat le plus net de ces pratiques c’est l’affaiblissement de 1. torité paternelle, qui engendre la familiarité des parents et des enfants, et le tutoiement qui les met sur le pied d'égalité : fâcheuse coutume dont Tocqueville s’est fait l’avocat fort mal À propos. Un autre effet de la même cause c’est la désertion des foyers, et la vie des familles dans les hôtelleries des villes ; nomades civilisés qui campent sous des tentes de pierre à quinze

1— De la Démocratie en Amérique.—Introduction.

étages, comme les sauvages des Cordillères sous des tentes de toile, qu’ils plantent le matin, et qu’ils lèvent le soir. Tous les

e vices que nous déplorons ici ne sont pas aujourd’hui particuliers sl aux Etats-Unis; on en dégage cependant quelques traits qui }e donnent à la vie sociale de ce pays étrange une physionomie t originale, non pas belle.

e Mais les Etats-Unis n'apparaissent pas sous ces couleurs au e gros du publie qui lit, qui regarde à travers les gazettes et les 8 impressions des voyageurs : on jure par la grande république ; on 1 + la donne comme un modèle aux nations d’ancien régime. Cette \S illusion s’explique. La prospérité matérielle dont elle jouit encore t forme un rideau qui dissimule ses misères, et les germes funestes t qu’elle porte dans son sein.

i On comprend aisément que les publicistes, qui écrivent sur les institutions d’un peuple et cherchent à déterminer sa situation 8 au dedans et au dehors, tiennent compte de sa prospérité matér rielle : un royaume de la terre n’est pas le royaume du ciel, habité è par de purs esprits; ici-bas on mange et on boit, et la richesse é devient un facteur important de la chose publique. C'est poure quoi, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, depuis l Hérodote jusqu'à Montesquieu, les publicistes ont mis en ligne 8 de compte l'état de l’agriculture, du commerce et de l’industrie e dans les traités qu’ils ont rédigés sur la sociologie, et chez les Û nations dont ils ont composé l’histoire. 1l cast digne de remarque a qu’à mesure que la philosophie s’est obscurcie, et que ies hauts 8 principes ont fait place à des théories matérialistes à différents e degrés, la richesse a été considérée de plusen plus comme un e facteur principal, placé au-dessus de la religion et des bonnes t mœurs : signe certain d’abaissement des intelligences qui se dé- : tournent de l'idéal.

à Les admirateurs de- Etats-Unis font valoir la pro-périté excep- 8 tionnelle dont ils jouissent : c’est leur droit. Mais où l'esprit de ; système se trahit, c’est quand ils la présentent comme le résultat e des institutions démocratiques qu’ils se sont données. --Quel rap-

port logique y at-il entre les deux “hoses ? La monarchie peut

procurer la prospérité À un peuple aussi bien que la démocratie ; on le prouve par le fait : la France, l'Angleterre, l'Allemagne, sous le régime monarchique, ont eu des périodes de prospérité qui peuvent soutenir le parallèle avec les Etats-Unis. Nous admettons l'influence des lois en général, des lois économiques en partilier, eur la production, la consommation et les échanges d’une nation ; ces lois peuvent favoriser où comprometsre les intérêts. Mais ces lois tutélaires sur les impôts, sur l'importation et l’exportation, la monarchie peut les voter aussi bien que la démocratie ; serait-il téméraire d'avancer qu’elle peut y procéder avec plus de maturité et de sagesse, parce que les orages de l'esprit de parti contenus se déchaînent avec moins de violence dans ses conseils ? On ne soutiendra pas sans doute que le sol des démocraties, cæteris paribus, donne de meilleures récoltes que le sol des monarchies : les instrument aratoires, la pluie et le soleil ne sont ni démocrates, ni moparchistes ; ils récompensent le travail de l’homme saus regarder sa cocarde.

Les Américanistes se trompent en cherchant des rapports qui n'existent pas entre la démocratie, comme telle, et la prospérité matérielle. Ils se trompent plus grossièrement, et avec un plus grand péril, en n’apercevant pas les rapports qui existent entre la prospérité matérielle et l’ordre moral. Il y a longtemps que lEcriture l'a dit: La juslice élève les nations, mais le péché les abaisse et les rend misérables. Cette doctrine a une extension universelle : l’observation de la loi de Dieu défend tous les intérêts d’une nation ; le péché ou la violation de la loi de Dieu les compromet tous. Pour nous borner aux seuls intérêts matériels, n’estil pas évident a priori que la corruption, en pénétrant dans la vie privée, étendra ses ravages dans la vie publique, et que lorsque tous les organes du gouvernement seront viciés, la nation enserrée entre les tentacules de la pieuvre court le risque d’être mangée toute vive sans pouvoir se défendre ? Pour concrétiser, le socialisme est aux portes en Amérique aussi bien que dans l’ancien continent. Il est arrêté par les barrières que l’évangile théorique et ce qui en reste dans les mœurs élèvent devant ses prétentions.

Mais supposé que le travail de décomposition que la corruption opère dans l'organisme social se continue : il viendra un moment où les barrières seront emportées ; alors l'ennemi sera dans la place, malgré les progrès de l’agriculture, du commerce et de l’industric; peut être même que ce progrès, que n’accompagne pas le progrès moral, ne fera qu’accélérer la catastrophe, qui sera à la fois un effet logique et un châtiment.

Du reste, les vraies causes de la prospérité matérielle des Etats- Unis sont indiquées par tous les publicistes qui ont étudié cette question. Claudio Jannet, après bien d’autres, les a énumérées dans son grand ouvrage. Parmi ces causes il range: 1° lesrichesses naturelles du sol; 2° l'immense étendue des territoires non exploités ; 8° l'humeur conquérante des Américains, leur activité industrieuse excitée par l’amour du luxe ; 4. les conditions faciles et peu coûteuses de l'acquisition des terres disponibles, accompagnées des garanties d'avenir que le homestead assure aux acquéreurs, avec exemption des droits de succession, qui font de ces terres de petits majorats ; 5° l’apport des immigrants, dont le travail met les terres ên valeur, qui arrivent nombreux, avec des forces physiques, une moralité relative, qui sans doute est mêlée aux vices des pays d'Europe, mais encore assez bion conservée chez les bonnes races, Irlandais, Canadiors, Allemands, ces derniers surtout, auxquels l’avenir semble appartenir. Les bras robustes de ces recrues, leurs capitaux, leur outillage perfectionné par la civilisation rend aisées la conquête et l'exploitation des terres des sauvages. Ici tout est profit pour la République.

Cette réunion étonnante d'avantages de toute sorte explique surabondamment comment, malgré des institutions défectueuses, la nation américaine a pu continuer à croître et à prospérer 1.

Quant à l'opinion qui attribue la prospérité du pays au régime démocratique, elle ne tient pas devant une analyse exacte des faits. Cette prospérité a été due à un ensemble de circonstances éminemment favorables qui n'ont rien de commun avec les institutions... Quelque appréciation que l'on

1— Loco citato, page 235.

ait sur elles, il ne faut pas perdre le vue ce fait capital qui domine toute discussion : si, au lieu d'être dispersés sur un immense territoire où chaque homme peut occuper presque gratuitement autant de terre qu'il peut en cultiver, et cela en étant aidé et protégé par toutes les ressources accumulées de la civilisation ; si les Américains, disons-nous, formaient une population dense comme les nations de l'ancien continent, chez qui tous les agents naturels sont tombés dans le domaine privé, n'est-il pas évident qu'ils ne pourraient pas supporter les désordres et le gaspillage des deniers publics auxquels se livre la tribu des politiciens, à la faveur des institutions démocratiques ? Faut il conclure pour cela à l'excellence de la démocrat's, et à la vertu des politiciens? 1

Mais la prospérité matérielle n’est pas toujours le signe de la santé et de l'avenir des nations : elle en marque souvent l'apogée et en présage la décadence, Ces symptômes alarmants apparaissent déjà dans les Etats-Unis, jeunes par la date de leur entrée dans l’histoire, et déjà vieux d’une vieillesse précoce que l’observation constate. (Claudio Jannet dénonce l'affaiblissement de la race indigène ; il ne craint pas de dire que

sans le travailleur étranger, ie sol serait bien loin de fournir les riches récoltes qui font l'orgueil des Américains.

Chose encore plus grave :

La vieille souche disparait peu à peu comme par un effet d'épriser ::.4, Déjà, dans la longue et terrible guerre de la Sécession, le Nord n'avait pu entretenir ses armées qu’en faisant appel aux Allemands qu'attiraient les fortes primes d'engagement. 2

L’épuisement de la race amènera l'épuisement du sol. La etérilité naturelle des terres À conquérir demandera un plus grand effort pour qu’elles soient mises en valeur ; l’appauvrissement des terres épuisées par une longue culture i.ensive exigera des avances plus considérables d’argent et de travail. Un moment viendra—ce n’est pas pour demain—où la prospérité matérielle des Etats-Unis ne laissera après elle qu’une cruelle déception. L’abus en toute chose provoque la crise fatalement.

1 — Pages 223-224.

2— Loco citato, page 135.

La prospérité matérielle, à elle seule, ne serait pas l'objet de l'admiration des nations, si ces nations avaient gardéle sens élevé de la vie, que l'Evangile leur avait communiqué. Ta richesse n’est pas le tout des nations ; elles ont autre chose à faire dans leur paseage dans l’histoire : elle ont une mission à remplir, des idées à répandre, des droits à défendre, l'épée à la main quand les circonstances le demandent. Ici l'horizon s’élargit, le niveau s’élève au-dessus du terre à terre des intérêts vulgaires. Pour remplir ce rôle, celui que la Providence leur assigne, des industriels, des commerçants, des planteurs, des financiers, des machinistes, des physiciens, des chimistes, des électriciens et des politiciens ne suffisent pas ; il faut des intelligences, des vertus, des caractères, des héros : c’est à ce prix qu’elles laissent ici-bas une trace, et qu’elles s'imposent au respect de la postérité. L'américanisme obscurcit cet idéal, ravale les sublimes aspirations. Regardons plus haut si nous sommes Français, malgré les épreuves de l’heure présente ; gi nous sommes Canadiens-français, souvenons-nous de notre raco et des gestes qu’elle a accomplis : ils valent bien les découvertes mécaniques des Etats-Unis, les progrès industriels et commerciaux qu’ils ont réalisés, sans compter leurs conquêtes où il entre plus de bénéfices que de gloire. Les causes qui ont amené leur prospérité matérielle, nous venons de les énumérer ; cette prospérité n’est peut-être qu’accidentelle ; on croit apercevoir déja les symptômes d’un épuisement encore lointain. Quoi qu’il en soit, lorsque leurs conditions d’existence se seront modifiées, que les germes de dissolution qu’ils portent auront atteint le maximum de développement, ce n’est pas la pléthore des richesses qui les sauvera. C’est par les richesses que périssent les peuples corrompus ; quand ils sont conquis par l'étranger, ils sont toujours gras.

Ecoutons sur ce sujet un économiste hors de pair, philosophe et chrétien à la fois :

Ce n’est pas la première fois que la passion des richesses apparait dans le monde avec le caractère d’un fait général et d’un péril sérieux. D'ordinaire,

aux périodes de grande énergie morale et de grande expansion intellectuelle succèdent des périodes d'amollissement et de corruption, dans lesquelles

les richesses, fruits des conquêtes accomplies dans l'ordre moral, font oublier à l’homme les véritables conditions de son perfectionnement et le précipitent vers la décadence, par l'effet même de ces progrès et par l'abus des forces dont ces progrès l'ont pourvu La passion des richesses a de nos jours des caractères plus graves: elle se présente avec la force d'un principe et d’une doctrine, N'a-t-on pas tenté de faire de la passion du bien-être le mobile dernier de l’activité humaine, et ne s'est-il pas trouvé des écrivains pour fonder sur ce principe la théorie du progrès, et pour en déduire tout le système des relations sociales? La richesse a parmi nous ses sectateurs, souvent fanatiques ; elle a même des adorateurs, lesquels ont formulé les règles de son culte et tracé le plan de ses temples. Qu'est-ce que le phalanstère, sinon le sanctuaire où doit être pratiquée la religion du bien-être, avec ses dernières et rigoureuses conséquences ?

En s’emparant des cœurs, la passion des richesses en bannit toute énergie et toute générosité ; elle les rend indifférents à tous les grands intérêts de l'humanité, L’utile prend la place du noble et du juste ; les bassesses, les déloyautés, les iniquités sont froidement acceptées, pourvu qu'elles conduisent au succès. On ne se sent plus la force de prendre parti pour le droit contre la spoliation; et s’il faut, pour la défense du droit, risquer quelque chose de son repos, de son bien-être, on le laisse tranquillement immoler, Non seulement on ne sait plus se sacrifier pour la justice, mais on ne sait plus même s'indigner contre ceux qui la violentent ; elles sont rares, aujourd’hui, ces âmes fortement trempées dans la vertu, chez lesquelles l'amour passionné de la vérité et de la justice suscite de généreuses protestations contre l'abaissement et la lâcheté de la foule.

Les idées s’avilissent avec les sentiments ; l'idéal fait place au réalisme ; tout, dans la politique comme dans les lettres, offre le caractère dela spéculation. La société, prise en masse, n'a plus qu'une pensée et qu'une affection : le repos dans le bien-être 1,

Le même écrivain, donnant un libre cours À ses pensées, ajoute :

Dans une société qui fait du bien-être sa principale affaire, toute sollici. tude sérieuse pour l'avenir disparaît, en même temps que tout respect véritable pour le passé, Qu'importe au matérialiste ce qui n’est plus, ou ce qui n’est pas encore ? Peut-il avoir d'autre préoccupation que les jouissances du moment présent, les seules dont il soit assuré, et les seules qui le touchent ? Latradition n'est pour lui que le souvenir importun de principes et de mœurs qu le condamnent; l'avenir, qu'un fantôme propre seulement à altérer la sérénité de ses joies égoïstes. De là le radicalisme, et de là aussi

1—Charles Périn : De la richesse dans les sociétés chréliennes, vol. 1, pages3-4,

l'individualisme, ces maladies mortelles du corps social, qui ne sont en réalité que les symptômes divers d’un même mal, l'oubli des choses de l’âme pour les choses des sens.

Quand les hommes vivront ainsi dédaigr »x du passé et insouciants de l’avenir, ils vivront aussi dans le présen’, i gueux et insouciants les uns des autres. Chacun chez soi, chacun pc :r soi: telle sera | vrègle de leurs mœurs. Et avec de telles mœurs, on les ve: tter dans un malaise et une mobilité perpétuels, impuissants à rien :i'ier et à rien faire durer, parce que la solidarité et l'association sont les lois ue i'cxistnce et du progrès de l’hu manité, et que ce n’est qu'en nous appuyant les uns sur les autres, par l'affection mutuelle et le sacrifice réciproque, qu’il nous est donné d'élever et d’affermir notre vie. Tout reposera sur le tien et le mien; la stricte justice sera seule invoquée pour régler les rapports des hommes, La charité, qui implique le sacrifice et l'humilité, sera déclarée superflue, et repoussée comme incompatible avec la dignité humaine. La richesse orgueilleuse et l'indifférence humaine formeront le caractère dominant des relations sociales. Mais alors, que seront devenues la liberté, l'égalité, la fraternité, qu’invoquent sans cesse les docteurs du matérialisme? Elles auront péri sous le niveau du communisme ; ou bien elles resteront écrasées sous la plus dure et la plus insolente de toutes les dominations, sous la domination des riches 1.

Il y a bientôt un demi-siècle que Charles Périn écrivait ces choses. Sous une forme prophétique, c’étaient les faits sociaux qui s’accomplissaient sous ses regards, et qui devaient s’aggraver en vertu des lois de l’évolution. Les prévisions de l’éminent sociologue se sont vérifiées, et continuent à devenir plus réelles. L'application aux Etats-Unis en est facile ; car dans aucun pays les abus de la richesse, acquise par un travail sans conscience et sans honneur, ne sont plus criants.

Tandis que nous transcrivons ces belles réflexions en l’an de grâce 1905, nous découpons dans les journaux français la statistique suivante qui a son éloquence :

Une curieuse statistique, récemment élaborée à Chicago, donne une haute idée du développement énorme où est parvenue aujourd’hui cette ville que ses habitants dénomment avec orgueil The Mammoth City (la ville-nammouth). On compte à Chicago: une naissance par 8 minutes 27 secondes ; une mort tous les quarts d'heure ; un meurtre par 70 heures ; un suicide

1— Ibidem.

par 18 heures ; un accident entraînant mort d'homme, tous les cinq heures; une affaire de coups et blessures, toutes les 26 minutes ; un vol avec effraction, chaque trois heures ; une attaque à main armée sur la voie publique, toutes les six heures ; une infraction à l'ordre dans la rue, toutes les six secondes ; une arrestation par 7 minutes et 3; un incendie et trois mariages par heure ; enfin nn nouveau bâtiment s'achève toutes les 75 minutes, La vie et la mort ne chôment pas à Chicago,

Faut-il entendre de tous les Etats-Unis ce que les journaux racontent de Chicago, la ville de toutes les énormités ? Chicago est-elle une exception et comme une monstruosité dans ce pays justement vanté sous d’autres rapports ? La première hypothèse est peut-être la plus vraisemblable. A Chicago et ailleurs, « la vie intense » tourne À la vie sauvage.

En 1904, Th. Roosevelt écrivait l’Zdéal américain. Est-ce un travail de statistiques? Ce que nous venons d’exposer ne permet pas de la croire. D'ailleurs « l'idéal » ne correspond jamais à ce qui est, mais à ce qui doit être : c’est la prophétie, du moins le rêve de demain. On a fait bon accueil en Europe à l’œuvre de

l’éminent président de la grande République ; un critique lui rend cet éclatant témoignage :

Que demande:t-il en somme à ses compatriotes ?Le sentiment profond de l'honneur et du devoir—et il fligelle rudement l’agioteur malhonnête et le spéculateur sans scrupule—; un zèle éclairé du bien, et il adjure tout homme de loisirs de quitter le coin du feu pour prendre une part active à la politique. Aux démagogues malfaisants, aux politiciens faméliques, aux représentants incapables et vénaux, il oppose l’exemple de ces jeunes législateurs sincères, laborieux, désintéressés, qu'il a vus à l’œuvre à Albany, sans autre souci que celui de représenter et de défendre les intérêts de ceux qui les avaient élus. De tous il réclame le sacrifice des préjugés de caste ou de nationalité, la largeur des vues, la tolérance, le respect des croyances personnelles et des droits individuels ; bref, avec l'amour de la liberté bien entendue, l'amour vrai et fort de la patrie 1,

On peut encore citer, comme preuve de l'opinion que le Président avait des mœurs des Etats-Unis, la lettre qu’il adressa en

1— Etudes religieuses, 20 mai 1904.

cette même année 1904, à Frédéric Mistral, pour remercier le grand poète de l’envoi d’un exemplaire de Mireille, et il ajoute :

Vous enseignez une leçon que nul plus que nous n'a besoin d'apprendre, nous, nation ardente, inquiète, ayant soif de richesse ; une leçon qui, après l’acquisition d'un bien-être matériel relativement considérable, nous apprend que les choses qui comptent réellement dans la vie sont les choses de l'esprit.

Les industries et les chemins de fer ont leur valeur jusqu'à un certain point; mais le courage et la puissance d'endurance, l'amour de nos épouses et de nos enfants, l'amour du foyer et de la patrie, l'amour des fiancés l’un pour l’autre, l'amour et l'imiw.*‘on de l'héroïsme et des efforts subl'ines, les simples vertus de tous les jours et les vertus héroïques, toutes ces vertus-là sont les plus hautes, et si elles font défaut, aucune richesse accumulée, aucun « industrialisme » imposant ct retentissant, aucune fiévreuse activité, sous quelque forme que ce soit, ne sera profitable ni à l'individu, ni à la nation.

Je ne méconnais pas la valeur de ces choses du corps de la nation ; seulement je désire qu'elles ne nous portent pas à oublier qu'à côté de son corps, il y a aussi son âme.

Ce tableau, tracé par un homme supérieur, qui vit de la vie de son pays, en le dominant de toute la hauteur de ses sentiments, n’est pas un « idéal » réel, mais à réaliser. Il n’est pas flatté. Le président Roosevelt est un témoin à charge qui confirme ce que de Maistre, Le Play, Claudio-Jannet et Tardivel ont écrit. Avis aux Américanistes.

Les publicistes de la bonne école, amis de la vérité, ont des principes : ils n’ont pas de systèmes ; les principes éclairent leurs méditations, et président aux jugements qu’ils portent sur les choses et sur les hommes ; ils échappent aux entraînements et aux injustices que l'esprit de système occasionne chez tant d’autres.

Le tableau que Claudio-Jannet a tracé des Etats-Unis est exact, parce qu’il est appuyé sur les faits qu’une scrupuleuse observation a constatés : il n’est pas rassurant pour l’avenir de la grande République. Mais eufin, cette République est là debout, avec une prospérité matérielle débordante, qui fait l’étonnement des autres nations et provoque leur jalousie. Après avoir traversé des crises redoutables, où son unité organique pouvait se briser,

elle a retrouvé son équilibre au dedans, et pris au dehors un développement et des influences qui menacent ses voisins, et avec lesquels les vieux continents ont à compter: l’impérialisme a mis son pavillon sur toutes les mers.

Quelles sont les causes qui expliquent cette vitalité assez puicsante pour résister aux causes de dissolution que la grande République porte dans son sein? Car si elle n’a rien à craindre de ses voisins à l’heure présente, si sa prospérité industrielle, commerciale et agricole va croissant, elle n’est pas garantie contre ellemême. Mais elle ne meurt pas.

La réponse à cette question est donnée par les mêmes publicistes, qui ont fait le relevé de ses misères au point de vue économique, social et moral : La grande République vit de son passé. Par là ils entendent une réserve de bons principes et de sages coutumes qui n’ont pas entièrement péri dans le déluge d’erreurs et de corruption qui s’est répandu sur ce pays trop favorisé de la nature, et qui devrait sombrer doss ses propres succès. C’est le génie anglo-saxon qui est encore au fond de ses institutions et préside à e°s destinées. Sous la couche épaisse des immigrations venues de tous les points de l’Europe, de l'Allemagne, de la Belgique, de l'Irlande, de l’Italie, de la France et de l'Espagne, la race yankee n’est plus le nombre ; elle est l’Âme de ce vaste corps de septante millions d’êtres humains, divers de nationalité et ds langage, qui s’agitent des frontières du Canada au Far- West. Cette race, atteinte à son tour du mal moderne, résiste mieux que d’autres, parce que les premiers colons, chassés paï ia persécution religieuse des bords de la Tamise, emportèrent, avec l’amour de la mère-patrie, la constitution anglaise, et en firent la base de ieurs institutions politiques et civiles. Cette réserve n’est pas encore épuisée.

La constitution anglaise a eu dans ces derniers temps pour historien et pour panégyriste Ferdinand Le Play, l’éminent sociologue connu dans le monde entier. Il a consacré à cette étude deux volumes, qui ne sont pas les moindres dans la série de ses nombreux ouvrages, intitulés: La ConsTITUTION DE L’ANGLETRRRE

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considérée dans ses rapports avec la loi de Dieu et les coutumes de la paix sociale. Le titre donne la clef de cette étude, dans laquelle les supériorités de ia constitution anglaise sont synthétisées dans deux idées fondamentales : l'observation de la loi de Dieu et le respect des bonnes coutumes. Le Play avait visité l'Angleterre aux jours de sa jeunesse ; il la revit dans son âge mûr ; il fouilla ses institutions, d’après la méthode d'observation, et il rédigea plus tard les notes prises sur place. On peut se fier à ses informations et à sa haute impartialité.

De 1836 à 1864, j'ai fait dans les Iles Britanniques, et surtout en Angleterre, sept longs séjours, complétés par de courts voyages. Pendant ces séjours, j'ai secondé des entreprises privées et rempli des devoirs publics, sans jamais perdre de vue l'étude désintéressée, et j'ose dire vraiment scientifique, des faits sociaux. Après un dernier coup d'œil d'ensemble jeté sur l'Angleterre, j'ai arrêté en 1864 les traits essentiels de ma description. Je les reproduis aujourd'hui, en les complétant par trois livres consacrés à ln géographie et à l'histoire. J'y ai ajouté des notes et un épilogue qui offrent le précis des informations recueillies jusqu'en 1875. Dans ma pensée, les notes et les épilozues seraient seuls modifiés dans les éditions successives de l'ouvrage, du moins aussi longtemps que la constitution de l'Angleterre res'era assise sur les coutumes qui ont déjà donné à cet heureux pays une prospérité de dix siècles !,

Il ne cache pas son goût pour la constitution anglaise : elle réalise à ses yeux l'idéal de la sagesse sociale, autant que la sagesse humaïne, toujours courte par quelque endroit, peut l’atteindre. Il ne lui compare aucune autre constitution des peuples de l’Europe, excepté l’ancienne constitution française, que les Français ont gâtée avec les faux dogmes de la Révolution, et dont chaque jour ils font des applications nouvelles, logiques peut-être, mais de plus en plus désastreuses, et qui accélèrent toujours davantage la décadence de cette malheureuse nation, hier encore la première du monde. Il a résumé dans l’épilogue toute sa pensée sur la constitution anglaise, distribuée dans les

1— Préface, XXIV, XXV.

deux volumes de l'ouvrage, et qu’il nous suffit de citer ici pour le but que nous nous proposons.

Excepté à trois courtes époques de souffrance, la prospérité n'a pas cessé de grandir depuis dix siècles. Cette continuité doit être attribuée aux éléments de la constitution qui ont toujours été incorporés à la nation pendant ce long intervalle, et qui ont fait leur œuvre pendant que les autres tombaient dans la corruption. Ces éléments invariables, dont j'ai indiqué l’action dans toutes les parties de l'ouvrage, sont au nonbre de quatre, savoir : 1° L'autorité paternelle guidée par la religion et les coutumes ab intestat, sanctionnée par le testamant, imposant la loi au corps social en créant chaque jour la coutume, veillant à l'application de cette loi par l'institution du jury, conservant dans les foyers domestiques l'amour des ancêtres et les traditions du travail; ? Une puissante hiérarchie, naturellement sortie des familles-souches, appuyée sur la propriété foncière, désignée au respect de tous par les vertus du gentleman, couronnée par la vraie noblesse ; 3° Une monarchie héréditaire, soutenue et cont:ôlée par la hiérarchie nationale ; 4° Enfin, l'alliance de la religion et de l'Etat, subordonuant à la loi de Dieu tous les éléments de la vie publique, et formant ainsi la clef de voûte de l'édifice social :.

Mais l'admiration que Le Play professe pour la constitntion anglaise ne s'étend pas sans réserve aux pratiques des hommes d'Etat de l’Angleterre actuelle. Au milieu des nations malades de l'Occident, l'Angleterre, en résistant par son tempérament au mouvement de décadence qui entraîne les nations, ne s’en est pas entièrement préservée : avec la circulation des idées et des affaires telle qu’elle s’est établie de no3 jours, quand la vapeur et l'électricité ont supprimé les frontières, le contraire serait un miracle.

Un peuple élevé par la vertu aux plus hauts degrés de la prospérité est, par cela même, menacé dans son prochain avenir. Le danger est déjà grave, quand cette prospérité offre pour principaux symptômes la richesse et la puissance. Alors, en effet, il est à craindre que l’égoïsme des riches et l'orgueil des gouvernants ne sachent plus se contenir ; et il devient nécessaire que les gens de bien se concertent pour conjurer l'extension du mal. L’Angleterre semble aujourd’hui toucher à une telle situation., ..….

Les Anglais procèdent moins qu'autrefois aux améliorations sociales, à

1— Tome II, épilogue, page 275.

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l’aide de la coutume naissant dans chaque localité par le perfectionnement des idées et des mœurs. Ils agissent surtout au moyen de lois écrites émanant du gouvernement de l'Etat. Le résultat définitif de cette nature de réformes, est d'attribuer à de nombreux fonctionnaires, salariés par le trésor public, l'autorité qui était précédemment exercée par de simples particuliers ou par des magistrats personnellement intéressés aux progrès locaux, et servant leurs concitoyens à titre gratuit. Ces nouveautés introduisent souvent en Angleterre les habitudes de . centralisation.» Elles ont la même origine que sur le continent ; elles prennent, en beaucoup de cas, les mêmes caractères ; et il est à craindre qu'elles n'entrainent les mêmes conséquences 2.

Il est intéressant, et non sans utilité, de rapprocher ici les doctrines de Joseph de Maistre de celles d'Edouard L:Play sur les constitutions en général, et sur celle d'Angleterre en particulier.

La Nouvelle-France laisse à ses collaborateurs la liberté d’exposer avec ampleur les questions auxquelles elle ouvre ses colonnes, parce qu’elle n’a pas la fièvre de la production À la vapeur, préférant les travaux composés à loisir avec pièces À l'appui.

Joseph de Maistre fut peut-être l’homme le plus impopulaire du XIX* siècle dans l’Europe entière, en France principalemant. Après avoir réfuté les philosophes, il combattit de front la Révolution qui était le résultat fatal de leurs doctrines ; il prit le taureau par les cornes: cette audace fut son crime, et on le lui fit expier. Les gallicans ne lui pardonnaient pas son livre de l’Eglise gallicane, où l'erreur nationale du gallicanisme est si maltraitée, Les révolutionnaires de tout acabit, y compris les libéraux voltairiens de la Restauration, avec les libéraux catholiques, mirent à l'index Les considérations sur la France, —et L'essai sur le principe générateur des constitutions politiques. Le gallicanisme est mort : le livre de l’Æglise gallicane est lA immobile dans son triomphe. Les révolutionnaires ct les libéraux de droite et de gauche n’ont pas quitté la scène ; ils dirigent nos affaires et précipitent nos destinées vers l’abîme. Mais Le Play, l'homme de l’observation et des faits, donne la main À Joseph de Maistre,

2— Loco cilato, page 280.

qui va chercher les principes du gouvernement des nations dans l'idéal, où il semble se perdre, où en tout cas il se balance incomprie, passant par-dessus la tête des rois et des peuples dont les regards sont tournés vers la terre. Ces deux hommes "se complètent : l’un fournit la doctrine, l’autre les faits qui en démontrent l'exactitude.

Pour en rester à la constitution anglaise, tirons de l'oubli un certain nombre de « paradoxes » de génie de de Maistre, au hasard de faire sourire ou d’irriter nos contemporains, qui ont cessé de comprendre des doctrines de haut vol, qu’une apparente exagération rend encore plus impopulaires.

Une des grandes erreurs d’un siècle qui les professa toutes fut de croire qu'une constitution politique pouvait être écrite et créée a priori, tandis que la raison et l'expérience se réunissent pour établir qu'une constitution est une œuvre divine, et que ce qu'il y a de plus fondamental et de plus essentiellement constitutionnel dans les lois d’une nation ne saurait être écrit,

On a souvent cru faire une excellente plaisanterie aux Français en leur demandant dans quel Livre élait écrite la loi salique? Mais Jérôme Bignon répondait fort à propos, et probablement sans savoir à quel point il avait raison, qu'elle était écrite ès Cœurs Des Français. En effet, supposons qu’une loi de cette importance n'existe que parce qu’elle est écrite, il est certain que l'autorité quelconque qui l'aura écrite aura le droit de l’effacer ; la loi n'aura donc pas ce caractère de sainteté et d'immutabilité qui distingue les lois véritablement constitutionnelles................, ETS

La constitution anglaise est un exemple plus près de nous, et par conséquent plus frappant. Qu'on l'examine avec attention : on verra qu’eile ne va qu'en n’allant pas (si ce jeu de mots est permis) ; elle ne se soutient que par les exceptions... ecoonng renue sonne soenee nen000 000000 200000 200000 200000

Après cela, qu'on vienne nous parler de constitutions écrites et de lois constitutionnelles faites a priori. On ne conçoit pas comment un homme sensé peut rêver la possibilité d’une pareille chimère. Si l'on s'avisait de faire une loi en Angleterre pour donner une existence constitutionnelle au Conseil Privé, et pour régler ensuite et circonscrire rigoureusement ses privilèges et ses attributions, avec les précautions nécessaires pour limiter son influence, et l'empêcher d'abuser, on renverserait l’ Etat.

La vraie Constitution anglaise est cet esprit public, admirable, unique, infaillible, au-dessus de tout éloge, qui mène tout, qui sauve tout. Ce qui est écrit n’est rien...

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