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émane
Mais ne croyait-on pas de tout côté qu'une constitution est un ouvrage d'esprit comme une ode ou une tragédie? Thomas Payne n'avaitil pas déclaré avec une profondeur qui ravissait les universités, qu'une constitution n'ea ste pas tant qu'on ne peut la mettre dans sa poche? Le dix-huitième siècle, qui ne s'est douté de rien, n'a douté de rien: c'est la règle ; et je ne crois pas qu'il ait produit un seul jouvenceau de quelque talent qui n'ait fait trois choses au sortir du collège: une séopedie, une constitution et un MONS see csrsnmmenrse roman sr reasons es evesstesre .
Plus on examinera le jeu de l’action humaine dans lu formation des constitutions politiques, et plus on se cunvainera qu'elle n'y entre que d'une manière infinimeut subordonnée, ou comme sinple instrument ; et je ne crois pas qu'il reste le moindre doute sur l'incontestable vérité des propositions suivantes :
1° Que les racines des constitutions politiques existent avant toute loi écrite.
2° Qu’une loi constitutionnelle n’est et ne peut être que le développement où la sanction d’un droit préexistant et non écrit.
3° Que ce qu’il y a de plus essentiel, de plus intrinsèquement constitutionnel, et de véritablement fondamental, n’est jamais écrit, et mê:ne ne saurait l'être, sans exposer l'Etat,
4° Que la faiblesse et la fragilité d’une constitution sont précisément en raison directe de la multiplicité des articles con:titutionnels écrits 1,
Il y a une certaine audace à rééditer ces « paradoxes » devant une génération sans philosophie, « abrutie par la science » — le mot est de de Maistre — tandis que dans les Deux Mondes les parlements sont devenus des usines à lois, comme il ya des usines de farine et d’alcool, dont la production augmente d’année en année, capable de déconcerte: ceux qui les appliquent. Cependant le scandale diminuerait avec la distinction bien comprise que de Maistre établit entre La loi et le règlement. Dans sa pensée, la loi est ce qui est essentiel, fondamental, ce qui préexiste aux législateurs et ce qui leur survit; en d’autres termes. les principes. Il est bien évident que les législateurs ne font pas les principes, qui sont la base nécessaire, le substratum de tout l’édifice social ; ils les rédigent, ils ne les créent pas. À ce point de vue, faire une constitution est une folie et une bêtise. Le
1— Essai sur le principe générateur des conslilutions politiques. Passim,
règlement est l’ensemble des mesures prises pour assurer l’exécution des principes: ici l’homme intervient, et dans des circonstances variables, il choisi des mesures qui varient avec les temps et les lieux. Il y a, en effet, dans la vie des nations uue évolutio fatale, qui s’opère sur les accidents, non pas sur la substance, et qui justifie l'intervention de l’homme dans la confection des lois. Dans le langage moderne, ces deux éléments d’une légielation sont désignés par ces mots: articles constitutionnels, lois organiques. Ainsi présentée, la doctrine de de Maistre cesse d'effaroucher ; c’est la forme plutôt que le fond qui choque chez cet écrivain original, qui sait donner à sa pensée un tour piquant et pénétrant, et qu’on a mis si longtemps à l’Zndez parce qu’on ne le comprenait pas. Parmi les tropes que les rhéteurs nous ont enseignés, il y en a un qu’on appelle « l’exagération ou l’hyperbole. » Or l’hyperbole ne fausse ras l’idée ; mais elle lui donne un plus grand relief, qui la rend plus puissante et lui fuit produire plus sûrement son effet. C’est le cas de de Maistre !,
Cette digression ne sera pias inutile pour nos contemporains,
si déshabitués des doctrines ailées des maîtres, et qui ont tant besoin de réagir contre les tendauces positivistes qui les envahissent. Les lecteurs de la Nouvelle-France sont des esprits sérieux qui nous le pardonneront ; d'autant qu’elle ne nous éloigne pas des États-Unis, objet de cette étude, et vers lesquels nous nous dirigeons en compagnie de Le Play, de de Maistre et de Claudio Jannet, que nous avons choisis pour guides.
Le Play, grand admirateur de la constitution anglaise, reconpaît que les Etats-Unis lui doivent la prospérité dont ils ont joui pendant plus de deux siècles. Il constate avec tristesse qu’ils ont altéré les institutions du commencement, qu’ils s’en écartent toujours davantage, et que sur cette pente ils glissent vers une décadence déjà visible. Nous citons :
1— Voir les justes observations de Taine sur les constitutions & priori, faites pour l’homme abstrait: Les origines—La Constituante.
n- 1 Vers 1851, c'est-à-dire à l'époque où fut conçu le plan du présent ouvrage, ps on pouvait garder quelques doutes sur la supériorité absolue de ces quatre principes fondamentaux de la constitution anglaise. Au dire de certains à lettrés européens, les Etats-Unis d'Amérique prospéraient plus que l’Angle- S terre, et cependant, en se séparant de la mère-patrie, ils avaient fondé leur es constitution nouvelle sur les principes opposés. Depuis lors, on a pu recona- naître que cette prospérité n'était déjà plus qu'une fausse apparence. Les fs | éloges des lettrés et les conclusions qu'ils en tiraient ont été démentis par | les faits de la vie privée et les événements de la vie publique. Les cruelles se péripéties d'une longue guerre civile, les exemples inouïs de corruptien eZ donnés par les particuliers et les gouvernants dans les États vainqueurs, la nt dure oppression qui pèse maintenant sur les Etats vaincus commencent n enfin à dissiper les dangereuses illusions répandues en Europe. En effet, les Etats de la Nouvelle-Angleterre ont grandi à la faveur des idées, des mœurs nt et des institutions de ln mère-patrie ; la constitution de 1787 a ro.npu avec = la tradition nationale, malgré le vœu de John Adams et de Washington, 1e ses plus illustres représentants ; enfin, en s’opposant à ces gran«ls ho.nmes, 0- le démocrate et sceptique Jefferson avait en vue un ordre de choses qui a été détruit par les opinions mê.nes qu'il avait propagées. D'un autre côté, les Américains des Etats-Unis tombent dans la décadence, bien qu'ils se forti- 18, fient journellement par l'affuence des meilleurs essaims sortis des famillesnt souches européennes, bien qu'ils soient exempts des maux que déchainent is- en Occident le dangereux contact de nations belliqueuses, et l'accumulation | des familles sur des territoires complètement défrichés. Si donc une prompte ux réforme ne se produit pas, si les Etats-Unis continuent à donner l'exemple )a8 de la corruption, la seconde édition de cet ouvrage devra insister, dans des us termes encore plus absolus, sur la supériorité des quatre principes fondalio mentaux de la constitution britannique 1.
Il est intéressant et utile de rapprocher du jugement de Le 2e Play sur les Etats-Unis celui que de Maistre en portait trois ou quarts de siècle auparavant. En analysant les institutions de la ni Révolution française, dont il mettait À nu les erreurs et les périls, ut il ajoute ce mot toujours répété :
ne
| On nous cite l'Amérique ; je ne connais rien de si impatientant que les louanges décernées à cet enfant au maillot : laissez-le grandir. ori, 1— Loco citato, pag. 277-278.
Et ailleurs: .
On pourrait tout au plus citer l'Amérique, mais j'ai répondu qu'il n'est pas temps de la citer. J'ajouterai cependant un petit nombre de réflexions.
1 L'Amérique anglaise avait un roi, mais ne le voyait pas; la srlendeur de la monarchie lui était étrangère, et le souverain était pour elle comme une espèce de puissance surnaturelle qui ne tombe pas sous les sens.
2° Elle possédait l'élément démocratique qui existe dans la constitution de la métropole.
3° Elle possédait de plus ceux qui furent portés chez elle par une foule de ses premiers colons, nés au milieu des troubles religieux et politiques, et presque tous esprits républicains.
4" Avec ces éléments, et sur le plan des trois pouvoirs qu'ils tenaient de leurs ancêtres, les Américains ont bâti, et n'ont pas fait fable rase, comme les Français.
Mais tout ce qu’il y a de véritablement nouveau dans leur constitution, tout ce qui résulte de la délibération commune, est la chose du monde la plus fragile ; on ne saurait réunir plus de symptômes de faiblesse et de caducité.
Non seulement je ne crois pas à la stabilité du gouvernement américain, mais les établissements particuliers de l'Amérique anglaise ne m'inspirent aucune confiance 1.
Les jugements de ces deux hommes supérieurs, si différents à divers points de vue, sont identiques. Ici de Maistre est prophète, Le Play est historien. Claudio-Jannet va vérifier leurs jugements par le menu, en recherchant les traces de la constitution anglaise dans les institutions politiques et civiles des Etats-Unis, et en relevant les altérations qui s’y sont introduites, avec les dangers qui en résultent.
Dans un corps malade il reste des forces latentes, qui expliquent pourquoi il ne succombe pas, et comment il présente des manifestations de vie qui surprennent les observateurs superfciels. Ces forces existent dans les Etats-Unis, et Claudio Jannet les dégage dans une savante analyse.
L’idée-mère qui préside À cette étude, c’est la distinction entre l’ordre politique et l’ordre social, comme qui dirait entre la tête
1— Considérations sur la France, pages 57, 104, 105.
et les membres de la nation. De prime abord, cette distinction paraît inadmissible, car la loi de la vie organique, qu’il s'agisse d’un insecte ou d’une nation, c’est l’unité ; entre toutes les parties du vivant il y a action et réaction ; il y a même des parties maîtresses, des centres vitaux dont l’action est supérieure à la réaction qu'ils subissent : en d’autres termes, ils commandent et ils donnent plus qu'ils ne reçoivent. D’après ce principe, l’action politique, représentée par l’Etat, s'exerce sur toute l'échelle du corps social, et aucune partie ne lui échappe ; d’où cette conclusion, qu’une mauvaise politique, telle que celle qu’on pratique aux Etats-Unis, doit paralyser toutes les forces, qui ne peuvent pas s’exercer isolément. Muis ceci n’est rigoureusement vrai que chez les nations à grande centralisation, qui absorbent et étouffent toute vie provinciale et communale et jusqu’à la vie de famille. Nous verrons que ce n’est pas le cas pour lee Etats-Unis. La constitution anglaise protège la vie locale contre la tyrannie du pouvoir central ; les institutions qui régissent la propriété, les successions sont libérales ; quand les mœurs viennent au secours des lois, on conçoit sans peine que la vie locale se développe et prospère, en restant en dehors des agitations de !a politique. C'est ainsi que les classes, que nous appelons dirigeantes en Europe, et qui ne dirigent rien, au moins en France, chassées des affaires par la démocratie tumultueuse et avide d’honneur et d’argent, se sont cantonnées dans les États particuliers, dans les comtés et dans d’autres subdivisions encore plus modestes du territoire, et y demeurent des forces sociales, en exerçant une influence salutaire sur les mœurs autour d'elles, et en conservant les bonnes coutumes qui firent autrefois la prospérité des ancêtres. C’est la vie latente des nations, qui résiste longtemps aux ébranlements politiques, jusqu’à ce que, invalidée à son tour par le mal, elle ne puisse plus les sauver des suprêmes catastrophes.
Dans le Sud, la tradition anglo-saxonne s’est maintenue, avec le régime du Homestead, la liberté de tester qui règle le régime des successions, et autres dispositions favorables à l'indépendance des individus et des familles.
Jusqu'à ce jour, les Etats du Sud ont compté des familles opulentes, vivant sur leurs domaines où elles conservèrent toutes les habitudes de la gentry anglaise, et exerçaient autour d'elles un patronage incontesté, qui reposait sur le seul assentiment public ; car elles n'avaient aucun privilège, et le droit de suffrage appartenait à tous lés blancs... Les rejetons de ces familles qui étaient allées coloniser la riche vallée du Tennessee avaient apporté les nobles traditions de l’9/4 Dominion, qui donnaient ainsi le ton à toutes les populations du Sud, depuis le Kentucky jusqu'à l’Alabama. Comme ils recevaient peu d’émigrés, ils étaient restés Anglais par les habitudes sociales 1.
L’éminent écrivain que nous venons de citer ne constate pas la même santé sociale dans toutes les parties des Etats-Unis. Au centre, par exemple, il rencontre des classes riches et indépendantes, appliquées au commerce et à l’industrie, et exerçant toute leur influence en politique ; elles sont dans le mouvement, s’écartant de plus en plus de la tradition, soumises à toutes les fluctuations des événements, pour lesquelles les faits accomplis remplacent les principes ; aristocratie d’argent, elles ne se sont préservées ni de la corruption ni de l'instabilité. Est-ce à dire que l’agriculture est de sa nature conservatrice des traditions et des bonnes mœurs? Peut-on soutenir que le commerce et l’industrie ont nécessairement des effets contraires ? Cette thèse en partie double serait peut-être exagérée, Il ne faut pas faire de la vie des champs une idylle, et du commerce et de l’industrie, un latrocinium où les âmes perdent fatalemeut leur foi et leur dignité : on peut être honnête dans tous les métiers, et servir son pays dans les situations les plus diverses. Mais l'expérience prouve et la raison démontre que la tradition de saines coutumes chez les populations agricoles échappe plus ordinairement aux atteintes funestes d’un progrès mal compris, qui précipite sans règle dans toutes les aventures, entraînant les foules aveugles et démoralisées, avides de jouissances et exploitées par les meneurs qui vivent de leur industrie. Ce qui cst au-dessus de toute controverse, entre gens qui ne sont pas de parti pris, c’est que la
1— Claudio Jannet, ouvrage cité, chap. XIV, pp. 241 et suiv.
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politique est dépravante, et qu’elle égare et abaisse ceux qui #’ÿ abandonnent. Ici le mot a un sens restreint ; il ne s’entend pas de l’art de gouverner les nations, art sublime autant que redoutable, dans lequel les grands hommes de l’histoire se sont immortalisés, ces hommes à qui les patries reconnaïssantes ont dressé des statues pour perpétuer la mémoire de leurs services. Mais le gouvernement ne procure cette gloire à une élite d’esprits supérieurs qu'aux époques normales. Dans les siècles troublés, quand les factions déchirent le sein des patries, quand la Révolution impie et anarchique s’est emparée du gouvernail de PEtat, au sein de ces tempêtes, dans ces chocs formidables où sombre l’ordre social, des dévouements peuvent encore se produire, et la postérité doit récompenser de son estime ceux qui, au péril de leur repos et de leur vie, se sont jetés dans la mêlée pour sauver les restes de la fortune publique. Ce sont des exceptions. Les foules périssent sans gloire parce qu’elles obéissent à des mobiles inférieurs. Il n’y a que ceux qui vivent loin de ces champs de bataille, en remplissant d’ailleurs leurs devoirs de citoyens dans la vie privée, qui échappent à ces responsabilités, dont les politiciens doivent se partager la gloire ou la honte.
On n’ose pas prêcher l’émigration à l’intérieur aux classes dirigeantes ; une certaine école historique a fait un crime aux Français qui passèrent la frontière pour échapper à la prison et à l’échafaud et allèrent se serrer autour du drapeau qui pour les vainqueurs n’était plus le drapeau de la France. Question toujours agitée et résolue en sens inverses. Ilest certain que les classes dirigeantes doivent remplir le devoir social; et que des calculs égoïstes, l'amour de sa sécurité et de son repos peuvent être un péché contre le Décalogue. Maïs quand les forces du mal sont triomphantes sur toute la ligne, quand la lutte avec les vrais principes et les saines traditions est devenue trop inégale, il faut pardonner aux braves gens impuissants, ei le dégoût déborde de leur âme comme d’un vase plein, de se retirer de l’arène dans la vie locale : en conservant les bonnes coutumes dans quelques coins du territoire, en exerçant d’heureuses influences sur le rayon
un peu restreint de leur milieu, on travaille encore pour sa patrie en conservant des réserves d’où un jour peut-être sortira son salut.
Il ÿ a cependant, dans tous les pays que la politique divise, des fonctions très nobles placées par l’opinion et dans la réalité des choses en dehors des contingences de la politique et au-dessus des périls pour la vertu et l’honneur qui s’y rencontrent : l’armée, la marine, la diplomatie sont du nombre. Ici on n’est pas enrôlé dans un parti, on est aux ordres et À la solde des gouverpants pour des rôles spéciaux, qui ont un caractère sacré, devant lesquels les bassce intrigues s'arrêtent ordinairement ; on sert son pays ; on le défend contre les désordres du dedans et contre les attaques du dehors ; sur tous les rivages où flotte le drapeau national, là où son droit est menacé, on veille l’arme au bras, avec une sainte jalousie, qui engendre tous les héroïsmes, et préserve la race de la décadence, en tout cas en retarde l’heure, si cette heure doit sonner. Le soldat est le dernier citoyen qui tombe, et qui, dans son désespoir, debout sur les ruines entassées par les politiciens, s’écrie : « Vive la patrie!»
Dans la Nouvelle-Angleterre les classes dirigeantes sont arrivées à la richesse par le commerce et l’industrie, moins exclusivement consacrées à l’agriculture que dans le Sud. En se préservant des agitations et des entraînements de la politique, elles savent remplir le devoir social par le bon usage qu’elles font de leur fortune ; ce sont ces classes qui dotent si magnifiquement les églises, les universités, les établissements scientifiques, les œuvres de charité telles que les hôpitaux et les orphelinats. Elles ont conservé un peu mieux qu'ailleurs les principes anglo-saxons, qui assurent la stabilité des familles ; c’est de leurs rangs que sort le gentleman, qui n’est pas un aristocrate, mais qui peut s’égaler au gentilhomme de l’ancien régime par la distinction des manières et l’élévation des sentiments. Ce type, trop rare aux Etats-Unis,ne répond pas à l’idée que nous avons de l’Américain moderne, découpé sur un autre patron. Il est dans la nation d’heureux contrastes : ceci console de cela ; et on ne désespère
pas tout à fait de la pauvre humanité quand on la considère par des côtés moins glorieux.
Puisque les Etats-Unis vivent d’une vie intense, dans des conditiongæd’une prospérité débordante mais matérialiste, c’est qu’ils portent dans leur sein des principes de vie, des forces de résistance contre le travail de dissolution qui s'opère chez eux. Ces forces résident surtout daus les classes qui sont restées fidèles à lesprit de tradition et qui ont conservé un peu plus les bonnes coutumes de la constitution anglaise. Elles sont le substratum qui soutient l'édifice social comme les bétons agglomérés qu’on jette dans les fondements des maisons qu’on veut bâtir, qu’on ne voit pas, et qui empêchent des effondrements inévitables. Ces classes sont agricoles plus qu’industrielles et commerçantes. Le malheur est qu'aux Etats-Unis elles sont atteintes à leur tour du mal moderne, et qu’elles remplissent de moins en moins leur fonction de préservation sociale.
Malheureusement des symptômes de décadence morale se révèlent même chez les farmers de la Nouvelle-Angleterre. L'amour de l'argent a tellement envahi le cœur du peuple américain, qu'il y étouffe tout autre sentiment, jusqu'à celui de home. Ce ne sont pas seulement les cadets qui vont dans l'Ouest ; c'est souvent la famille tout entière, l'héritier lui-même qui vend le domaine paternel, pour acquérir des terres neuves à de meilleures conditions et realiser un bénéfice net. L'instabilité envahit ainsi successivement toutes les classes de la société. C’est ce déplorable vice du caractère des Américains de nos jours qui a empêché l'industrie de se constituer d'une façon stable, et d'établir entre les patrons et les ouvriers des rapports permanents. Il commence malheureusement à atteindre aussi les races agricoles qui, depuis le commencement des colonies, formaient le fondement le plus solide de la société et des institutions.
La cause du mal a été récemment signalée avec une noble franchise dans le Rapport du bureau des stalistiques du travail du Massachusetts, pour l'année 1871. Dans ses rapports des années suivantes, le même Bureau insiste encore sur les symptômes de dépopulation et de décadence qui se manifestent dans les régions agricoles de la Nouvelle-Angleterre, et il signale la constitution récente de quelques grands domaines, formés par la réunion de petits patrimoines abandonnés par les familles de farmers, qui lescultivaient depuis de longues générations.
Même dans le Sud, où la supériorité morale des femmes est incontestable,
on remarque comme un symptôme nouveau, le peu de goût qu'ont les jeunes
filles de la génération actuelle pour la vie sévère mais digne que l'on mène
sur les plantations. Par une conséquence bien naturelle, les jeunes gens
se portent de préférence vers les carrières urbaines qui sont encombrées. La désorganisation sociale va vite, comme on le voit. +
Réflexions dignes d’un grand sociologue et d’un chrétien: .
Tant il est vrai que l'intérêt propre et l'activité, que la libre initiative et la libre concurrence ne suftisent pas à une société. Pour conserver même la prospérité matérielle, il faut des principes supérieurs. L'amour des choses de l'âme, la pensée dela vie future, les vues désintéressées pour l'avenir de la race et de la patrie, le renoncement chrétien, en un mot, ont dans l’économie sociale d’un peuple une action que rien ne peut suppléer 1.
On aime à trouver cette belle philosophie au bout de la plame d’un sociologue laïque, tel que l’éminent professeur d'économie politique à l’Institut catholique de Paris. Ce n’est pas la note des écoles matérialistes qui agitent les formidables problèmes de la richesse des nations : c’est la note chrétienne. On lirait cette doctrine «+ étonnement dans les œuvres des publicistes voués par état à 1 défense de l’évangile et de ses applications à la vie des vations ; si on éprouve un étonnement, c’est de ne pas l'y trouver; partout sous-entendue, elle n’est nulle part affirmée avec assez d'énergie, noyée qu’elle est dans les panégyriques de la prospérité matérielle des Etats-Unis, «le pays de la vie intense » devant lequel ils se pâment d’aise, produit merveilleux de la liberté, qui suffit à tout, et dont ils diraïent presque — s'ils ne craignaient pas de parodier un texte de l’évangile — « qu’elle # les promesses du temps et de l’éternité. »
La constitution anglaise, qui a résisté jusqu’ici à l'esprit novateur, non sans subir quelques altérations, a sauvegardé aux Etats- Unis deux causes fécundes de prospérité et de santé sociale : le respect des vraies libertés, et le gouvernement local, qui servent de base aux institutions civiles.
Les écrivains que nous suivons dans cette étude ont le cou-
1— Loco citato, page 255.
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rage — rare .” nos jours — d'établir une ligne de démarcation entre les libertés que les constitutions modernes ont octroyées aux nations dans les Deux-Mondes, et dont les effets ne justifient ni les promesses des publicistes, ni les complaisances des gouvernements, qui ne peuvent lutter contre les courants de l'opinion sans sombrer dans la tempête. La querelle est déjà vieille d’un siècle : elle a divisé les écoles, elle a passionné les esprits, elle a créé des partis: elle n’est pas près de finir. La liberté est l’idole à laquelle on a dressé des autels, comme l’a itiquité païenne chez les Grecs et les Romains en décernait aux faux dieux, personnifications hideuses des vices de l'humanité. Au lieu de distinguer entre la vraie liberté et la liberté contraire, nos contemporains ont adoré la liberté pour elle-même, prise pour l’absence de tout frein capable de contenir les impulsions les plus fougueuses de la nature. Les législateurs ne se sont arrêtés que devant les abîmes dans lesquels la liberté ainsi entendue entraîne les nations, se contentant de châtier les actions qui violent le droit d’autrui en troublant l'ordre public, en lâchant la bride À tous les excès de la doctrine, traduite par la parole et par la plume, sans considérer que c’est l'idée qui fait l'acte, et qu’il est peu logique et peu politique de frapper l'effet sans supprimer la cause. Les révolutions qui sont passées à l’état endémique, et qui constituent ce qu’on pourrait appeler par l'ironie des mots l’état normal des sociétés dans les Deux- Mondes, sont la démonstration par le fait de l’erreur . mdamentale de nos contemporaine.
Un autre aspect de la question, qui semble avoir échappé à un grand nombre de publicistes, que d’autres voient peut-être cluirement et qu’ils veulent, c’est le progrès continu de la fausse liberté eur la liberté vraie dans la lutte acharnée qui s’est développée entre les deux forces dont l’une représente le bien et l’autre le mal. Cet antagonisme u’est pas d’hier; il remonte au cummencement des choses ; il existe dans l’âme humaine, et de là il se manifeste dans la société, où il produit ces commotions terribles, que l’histoire enregistre, et qui sont les étapes funèbres du pèle-
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rinage des nations en route vers une paix qui semble les fuir. Maïs parce que nos politiques n’ont pas de philosophie, qu’ils n’ont pas d'autre critérium que l'opinion égarée par les sophistes, et d’autre règle que le fait accompli dans toute sa brutalité, ils ne soupçonnent même pas les complicités que le mal rencontre dan: le cœur humain, et qui rendent son triomphe assuré, si la législature lui accorde des droïits égaux à ceux que la vie tient de sa nature même. Cette marche ascendante du succès de la fausse liberté, nous y assistons ; à certaines heures plus sombres l'instinct de la conservation sociale se réveille ; on élève des barrages devant le torrent; mais ces barrages construits à la hâte, véritable opus tumultuarium, sont bientôt emportés, et les ravages de l’erreur et du mal continuent sur toute la ligue. La police ne suffit pas pour arrêter les idées : il n’y a que les idées contraires, inculquées dans l’âme des générations, qui puissent en avoir raison,
Au plus fort des orgies de la fausse liberté, Pie IX éleva sa voix autorisée pour passer au crible de la théologie la doctrine de la liberté, entendue au sens que lui a donné la Révolution dens la Déclaration des droits de l’homme. Il réprouva un certain nombre de propositions, les plus populaires, les plus retentissantes, passées à l’état d’axiomes chez les savants et les hommes d’Etat. L'Europe lui répondit par un cri de colère ; le Pontife courageux fut réputé au-dessous de son temps, incapable de diriger la barque de Pierre à travers les flots irrités de l’opinion. Le Syllabus fut arrêté à toutes les frontières ; ceux qui osèrent le promulguer payèrent leur indépendance devant le conseil d’état, et encoururent la disgrâce des souverains. Dans cette vaste clameur, où tant de voix se mêlèrent, on discernait les timides murmures des catholiques libéraux, atteints du mal de lenr temps, épris eux aussi des beautés de la liberté, et u’échappant aux censures du Pontife romain qu’à l’aide de distinctions plus subtiles que loyales, en tout cas peu dignes d'hommes qui avaient bien mérité de l'Eglise, qui étaient des caractères sur le terrain de la pol tique, dédaigneux des faveurs des pouvoirs publics, préférant aux suc-
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cès la lutte désintéressée de la liberté. Ils défendaient la liberté du bien ; ils auraient cru manquer de loyauté vis-à-vis d'adversaires qui demandaient la liberté du mal ; ils votèrent cette liberté, chevalercsques jusqu’au bout, et dupes d’une illusion générense, qui n’en étuit pas moins une illusion. Ils ont assisté à la ruine de leurs rêves, désenchantés peut être, mais libéraux impénitents. On est heureux, au milieu des ténèbres qui se sont répandues sur toute la surface de la terre, dans cette cohue d’esprits de tout rang et de tout mérite qui crient à l’unieson « Vive la liberté !» sans distinction ni réserve, de rencontrer des rares publicistes, qui sont voués au rôle ingrat de correcteurs d'idées fausses, et de redresseurs des torts, qui dominent leur temps, qui dédaignent les applaudissemente, et vont leur chemin en laissant tomber de leur vaillante plume des vérités austères, repoussées aujourd’hui, demain victorieuses, si le monde doit s’arrêter sur les pentes de la décadence. Ne nommons ici ni de Maistre, ni de Bonald, ni Lameunais première manière, ni Donoso Cortès, tcus de l’école théologique : ils ont tort à force d’avoir raison. Nous osons à peine signaler Jacques Balmès, si sage ct si mesuré ; et Charles Périn, qui eut tant à souffrir des libéraux de Belgique, et qui reçut des coups du côté d’où il pouvait le moins les attendre. Nous préférons renvoyer les Américanistes à Frédéric Le Play, déjà cité dans cette étude, admiré dans les écoles de l’Europe savante, mis en quarantaine pur les politiques, car ses doctrines dérangent leurs calculs et leurs petits intérêts. On trouvera toute sa pensée sur la liberté dans La Réforme sociale, au chapitre qu’il consacre aux Faux dogmes de la Révolution, qu’il énumère et dont il fait justice.
Ce qui sépara ce sociologue et tous les écrivains qui le suivent de l'école adverse, c’est qu’ils ne distinguent pas la liberté du droit, dans toutes leurs revendications, tandis que les matérialistes réclament la liberté contre le droit comme pour le droit. L'erreur de ces derniers est analogue à une autre erreur dont ils sont les parangons, et qui consiste à confondre l'autorité avec la
force, contre le droit, devant le fait triomphant. Cette théorie est
si brutale, si dégradante pour l’humauité, elle sent d’une façon si intense son Tamerlan et son Gengis-Khan, que d’abord on ne croit pas tous les délicats du libéralisme capables de la soutenir. Tous, eu effet, ne vont pas aussi loin ; ils se divisent en modérés et en radicaux, en tricolores et en rouges ; mais les violents ont le dernier mot, et ils entraînent les amateurs de nuances, qui s’arrachent les cheveux quand ils se réveillent au fond de l’abîme.
Il y a quelque chose de plus fort que le dilettantisme philosophique et politique : c’est la logique.
Puisque la liberté est inséparable du droit, il reste à ses partisans à déterminer le droit. l'andis que les matérialistes le déduisent de la volonté humaine, de cette volonté déréglée, viciée dès l’origine par la chute de nos premiers ancêtres, eux donnent au droit des bases plus saintes et plus solides, qui sont le Décalogue et les bonnes coutumes traditionnelles, dans lesquelles la raison saine s’incarne, en se multipliant par elle-même, à travers les générations qui nous les ont transmises. Ici on se retrouve, quand on n’est pas un sectaire d’école ou un aventurier de la politique. A l’aide de ces principes on peut sauver le monde, que la R£volution a ébranlé jusque dans ses fondements par des principes contraires,
Les Américanistes saluent avec enthousiasme les Etats-Unis comme la terre de la liberté, c’est vers elle que se tournent les libéraux du monde entier : c’est une chose sainte que la liberté, quand elle est la gardienne du droit. Tous les peuples l’ont conservce avec jalousie ; ils ont versé leur sang pour la conquérir, et pour la défendre contre les usurpations de la force, qu’elles vinssent du dehors ou du dedans. La liberté est un don de Dieu ; c’est l'apanage de notre nature; comme la raison, elle nous met à part dans la hiérarchie des êtres, et nous range au-dessus d’eux. Avec tous les nobles cœurs, sous le bénéfice des réserves faites plus haut, nous entonnons l’hymne de la liberté, que les enfants de Dieu peuvent chanter à l’unisson avec les enfants des hommes. Mais les Américanistes doivent avouer que toutes les libertés se mêlent aux Etats-Unis, non pas seulement en fait maïs en droit.
Elles bouillonnent dans cette vaste marmite, qui va des frontières du Canada à San Francisco, mesurant le Far-West, avec des bouillons de haute pression, qui l’auraient fait éclater depuis longtemps sans les soupapes de sûreté que la Providence lui a ménagées pour longtemps encore. Cette considération n’est pas pour leur déplaire : la fermentation de toutes les libertés dans la grande République est ce qui constitue, à leurs yeux, « la vie intense », large, profonde, sonore comme celle de l’océau, et comme elle aussi, féconde en naufrages. Mais les accidents n’empêchent pas la majesté du spectacle. Ils peuvent répondre aux détracteurs de ce grand pays que les deux libertés du bien et du mal se mêlent toujours chez tous les peuples, et que ce jeu de forces opposées, ce balancement alternatif qui les-soulève et les jette l’une contre l’autre, est tout l’intérêt de l’histoire, et la condition du progrès matériel et moral, où germent les vertus, où se dessinent les caractères. Le règne de la liberté sur les ruines des erreurs et des passions vaincues est un idéal qui ne s’est jamais réalisé.
Il y a du vrai dans ces assertions, mais tout n'est pas vrai. Que le bien et le mal soient ici-bas aux prises dans une lutte éternelle, c’est un fuit d'expérience contre lequel aucun observateur ne s'inscrit en faux. C’est le résultat de la liberté morale que Dieu donne à l’homme, en « le plaçant dans la main de son conseil», pure faculté dont Dieu régla l’usage sans l’enchaîner, pour permettre à l’homme d'acquérir des mérites et de réaliser la vertu par un libre choix entre le bien et le mal, en demeurant responsable de l'abus qu'il en ferait. L'abus n’en est que trop fréquent ; à certains moments de l’histoire, il constitue l’état normal des sociétés en décadence. Cette théologie s’est obscurcie dans les esprits ; les docteurs en libéralisme n’en tiennent pas compte ; la liberté a été laïcisée comme tout le reste.
Mais chez les nations saines, surtout chez les nations chrétiennes, si le mal fut toujours un fait indestructible, il ne fut jamais un droit. Quand le règne du bien est solidement établi sur toute la ligne, que les lois et les mœurs conspirent pour la con-
SU
servation de l’ordre social, le mal n’a ni feu ni lieu ; l'exclusion qu’on lui donne s'appelle, dans la langue du libéralisme, la persécution. Chez les nations malades, quand après des convulsions sociales plus ou moins violentes, le mal arrive à ce qu’on appelle « la possession d'Etat,» les pouvoirs publics transigent, et signent des concordats avec les méchants victorieux. C'est l’ère de la tolérance qui s'ouvre par nécessité et sagesse politique, La tolérance n’est qu’un droit relatif, reconnu au mal d’exister à côté du bien, sans partager avec lui tous les droits que la constitution lui garantit.
Le règne exclusif du bien est un idéal que nul n’a établi icibas : les nations les plus favorisées n’en ont pas joui cinq minutes. Mais les uations chrétiennes s’en sont rapprochées ; si elles ne l'ont pas établi dans les mœurs, elles l'ont mis dans leurs lois : cette aspiration, qui fut leur force, est restée leur gloire. Les libéraux ont un autre idéal, qui consiste dans l'octroi de la liberté à toutes les doctrines et à tous les désordres moraux qui en découlent, avec cette unique réserve qu’ils ne troubleront pas l’ordre dans la rue. Entre l'idéal chrétien, ou simplement rationnel, et l'idéal libéral, les Américanistes n’hésitent pas : c’est lo second qu’ils préfèrent ; c’est celui qu’ils voient réalisé aux Etats-Unis : c’est la secrète raison d’un culte qu’ils leur ont donné.
Pour leur accorder toutes les circonstances atténuantes, nous couvenons que si les fausses libertés et les vraies et légitimes libertés mêlent leur jeu aux Etats-Unis, les premières n’ont pas étouffé encore les secondes, ce qui explique la prospérité de la grande République. Avec les écrivains qui nous servent de guides dans cette étude, nous avons distingué plus haut deux vies possibles dans un même organisme national, qui n’en scindent pas l’unité, malgré les apparences contraires : la vie politique, et la vie sociale plus é - 1due que la vie privée ou familiale, parce qu’elle embrasse toutes les relations des citoyens entre eux en dehors de la politique, pour autant que cette division est possible, car l’action du centre se fait sentir à toutes les extrémités. Nous avons expliqué notre pensée, Ici c’est une autre distinc-
HS, ne DID. OS Œlh à
tion, corrélative à la première, qu’on introduit entre les libertés politiques et les libertés dites civiles. Les libertés politiques règlent les rapports du Prince (alias l'Etat) avec les citoyens. Elles ont trait à l’origine du pouvoir, à sa constitution, À son fonctionnement ; elles limitent ses droits, elles déterminent les droits du citoyen et les garanties qui les protègent contre l'arbitraire et les abus possibles de ln force. Car dans l'organisme national la vie se distribue et se partage entre le chef et les mombres : quand la vie se concentre dans le chef, qui peut tout, sans contrôle, sans responsabilité, sans autre loi que ses caprices, un peuple étouffe dans cette étreinte ; il s’ugite, il cherche à échapper ; ses aspirations vers la vie nationale sont saintes, ses résistances sont légitimes. A ce point de vue, malgré notre peu de goût pour les institutions des Etats-Unis, nous préfèrerions vivre à la Maison-Blanche qu’à Constantinople ou à Saint-Pétersbourg. Nonobstant la grande importance des vraies libertés politiques, à cause de leur répercussion sur les intérêts généraux des nations et sur ceux des particuliers, nous o80ns avancer que pour la masse des citoyens, les libertés civiles sont plus précieuses. Les libertés politiques, qui donnent satisfaction à la dignité humaine, flattent l’orgueil des classes cultivées, ouvrent des horizons devant leur ambition. Mais elles ont qnelque chose de spéculatif; elles sont d’un usage accidentel, 2t n’exerceut pas, par ellesmêmes, une influence notable sur le bonheur du plus grand nombre. Que valent, à ce point de vue, Ja souveraineté du peuple, le doit de suffrage, l'institution du jury, la liberté de la presse, la liberté d’association, et d’autres excore dont nos contemporains sont justen:ent jaloux ? Simple hypothèse, sur laquelle il ne faut pas insister de nos jours : sous un gouvernement despotique — non pas tyrannique mais paternel — on conçoit qu’un peuple puisse vivre dans la paix et la prospérité, s’il possède les libertés civiles que la nature lui accorde, et que la loi doit protéger : l’histoire nous fournit des exemples à l'infini de cette vérité. On comprend mieux encore que toutes les libertés politiques, surtout les fausses libertés, réunies eusemble, laissent ce même peuple en
proie aux souffrauces, le constituent même à l’état de servage, inquiété, gêné dans tous les détails de la vio locale, par les interventions de l'Etat, qui aspire et pompe toute cette vie, qui est la vie de tous les instants et qui correspond aux besoius et aux intérêts les plus immédiate et les plus personnels. Nous n’avons pas besoin de remonter bien haut dans l’histoiro pour trouver des situations telles que celle que nous venons de décrire, dans lesquelles le libéralisme en politique et le despotisme dans l’ordre civil se rencontrent : c’est là que tend l’Etat moderne, de plus en plus centralisateur un peu partout.
Or ce sont les libertés civiles qui ont le mieux résisté aux faux dogmes de la Révolution dans les Etats-Unis ; c'est par elles qu’ils ont vécu et qu’ils vivent encore dans une prospérité relative. Nous aimons la doctrine profondément philosophique, et qu’on peut ranger parmi les axiômes de la science du gouvernement, de l'écrivain qui euseigne que les lois politiques sont faites pour les lois civiles ; que les dernières sont la fin qu’il faut atteindre pour donner à l’ensemble des institutions nationales une assise solide.
Le véritable et seul objet des libertés politiques est de sauvegarder les droits de conscience, de famille, de propriété, qui appartiennent aux individus de par la loi naturelle, et de leur permettre de régler, au mieux de leurs légitimes intérêts, leurs affaires privées ou celles des agglomérations locales dont elles font partie.
Jusqu'ici cet ordre de liberté a été remarquablement respecté aux Etats- Unis. La violence des partis et la corruption des pouvoirs publics se sont exercées dans une sphère différente ; et sauf le lourd tribut qu'ils ont à payer, sous forme d'impôt, aux politiciens qui remplissent les législatures, les honnêtes gens, en se tenant à l'écart du mouvement politique, peuvent vivre tranquilles dans leurs foyers et les préserver de l'invasion du mal 1
L'énumération des libertés civiles dont jouissent les citoyens des Etats-Unis, et qu’on peut justement appeler « les libertés auxiliaires du bien » est fournie par les écrivains que nous avons consultés ; nous la reproduisons telle que nous la trouvons dans leurs ouvrages.
1 Claudio Jannet: 000 cttato, page 257,
La loi protège la jeune fille : la séduction y est recherchée et punie.
L'autorité du père de famille est sanctionnée par la liberté absolue de tester, sans autre limite que la prohibition des subetitutions dans une certuine mesure. ;
Les exécuteurs testamentaires ont pleine liberté ; les hommes de loi n’ont rien à voir dans ces sortes d’affaires. Les seules formalités à remplir sont l'enregistrement chez le Recorder, et la présentation à la cour du comté.
Le régime ab intestat est légal : les droits des enfants sont égaux.
Les droits de succession sont légers : ils ne sont pas payés pour les successions de peu d'importance.
Les droits de la femme sur la succession de son mari sont du tiers, même de la moitié selon les Etats. e
Le homestead jusqu’à concurrence d’une certaine valeur, qui comprend le domicile de la famille et une portion de terre, est insaieissable ; le privilège passe à lu femme et aux enfants.
Dans les familles-souches, le père peut instituer un seul héritier.
La transmission de la propriété immobilière se fait par le consentement des parties contractantes, par écrit enregistré par le Recorder et présenté à la cour du comté.
Liberté pleine de réunion et d’association.
Même liberté pour les fondations.
La personnalité civile et le droit de s’administrer librement sont accordés avec la plus grande facilité à toutes les œuvres de religion, de bienfaisance ou d'instruction publique.
Grande liberté pour l'usage et la disposition de leurs biens est laissée aux propriétaires ; les restrictions sont peu nombreuses, et seulement quand l'intérêt public les exige. ;
Voilà des libertés précieuses ; elles sont vraies, c’est-à-dire légitimes, et peuvent être appelées à bon droit les auxiliaires du bien. Elles constituent la vie. ordinaire, quotidienne d’un peuple,
et correspondent à ses besoins essentiels. Sans nier l'importance des libertés politiques, il est permis de mettre au-dessus d'elles, à cértaïns points de vue, lee libertés civiles. Un peuple ne fabrique pas des lois chaque matin; il n’est pas convoqué en comités plusieurs fois par semaine pour élire ses chefs et ses délégués ; il nepart pas en guerre, il ne fait pas des traités de paix, il ne signe pas des règlements douaniers, si ce n’est à de longs intérvalles ; mais il travaille, il fait de l’agriculture, du commerce, de l’industrie, il vend, il achète, il marie ses enfants, il lègue son bien à la mort : autant d’actes essentiels de la vie réelle dont il vit. Qu’atil becoin de la tribune aux harangues, des journaux, des luttes des partis, de l’avènement et de la chute des ministères? Un petit nombre d’ambitieux trouvent leur compte dans le grand jeu des passions humaines mises en branle par l'intérêt : le peuple en masse fait ses affaires, et il est homme quand il jouit des libertés qui en favorisent le succès. Ici nous sentons que nous glissons dans l’églogue : nous n’avons pas la note du siècle ; et, qu’importe, pourvu que nous ayons raison ? $ FE
Or sous ce rapport, les Etats-Unis ont une incontestable supériorité, qui leur vient de la Common Law, c’est-à-dire de l’ensemble des bonnes coutumes, que le génie anglo-saxon y importa avec les colonies, et qui s’y conserve eucore malgré de trop nombreuses altérations. Les publicistes que nous suivons le reconnaissent loyalement, et ne marchandent pas de justes éloges à la grande République, depuis Tocqueville jusqu’à LePlay. Ils confessent que ces libertés manquent généralement sur le vieux continent, où la vie politique est de plus en plus orageuse, et où la vie privée est chaque jour davantage gênée par les restrictions de tout ordre, par une réglementation à outrance qui forme un réseau aux mille mailles dans lesquelles les droits, que la nature confère aux citoyens, .succombent étouftés. Dans les paya à civilisation compliquée, il n’est pas facile de naître et de mourir, d’acheter où de vendre ses légumes, de passer dans la rue ou de respirer l'air par ea fenêtre : les diverses modalités d'opérer ces
actes sont formulées : elles sont rarement gratuites La libre Angleterre est une exception en face de l'Europe policière, écrivassière, féconde en arrêts tracassiers, couverte d'agents à képis, numérotés comme les maisons, qui à sacrifié la plus grande étendue de ses forêts, et les remplace par des poteaux-indicateurs, qui disent aux citoyens que « on ne passe pus là ». Que l’Angleterre reste fidèle à ses institutions civiles, à la Common Law, et elle occupera le premier rang sur terre comme elle est sans rivale sur mer. Nous avons vu que LePlaÿ l’accuse de se laisser aller à l'esprit nouveau.
Ici nous sommes Américains avec les Américanistes: nous partageons leur enthousiasme pour la liberté des Etats-Unis. Mais il est remarquable qu’ils vantent plus souvent, en tout cas eur un ton plus dithyrambique, les libertés politiques, telles que la forme démocratique du gouvernement fédéral, l'égalité des droits, le suffrage universel, la liberté de la presse, le droit de réunion et d'association, !. liberté des consciences, ete. Ces libertés ont quelque chose de sonore, de grandiloquent qui flatte l'oreille, qui excite les passions nobles, et remue celles qui ne le sont pas. Elles retentissent dans la sphère la plus élevée de la société ; leur jeu fait tout le bruit de la vie publique : ilexplique toutes les ascensions et toutes les décadences, toutes les renommées glorieuses ou honteuses. Il n’est pas étonnant qu’elles provoquent l'attention des publicistes superficiels, qui suivent les courants de l’opinion tapageuse, et n’ont ni assez de patience ni assez de désintéressement pour creuser les questions sociales, et arriver jusqu'aux sources cachées de la vie des peuples. Précisément, les libertés civiles que nous avons énumérées ont ce caractère : elles sont les sources de la vie des peuples, mais des sources cachées, visitées seulement par les esprits sérieux et profonds, qui ne se contentent pas d'admirer les étages supérieurs de l'édifice social, mais descendent dans le sol pour en vérifier les fondements. Les libertés civiles sont, en effet, modestes et font peu de bruit : elles constituent la vie du foyer et,
on peut dire, du pot-au-feu des peuples; quand elles sont respectées, elles font, avec le bonheur des familles, la force de la patrie. ; Puisque nôus en sommes À recenser les forces qui soutiennent la prospérité des Etats-Unis, travaillés d’ailleurs par tant de can: ses de dissolution, n’oublions pas le gouvernement local, qui y est établi sur des bases solides plus que dans aucun autre pays du monde. Le gouvernement local se forme tout seul dans un Etat fédératif, qui est une agglomération d’Etats plutôt qu’un Etat. La forme fédérative est pour un Etat une cause de faiblesse et de force tout ensemble : elle est une cause de faiblesse quand les Etats particuliers sont autagonistes, sar ils sont un obstacle à l'unité organique de l’Etat, qu’ils affaiblissent ou qu’ils menacent sans cesse ; le danger s’accroît o1and des races hétérogènes s’agitent sous le même drapeau. L'Allemagne, si vigoureusement harassée au lendemain de la victoire sous l'empire des Hohenzollern, porte dans son sein ce germe de dissolution : le Hanovre brutalement effacé de la carte proteste et soutient en son âme les revendications du duc de Cumberland qui ne veut pas se rendre. Par de là le Mein, tout le Sud, la - Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Grand Duché de Bade, courbés par la force, saisiraient avec enthousiasme l’occasion de . secouer le joug que leur imposa le « chancelier de fer » ; victorieux à Sédan, à Metz, à Paris, ils sont vaincus par la Prusse au delà du Rhin. L’Autriche, faite de vingt morceaux, qui représentent autant de races qui parlent chacune sa langue, tourne à la confusion, et devient une Babel politique, qui se débat entre le régime centraliste et le régime franchement fédératif, passant de l’uuité au dualisme, toujours à la veille d’une dislocation dont ses voisins rivaux, qui poursuivent de leurs rêves de grandes unités, ne manqueraient pas de profiter. La Russie est un exemple encore plus frappant de ce que nous disons ici; avec cette particularité, qu’unitaire ct absolue par sa constitution, tandis que ses parties constituantes se soulèvent et réclament la
liberté, cet énorme empire échapperait à sa ruine totale en adoptaut la forme fédérative, cause de faiblesse pour d’autres natious, qui ne sont pas dans les mêmes conditions d’existence. Souhaitons aux Romanoffs la cléire vue des intérêts de leur dynastie, qui se confondent avec ceux de l’empire ; qu’ils rompent avec les errements de leurs ancêtres ; qu’ils renoncent aux méthodes de compressions, qui n’étouffent pas une idée en route, ni le cri des victimes qui demandent vengeance, toujours prêtes, dans les tempêtes des colères populaires, à laver des injustices séculaires dans le sang des princes innocents. Qu'ils fassent droit à la Finlande ; qu’ils disent à la Pologne : « Lève-toi et vis», au moins d’une.vie fédérative. Alors peut-être la sainte Russie se fera pardonner des peuples qu’elle enserre dans son étreinte ; et le monde bénira le Prince libérateur, qui aura fait entrer son pays dans le concert des races chrétiennes, pour lesquelles l'Evangile n’est pas le code d’une orthodoxie tyrannique, mais la charte de toutes les vraies libertés.
Cependant la forme fédérative, qui est souvent une cause de faiblesse pour les Etats, devient pour cux une cause de paix et de prospérité, en créant le gouvernement local. La grande fonction du gouvernement local consiste à répartir les forces sociales dans tout l’organisme national, et à prévenir l’excessive centralisation, que la passion de l’unité, poussée à outrance, amène fatalement. La République des Etats-Unis eut en naissant la forme fédérative : la Common Law ne s’y opposait pas et les circon: stances la favorisèrent ; c’est la raison de toutes les libertés politiques et civiles qui fleurirent chez elle, et qui font encore aujourd’hui envie à des nations moins bien partagées.
Un gouvernement local sagement ordonné est peut-être ce qui importe le plus au bonheur d'un peuple. Le plus grand nombre des hommes, ceux dont la préoccupation exclusive est de gagner par leurs succès le pain quotidien, restent, en général, étrangers aux agitations de la politique. L'école à laquelle ils envoient leurs enfants, les marchés où ils vendent leurs denrées, la sécurité et la commodité des chemins et des roates de leur voisinage, toutes ces choses les touchent bien plus directement. Quelquefois on a vu
des convulsions politiques bouleverser la face d’un pays, et l'on s’est étonné de la facilité avec laquelle les populations avaient accepté ces révolutions, La raison en est qne les institutions de In vie locale n'avaient pas été changées, et que la grande majorité dela nation s'était à peine aperçue de ces grands coups de fortune que recueille l’histoire 1. ù
Tel est l’empire que les institutions locales exercent sur les populations, qu’elles les consolent presque de lu perte de la nationalité. Quand le vainqueur sait respecter ces saintes suscoptibilités, il est habile, après avoir été heureux sur le champ de bataille, On sait avec quel snccès les Romains employèrent cette méthode, par laquelle ils firent la conquête du monde, autant que par les armes. Il faut que le patriotisme français soit bien vif, malgré les influences d’ontremer qu'il subit, pour que les Alsaciens-Lorrains se tournent éncore vers nous et que leurs recrues désertent en masse pour aller servir dans la Légion Etrangère, malgré les avances que l’ Allemagne leur fait, et les ménagements . dont elle use à leur égard. C’est un motif pour ne pas désespérer de cette malheureuse nation.
Cependant le gouvernement local ne suppose pas nécessairemeat la forme fédérative et républiceine. Les anciennes monarchies de l’Europe, toutes unitaires à des degrés divers, favorisèrent le gouvernement local : les provinces firent la fonction des Etats dans les Etats-Unis. Les provinces n’étaient pas des Etats, et ne jouissaient pas d’une autonomie souveraine ; mais les chartes octroyées par les rois leur accordaient des libertés très larges, telles que la tenue des assemblées périodiques, le vote et le prélèvement des impôts, avec le droit de les refuser à la Couronne daas certains cas suprômes. Ces libertés, sans rompre ni affaiblir le lien de l’unité nationale, laïssaient du jeu aux provinces, qui se sentaient vivre d’une vie propre où elles respiraient à laise. Le régime de l’autonomie provinciale, dans des limites déterminées par les couturnes, fut celui de presque toutes les nations de
1 — Claudio Jannet, loco citato, page 271.
l'ancien continent. En France, il dura jusqu'à Louis XIV, qui empiéta sur le gouvernement local, sans abolir autant qu’on l’a dit les inmunités traditionnelles. La Révolution devait absorber ce qui en restait dans une centralisation contre nature, qui n’a
cessé de se développer pour le malheur des pays.
Pendant des siècles, en Europe, sous la monarchie chrétienne, la liberté des peuples, c’est-à-dire des limites légitimes et mises aux droits de ia sauveraineté, a été assurée par de sages institutions. De Maistre a é..it la philosophie de la question :
Quoique la souveraineté n'ait pas d'intérêt plus grand et plus général que celui d'être juste, et quoique les cas où elle est tentée de ne l'être pas soient sans comparaison moins nombreux que les autres, cependant ils le sont malheureusement beaucoup ; et le caractère particulier de certains souverains peut sugmenter les inconvénients au point que, pour les trouver insupportables, il n'y a guère d'autre moyen que de les comparer à ceux qui auraient lieu si le souverain n'existait pas.
La race audacieuse de Japhet n'a cessé, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de yraviter vers ce qu'on appelle la Liberté, c'est-à dire vers cet Etat où le gouvernant est aussi peu gouvernant, et le gouverné aussi peu gouverné que possible. Toujours en garde contre ses maîtres, tantôt l'Européen les a chassés, et tantôt il leur a opposé des lois. 11 a tout tenté, il a épuisé toutes les formes imaginables de gouvernement pour 8e passer de maîtres, ou pour restreindre leur puissance... Personne d’ailleurs n’imagine de con-
seiller à l'Europe lo droit public, si court, si clair de l'Asie et de l'Afrique. Mais puisque le pouvoir chez elle est toujours craint, discuté, attaqué ou transporté, puisqu'il n'y à rien de si insupportable à notre orguëil que le gouvernement despotique, le plus grand problème européen est donc de savoir comment on peut restreindre le pouvoir souverain sans le détruire 1.
C’est bien cela, et cette psychologie si exacte de notre race ne permet pas de ranger de Maïstre parmi les partisans du pouvoir absolu. Il aimait la liberté ; il demandait du contrepoids à l’autorité centrale ; mais il le voulait autrement que les modernes et
par d’autres moyens.
Balmès nous fournit les éléments historiques de la question,
1— Du Pape, Livre Il, chap. 2.
avec la même sûreté de jugement et la même .xactitide des faits :
Cet esprit de liberté, ce désir de mettre des bornes au pouvoir par des institutions, ne date donc pas de l'époque des philosophes français ; avant eux et longtemps avant l'apparition du protestantisme, il agitait dejà les peuples de l’Europe : l’histoire atteste, par des monuments irréfragables, cette vérité...J'onvre les écrits des auteurs catholiques antérieurs au protestantisme : je trouve qu'ils saisissent clairement le problème à résoudre. Je recherche à fond s'ils enseignent quelque chose de contraire au mouvement du monde, à la dignité de l’homme où à ses droits ; je cherche enfin quelque aflinité entre leur doctrine et le despotisme ; ces écrivains m'apparaissent pleins de sympathie pour les lumières et le progrès de l'humanité, enflammés de sentiments nobles et généreux, zélés pour le bonheur du plus grand nombre ; leur cœur se soulève d'indignation au seul non de tyrannie. J'ouvre les fastes de l'histoire ; j'examine les idées, les mœurs des peuples, les institutions dominantes ; je ne vois de tout côté que fueros, privilèges, libertés, cortès, états généraux, municipalités, jurys. Tout cela m'apparaît, il est vrai, dans une grossière confusion ; mais comment s'étonner que la régularité manque ici : c'est un monde qui vient de sortir d’un chaos. Je m’enquiers si le monarque a la fasulté de faire soul la loi ; sur ce point, comme on doit s'y attendre, il y a variété, incertitude, confusion ; mais j'observe que les assemblées représentant les diverses classes de la nation prennent part à la formation des lois. Je demande si une intervention leur est réservée dans les grandes affaires de l'Etat : les codes me répondent qu’elles devront être consultées sur toutes les affaires graves ; je vois les monarques observer fréqüemment cette maxime 1,
La liberté a donc existé en Europe pendant la période assez longue qui a précédé ce qu’en France on appelle « l’ancien régime » ; la souveraineté avait des limites, la nation, des garanties et sa part dans le gouvernement ; le système représentatif pratiqué légalement résumait tous les droits et les assurait.
Ce système n’est point du tout une découverte moderne, mais une pro duction, ou pour mieux dire une pièce du gouvernement féodal, lorsqu'il fut
parvenu à ce point de maturité et d'équilibre qui le rendit, à tout prendre, ce qu’on a vu de plus parfait dans l'univers 2,
1— Le protestantisme comparé au catholicisme, tom. 4, chap. 61. 2— Considérations sur la France, chap. IV, 58.
EX de C’est de ce système que Montesquieu a écrit :
Je ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré. (Esprit des lois. Livre XI, chap. 8).
De Maiïstre est suspect, non pas Montesquieu.
Avec un passé si glorieux, et des institutions traditionnelles qu’on peut faire revivre, quel besoin l’Europe a-t-elle de s’améri- | caniser ? Mais les modernes ont changé tout cela. « La race audacieuse de Japhet », fouettée par les fausses doctrines de la Révolution française, s’agite convulsivoment, sans trève ni repos, cherchant elle aussi à mettre des contre-poids à la souveraineté. Elle n’a rien trouvé de mieux que la division des trois pouvoirs, la liberté de la presse, le ‘parlementarisme qui forme.le système représentatif, le droit à l'insurrection professé par vingt organes de publicité, et comme dernier mot, le triomphe de la démocratie avec le suffrage universel, c’est-à-dire la souveraineté du peuple, moyen très simple de prévenir les abus de la souveraineté d’un seul, désormais absorbée dans la souveraineté de tous. Une expérience déjà séculaire a démontré les résultats de ce système : il a engendré la tyrannie de tous par tous, la plus hideuse, la plus irresponsable, la plus inéluctable, si elle ne se tuait de ses propres mains. à
L’Angleterre demeure, après les Etats-Uuis, le modèle à imiter dans l’organisation du gouvernement local. C’est le Royaume- Uni, dans lequel les provinces ont des droits reconnus, que le pouvoir central respecte: seule, l'Irlande revendique une autonomie qu’on lui refuse depuis des siècles, et ne se lasse pas de gémir, de protester et de menacer. Au demeurant, l’ Australie, Terre-Neuve, le Canada vivent d’une vie propre, sous la suzéraineté de princes animés de l'esprit anglo-saxon, qui est un esprit de liberté ; nobles vassales, ces colonies dont le loyalisme ne s’est pas encore démenti, sans que nul puisse prédire l’avenir ; car le fruit en grossissant casse la branche : les Etats-Unis sont le résultat d’une pareille cassure. Un souffle d’impérialisme passe de temps
en temps sur Wostminster, qui voudrait rattacher plus étroitement les colonies à la métropole, pour en faire de simples départements français, avec l’uniformité des lois et la dépendance absolue de l'administration centrale, qu’un ministre, du fond de son cabinet, ferait marcher par le déclic automatique de sa machine à ordres. T'impérialisme a son école; il n’a pas la majorité dans l'opinion ni aux Communes, ni chez les Lords. L'Angleterre laisse aux nations de l’Europe le régime centralisateur ; quoi qu’en ait dit et écrit Thiers, qui fut sous ses lunettes la moitié d’un homme d’État et la moitié d’un Jacobin, elle ne porte pas envie aux institutions de la France.
La supériorité des Etats-Unis réside donc dans l’ensemble des libertés civiles et dans l’organisation du gouvernement local. Une fois de plus, nous demanderons pourquoi les Américauistes n’en célèbrent-ils pas les beautés et les avantages, dans leurs discours, dans leurs écrits, sur un mode un peu plus lyrique. Claudio Jannet en rend cette raison: 5
Précisément parce que le gouvernement local se confond avec la vie quotidienne, il est obscur comme elle ; les historiens ne s’en occupent pas d'ordinaire ; la plupart des gens qui passent pour instruits sont incapables d'analyser exactement le régime local sous lequel ils vivent ; le texte des lois lui-même n’en peut donner qu’une idée très incomplète ; car la pratique est tout en pareille matière, et une bonne tradition peut tirér le meilleur parti des dispositions légales qui, à les lire, sembleraient très défectueuses.
On ne doit donc pas s'étonner si les institutions qui règlent le gouvernement local aux Etats-Unis sont si peu connues. Ce sont cependant celles où le bon sens natif et la puissante vitalité qui, malgré une intense corruption, subsistent dans cette grande nation, se révèlent le mieux 1.
‘A cette considération on pourrait peut-être en ajouter une autre, moins bénigne et aussi vraie: outre que l'obscurité du gouvernement local u’attire pas l'attention des Américänistes, atteints assez souvent de mégalomanic, il y a dans le gouvernement local, tel qu’il est décrit ici, trop de bon sens, trop de cou-
‘1— Loco citato, page 272.
tumes et de tradition, pas assez de mouvement en avant, d’innovation et de progrès : ça sent l’ancien régime ; ce qui est ancien est usé : c'est avec ces chansons qu’ils attirent l'attention, qu'ils font école, et qu'ils veulent réconcilier l'Eglise avec les temps modernes.—Cent fois dit, toujours plus vrai.
Les libertés politiques et civiles dont jouit la république des Etats-Unis sont précieuses ; les libertés civiles, meilleures que les libertés politiques, dont elles limitent les funestes conséquences, Le gouvernemeut local fait contrepoids au gouvernement fédéral, distribue les forces sur tout l’organisme social, et y établit un équilibre qui est lui-même une vraie force. Tout serait pour le mieux si cette situation n’était pas menacée par différentes causes qui tôt ou tard produiront leurs effets. A l’heure qu’il est, les observateurs ne recueillent que des symptômes ; mais ils sont graves.
Dans ce pays, où toutes les libertés sont déchaînées plus tôt qu’elles ne sont octroyées, les bonnes libertés ont leurs ennemis. Les radicaux sont à l’œuvre. Dans les temps modernes, cette race d’homimes 8e propage partout, dans les républiques comme dans les monarchies, dans les Etatsunitaires comme dans les Etats confédérés. Ils sont le résidu le plus net, sinon le plus pur, des révolutions. Sur les libertés publiques ils ont une mentalité particulière, qui est le contraire de la liberté. Ils prennent le mot, ils laissent la chose, ou ils en font un monopole à leur usage. La liberté est pour eux un levier pour renverser les institutions existantes; eur leurs ruines ils s’installent le lendemaiu de la victoire; et le premier acte d’une autoritée usurpée est de supprimer toutes les libertés, pour mieux assurer leur domination. Dans la peau d’un radical il y a un tyran, un tyran assez souvent sans dignité et sans majesté, qui apparaît en veston, qui culotte des pipes ct vide des bocks en signant des décrets sanguinaires. On trouve ce type vulgaire et méchant en Suisse, caressant l'ours de Berne, en votant contre les libertés des cantons. Il est dans toutes les petites républiques de l’ Amérique du Sud, où lu guerre civile est
passée à l’état normal. A l’heure qu’il est, il s’est assis sur les fleurs de lys dans la malheureuse France, qu'il piétine, qu’il appauvrit, qu’il désole, qu'il déshonore aux yeux de l'étranger, qu’il expose aux plus terribles dangers où sa fortune peut sombrer,
Dans les vieilles monarchies de l’Europe, le radical, contenu par l'opinion et par les lois, conspire au Parlement, quand il peut y pénétrer, en tout cas dans la presse, s’il peut y vider sa prose besogueuse, dans les Loges où se préparent tous les coups de main, d’où sortent les bandes armées qui épouvantent les nations. La Russie se débat au sein des émeutes de sang et de feu qu'il suscite dans ses provinces, contrainte de faire deux parts de son armée, l’une qui va en Mandchourie tenir tête au Japon victorieux, l’autre qui livre des batailles moins glorieuses dans les rues de Saint-Pétersbourg, de Moscou et de Varsovie pour que l’ordre y règne.
Le radical est à New-York, à Baltimore, à Boston, à Washington, au Sénat, dans la presse, dans les Loges : les Etats-Unis dansent sur un volcan.
La prospérité matérielle, dont les Etats-Unis sont justement fiers, peut devenir un danger pour les libertés publiques. A première vue, cette assertion paraît paradoxale ; à la réflexion, on en saisit la justesse, que l'expérience confirme. La prospérité matérielle développe chez les nations le goût des jouissances de même ordre, jouissances inférieures dans lesquelles les facultés nobles s’atrophient, l’idée du droit s’obscurcit, l’énergie pour le défendre, ou le revendiquer quand il est perdu, diminue; les nations à table, occupées à manger et à boire, pardonnent tout à leurs maîtres, même le vol des libertés publiques, satisfaites des jouissances que la prospérité matérielle leur procure.
La jouissance engendre la corruption : la corruption est un autre péril pour les libertés publiques. Les écrivains que nous avons consultés dans cette étude nous ont tracé de l’état des mœurs dans les Etats-Unis des tableaux peu rassurants; ils n'étaient pas poussés au noir par esprit de système : ils étaient composés avec des chiffres. Mais la corruption des mœurs engen-
dre des désordres qui mettent en péril l’ordre public lui-même, ce qui rend .écessaire l’intervention de l’autorité. Les abus de Ja presse, la licence des théâtres, les scandales du libertiuage, les débauches de l’art, les violences ‘es clubs, les chocs à main armée dans les grèves, les attentats à la propriété, l'insécurité des personnes, etc., provoquent des lois de répression ct les charges des gendarmes. Or, plus les interventions de l’autorité publique se multiplient, plas les libertés diminuent. Le mot de Montesquieu est à moitié vrai: « Si les monarchies vivent d'honneur, les républiques vivent de vertu. » On n’admet pas que l'honneur sans vortu suffise aux monarchies, mais qu’elles pourraient s’en passer ; elle scrait indispensable aux républiques, parce que la vertu est le frein de la liberté ; la corruption fait des csclaves parce qu’elle enfante des tyrans. Ainsi fiuissent les nations les plus fières, qui ont livré vingt combats pour conquérir et garder leurs libertés, et qui, devenues vieilles, abdiquent lâchement ct se couchent aux pieds d’un César victorieux.
Aux Etats-Unis la corruption se répand par l'effet du développement de l’industrie, qui draîne les campagnes, et attire autour des grandes usines, au sein de métropoles vastes comme certaines petites républiques, des masses qui fermentent comme des raisins foulés dans les cuves. La corruption à la houille est une corruption accélérée comme tous les mouvements engendrés par la vapeur. Pour prévenir la décomposition des mœurs, les influences religieuses et morales devraient s'exercer parfois dans les couches profondes des classes ouvrières ; mais il est prouvé par des chiffres — comme nous le dirons plus loin — que ces influences n’atteignent que la plus petite portion des populations dans ce pays trop vanté. Dans ces conditions, la force brutale sera le seul frein capable de contenir dans l’ordre ces populations dévergondées, livrées à toutes les excitations des passions, qui n’ont plus que des instincts aveugles et des appétits sauvages, revenues à la barbarie par la civilisation même, indignes de la liberté, et mûres pour la servitude. Il n’est pas vrai que l'humanité ait commencé par l’état bestial ; mais il est certain que c’est par là
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qu’elle finit trop souvent. On dira peut-être que les choses ne vont ni autrement ni mieux dans les vieux continents. Nous en convenons : les mêmes causes produisent partout les mêmes eftets : l’'émigration des campagnes vers les villes, l’industrialisme, l'indifférence religieuse, le relâchement des mœurs privées et publiques inquiètent les sociologues et troublent les hommes d'Etat. Mais nous nous adressons ici aux américanistes, et nous leur disons que puisqu'ils sont bantés par l'idéal américain, et qu’ils le donnent comme exemplaire à toute la terre, leur exemplaire devrait être au-dessus des misères que nous déplorons chez nous, pour être recevable et provoquer notre émulation. Mais les américanistes nous font faillite,
Nous avons dit plus haut que c’est le gouvernement local qui assure les libertés publiques aux Etats-Unis. Un mal interne, déjà très sensible et qui ira progreskant, menace ces libertés : c’est la centralisation. Les empiètements du pouvoir fédéral ont été énumérés et consciencieusement décrits par les écrivains qui ont parcouru les Etats-Unis : ce travail d’assimilation, disons d’absorption, ne s'arrêtera pas. Une des raisons qu’on peut en rendre, c'est qu'à mesure que la République s’étend en surface, il est nécessaire de fortifier le pouvoir central. Si à l'extension territoriale — dont on peut diminuer les périls par les chemins de fer et les télégraphes — vient s’ajouter une extension de races hétérogènes, entre lesquelles il y a des ferments de discorde qui meuacent l’unité nationale, il sera difficile de refuser au pouvoir central les droits qu’il réclamera pour remplir sa fonction sociale, et qu’il prendra si on les lui refuse.
De Maistre a écrit qu’une grande république indivisible est impossible.
11 vaudrait mieux faire cette autre question: La République peut-elle exister? On le suppose; mais c'est aller trop vite, et la Question préalable semble très fondée ; car la nature et l'histoire se réunissent pour établir qu’une grande république indivisible est une chose impossible. Un petit nombre de républicains renfermés dans les murs d'une ville peuvent sans doute avoir des millions de sujets: ce fut le cas de Rome; mais il ne peut
exister une grande nation libre sous un gouvernement républicain. La chose est si olaire d'elle-même, que la théorie pourrait se passer d'expérience ; mais l'expérience qui décide toutes les questions, en politique comme’en jhysique, est ici parfaitement d'accord avec la théorie 1.
La République des Etats-Unis no donne-t-elle pas un démenti à cette doctrine? On ne doit pas se hâter de condamner le grand écrivain : sous des formes d'apparence paradoxale, son idée est plus près de la vérité qu’on ne pense ; mais il faut on saisir le sens.
D'abord il semble admettre, au moins implis'temnent, qu'une pelite république est plus possible ou moins im, :l1:, D squ'il n’en condamne qu’une grande. Il est, en effet, plus facile de ge verner la république suisse ou celle de Saint-\furin, cn vil | vallée d’Aran que la république des Etats-Unis ave: 7ù ‘nillions de citoyens répandus de la Nouvelle-Orléans à San s'ran sco. Il ne se place pas devant une république fédérative, diviefe en plusieurs Etats, puisqu'il s’agit d’unc république une et ind visible, telle qu’était la République française, qui était l’objet de son ouvrage. Enfin il suppose cette république libre, c’est-à-dire en possession des larges libertés que ce régime a coutume d'octroyer, et qui.expliquent les préférences que d’aucuns lui accordent. Dans ces conditions, une république grands, une et indivisible et libre a peu de chances du durer : le « paradoxe» de de Maiïstre se rapproche singulièrement de la vérité. L'histoire fournit peu d’exemples d’un pareil gouvernement : les républiques de l’antiquité'et celles du moyen-âge étaient petites ou fédératives, ou despotiques. Les Etats-Unis, seuls, dans les temps modernes, pa- -raissent une objection sérieuse contre la théorie du célèbre écrivain ; c’est dans ce même chapitre qu'il a prononcé le mot toujours répété :
On nous cite l'Amérique ; je ne connais rien de si impatientant que les louanges décernées à cet enfant au maillot : laisses-le grandir.
1— Considérations sur la France, chap. IV.
L'enfant a terriblement grandi depuis le jour où fut prononcée cette boutade. Plus d’un symptôme indique que de Maistre n’aura pas toujours tort. La République peut se partager en plusieurs tronçons : elle a couru ce danger dans le dernier siècle ; alors elle ne sera plus grande. Ou bien les Etats perdront leur souveraineté et seront absorbés par le pouvoir central : alors la République deviendra une et indivisible. Livrée a toutes ses libertés, elle pourra durer sous le joug d’une tyrannie armée jusqu’aux dents, qui contiendra par la compression toutes les forces sociales. Dans les deux hypothèses, de Maistre a raison: une république ne peut durer qu’à la condition de n’être pas grande, ni indivisible, ni libre. Le travail de centralisation qui s’opère aux Etats-Unis, au détriment du gouvernement local et des libertés qu’il protège, prépare peut-être un des deux résultats que nous venons d'indiquer : rupture de l'Union, oc absorption de toutes les libertés dans une unité énorme et irrésistible. Ce jour-là le « paradoxe» aura reçu sa justification :
Il ne peut exister une grande nation libre sous un gouvernement républicain.
. Maïs on peut laisser la question à l’état de controverse.
Le gouvernement local, ce fait essentiel de la constitution de la République, déjà menacé par les tendances du pouvoir fédéral, par les intrigues des politiciens, toujours avides d’honneurs et d'argent, court d’autres risques par l'orientation de la politique des Etats-Unis à l’extérieur. Retranchée derrière la doctrine de Monroe, doctrine égoïste, contraire au droit des gens, — pour le dire en passant — et qui se résume daus la formule bien connue : -« l'Amérique aux Américains, » la grande République se défendait chez elle par les tarifs douaniers, au besoin par les armes. À la rigueur on pouvait la laisser tranquille chez elle. Mais il lui a plu de se mêler des affuires des autres, non seulement chez ses voisine, trop faibles pour lui résister, mais encore dans les vieux continents : à l’heure qu'il est, elle est entrée dans le concert des nations de l’Europe; nouvelle venue, elle aspire aux grands
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rôles. L'impérislisme menace les mers, de VPAtlantique au Pacique et au delà, jusqu’au Lac Bleu, qui n’était pas accoutumé à voir passer son pavillon. Cette situation accélérera fatalement le travail de centralisation qui s’opère chez elle !,
1— De la République française :
On sait le rôle joué per les Américains aux Philippines, à Pékin et partout où, sur la côte occidentale du Pacifique, ont été fondés des comptoirs ou des missions protégés par le drapeau étoilé.
A un point de vue, les Etats-Unis se sentent l'avant-garde de la civilisation européenne ; ils sont placés face à l'Extrêéme-Orient asiatique qui bouge aujourd'hui et peut menacer demain, Sans doute, ils en sont séparés par le plus vaste des océans ; mais pour eux une distance maritime ne compte guère ; ils se regardent à peu près comme les voisins du Japon et de la Chine.
A un autre point de vue, les Etats-Unis craignent, au contraire, qu’une solidarité européenne ne grandisse contre eux : ils ont entendu des paroles prononcées, et surtout d’autres chuchotées, par des hommes d'Etat de la Triplice. A certains moments, ils sont amenés à s'adosser et à s'appuyer à leurs « voisins» les Jaunes.
A d'autres moments, et de plus en plus depuis quelque temps, ils songent à effacer en un certain sens les conséquences de la guerre de l'indépendance et à s'unir aux Anglais. Ils formeraient ainsi une puissance, ou plus exactement une coalition maritime invincivle. Ils seraient, avec leurs alliés, les maîtres de la mer.
Mais c'est là un projet encore nébuleux. Au début du XX: siècle, l’Amérique est surtout, suivant la belle formule saint-simonienne, «la grande île suspendue au pôle”, le continent que baignent les deux océans et qui sépare, d’un côté, l'Europe et les Jaunes. Ils veulent être puissants. Ils construisent une flotte qui rivalise avec celle de l'Allemagne et dispute le deuxième rang à celle de la France. Ils se sont emparés, ou à peu près, du territoire que traverse le futur canal de Panama — . leur troisième côte ? — et ils font tout pour s’en assurer la maitrise. Suivant l'expression de leur président, ils veulent «avoir leur dire sur leurs deux océans.» Ils sont jeunes, pleins de sève, un peu orgueilleux, très confiants en eux. lls ne sont plus du tout, suivant une image originellement faite pour l’ancienne Angleterre, .le cygne sur l'étang», mais un cuirassé très moderne, très fort et très mobile.
Ils se révèlent bien tels qu'ils sont au grand public européen, en lui apparaissant comme la puissance qui a été la plus capable de faire accepter ses bons offices dans un conflit entre une puissance européenne et une puissance asiatique, entre des blancs du vieux continent et des jaunes de l'antique
‘ Asie éveillée.
Tant que les Etats-Unis ne franchirent pas l’Atlantique autrement que par leurs vaisseaux de commerce, n’ayant rien à craindre des voisins, ils n’avaient besoin que de leurs milices pour faire régner l’ordre à l’intérieur. Ils en étaient là pendant la guerre de Sécession que les États du Nord soutenaient contre le Sud, à l'aide de volontaires recrutés à prix d'argent, principalement parmi les Allemands, chez qui les fortes primes suppléaient le patriotisme. Désormais une grande armée de terre et de mer sera uécessaire : la conscription s’établira comme chez les autres nations. Pour garder les Philippines, la Colombie, pour surveiller Cuba, Porto-Rico et d’autres territoires convoités, il faudra développer et perfectionner l'outillage national : la centralisation est au bout. A l’heure qu’il est, les conditions de la guerre exigent qu’une armée soit placée dans une seule main, pour obéir à un signal donné, et opérer la mobilisation avec la rapidité d’où dépend la victoire. Eu Allemagne, la Prusse a réduit les Etats confédérés, qui cepeudant sont des royaumes, à la condition de simples vassaux sous le rapport militaire, puisque l’ Empereur est le chef de l’armée, et que toutes les forces de l’empire relèvent de son commandement. La centralisation militaire en entraînera bien d’autres, celle des finances, par exemple, car les finances sont le nerf dela gucrre. La représentation nationale à l’extérieur amène la même conséquence. Voilà donc trois ministères, la Guerre, les Finances, les Affaires Etrangères, dont le jeu, en développant la centralisation, menace le gouvernement local et les libertés dont il est la garantie.
Les choses n’en sont pas là encore ; les publicistes qui ont étudié la situation aux Etats-Unis envisagent surtout l'avenir, quand les causes posées auront produit leurs deruiers résultats. Mais ces chances, quelque peu sombreset nullement imaginaires, peuvent calmer l’enthousiasme des américanistes, et leur inspirer quelque retenue quand ils chautent en ton majeur les grandeurs de leur république idéale. Montesquieu a composé un célèbre traité intitulé Grandeur et décadence des Romains. Les américanistes du jour éerivent le premier chapitre de l’his-
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toire des Etats-Unis. Peut-être que leurs descendants écriront le second, s'ils pe sont pas contraints par les événements d’en rédiger les premières ligres eux-mêmes.
Mais les américanistes les plus ardents—ceux auxquels nous nous adressons principalement — ont été séduits par la prospérité de l'Eglise catholique aux Etats-Unis, prospérité qu'ils expliquent par la liberté dont elle y jouit. On devine que ces prôneurs du pays de «la vie intense » sont surtout des gens d'église: là-bas, l'archevêque Ireland, M“ Keane, feu l’abbé Bouquillon, professeur à l’université catholique de Washington ; à Paris, les abbés Félix Klein, Naudet, quelques co-religionnaires de La Quinzaine, du Correspondant, et de tel autre journal, ordinairement plus orthodoxe. Faut-il nommer ici Charbonnel l’apostat ? Les laïques qui ont écrit sur les institutions des Etats-Unis, au point de vue politique, économique et administratif, n’ont pas pu négliger la question religieuse, trop mêlée à tous les intérêts sociaux : ni Alexis de Tocqueville, ni LePlay, ni les nombreux écrivains dont nous possédons les travaux n’y ont laissé cette lacune. Claudio Jannet en particulier consacre à cette question capitale plusieurs chapitres de son grand ouvrage. Il énumère les lois rendues en faveur de tous les cultes sans distinction et dont le catholicisme a le bénéfice: liberté de conscience absolue ; égalité de tous les cultes devant l'Etat ; le repos obligatoire du dimanche ; dispense du service militaire pour tous les clergés ; dispense des taxes pour les églises et les propriétés ecclésiastiques ; taxe forcée des membres d’une église pour l’entretien des ministres et autres frais ; certains points de discipline qui trouvent appui auprès du magistrat quaud l’ordre public le demande ; liberté absolue du mariage religieux célébré devant le ministre d’une église; liberté pour le clergé de se mêler aux affaires politiques, d’avoir une opiuion et de la défendre dans les clubs et autres lieux ; actes religieux que l'Etat accomplit à certains jours et dans des circonstances plus solennelles. Après avoir dressé cette statistique avec l’impartialité d’un historien, Claudio Jaunet fait ses réserves, en distinguant le droit et le fait.